XXII

Comment vous expliquerai-je ce qui se passa en moi à l'aspect inattendu

de la tour Gazeau? Je ne l'avais vue que deux fois dans ma vie; deux

fois elle avait été le témoin des scènes les plus douloureusement

émouvantes, et ces scènes n'étaient rien encore auprès de ce qui

m'était destiné à cette troisième rencontre; il est des lieux

maudits!

Il me semble voir encore, sur cette porte demi-brisée, le sang des deux

Mauprat qui l'avait arrosée. Leur criminelle et tragique destinée me

fit rougir des instincts de violence que je sentais en moi-même. J'eus

horreur de ce que j'éprouvais et je compris pourquoi Edmée ne m'aimait

pas. Mais, comme s'il y avait eu dans ce déplorable sang des éléments

de sympathique fatalité, je sentais la force effrénée de mes passions

grandir en raison de l'effort de ma volonté pour les vaincre. J'avais

terrassé toutes les autres intempérances; il n'en restait en moi

presque plus de traces. J'étais sobre, j'étais, sinon doux et patient,

du moins affectueux et sensible; je concevais au plus haut point les

lois de l'honneur et le respect de la dignité d'autrui; mais l'amour

était le plus redoutable de mes ennemis, car il se rattachait à tout

ce que j'avais acquis de moralité et de délicatesse; c'était le lien

entre l'homme ancien et l'homme nouveau, lien indissoluble et dont le

milieu m'était presque impossible à trouver.

Debout devant Edmée, qui s'apprêtait à me laisser seul et à pied,

furieux de la voir m'échapper pour la dernière fois, car, après

l'offense que je venais de lui faire, jamais, sans doute, elle ne

braverait le danger d'être seule avec moi, je la regardais d'une

manière effrayante. J'étais pâle, mes poings se contractaient; je

n'avais qu'à vouloir, et la plus faible de mes étreintes l'eût

arrachée de son cheval, terrassée, livrée à mes désirs. Un moment

d'abandon à mes instincts farouches, et je pouvais assouvir, éteindre,

par la possession d'un instant, le feu qui me dévorait depuis sept

années! Edmée n'a jamais su quel péril son honneur a couru dans cette

minute d'angoisses; j'en garde un éternel remords; mais Dieu seul en

sera juge, car je triomphai, et cette pensée du mal fut la dernière de

ma vie. À cette pensée, d'ailleurs, se borna tout mon crime; le reste

fut l'ouvrage de la fatalité.

Saisi d'effroi, je tournai brusquement le dos, et, tordant mes mains

avec désespoir, je m'enfuis par le sentier qui m'avait amené, sans

savoir où j'allais, mais comprenant qu'il fallait me soustraire à ces

tentations dangereuses. Le jour était brûlant, l'odeur des bois

enivrante; leur aspect me ramenait au sentiment de ma vie sauvage: il

fallait fuir ou succomber. Edmée m'ordonnait, d'un geste impérieux, de

m'éloigner de sa présence. L'idée de tout autre danger que celui

qu'elle courait avec moi ne pouvait, en cet instant, se présenter à ma

pensée ni à la sienne; je m'enfonçai dans le bois. Je n'avais pas

franchi l'espace de trente pas, qu'un coup de feu partit du lieu où je

laissais Edmée. Je m'arrêtai glacé d'épouvante sans savoir pourquoi;

car, au milieu d'une battue, un coup de fusil n'était pas chose

étrange; mais j'avais l'âme si lugubre, que rien ne pouvait me sembler

indifférent. J'allais retourner sur mes pas et rejoindre Edmée, au

risque de l'offenser encore, lorsqu'il me sembla entendre un

gémissement humain du côté de la tour Gazeau. Je m'élançai et puis

je tombai sur mes genoux, comme foudroyé par mon émotion. Il me fallut

quelques minutes pour triompher de ma faiblesse; mon cerveau était

plein d'images et de bruits lamentables, je ne distinguais plus

l'illusion de la réalité; en plein soleil je marchais à tâtons parmi

les arbres. Tout à coup je me trouvai face à face avec l'abbé; il

était inquiet, il cherchait Edmée. Le chevalier, ayant été se placer

avec sa voiture au passage du lancer et n'ayant pas vu sa fille parmi

les chasseurs, avait été saisi de crainte. L'abbé s'était jeté à

la hâte dans le bois, et bientôt, retrouvant la trace de nos chevaux,

il venait s'informer de ce que nous étions devenus. Il avait entendu le

coup de feu, mais sans en être effrayé. En me voyant pâle, les

cheveux en désordre, l'air égaré, sans cheval et sans fusil (j'avais

laissé tomber le mien à l'endroit où je m'étais à demi évanoui, et

je n'avais pas songé à le relever), il fut aussi épouvanté que moi

et sans savoir plus que moi-même à quel propos.

--Edmée! me dit-il, où est Edmée?

Je lui répondis des paroles sans suite. Il fut si consterné de me voir

ainsi, qu'il m'accusa d'un crime en lui-même, comme il me l'a plus tard

avoué.

--Malheureux enfant! me dit-il en me secouant fortement le bras pour me

rappeler à moi-même, de la prudence, du calme, je vous en supplie!...

Je ne le comprenais pas, mais je l'entraînais vers l'endroit fatal.

Ô spectacle ineffaçable! Edmée était étendue par terre, roide et

baignée dans son sang. Sa jument broutait l'herbe à quelques pas de

là. Patience était debout auprès d'elle les bras croisés sur sa

poitrine, la face livide, et le cœur tellement gonflé, qu'il lui fut

impossible de répondre à l'abbé, qui l'interrogeait avec des sanglots

et des cris. Pour moi, je ne pus comprendre ce qui se passait. Je crois

que mon cerveau, déjà troublé par les émotions précédentes, se

paralysa entièrement. Je m'assis par terre à côté d'Edmée, dont la

poitrine était frappée de deux balles. Je regardai ses yeux éteints,

dans un état de stupidité absolue.

[Figure 09]

--Éloignez ce misérable! dit Patience à l'abbé en me jetant un

regard de mépris; le pervers ne se corrige pas.

--Edmée! Edmée! s'écria l'abbé en se jetant sur l'herbe et en

s'efforçant d'étancher le sang avec son mouchoir.

--Morte! morte! dit Patience, et voilà le meurtrier! Elle l'a dit en

rendant à Dieu son âme sainte, et c'est Patience qui sera le vengeur!

C'est bien dur; mais ce sera!... Dieu l'a voulu, puisque je me suis

trouvé là pour entendre la vérité.

--C'est horrible! c'est horrible! criait l'abbé.

J'entendais le son de cette dernière syllabe, et je souriais d'un air

égaré en la répétant comme un écho.

Des chasseurs accoururent. Edmée fut emportée. Je crois que son père

m'apparut debout et marchant. Je ne saurais, au reste, affirmer que ce

ne fut pas une vision mensongère (car je n'avais conscience de rien, et

ces moments affreux n'ont laissé en moi que des souvenirs vagues,

semblables à ceux d'un rêve), si on ne m'eût assuré que le chevalier

sortit de sa calèche sans l'aide de personne, qu'il marcha et qu'il

agit avec autant de force et de présence d'esprit qu'un jeune homme. Le

lendemain, il tomba dans un état complet d'enfance et d'insensibilité

et ne se releva plus de son fauteuil.

Que se passa-t-il quant à moi? Je l'ignore. Quand je repris ma raison,

je m'aperçus que j'étais dans un autre endroit de la forêt auprès

d'une petite chute d'eau, dont j'écoutais machinalement le murmure avec

une sorte de bien-être. Blaireau dormait à mes pieds, et son maître,

debout contre un arbre, me regardait attentivement. Le soleil couchant

glissait des lames d'or rougeâtre parmi les tiges élancées des jeunes

frênes; les fleurs sauvages semblaient me sourire; les oiseaux

chantaient mélodieusement. C'était un des plus beaux jours de

l'année.

--Quelle magnifique soirée! dis-je à Marcasse. Ce lieu est aussi beau

qu'une forêt de l'Amérique. Eh bien, mon vieil ami, que fais-tu là?

Tu aurais dû m'éveiller plus tôt; j'ai fait des rêves affreux.

Marcasse vint s'agenouiller auprès de moi; deux ruisseaux de larmes

coulaient sur ses joues sèches et bilieuses. Il y avait sur son visage,

si impassible d'ordinaire, une expression ineffable de pitié, de

chagrin et d'affection.

--Pauvre maître! disait-il: égarement, maladie de tête, voilà tout.

Grand malheur! mais fidélité ne guérit pas. Éternellement avec vous,

quand il faudrait mourir avec vous.

Ses larmes et ses paroles me remplirent de tristesse; mais c'était le

résultat d'un instinct sympathique aidé encore de l'affaiblissement de

mes organes, car je ne me rappelais rien. Je me jetai dans ses bras en

pleurant comme lui, et il me tint serré contre sa poitrine avec une

effusion vraiment paternelle. Je pressentais bien que quelque affreux

malheur pesait sur moi; mais je craignais de savoir en quoi il

consistait, et pour rien au monde je n'eusse voulu l'interroger.

Il me prit par le bras et m'emmena à travers la forêt. Je me laissai

conduire comme un enfant, et puis je fus pris d'un nouvel accablement,

et il fut forcé de me laisser encore assis pendant une demi-heure.

Enfin il me releva et réussit à m'emmener à la Roche-Mauprat, où

nous arrivâmes fort tard. Je ne sais ce que j'éprouvai dans la nuit.

Marcasse m'a dit que j'avais été en proie à un délire affreux. Il

prit sur lui d'envoyer chercher au village le plus voisin un barbier qui

me saigna dès le matin, et quelques instants après je repris ma

raison.

Mais quel affreux service il me sembla qu'on m'avait rendu! _Morte!

morte! morte!_ c'était le seul mot que je pusse articuler. Je ne

faisais que gémir et m'agiter sur mon lit. Je voulais sortir et courir

à Sainte-Sévère. Mon pauvre sergent se jetait à mes pieds et se

mettait en travers de la porte de ma chambre pour m'en empêcher. Il me

disait alors, pour me retenir, des choses que je ne comprenais

nullement, et je cédais à l'ascendant de sa tendresse et à mon propre

épuisement sans pouvoir m'expliquer sa conduite. Dans une de ces

luttes, ma saignée se rouvrit, et je me remis au lit sans que Marcasse

s'en aperçut. Je tombai peu à peu dans un évanouissement profond, et

j'étais presque mort, lorsque, voyant mes lèvres bleues et mes joues

violacées, il s'avisa de soulever mon drap et me trouva nageant dans

une mare de sang.

C'était, au reste, ce qui pouvait m'arriver de plus heureux. Je

demeurai plusieurs jours plongé dans un anéantissement ou la veille

différait peu du sommeil, et grâce auquel, ne comprenant rien, je ne

souffrais pas.

Un matin, ayant réussi à me faire prendre quelques aliments et voyant

qu'avec la force, la tristesse et l'inquiétude me revenaient, il

m'annonça avec une joie naïve et tendre qu'Edmée n'était pas morte

et qu'on ne désespérait pas de la sauver. Ce fut pour moi un coup de

foudre, car j'en étais encore à croire que cette affreuse aventure

était l'ouvrage de mon délire. Je me mis à crier et à me tordre les

bras d'une manière effrayante. Marcasse, à genoux près de mon lit, me

suppliait de me calmer, et vingt fois il me répéta ces paroles, qui me

faisaient toujours l'effet des mots dépourvus de sens qu'on entend dans

les rêves:

--Vous ne l'avez pas fait exprès; je le sais bien, moi. Non, vous ne

l'avez pas fait exprès. C'est un malheur, un fusil qui part dans la

main, par hasard.

--Allons, que veux-tu dire? m'écriai-je impatienté; quel fusil? quel

hasard? pourquoi moi?

--Ne savez-vous donc pas comment elle a été frappée, maître?

Je passai mes mains sur ma tête comme pour y ramener l'énergie et la

vie, et, ne pouvant m'expliquer l'événement mystérieux qui en brisait

tous les ressorts, je me crus fou et je restai muet, consterné,

craignant de laisser échapper une parole qui pût faire constater la

perte de mes facultés.

Enfin peu à peu je ressaisis mes souvenirs; je demandai du vin pour me

fortifier, et à peine en eus-je bu quelques gouttes, que toutes les

scènes de la fatale journée se déroulèrent comme par magie devant

moi. Je me souvins même des paroles que j'avais entendu prononcer à

Patience aussitôt après l'événement. Elles étaient comme gravées

dans cette partie de la mémoire qui garde le son des mots, alors même

que sommeille celle qui sert à en pénétrer le sens. Un instant encore

je fus incertain; je me demandai si mon fusil était parti entre mes

mains au moment où je quittais Edmée. Je me rappelai clairement que je

l'avais déchargé une heure auparavant sur une huppe dont Edmée avait

envie de voir de près le plumage; et puis, lorsque le coup qui l'avait

frappée s'était fait entendre, mon fusil était dans mes mains, et je

ne l'avais jeté par terre que quelques instants après: ce ne pouvait

donc être cette arme qui fût partie en tombant. D'ailleurs, j'étais

beaucoup trop loin d'Edmée dans ce moment pour que, même en supposant

une fatalité incroyable, le coup l'atteignît. Enfin je n'avais pas eu

de la journée une seule balle sur moi, et il était impossible que mon

fusil se trouvât chargé à mon insu, puisque je ne l'avais pas ôté

de la bandoulière depuis que j'avais tué la huppe.

Bien sûr donc que je n'étais pas la cause de l'accident funeste, il me

restait à trouver une explication à cette catastrophe foudroyante.

Elle m'embarrassa moins que personne; je pensai qu'un tirailleur

maladroit avait pris, à travers les branches, le cheval d'Edmée pour

une bête fauve, et je ne songeai pas à accuser qui que ce fût

d'assassinat volontaire; seulement j'ai compris que j'étais accusé

moi-même. J'arrachai la vérité à Marcasse. Il m'apprit que le

chevalier et toutes les personnes qui faisaient partie de la chasse

avaient attribué ce malheur à un accident fortuit, à une arme qui

s'était, à mon grand désespoir, déchargée lorsque mon cheval

m'avait renversé; car on pensait que j'avais été jeté par terre.

Telle était à peu près l'opinion que chacun émettait. Dans les rares

paroles qu'Edmée pouvait prononcer, elle répondait affirmativement à

ces commentaires. Une seule personne m'accusait, c'était Patience; mais

il m'accusait en secret et sous le sceau du serment auprès de ses deux

amis, Marcasse et l'abbé Aubert.

--Je n'ai pas besoin, ajouta Marcasse, de vous dire que l'abbé garde un

silence absolu et se refuse à vous croire coupable. Quant à moi, je

puis vous jurer que jamais...

--Tais-toi, tais-toi! lui dis-je; ne me dis pas même cela, ce serait

supposer que quelqu'un sur la terre peut le croire. Mais Edmée a dit

quelque chose d'inouï à Patience au moment où elle a expiré; car

elle est morte, tu veux en vain m'abuser; elle est morte, je ne la

verrai plus!

--Elle n'est pas morte! s'écria Marcasse.

Et il me fit des serments qui me convainquirent, car je savais qu'il

eût fait de vains efforts pour mentir; tout son être se fût mis en

révolte contre ses charitables intentions. Quant aux paroles d'Edmée,

il se refusa franchement à me les rapporter, et je compris par là

qu'elles étaient accablantes. Alors je m'arrachai de mon lit, je

repoussai inexorablement Marcasse qui voulait me retenir. Je fis jeter

une couverture sur le cheval du métayer et je partis au grand galop.

J'avais l'air d'un spectre quand j'arrivai au château. Je me traînai

jusqu'au salon sans rencontrer personne que Saint-Jean, qui fit un cri

de terreur en m'apercevant et qui disparut sans répondre à mes

questions.

Le salon était vide. Le métier d'Edmée, enseveli sous la toile verte

que sa main ne devait peut-être plus soulever, me fit l'effet d'une

bière sous un linceul. Le grand fauteuil de mon oncle n'était plus

dans le coin de la cheminée; mon portrait, que j'avais fait faire à

Philadelphie et que j'avais envoyé pendant la guerre d'Amérique, avait

été enlevé de la muraille. C'étaient des indices de mort et de

malédiction.

Je sortis à la hâte de cette pièce et je montai l'escalier avec la

hardiesse que donne l'innocence, mais avec le désespoir dans l'âme.

J'allai droit à la chambre d'Edmée, et je tournai la clef aussitôt

après avoir frappé. Mlle Leblanc vint à ma rencontre, fit de grands

cris et s'enfuit en cachant son visage dans ses mains, comme si elle

eût vu paraître une bête féroce. Qui donc avait pu répandre

d'affreux soupçons sur moi? L'abbé avait-il été assez peu loyal pour

le faire? Je sus plus tard qu'Edmée, quoique ferme et généreuse dans

ses instants lucides, m'avait accusé tout haut dans le délire.

Je m'approchai de son lit, et, en proie moi-même au délire, sans

songer que mon aspect inattendu pouvait lui porter le coup de la mort,

j'écartai les rideaux d'une main avide et je regardai Edmée. Jamais je

n'ai vu une beauté plus surprenante. Ses grands yeux noirs avaient

grandi encore de moitié et brillaient d'un éclat extraordinaire,

quoique sans expression, comme des diamants. Ses joues tendues et

décolorées, ses lèvres aussi blanches que ses joues, lui donnaient

l'aspect d'une belle tête de marbre. Elle me regarda fixement, avec

aussi peu d'émotion que si elle eût regardé un tableau ou un meuble,

et, retournant un peu son visage vers la muraille, elle dit avec un

sourire mystérieux:

--C'est la fleur qu'on appelle _Edmea sylvestris._

Je tombai à genoux, je pris sa main, je la couvris de baisers,

j'éclatai en sanglots; elle ne s'aperçut de rien. Sa main immobile et

glacée resta dans la mienne comme un morceau d'albâtre.

Mauprat(#62787) · 第 38 / 47 题