M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE

Mon cher Mourey,

L'intéressante page de critique que, sous l'insidieuse et modeste forme

de lettre, M. Jacques Blanche a adressée à la foule--en mettant votre

nom sur l'enveloppe--exige si ce n'est une réponse, du moins quelques

observations. Je sollicite donc de votre bienveillance dont tant

d'artistes ont largement usé, depuis que vous tenez une plume, et que

certains oublient avec une élégante désinvolture--l'ingratitude

n'est-elle pas l'indépendance du coeur?--je demande un coin, dans la

Revue _Les Arts de la Vie_, pour présenter respectueusement de brèves

remarques à votre piquant correspondant qui fut un peu l'enfant gâté de

la Critique.

Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe équitablement M. Blanche,

si je n'admirais pas aussi sincèrement son talent, son manifeste me

mettrait de suite au courant, et me prouverait que le peintre choyé par

nous est aujourd'hui en possession d'un succès mérité et définitif. Il

existe en effet peu d'exceptions à cette règle, que dis-je? à cet axiome

psychologique aussi certain que la loi de la pesanteur: quand un artiste

raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il siège au Capitole. Au

début, le plus insignifiant, le plus plat compte rendu paru dans une

obscure feuille-de-chou excite l'émotion, la joie, l'enthousiasme, la

reconnaissance de braves gens qui enverraient une carte de remerciements

au Bottin, et qui ne se nourrissent pas exclusivement d'idéal,

d'inspirations et de sublimités extra-terrestres, comme le supposent ces

bons gogos de bourgeois. Personnellement, j'ai collectionné des

autographes multiples dont le lyrisme s'atténue, s'émousse, s'assagit,

se glace, se vulgarise peu à peu et finit par se transformer en vagues

P. P. C. agrémentés parfois de paternels conseils. Plus le baromètre

monte--médailles, décorations, commandes, gros chiffres de vente,

broderies vertes, victoires et conquêtes--et plus le lyrisme de nos

ex-protégés dégringole. En général, arrivé au Grand Cordon de la Légion

d'Honneur, le mercure marque: injures et propos de halle. L'éminent M.

Gérôme dévoila, à ce sujet, un état d'âme fort suggestif.

En homme bien élevé, M. Blanche, dont la boutonnière n'est encore ornée

que du simple ruban rouge, se contente de déclarer que, nous autres

critiques, nous nous montrons «orgueilleux, à demi-éduqués et pourris de

littérature contemporaine et de politique»--«Nous ne voyons que le sujet

dans un tableau et dans une statue, comme les visiteurs du dimanche au

Salon».--Le public de la semaine cherche-t-il autre chose? Je prends la

liberté d'en douter, car les appréciations des cercleux et des dames

suaves atteignent, en ineptie, des altitudes phénoménales.--«Quand vous

êtes abandonnés à vous-mêmes, continue le Justicier, voilà les

révolutionnaires (M. Ernest Laurent) que vous découvrez aux

Champs-Élysées!»

Pourquoi, «abandonnés à nous-mêmes», proclamons-nous la haute valeur des

oeuvres de M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque, et

pourquoi ce même M. Jacques Blanche flagelle-t-il de ses sarcasmes les

critiques--tout «autant abandonnés à eux-mêmes», les pauvres--quand ils

découvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent? Cruelle énigme!

«Ces erreurs seraient d'un excellent comique, ajoute l'artiste, si

Messieurs les critiques qui ont d'ailleurs de l'intelligence ou du

talent (le mot «ou» nous laisse le choix) ne parlaient d'art comme moi

d'aviculture ou d'hippiatrie.»

Entre parenthèses, ce contempteur de notre malheureuse littérature

contemporaine que M. Blanche couvre de son mépris, comme la politique et

les «quartiers de l'Est», me semble inconsciemment sacrifier aux faux

Dieux. «Hippiatrie», qu'en pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: «Le

piment de son orchestration», qu'en dit Huysmans?

En résumé, la dernière phrase que je viens de citer résume toute la

question. Notre contradicteur s'étonne, s'irrite plutôt, que des

écrivailleurs qui n'ont jamais manié ni brosses, ni crayons, ni

ébauchoirs, professent la prétention de juger des peintres et des

sculpteurs. Cette protestation ne manque peut-être pas de justesse et me

semble fort défendable; seulement, en bonne logique, je ne vois pas

pourquoi ce peintre qui ne veut s'occuper ni d'aviculture, ni

d'hippiatrie, parce qu'il n'y entend goutte, parle subitement

d'abondance sur l'architecture, la littérature et la musique dont il

ignore, je crois, la technique presqu'autant qu'un critique

professionnel.

En outre, l'homme très délicat, très affiné qu'est M. Blanche, a-t-il

raison de se fier aussi aveuglément à l'impeccabilité du goût des gens

de métier? Qu'il évoque un passé récent, il se convaincra que les

artistes se trompent lourdement, et avec moins de circonstances

atténuantes que «le public du dimanche au Salon».--Leurs suffrages

s'adressent à Signol, à Picot, à Cabanel, à Boulanger, à Hébert, à

Meissonier, à Carolus-Duran, à Robert-Fleury; ils exècrent Daumier,

Courbet, Ribot, Millet, Whistler, Corot qui n'a jamais obtenu de ses

pairs la médaille d'honneur, Cézanne, Claude Monet, Renoir,

Toulouse-Lautrec, et cet ante-Christ de Manet dont l'auteur d'un certain

portrait de femme, aux Mirlitons d'antan, s'est trop pieusement inspiré

pour ne pas l'aimer avec passion. En sculpture, en architecture, en

gravure, en musique, en littérature, un constat identique est facile à

dresser.

Certes, je n'exagérerai pas le rôle, modeste en soi, de la Critique qui

ne féconde personne et ne crée aucun génie; simplement, elle sert

d'éclaireur, de porte-flambeau et avance de quelques années l'avènement

de l'immuable Justice.

En réhabilitant l'art du XVIIIe siècle--qu'on n'apprend pas aux

Beaux-Arts plus que le Gothique--cet art si niaisement méprisé par les

professionnels d'alors, et en obligeant d'accrocher au Louvre

«l'Embarquement pour Cythère» dont les souris et les araignées des

greniers officiels avaient seules le droit de jouir, les Goncourt ont

rendu d'inappréciables services, aussi importants, à d'autres égards,

que Burty et Duret, Fourcaud et Geffroy, Mirbeau et Roger Marx, Lecomte

et vous, mon cher Mourey, qui avez si vaillamment lutté contre

l'incompréhension du public et la haine sectaire des artistes.

M. Jacques Blanche que nous considérions sinon comme un

révolutionnaire--oh! non--du moins comme un indépendant et un libéral,

subitement touché de la grâce, se déclare traditionaliste dans le sens

le plus étroit et le plus sectaire du mot, ennemi de la modernité à

laquelle nous devons pourtant des Maîtres immortels, et regrette de

n'avoir pas brigué les honneurs du Prix de Rome, à côté de MM. Cormon,

Ferrier, Lemutte, Wencker et Tartempion, prix qu'il n'eût jamais obtenu

du reste, car l'Institut traite d'art inférieur les Natures

Mortes--comme celles de Chardin--les Portraits--comme ceux de Franz

Hals--voire les paysages, même peints par Gozzoli, Van Eyck, Van der

Meer, Corot, Turner et Puvis de Chavannes.

«Moi, cela m'est égal. C'est peut-être regrettable?» Aussi regrettable

que le culte exclusif pour les Musées dont M. Jacques Blanche

s'énorgueillit. Ceux d'Angleterre ne le passionnent-ils pas d'une façon

excessive, et craint-il pas de perdre une personnalité hésitante dans

ces fréquentations agréables, mais dangereuses? Il n'existait guère de

Musées en Égypte, en Grèce, à Rome, en Italie, avant le XVIIIe siècle,

et cette pénurie de germes fécondants n'empêchait nullement les

chefs-d'oeuvre de sortir du sol en fastueuses frondaisons.

Voulant prouver que le séjour à la Villa Médicis--«dans un décor de

beauté et de noblesse» très éloigné de «la Villette et des

Buttes-Chaumont»--ne gêne personne, votre verveux correspondant cite le

génie de M. Debussy. Hum!... Toute une famille ayant été empoisonnée,

sauf une seule personne, en mangeant de la viande avariée, M. Blanche en

déduit que l'on peut sans danger se nourrir d'aliments gâtés. Ce

raisonnement ne me convainc pas. L'auteur exquis de «Pelléas et

Mélisande» qui affiche hautement d'ailleurs son aversion pour

l'institution actuelle du Prix de Rome, a été «lauré à l'Institut», mais

Maillart, Clapisson, Bazin, Massé, Hérold, Auber, Salvayre, de La Nux,

Puget et tant d'autres fabricants d'opéras ont porté la même couronne,

et je ne suppose pas un instant que notre contradicteur compare ces

brasseurs de notes à Saint-Saëns, à Lalo, à Franck, à Bruneau et à son

ami d'Indy qu'il oublie.

En résumé--et ceci me paraît d'un «excellent comique»--M. Blanche

démolit son édifice de ses propres mains, en architecte inexpérimenté,

car, pour remplacer à la direction de l'École de Rome, M. Guillaume,

démissionnaire, il propose le Maître «montmartrois» Degas, Rodin, en

parallèle avec Horace Vernet, Carrière, arraché «des abattoirs de la

Villette», ou Maurice Denis (qui, avec une souplesse enviable, est à la

fois le desservant de Cézanne, le petit-fils d'Ingres et le neveu de

Sturler) qui ne sont prix de Rome.

Alors?

Je connais un Monsieur qui adore les épinards, mais qui n'en mange

jamais parce que son estomac, contrairement à l'adage populaire, ne peut

les supporter. M. Blanche aurait-il le cerveau pareil à l'estomac de mon

ami? Nous aurons un moyen de tout arranger, moyen qui prouvera ma bonne

foi et mon désir de conciliation: envoyer Besnard à la villa Médicis. Ce

ne serait ni de «la littérature contemporaine ni de la politique».

Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas · 第 43 / 46 题