Nous revînmes à Sainte-Sévère à l'expiration du deuil d'Edmée,
époque fixée pour notre mariage. Lorsque nous avions quitté cette
province où nous avions éprouvé l'un et l'autre de si profonds
dégoûts et de si grands malheurs, nous nous étions imaginé que nous
ne sentirions jamais le besoin d'y revenir; et pourtant telle est la
force des souvenirs de l'enfance et le lien des habitudes domestiques,
qu'au sein d'un pays enchanteur, et qui ne nous rappelait aucune
amertume, nous avions vite regretté notre Varenne triste et sauvage, et
soupiré après les vieux chênes de notre parc. Nous y rentrâmes avec
une joie profonde et respectueuse. Le premier soin d'Edmée fut de
cueillir les belles fleurs du jardin et d'aller les déposer à genoux
sur la tombe de son père. Nous baisâmes cette terre sacrée et nous y
fîmes le serment de travailler sans cesse à laisser un nom respectable
et vénéré comme le sien. Il avait souvent porté cette ambition
jusqu'à la faiblesse, mais c'était une faiblesse noble et une sainte
vanité.
Notre mariage fut célébré dans la chapelle du village, et la noce se
fit en famille; aucun autre qu'Arthur, l'abbé, Marcasse et Patience ne
s'assit à notre banquet modeste. Qu'avions-nous besoin de spectateurs
étrangers à notre bonheur? Ils eussent peut-être cru nous faire une
grâce en venant couvrir de leur importance les taches de notre famille.
Nous étions assez pour être heureux et joyeux entre nous. Nos cœurs
avaient autant d'amitiés qu'ils en pouvaient contenir. Nous étions
trop fiers pour solliciter celle de personne, trop contents les uns des
autres pour aspirer à quelque chose de mieux. Patience retourna à sa
cabane, et, refusant toujours de rien changer à sa vie sobre et
retirée, reprit à certains jours de la semaine ses fonctions de _grand
juge_ et de _trésorier._ Marcasse resta près de moi jusqu'à sa mort,
qui arriva vers la fin de la révolution française; j'espère m'être
acquitté de mon mieux envers lui par une amitié sans restriction et
une intimité sans nuages.
Arthur, qui nous avait sacrifié une année de son existence, ne put se
résoudre à abjurer l'amour de sa patrie et le désir de contribuer à
son élévation en lui apportant le tribut de ses connaissances et le
résultat de ses travaux; il repartit pour Philadelphie, où j'allai le
voir après mon veuvage.
Je ne vous raconterai pas le bonheur que je goûtai avec ma noble et
généreuse femme; de telles années ne se racontent pas. On ne saurait
se décider à vivre après les avoir perdues, si on ne faisait tous ses
efforts pour ne pas trop se les rappeler. Elle me donna six enfants,
dont quatre vivent encore et sont avantageusement et sagement établis.
Je me flatte qu'ils achèveront d'effacer la mémoire déplorable de
leurs ancêtres. J'ai vécu pour eux, par l'ordre d'Edmée à son lit de
mort. Permettez-moi de ne vous point parler autrement de cette perte que
j'ai faite il y a seulement dix ans; elle m'est aussi sensible qu'au
premier jour, et je ne cherche point à m'en consoler, mais à me rendre
digne de rejoindre dans un monde meilleur, après avoir accompli mon
temps d'épreuve, la sainte compagne de ma vie. Elle fut la seule femme
que j'aimai; jamais aucune autre n'attira mon regard et ne connut
l'étreinte de ma main. Je suis ainsi fait; ce que j'aime, je l'aime
éternellement, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir.
Les orages de la Révolution ne détruisirent point notre existence, et
les passions qu'elle souleva ne troublèrent pas l'union de notre
intérieur. Nous fîmes de grand cœur, et en les considérant comme de
justes sacrifices, l'abandon d'une grande partie de nos biens aux lois
de la République. L'abbé, effrayé du sang versé, renia parfois sa
religion politique, quand les nécessités du temps dépassèrent la
force de son âme. Il fut le girondin de la famille.
Edmée eut plus de courage sans avoir moins de sensibilité; femme et
compatissante, elle souffrit profondément des misères de tous les
partis, elle pleura tous les malheurs de son siècle, mais elle n'en
méconnut jamais la grandeur saintement fanatique. Elle resta fidèle à
ses théories d'égalité absolue. Au temps où les actes de la Montagne
irritaient et désespéraient l'abbé, elle lui fit généreusement le
sacrifice de ses élans patriotiques et eut la délicatesse de ne jamais
prononcer devant lui certains noms qui le faisaient frémir, et qu'elle
vénérait avec une sorte de persuasion que je n'ai jamais vue chez
aucune femme.
Pour moi, je puis dire que mon éducation fut faite par elle; pendant
tout le cours de ma vie, je m'abandonnai entièrement à sa raison et à
sa droiture. Quand le désir de jouer un rôle populaire vint tenter mon
enthousiasme, elle m'arrêta, en me représentant que mon nom
paralyserait toute mon influence sur une classe qui se méfierait de moi
et qui me croirait désireux de m'appuyer sur elle pour réhabiliter mon
patriciat. Quand l'ennemi fut aux portes de la France, elle m'envoya
servir en qualité de volontaire; quand la carrière militaire devint un
moyen d'ambition et que la République fut anéantie, elle me rappela et
me dit:
--Tu ne me quitteras plus.
Patience joua un grand rôle dans la Révolution. Il fut nommé à
l'unanimité juge de son district. Son intégrité, son impartialité
entre le château et la chaumière, sa fermeté et sa sagesse, ont
laissé des souvenirs ineffaçables dans la Varenne.
J'eus l'occasion, à la guerre, de sauver les jours de M. de La Marche
et de l'aider à passer en pays étranger.
Voilà, je crois, dit le vieux Mauprat, tous les événements de ma vie
où Edmée joue un rôle. Le reste ne vaut pas la peine d'être
raconté. S'il y a quelque chose de bon et d'utile dans ce récit,
profitez-en, jeunes gens. Souhaitez d'avoir un conseiller franc, un ami
sévère; et aimez, non pas celui qui vous flatte, mais celui qui vous
corrige. Ne croyez pas trop à la phrénologie; car j'ai la bosse du
meurtre très développée, et, comme disait Edmée dans ses jours de
gaieté mélancolique, on _tue de naissance_ dans notre famille. Ne
croyez pas à la fatalité, ou du moins n'exhortez personne à s'y
abandonner. Voilà la morale de mon histoire.
Ainsi disant, le vieux Bernard nous donna un bon souper et nous parla
encore, sans confusion et sans fatigue, pendant une partie de la
soirée. Nous l'avions prié de développer un peu plus ce qu'il
appelait la moralité de son histoire: il s'éleva alors à des
considérations générales dont le bon sens et la netteté nous
frappèrent.
Je vous parlais de la phrénologie, nous dit-il, non pas pour faire la
critique d'un système qui a son bon côté en ce qu'il tend à
compléter la série d'observations physiologiques qui a pour but la
connaissance de l'homme. Je me suis servi du mot _phrénologie_ parce
que la seule fatalité à laquelle on croie de nos jours, c'est celle
que nos instincts nous créent à nous-mêmes. Je ne pense pas que la
phrénologie soit plus fataliste qu'aucun système de ce genre, et
Lavater, accusé de fatalisme aussi dans son temps, était l'homme le
plus chrétien que l'Évangile ait jamais formé.
Ne croyez à aucune fatalité absolue et nécessaire, mes enfants, et
cependant admettez une part d'entraînement dans nos instincts, dans nos
facultés, dans les impressions qui ont entouré notre berceau, dans les
premiers spectacles qui ont frappé notre enfance; en un mot, dans tout
ce monde extérieur qui a présidé au développement de notre âme.
Admettez que nous ne sommes pas toujours absolument libres de choisir
entre le bien et le mal, si vous voulez être indulgents pour les
coupables, c'est-à-dire justes comme le ciel; car il y a beaucoup de
miséricordes dans les jugements de Dieu, autrement sa justice serait
incomplète.
Ce que je vous dis là n'est peut-être pas très orthodoxe; mais c'est
chrétien, je vous en réponds, parce que c'est vrai. L'homme ne naît
pas méchant; il ne naît pas bon non plus, comme l'entend Jean-Jacques
Rousseau, le vieux maître de ma chère Edmée. L'homme naît avec plus
ou moins de passions, avec plus ou moins de vigueur pour les satisfaire,
avec plus ou moins d'aptitude pour en tirer un bon ou un mauvais parti
dans la société. Mais l'éducation peut et doit trouver remède à
tout; là est le grand problème à résoudre, c'est de trouver
l'éducation qui convient à chaque être en particulier. L'éducation
générale et en commun semble nécessaire, s'ensuit-il qu'elle doive
être la même pour tous? Je crois bien que, si l'on m'eût mis au
collège à dix ans, j'eusse été sociable de meilleure heure; mais
eût-on su corriger mes violents appétits et m'enseigner à les vaincre
comme Edmée l'a fait? J'en doute. Tout le monde a besoin d'être aimé
pour valoir quelque chose; mais il faut qu'on le soit de différentes
manières: celui-ci avec une indulgence infatigable, celui-là avec une
sévérité soutenue. En attendant qu'on ait résolu le problème d'une
éducation commune à tous, et cependant appropriée à chacun,
attachez-vous à vous corriger les uns les autres.
Vous me demandez comment? Ma réponse sera courte: en vous aimant
beaucoup les uns les autres.--C'est ainsi que, les mœurs agissant sur
les lois, vous en viendrez à supprimer la plus odieuse et la plus impie
de toutes, la loi du talion, la peine de mort qui n'est autre chose que
la consécration du principe de la fatalité, puisqu'elle suppose le
coupable incorrigible et le ciel implacable.