ANGLAIS ET FRANÇAIS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

1909, _Revue de Paris_.

Grâce à la charité,--puisqu'on ose encore la faire,--nous avons parfois

l'occasion de voir autre chose que des tableaux «impressionnistes». Si

les pauvres tirent moins de bénéfice d'une exposition que les tapissiers

et les Compagnies d'assurances, du moins le public est-il admis à

s'instruire en comparant.

Le joli printemps qui ramène à Paris des milliers d'étrangers et

dissimule, pour eux, nos misères et nos inquiétudes, ouvre chaque

galerie dont la ville dispose en faveur de l'art. Ce renouveau de 1909,

dans la folle précipitation de son délire, jette pêle-mêle sous nos

yeux, à peu de distance les uns des autres, cent portraits de femmes,

dus aux maîtres français et anglais du XVIIIe siècle, deux mille essais

de turbulents révolutionnaires, aux «Indépendants», cinq mille ouvrages

que les deux «Salons» hébergent; sans compter les ventes publiques, les

étalages des marchands à la mode,--tout cela au coeur même de Paris,

près des restaurants, des hôtels, des «thés», et de ces maisons de

couture que le monde entier nous envie.

M. Armand Dayot a réussi à remplacer les filets du Jeu de Paume, aux

Tuileries, par la plus amusante collection de visages féminins du XVIIIe

siècle.

*

* *

Deux salles: l'une consacrée aux oeuvres françaises, l'autre aux

anglaises. On regrette un peu que la française ne soit pas ornée des

boiseries claires pour lesquelles furent exécutés nos jolis cadres et

nos peintures mièvres et contournées.

Telle qu'elle se présente ici, l'école française est alerte et gaie,

brillante, et elle sort sans honte d'une assez redoutable compétition à

laquelle, d'ailleurs, s'ils étaient encore vivants, les concurrents

anglais se seraient sans doute autrement préparés. Avouons-le: Paris ne

sera pas encore admis, cette fois, à se faire une idée juste des

portraitistes d'outre-Manche. Si les numéros prêtés par les

collectionneurs fameux, et surtout par des «négociants en art», si ces

toiles sont, quelquefois, de premier ordre, elles sont, plus souvent, du

second, et choisies «à l'aveuglette». Le grand, l'excellent Hogarth,

sorte de Canaletto du corps humain, et qui fut bien moins un observateur

des visages qu'un peintre d'anecdotes, fort et précis, est ici

absolument trahi, sauf dans une belle tête de femme âgée. Le mystérieux,

l'exquis poète Gainsborough donne un tel charme à tout ce qu'il caresse

de son pinceau effilé que, même dans ses moments de faiblesse ou de

négligence, il séduit. Romney, Raeburn, Opie, Hoppner et autres moindres

maîtres de facture, on chercherait en vain à faire leur connaissance.

Quant à l'étourdissant magicien Sir Thomas Lawrence et au génial Sir

Joshua Reynolds, il suffit peut-être d'une seule toile due à leur

maîtrise pour les révéler; mais nous aurions voulu d'autres exemples, et

non ceux de leurs ouvrages que le catalogue comporte, malgré que Sir

Thomas ait à son compte l'une de ces compositions où il fut sans rival:

un groupe décoratif se rattachant à la tradition des Flandres et de

Venise.

L'ensemble de la salle anglaise est un peu terne. Cette école pompeuse

et aristocratique fut fondée par Van Dyck; ces artistes captivants, ces

coloristes délicieusement aisés, mondains, rapides, souvent même trop

pressés, ces producteurs infatigables, qu'une clientèle avide de poser

assiégeait du matin au soir, il eût convenu de ne montrer d'eux que des

chefs-d'oeuvre et il n'y avait d'embarras qu'à choisir!

Le peintre de portraits était, au XVIIIe siècle surtout, plus un

collaborateur de l'architecte d'une maison qu'un psychologue à l'affût

de ses contemporains. Ressemblances vagues, sans doute; caractère tout

juste indiqué en quelques traits d'une grisaille, uniformément

recouverte de la plus chaude, de la plus aimable coloration où l'on se

soit jamais plu: joie de peindre, joie de vivre, joie de regarder de

belles femmes, si nombreuses qu'elles sont comme les roses dans la

roseraie ou les lis de juin dans la vallée grasse de la Tamise.

La beauté! voilà pourtant ce qu'il y a de plus rare parmi les graves

Anglaises que le hasard nous soumet aujourd'hui, et à qui l'on a fait

traverser la Manche pour n'inspirer point de jalousie à nos aïeules et

dont je ne puis me rappeler une seule, même parmi les professionnelles

de la beauté, qui ait plus que de la gentillesse ou du piquant. Donc, si

nous rencontrons ici peu de ces souveraines beautés que l'histoire a

classées, en revanche, il est beaucoup de ces dames lointaines,

gentiment gauches, comme hésitantes, _self-conscious_, timides et dont

j'adore la retenue et la grâce un peu sèche de _spinster_; leurs appas

sont médiocres pour ceux que mettent en fuite les hanches plates et un

corsage discret. L'animation fait souvent défaut à ces Anglaises plus

silencieuses, plus contenues que les Françaises. Ce sont des

protestantes, avec une vie intérieure, une âme de rêve, un moindre

besoin de s'exprimer, un respect de soi-même qui ne va pas sans un peu

de froideur apparente, hors de l'intimité. Et elles sont là qui «posent»

devant le peintre, parées, poudrées, un peu rigides, sans qu'une réelle

communication s'établisse entre eux. Ils parlent du temps qu'il fait, de

la dernière réception de Lady «so and so», de fleurs, de chasse, de la

pièce en vogue à Drury-Lane; mais on n'agite pas d'idées générales, on

ne discute pas, et le ton reste un peu cérémonieux. La lumière qui

baigne l'atelier est dorée, mais restreinte par la brume où le soleil

s'enveloppe; le charbon brûle, fumeux, dans la cheminée où chauffe la

bouilloire pour le thé. Le portrait ira, une fois achevé, s'ajouter à la

série des images familiales dans la noble demeure de campagne, aux

interminables galeries lambrissées de chêne, aux hautes fenêtres

s'ouvrant sur les pelouses vert sombre du parc. Ces toiles seront là

pour des siècles, s'ajoutant aux trésors et aux souvenirs qui

constituent le majorat. On n'entrevoit pas alors leur dispersion future,

ni qu'elles puissent jamais présider aux fêtes des milliardaires

américains. Elles font partie d'un décor immuable, de noblesse et de

tradition, que la révolution ne menace pas, protégé au contraire,

considéré, approuvé par tout un peuple respectueux de hiérarchie.

Ce qui précède s'applique surtout à Gainsborough, premier en date des

grands portraitistes anglais. La société où il vécut, était moins facile

et plus «insulaire» que celle de la fin du XVIIIe siècle. Les meubles,

les maisons, autant que la littérature du commencement du XVIIIe siècle,

nous renseignent sur ses coutumes. La Hollande d'aujourd'hui nous

donnerait assez l'idée de ce qu'étaient nos voisins, tout au moins dans

la société, sous la reine Charlotte, formaliste, austère, familiale avec

étroitesse, pieuse, fermée, anguleuse et à préjugés. Gainsborough,

nature de rêveur, mélancolique, épris de la campagne, paysagiste autant

que «figuriste», a une sorte de parenté avec notre cher Watteau. Il est

le seul qui ait créé un type d'homme et de femme, on est tenté de

croire, à son image. A-t-il infusé un peu de lui-même dans ses modèles?

Est-ce à un monde d'exception, ou plutôt à son goût personnel, que nous

devons ces expressions dédaigneuses, ces regards enveloppés, ces yeux en

coulisse, ces prunelles un peu voilées par la paupière aux cils

retroussés, cette ravissante petite moue, comme incapable de s'élargir

en un franc rire?... Gainsborough affectionne les chutes de lourdes

robes qui retombent sur le sol à la manière japonaise. Je ne puis me

retenir, devant ses portraits en pied, de songer à ces lentes,

maniérées, compassées dames de la cour, figées, et si craintives

d'ébranler l'échafaudage de leur savante coiffure.

Les contemporaines du gracieux Romney (n'en cherchez pas d'exemples à la

terrasse des Tuileries), elles, sont mieux en chair, plus blanches et

roses, plus rondes, plus familières: ce sont déjà les mères des sujettes

de Victoria, plus ménagères et _bread and butter_, plus dégourdies,

moins fières, auréolées souvent du petit bonnet à rubans, et la gorge

palpitante sous le linon croisé d'un fichu.

Sir Joshua, lui, en grand artiste qui a voyagé, visité les musées et

frayé avec tant de gens notoires, copie des types différents, costume,

drape ses modèles dans des styles variés, cortège de muses et de

déesses, de fées et de sultanes en turbans à aigrette. Un esprit

cultivé, des connaissances multiples élargissent son domaine

intellectuel. Il y a du Titien, du Rembrandt, du Français, du

Shakespeare dans sa mascarade; un reflet de toutes ses admirations, dans

le prodigieux kaléidoscope de son oeuvre, une des plus nombreuses qu'un

peintre ait laissées. S'il a des modèles favoris, femmes et enfants, il

a tout dépeint, et l'on pourrait moins aisément définir son «type».

Reynolds est très national, mais il s'élève plus haut par son

intelligence et ses contacts avec toutes les classes de la société.

Technicien compliqué, et trop curieux de nouvelles «cuisines»,

inlassable dans sa poursuite du «mieux faire», il annonce Turner et

l'inquiet Ricard.

Si je rapproche le nom de Ricard de celui d'hommes aussi notoires, c'est

que je pense aux tourments qu'endura le scrupuleux artiste français,

brûlant de peindre aussi bien que les maîtres de la Renaissance, lui qui

regarda ses contemporains, tour à tour, comme s'il était Titien,

Véronèse, Rembrandt, désolé de la médiocrité des procédés modernes et

proclamant la nécessité de règles immuables, mais oubliées, par quoi la

peinture à l'huile vit, se conserve, dans sa transparence, sa pureté,

son éclat. Si Ricard y échoua, Reynolds commit quelques erreurs dans ses

dosages et ses mélanges; il fut cependant l'un des derniers à

«exécuter», à l'occasion, aussi parfaitement que les inventeurs de cette

peinture à l'huile, dont l'alchimie devait cesser tout à coup de se

léguer de professeur à élève. Hélas! de tout cela vous ne pourrez pas

vous convaincre aujourd'hui...

Sir Thomas, le tour à tour intime et officiel Lawrence, d'une science

sans égale, ne se laisse pas mieux juger d'après les quelques pièces

qu'on nous offre ici. Son talent a trop de facettes. Les artistes d'une

grande envergure, ou simplement curieux, que les conditions de leur vie

a rapprochés d'êtres de toute provenance, si leur oeuvre a moins d'unité

et de profondeur que celle des sédentaires et des circonscrits, elle en

a d'autre part plus de variété et d'intérêt. Lawrence est extérieur et

théâtral, oui. Mais quelle sûreté, quel sens de la forme, de la couleur,

de la surface à couvrir, de l'arrangement! quelle ingéniosité, quel

éclat! De l'aveu de tous, son portrait du pape, dans le Nouveau Musée du

Vatican, tient sa place à côté des plus grands Italiens et de Velasquez

même. C'est un virtuose accompli, un dessinateur libre et impeccable, à

qui une exceptionnelle facilité devient à peine un danger dans sa

vieillesse triomphale.

L'Académie Royale, il y a quelques années, fit une exposition assez

complète des toiles du maître, véritable surprise pour ceux-là mêmes qui

croyaient le connaître et l'aimer. Lawrence fut menacé--comme il arrive

après des victoires retentissantes--de s'éparpiller, de se banaliser; il

nous effraie, nous, que des tendances portent vers les réalistes et les

«intimistes» bourgeois. Plus un artiste reste chez lui, n'ayant comme

champ d'observation que sa famille, son entourage immédiat, plus nous

lui reconnaissons de personnalité. Nous aimons que chacune de ses

oeuvres rappelle les précédentes, et qu'il ne multiplie pas ses effets.

Si souvent ceci est un mérite et un charme, n'est-ce pas aussi une

chance de moins qu'il a de développer toutes ses aptitudes? Il est plus

facile de se répéter sans cesse, dans les quelques mètres carrés et sous

le coin de ciel où l'on demeure attaché, que de parcourir le monde ou de

recevoir chez soi des êtres de toutes races, qui viennent vous demander

de déchiffrer leur âme et de la faire revivre dans leur effigie. Sir

Thomas fut, croyons-nous, le premier depuis Van Dyck, et l'un des rares,

qui se tinrent en équilibre, et sains, dans cette position, je dirais

diplomatique, de peintre des cours étrangères. Winterhalter, Lenbach,

MM. Bonnat et Sargent, donneraient à peine l'idée de la popularité dont

jouit Lawrence, et de son succès officiel. Songez à l'habileté

consommée, à l'adresse d'ouvrier, à la perfection d'appareil

enregistreur, à la souplesse d'un homme surchargé de devoirs sociaux,

qui commence chaque jour un nouveau portrait et le signe à date fixe,

dans sa maison ou dans le palais d'un souverain, se dépense en ces frais

de politesse, plus de saison chez un ambassadeur que chez un artiste.

Turner dit sur son lit de mort (le daguerréotype venait d'être inventé):

«Que n'aurais-je pas fait, si j'avais eu cet instrument à mon service?»

Ce mot, Lawrence l'aurait pu dire, qui fut seul et ne s'aida que de ses

propres ressources: elles étaient vastes, et sa science tient du

prodige.

La particularité de ces aimables portraitistes britanniques, c'est

qu'ils ont l'air d'avoir une sorte de charge dans l'État; leur métier

est une fonction publique, ils sont une institution reconnue, soutenue

par la nation.

N'exagérons pas, tout de même. En cherchant, on rencontrerait, même en

Angleterre, des portraits éloquents et inattendus, signés de noms

obscurs, tels qu'on en fit partout en Europe avant l'invention de la

photographie. Ils sont parfois plus individuels, plus «surpris» avec

naïveté, que ceux des maîtres; mais alors il leur manque cet

extraordinaire sens historique des portraits français, tels que M.

Armand Dayot a eu la bonne fortune d'en dénicher plusieurs. Les maîtres

anglais célèbres sont presque tous des «peintres», mais, dans beaucoup

de cas, des dessinateurs hésitants; ils dessinent par sentiment, plus

qu'ils ne construisent anatomiquement; ils couvrent des surfaces

murales, avec la _bravura_ des époques héroïques, en décorateurs; ils

sont de somptueux coloristes, plus «harmonistes» que nous autres

Français, les analystes; ils voient, plus «d'ensemble», le grand effet,

et suppriment le détail où nous nous attardons[8].

[8] On put, en janvier 1919, étudier à la Galerie Barbazanges les

petits maîtres anglais de 1740 à 1840: H. W. Burnbury, Maria Cosway,

Francis Cotes, R. A. et Samuel Cotes, Nathaniel Dance, Gainsborough

neveu, Peter Romney neveu, Anne Russell, fille du pastelliste, Henry

Fuselli, R. A..., jusqu'à la Reine Victoria, qui, comme la plupart

des femmes de son royaume, dessinait et peignait des portraits.

Charmante école, sans prétention et pourvue jusque tard d'une bonne

tradition. Comme le remarque M. Oulmont, ils _parviennent par degrés

à une fluidité toujours plus vaporeuse et nous donnent l'illusion

qu'ils peignent des morceaux fragiles, que dix années détruiront,

tandis qu'en vérité ils ont, comme dessous, des préparations

savantes, et qu'ils demeurent encore frais_. Des gouaches, par le

charmant _Chinnery_--nom à retenir--ont la grâce et la pâleur que

certains apprécient dans les aquarelles de M. Laprade--et la

cocasserie des peintures chinoises sur verre.

Nous sommes corrects, d'une habileté manuelle disciplinée, littéraux,

appliqués, peu fantaisistes. Notre race de raisonneurs, de critiques

gouailleurs et curieux, un peu secs et ne redoutant pas une pointe de

vulgarité, spiritualise peu la beauté féminine. Un Français accuse

impitoyablement le raccourci d'un nez «en trompette», les yeux bien

ronds et brillants d'une commère affriolante et prête à «flirter»; il

saura rendre une bouche sans cesse en mouvement. Il bavarde avec son

modèle, l'interroge, se lie avec lui, et si c'est une jeune femme qui

lui plaise, n'essaye pas de cacher le plaisir qu'il y prend.

Comparez ces modèles de Françaises et d'Anglaises, et surtout leurs

mains. Nos femmes les ont potelées, courtes, souvent un tantinet

canailles, industrieuses, de ménagères contentes d'aider à la cuisine et

à la lingerie. Regardez les longues mains pâles, les doigts fuselés,

inactifs, gauchement affectés, des _ladies_ qui ne se refusent pas à

l'amour, certes, mais s'y acheminent silencieusement comme en détournant

la tête du sofa où elles vont succomber, et de l'homme à qui elles se

donneront. Leurs fièvres sont plus moites, leurs abandons moins décidés.

Elles ne parlent pas du péché, mais elles en sont hantées, et n'ont pas

le commode voisinage de M. l'abbé et du confessionnal. Elles ne se

refusent point à l'amour, mais exigent qu'il y soit peu fait allusion.

Si l'Angleterre doit s'enorgueillir d'une magnifique lignée de

portraitistes officiels, la France n'a rien eu de semblable. Ses maîtres

favoris savent tout ce qui peut s'apprendre. Les Van Loo, les

Largillière, les Nattier, les Danloux, les Duplessis, les Greuze, les

Drouais furent d'aimables fournisseurs, complaisants et flatteurs, mais

non des «natures» exceptionnelles. Latour, dessinateur volontaire et

psychologue d'ailleurs, n'a guère d'invention. Le divin Watteau,

Fragonard l'enchanteur, Chardin, Perronneau et Boucher furent les seuls

«peintres» à la flamande, nés pour pétrir des pâtes colorées et jouer

avec les rayons du soleil. Or le portrait d'apparat n'est pas leur lot.

M. Armand Dayot a prouvé beaucoup de discernement en nous conviant à

admirer surtout, ici, des oeuvres d'intimité, des morceaux

documentaires. C'est ainsi qu'il convenait de rendre justice à notre

école du XVIIIe siècle.

M. Forain a souvent répété, et très justement, que la peinture

française, c'est quelque chose de «bien fait, d'un peu léger et de

joli». Ajoutons: de pénétrant, d'analytique dans le portrait. L'artiste

français est logique, modéré, malin et perspicace; il se renseigne, il

devine ce qu'on ne lui dit pas. Il aura tous les atouts dans son jeu,

chaque fois que les objets à représenter seront là, à sa portée:--aussi

n'attendez pas de lui une mise en scène évocatrice, ce lyrisme tragique

par quoi le Charles-Quint du Titien nous émeut comme un chapitre de

Michelet, et comme un paysage.

Le sens du dramatique, ou même simplement du pittoresque, n'apparaît

chez nous que plus tard, avec Delacroix et le romantisme, quand la

France commence à soupçonner ce qui se peint hors de ses frontières.

Notre XVIIIe siècle est encore autochthone, sûr de lui-même. Sa

conception de la forme nous en apprend autant sur lui que sa

philosophie.

Si cette exposition peut suggérer maintes observations aux curieux de

l'histoire, les cinquante toiles françaises, dont beaucoup sont

inférieures, pourraient égarer le jugement d'un critique d'art étranger.

Elles nous requièrent, toutes ces images, comme renseignement sur

nous-mêmes.

On entend souvent dire que c'est dans l'aristocratie qu'il faut juger la

beauté féminine d'une nation. Cela peut paraître théoriquement juste; en

fait, il en va tout autrement. A Paris comme à Londres, les visages les

plus caractéristiques et même les plus affinés, se rencontrent dans la

rue. Les bons Anglais croient posséder une aristocratie qui aurait gardé

par devers elle tous les avantages physiques; rien de moins légitime que

cette prétention. Les manières, oui! l'_habitus corporis_, le ton, sans

doute. Ces honorables _ladies_ attachées aux Princesses, ces courtisans

qui prennent une vue cavalière du reste des humains et glissent parmi

ceux-ci comme des ombres,--leurs traits, il faut qu'ils s'y résignent,

sont soumis à des lois physiologiques, ethniques, communes à tous leurs

compatriotes; qu'ils ne s'y trompent pas, leur aspect exceptionnel est

du même ordre que celui des militaires et des prêtres; il tient même de

ces deux-là: grandeur et servitude; silences, attentes, babillages à

mezza voce des antichambres royales, contrainte propre à atténuer plus

qu'à accentuer des traits de race. Mais leur race est saine, belle dans

l'action comme dans le repos; ses gestes parcimonieux ne marquent pas le

moindre changement d'humeur ou d'impressions par une mimique de

méridional.

D'ailleurs, peintes, les Françaises se ressemblent toutes; actrices

comme la Dugazon et mademoiselle Duclos, ou aristocrates enrubannées par

Nattier et par le fade Drouais, elles sont potelées, courtes, bien

prises, animées, au verbe haut, provocantes, prêtes à vociférer comme

les mégères qui, pendant la Révolution, de ces mêmes terrasses des

Tuileries, vont exciter de leurs cris les bourreaux à la guillotine. Les

unes sauront mourir avec grâce et un noble dédain; les autres croiront

servir l'humanité par l'effusion d'un sang privilégié, mais fraternel,

au nom de la Justice et de quelques autres entités. Actrices ou public,

ce sont de petites têtes rondes, prêtes à s'échauffer, à s'exalter, à

discuter, à changer d'avis. Ces dames appartiennent à des hommes

galants, généreux, dont les idées rayonnent dans tous les pays

civilisés; elles sont, au centre de l'Europe, le mouvement et la vie,

l'intelligence, ces compagnes espiègles de leurs brillants seigneurs.

Leurs bouches parlent une langue claire, la seule entendue jusqu'aux

confins du monde par ceux qui pensent et qui lisent... Mais combien ces

visages de nos aïeules, sans traits accusés, paraissent raisonnables,

sceptiques et ennemis du mystère! Ce qui n'est pas logique, et dès

l'abord compréhensible, les effarouche. L'éloquence seule endort leur

sens critique. Livrées à elles-mêmes, il faut, oui! il faut qu'elles

comprennent, mais elles sont limitées, comme l'art des aimables peintres

qui nous décrivirent leurs minois et leurs gestes irrépressibles.

Ces limites doivent aussi être un peu les nôtres; si sans-patrie que

nous soyons aujourd'hui par nos incessants échanges avec les autres

pays, il doit bien rester en nous quelque héritage de nos pères d'il y a

deux cents ans, gaulois entre tous, si ennemis du vague et du bizarre.

Que s'est-il passé en nous depuis la Révolution? Comment avons-nous

remplacé tant de logique, tant de raison, par cette inquiétude, cette

bigarrure cosmopolite, cet «à peu près», ce balbutiement puéril ou las

qu'atteste la production moderne? Quel désordre mental chez ces foules

qui, le même jour, vont du Jeu de Paume à l'Orangerie[9] des bords de la

Seine et, sans doute, admirent avec la même docilité Fragonard et M.

Matisse! Les Indépendants se réclament des maîtres d'autrefois. Ils ont

leur Fragonard aussi bien que leur Giotto. Leurs sources d'inspiration

sont hétéroclites, souvent si loin d'eux qu'on se demande quel chemin

les y conduit. Nous perdons pied à les suivre, dans leur course à

l'originalité. On dirait qu'ils rejettent tous les jougs et, en même

temps, cherchent la rampe où appuyer leur main tremblante; tout le mal

qu'on prendrait à essayer d'avoir du talent, ils se le donnent pour mal

faire, gênés et lassés par leur habileté native dont il semble qu'ils

aient honte[10]. Voyez nos tics, analogues à ceux qui accompagnent l'âge

ingrat et certaines maladies! Nulle époque, plus que la présente,

n'aurait dû laisser d'elle une image intéressante par le portrait, seule

forme picturale, presque, qui ait une raison d'être, une fois abolie--et

pour cause--la grande décoration murale des palais et des églises. On

nous dira qu'il y a les Bourses du Travail qui appellent l'allégorie...

C'est peut-être là que notre académisme, uni à notre humanitaire besoin

de destruction, atteindra son apogée!

[9] Exposition des Indépendants.

[10] En relisant ces lignes, je songe aux lamentations de la jeunesse

d'après-guerre, aux «théories» des peintres, perdus par

l'impressionnisme, et qui demandent des règles à M. André Lhote.

Beaucoup d'entre nous, s'ils s'en étaient tenus à l'observation de la

nature, eussent été de probes ouvriers comme leurs pères. Sans doute, le

goût de jadis aurait pu leur faire défaut, car nous n'avons plus _la

mesure_, principal mérite de notre littérature et de nos arts,--les

étrangers l'ont en partie détruite--; mais de bons jeunes gens, si

raisonnables au fond, n'auraient pas joué le rôle un peu comique

d'aliénés par suggestion, ou de moutons enragés.

Les artistes sont en partie formés par le public pour lequel ils

produisent. Ceux du XVIIIe siècle furent marqués par les sévères règles

du siècle de Louis XIV. Ils s'adressaient à une clientèle française,

«intellectuelle», élevée, qualifiée pour diriger. Une vie stable, dans

son ordonnance, invitait le peintre à se manifester dans de belles

demeures dont le style nous domine encore et n'a pas été dépassé.

C'est d'abord la Régence, puis les règnes élégants de Louis XV et de

Louis XVI, où rien ne se fabriquait qui fût laid ou commun. Les modes

changent: les satins se paillettent, les soies sont brochées de dessins

contournés ou classiques, les brocarts s'alourdissent ou s'allègent; ils

bouffent, tour à tour, ou se plissent sur de petits corps prêts à

revêtir tout modèle que la couturière leur prépare; ces dames sont

prêtes à tout, pour plaire. Mobiles et dociles en même temps, vous les

verrez disposées au changement, bondissant vers toute nouveauté,

adaptables, ingénieuses, les vraies créatrices de la Mode: des

Parisiennes.

M. Dayot n'a pas abusé de ces pages légères, tenant plutôt de

l'ameublement que de la peinture, couvertes d'or par des gens sans

aïeules portraiturées, et qui désirent compléter une riche suite

d'appartements aux boiseries anciennes. On a trié sur le volet quelques

Nattiers (des meilleurs), tel ce portrait de madame d'Estampes, d'un si

joli arrangement de blanc crémeux, de rouge et de bleu mat; d'autres

encore, tous achevés comme de la porcelaine de Sèvres, chefs-d'oeuvre de

technique ennuyeuse; quelques Greuzes assez agaçants, mais parfois se

faisant exquis (la femme au voile noir); des Largillières théâtraux,

grimaçants, mais enlevés et réussis dans leur enchevêtrement de

draperies et de soutaches; des Drouais qui font pressentir l'art

clinquant, habile à l'excès, de nos portraitistes actuels. Madame

Vigée-Lebrun se surpasse dans sa Dugazon, robuste et excellent morceau,

lumineux, ambré. Madame Labille-Guiard, plus bourgeoise, entachée de

sensiblerie, nous étonne par un acquis et une maestria trop consciente,

dans son portrait d'elle-même et de ses absurdes élèves embrassées,

mesdemoiselles Capet et Rosemond.

Quand ces toiles sont de pure convention mondaine, elles ne nous

émeuvent guère, à cause de leur manque de réelle beauté par la fatigante

rondeur unie de leurs formes. Le type féminin français, gentil, mièvre,

ne souffre pas d'être édulcoré ou raboté; le XVIIIe siècle l'a encore

arrondi, surmodelé, fardé comme pour la comédie, et frisé. Les cils

semblent être passés au fer, les lèvres au carmin, il y a du rouge dans

les narines, dans les oreilles, une mouche noire rehausse le tout;

supprimez la parure et vous aurez une «midinette» à la taille cambrée,

parfois même une maritorne joufflue, à qui sied la blouse d'aujourd'hui

et même la camisole ménagère, autant que l'écharpe en coup de vent de

léger tissu zinzolin. On conçoit à peine que ces caillettes, si

«ordinaires», soient des _professional beauties_. La blonde, vue de

profil, que Fragonard a barbouillée de ses blancs chauds et de ses

incopiables rouges, cette esquisse endiablée du maître de Grasse, vers

quoi nous retournons instinctivement après nos visites à l'exposition de

l'Orangerie, c'est bien une petite Parisienne de l'époque; mais elle n'a

pas de prétentions, elle est une jeune personne quelconque, embellie,

transfigurée par la seule baguette du prestidigitateur.

Laissons ces toiles de commande, étudions des maîtres moins «distingués»

et des oeuvres intimes où ils ont excellé.

Perronneau est mort à peu près obscur; n'est-il pas cependant un de nos

préférés, un de ceux que nous plaçons le plus haut? On peut interroger

sans fin ces deux dames qu'il immortalisa: ses madame la duchesse d'Ayen

et madame de Sorquainville, simple prodige d'évocation pour nous. Cette

toile froide, toute de bleu pâle, de lilas, de gris ardoise et de jaune

écru, est éclairée d'une paire d'yeux inoubliables, noirs, brillants,

pétillants. On imagine madame de Sorquainville lectrice, peut-être amie

de Voltaire, à qui elle ressemble; frondeuse, sceptique, prompte à la

répartie, indiscrète, mélange de malice et d'insouciance, chercheuse du

«nouveau». Je ne gagerais pas que cette dame ait eu un besoin impérieux

de la Beauté. Cette quadragénaire laide, aux lèvres sèches, est faite

pour le bavardage; ses mains nerveuses, spirituelles, habituées à

trousser un mordant billet, parlent autant que ses prunelles. Perronneau

s'en est tenu à une sorte d'esquisse, dont le dessin cursif égratigne à

la façon du Greco,--et tout cela fait un chef-d'oeuvre complet.

Beaucoup plus «poussé» est le portrait de madame d'Ayen. Les belles

mains! Le beau regard un peu distant, plus calme, quoique aussi profond

que celui de madame de Sorquainville. La duchesse vit dans le milieu

généreux, libéral de la famille de Noailles, où l'on remue toutes les

idées, comme en se moquant de l'avenir. La voilà immortalisée par

Perronneau, si joliment enveloppée, digne, dans sa robe de chambre, au

coin du feu. Elle tient la tête un peu rejetée en arrière, regarde de

haut et de côté; le port est typiquement français, aisé et raide à la

fois: rien de conventionnel dans cette ravissante page, burinée comme

l'est un caractère par Saint-Simon. Le ragoût de cette peinture, une de

celles où Perronneau a le mieux joué sa gamme favorite des mordorés

«feuille morte», et qui plaisent tant en ses pastels; c'est d'un

coloriste raffiné; le dessin en est aigu et mordant; c'est plat, bien

dans le cadre, sans trompe-l'oeil, désinvolte comme un Goya et

d'irréprochable construction.

Madame d'Ayen pourrait faire pendant à la tête de la comtesse de Verrue,

née Luynes,--faussement attribuée à Watteau,--faible, un peu molle, mais

d'une si grande importance documentaire et psychologique! Madame de

Verrue est encore une de ces femmes françaises, uniquement belles de la

pensée qui les anime, touchantes par tout ce qu'elles incarnent d'un

monde connu de nous par tant de mémoires, de lettres, de bavardages. Ah!

la chère madame du Deffand! La sensible d'Épinay!

Dans cette série se classe madame Lenoir, née Adam, par Duplessis, type

de la sérieuse roturière, discrète, point jolie, mais en qui l'on aurait

confiance et dont on aimerait d'être l'ami: la Colette Baudoche de mon

ami Barrès pourrait avoir, en 1909, ces traits-là.

M. Thomas Germain, et sa femme, orfèvre du roi, par Largillière:--le

pompeux Largillière lui-même, en présence de ses amis, emploie une

langue plus familière et plus persuasive. La bonne dame, sorte de madame

Jourdain, pour qui un chat est un chat, et son mari un maître qu'elle

aime et juge sans aveuglement; cette blonde grasse, sans ambitions

personnelles, ne la voit-on pas tenir les livres de son époux et

surveiller les compotes à l'office, épousseter les belles pièces de

vermeil qui enrichissent son logis.

La marquise de X..., par Roslin, charmante toile d'intimité, argentée,

calme, recueillie... Un Lépicié très précieux...

Dans ces oeuvres, si diverses de technique, nous reconnaissons des

traits communs qui sont l'éloquence du simple discours, d'un conte de

Voltaire, une description complète du modèle; chargées de sens, elles

vont loin dans l'analyse, et resteront comme des documents nationaux.

On voudrait s'étendre sur Louis David, dont «la famille Lavoisier» et la

«madame de Mongiraud» président à cette galerie. Il pourrait être donné

comme exemple de nos plus belles qualités et de nos pires défauts,

poussés à l'excès. Cet homme, malgré l'antipathie qu'il inspire, force

l'admiration par la lucidité de sa vision, la force de son écriture, sa

puissance d'expression. On dirait qu'il peint toujours par un vent

d'Est, à l'heure où Whistler souhaitait que l'artiste fermât les yeux ou

quittât ses pinceaux. Mais quelle autorité dans ces toiles sans mystère,

sans brumes!

La salle anglaise est, répétons-le, inférieure à ce qu'elle aurait dû

être. Néanmoins, quand j'y entrai, les tableaux qui, par terre,

m'avaient peu séduit, semblèrent, une fois accrochés, se parer d'une

grâce alanguie, répandre une vapeur d'automne sur les murailles qu'ils

décorent comme des kakémonos japonais. Vous aurez peu de communications

«cérébrales» avec ces dames lointaines, si vous n'avez pas fréquenté

leurs descendantes; vous serez peu renseignés sur elles; mais vous

goûterez parfois la dignité, le repos de leurs gestes, l'harmonie que le

peintre a répandue autour d'elles, la grâce de leurs attitudes. Chairs

perlées, à peine roses, diaphanes, longs corps sveltes, col élancé que

dominent des têtes longues aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement

grec... Je suis embarrassé pour citer des noms et prendre des exemples

dans cette insuffisante collection. Toutefois mettons hors de pair

l'adorable Mrs. Graham, poupée exquise, un peu boudeuse et enfantine,

par Gainsborough; les deux filles du maître, Mary et Peggy; la tête

mystérieuse et «léonardesque», si j'ose dire, de la reine

Charlotte-Sophie; la fille de Lord Robert Manners, enfin et surtout

l'éblouissante composition sphérique de Sir Thomas Lawrence,--Mrs.

Maguire et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble offre le régal

rare du coloris de Rubens et de Titien, et la beauté de deux êtres

divins, un enfant brun, qui est un Bacchus tout vêtu de pourpre, et une

Calliope.

Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens qu'il agace extrêmement,

auxquels il paraît impertinent par sa morgue, son afféterie dissimulée,

par son caractère aristocratique.

Pris comme «morceaux», la plupart des portraits anglais seraient

approuvés des professionnels; mais je sais par expérience que le type

anglais, à cause même de son originalité, ou du fait qu'il est si

différent du nôtre, déconcerte encore les Français; la femme anglaise

leur paraît masculine et sans grâce. Il semble qu'ils en aient peur.

Malgré toutes les «ententes cordiales», il reste deux pays tout

rapprochés, mais aussi différents que s'ils étaient aux deux extrémités

de la terre.

*

* *

En sortant des Tuileries, il serait intéressant de se rendre au Salon de

la Société Nationale pour méditer devant le portrait de la marquise

Casati par M. Boldini, l'oeuvre la plus significative de l'année.

Supposons que madame de Sorquainville, conduite par le sieur Perronneau,

pût nous suivre dans nos Champs-Élysées encombrés d'automobiles, et

qu'après avoir entendu toutes les langues européennes, sauf la

française, parlées par les passants, elle s'assît en face de la toile

affolante du Ferrarais de Paris: comprendrait-elle? Ce serpent noir,

tout en plumes, ce boa féminin, c'est donc là une des élégantes qui

prennent le thé à la place Vendôme, dans une hôtellerie d'Américains, à

côté des magasins de modistes qui ont envahi les nobles hôtels de ce

vieux quartier?... Espérons que M. Perronneau--et nous n'en doutons

pas--expliquerait à madame de Sorquainville que, tout de même, il n'y a

qu'une façon pour un peintre d'être peintre, une seule façon de

construire le corps humain, sous la diversité des affutiaux... Et M.

Perronneau souhaiterait de faire la connaissance de ce diable d'homme,

son confrère Boldini. Il ne serait pas sans se demander si cette

peinture fougueuse, tout en surface, empâtée, sans glacis, restera

fraîche comme la sienne; mais je crois qu'il serait tenté de réveiller

ses compagnons dans la mort pour leur montrer qu'on peut encore

aujourd'hui dessiner et qu'on est même bien savant, quelquefois.

Je me demande si madame de Sorquainville sera aussi indulgente pour la

femme moderne, si même elle la comprendra le moins du monde. Mais on

aimerait à surprendre le dialogue qui s'échangerait entre ces dames. Je

prie Abel Hermant de nous le donner.

Propos de peintre, deuxième série: Dates Précédé d'une Réponse à la Préface de M. Marcel Proust au De David à Degas · 第 26 / 46 题