RÉPONSE A LA PRÉFACE AU _De David à Degas_, VOLUME Ier DE _Propos de
Peintre_.
J'ai dédié à l'auteur de «Swann» la réimpression d'_Études et
Portraits_, devenus plus tard le «_De David à Degas_»--un titre meilleur
par sa sonorité que par le sens qu'il suggère--; le second tome de ces
«_Propos de peintre_», je l'offre à l'auteur de «_A l'ombre des jeunes
filles en fleurs_». «_Dates_» fait corps avec «_Propos de peintre_»,
comme chacun de vos romans, mon cher Marcel, constitue une partie de «_A
la recherche du temps perdu_».
Je donne même, ici, mon étude sur Forain, et une autre, très développée,
sur Frédérick Watts, lesquelles parurent dans _Essais et Portraits_.
Vous trouverez plus loin des pages sur José-Maria Sert et sur quelques
autres artistes dont vous parlez dans votre préface, mais qui ne
figuraient pas dans «De David à Degas». Le pire défaut des articles
réunis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas avec rigueur, qu'on y
trouve des redites; certaines pages font double emploi; et surtout, ces
articles s'adressent à des publics différents, si bien qu'au moment où
l'auteur inclinerait au développement d'une idée qu'il mènerait aussi
loin que possible, il la lui faut abandonner: d'où un péril qui est que
son point de vue n'a qu'une stabilité d'époque et presque de
circonstances. Aussi bien, j'appelle ce livre: _Dates_.
Sur votre conseil, et à votre prière, j'avais écarté le _Jean-Louis
Forain_; pour, précisément, des «raisons d'époque», je le réintègre dans
ce recueil parmi d'autres points de repère du souvenir, qui m'aident
dans ma «_Recherche du temps perdu_».
M. François Fosca (en peinture, Georges de Traz), après une analyse de
la critique d'art telle qu'on la définirait, critique de «créateurs»,
selon lui, prononce dans _le Divan_: «_Tel axiome de Denis, telle
remarque de Piot, vous en trouverez la justification dans quelques
centimètres carrés de leurs toiles, ou dans le coin d'un Cézanne, d'un
Signorelli. Et réciproquement, de ces axiomes, sont nées d'autres
oeuvres formant comme les degrés alternés d'un escalier que gravit
l'artiste. Qui n'a souhaité une édition de «Théories», où l'on
intercalerait les reproductions des oeuvres contemporaines de chaque
article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de deviner sa peinture
à travers ses écrits... Quelles sont ses idées directrices? A part
quelques réflexions sur la peinture de portraits, son livre pourrait
être écrit par un amateur intelligent qui a fréquenté pas mal de
peintres, a du goût, mais nulle armature. Chez lui, l'artiste et
l'amateur sont deux hommes différents. L'un crée; l'autre goûte et
s'enthousiasme. Mais jamais les expériences du premier ne contrôlent les
jugements du second. Nous comprenons maintenant pourquoi il sacrifie au
«Cubisme». Capable de discerner les causes de cette hérésie esthétique,
il est incapable de résister aux attraits d'une sensation nouvelle..._»
M. Fosca s'excuse «_d'assumer ainsi le rôle d'un puritain grondeur_»,
mais c'est qu'en présence de l'anarchie actuelle que je connais si
bien,--il doit le savoir--«_l'attitude du dilettante n'est plus
admissible_». En serais-je donc un? Mais, plus loin, M. Fosca me donne
pour «_ravi de jouer, sur le tard, le rôle d'un vieil oncle grognon_»,
«_un laudator temporis acti_», qui, _devant les nouveautés ronchonne:
«Ah! si vous aviez connu Manet!»_ Ici M. Fosca semble avoir trop peu
d'ironie, mais il ne me déplaît point de me sentir, moi-même, devenir un
peu prud'homme, pour un Suisse comme ce bon M. Fosca. Selon lui, dès que
j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse, l'étrique; une
sorte de «_scepticisme quasi cruel_» fait que je ne puis «_étudier
l'oeuvre, l'exalter, qu'en diminuant l'artiste_». Entre mes mains,
Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche, endormi à l'ombre de
l'Institut; Manet, un amateur peu sérieux, jaloux de la gloire de
Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement cabotin. «_Aux lauriers
qu'il tresse, Blanche mêle l'ortie au laurier. C'est si frappant, que
dans la préface, Marcel Proust avoue en être gêné!_» En vérité, est-ce
que vous aussi, je vous peine un peu?
Mais, cher Marcel, je ne crois pas à la critique d'art, et serais peu à
même de définir ce que cela est,--aujourd'hui du moins! Je ne suis qu'un
portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son mieux, et avec cette
franchise que les parents de ses modèles réprouvent dans sa peinture,
jusqu'à la lui laisser pour compte, trop souvent, comme «cruelle». Mes
articles, mes études ne sont, à la façon de mes portraits peints, que
les paragraphes ou les pages d'une petite histoire de mon temps.
L'opinion des autres qu'avec soin je cite, les guillemets dont j'abuse,
n'y découvrez-vous pas un scrupule? Certain «critique» me désigne comme
un «mémorialiste féroce»; d'autres me prennent pour un mondain,--comme
vous! A Paris, on peut, à la vérité, naître, vivre et mourir dans une
même rue, sans être connu de ses voisins. J'en fais chaque jour
l'expérience comme de l'impossibilité où nous sommes de nous débarrasser
d'une étiquette que colle sur notre dos un farceur habile.
Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit à ce point trompé sur le
mérite des ouvrages qui parurent de son temps; mais combien ce qu'il
raconte de leurs auteurs nous intéresse! Me suis-je trompé, comme l'ont
fait tant de critiques sur leurs contemporains? En tout cas, et
rendez-moi cette justice, après quarante ans d'expérience, je ne reviens
sur aucun de mes jugements, même de tout jeune homme. Delacroix, Ingres,
J.-F. Millet, Courbet, Corot, Daumier, Cézanne, Manet, Degas même, je
les «adore», comme on dit aujourd'hui, et m'aperçois peu à peu que tant
d'autres peintres que les critiques d'art et les marchands nous
présentèrent comme supérieurs à ces Maîtres[1]... eh bien!... on ne les
tient plus que pour «intéressants». Déjà quelques-uns de ceux-ci
retombent lentement, en vol plané, des cimes où les avait portés
l'enthousiasme des séïdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien découvert
tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler que ce fut Hervieu, qui lui
signala Maeterlinck, pendant un séjour que faisait l'auteur des
«_Tenailles_» chez le jardinier des supplices? Hervieu, dans un tas de
livres reçus par le chroniqueur, avait choisi le Théâtre des
Marionnettes, de Maeterlinck. Il passa la nuit à lire, et, le lendemain,
mit le feu aux poudres: Mirbeau écrivit son fameux article. La critique
du Lyrisme, du Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date de
Mirbeau, aura eu des répercussions profondes dans les ateliers, comme
nous le verrons dans mes prochains «Propos de peintre» des années
après-guerre, où la folie des préfaces pour catalogues d'expositions est
devenue générale. Il reste à espérer que cette Égalité dans l'éloge
finisse par déprécier le Peintre.
[1] Lautrec, considéré comme supérieur de beaucoup à Degas. (Louis
Vauxcelles.)
J'ai souvent présenté jusqu'ici des artistes que je place à un rang un
peu subalterne d'acolyte: Fantin lui-même et Whistler aussi, par rapport
à d'autres que je déifie. Ne possédant pas un éclectisme extensible (ou
le contraire...,) mais entretenant quelques convictions passionnées,
j'espère qu'il existe encore quelque part une échelle des valeurs;
sinon, j'en veux établir une, ne serait-ce que par respect et dévotion
pour les grands génies. A mon culte pour Manet, _peintre_, imputez donc
la faiblesse avec laquelle je note d'humbles traits, qui me touchent si
fort dans l'_homme_ que j'ai connu et aimé. Pour moi, loin de ridicules,
ils me paraissent sublimes.
Le caractère d'un Louis David me fait mieux comprendre son oeuvre,
encore que je me passerais de savoir ce qu'a dit et pensé le citoyen,
pour mettre le peintre aussi haut que je l'érige dans l'histoire de
l'École française.
Ne sera-t-il pas de quelque importance pour les historiens de savoir
que, sur la scène de l'Opéra, le 2 février 1920, le maître Henri
Matisse, en veston et lunettes d'or, se laissa traîner par des danseuses
et un maître de ballet, son ventre de professeur quinquagénaire
disparaissant sous des couronnes plus martiales que le chêne et le
laurier qu'au 14 juillet précédent le maréchal Foch avait reçues, entre
l'Arc de l'Étoile et la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins
touchant, dans ses tournées théâtrales que dans son studio
méditerranéen, qui est une chambre d'hôtel-palace? C'est si beau
quelqu'un qui croit en lui-même, et vous dit _pourquoi_!
L'âme d'Eugène Carrière, sa belle correspondance, son courage dans la
douleur, ses vertus civiques et privées, son intelligence de la
peinture, tout cela suffira-t-il à faire de lui un aussi grand artiste
que Courbet, qui, pourtant, fut un assez sot vaniteux? Tandis que
j'écris ces lignes, seuls quelques marchands soutiennent le commissaire
qui disperse les études de l'atelier Carrière, au milieu de
l'indifférence sinon de la tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont
déçus, c'est que leur mémoire est pleine encore de la littérature qui
fut consacrée au brave peintre par les écrivains du «Formidable»: ils
ont eu, du peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en ont fait
un Titan.
La Vierge de Cimabue, portée par les rues de Florence, semblait vivante
au peuple et le fanatisait. Aujourd'hui, comme il appert des ballets
russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se manifeste
différemment, et pour d'autres ouvrages, tels qu'un décor de théâtre, ou
un costume de ballerina. Nous applaudissons à toute forme du génie, et
décernons les lauriers pareillement à M. Wilson, nouveau Christ, et à
Matisse nouveau Van Eyck, quitte à rire bientôt après de nos
tartarinades.
M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la «compréhension de la vraie
grandeur»... Selon lui, je rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant
«intimiste», qui n'a tout de même rien signé d'aussi accompli que le
portrait de la mère de Whistler, ni que certaines natures-mortes de
Fantin Latour, n'en déplaise à M. Fosca! Il est bien bon de nous
rappeler que Maurice Denis est admirable, mais nous préférons les
moindres aux plus grands et trop concertés ouvrages de ce pieux artiste.
La «_vraie grandeur_», c'est précisément celle qui ne doit pas être
«voulue», ni obtenue, par des théories, mais reste ignorée de ceux en
qui elle réside. Souvent ces bienheureux-là, ce sont les contemporains
obscurs d'un artiste très fêté de son vivant. Ce phénomène de revirement
complet de l'opinion, nous l'avons vu se produire et l'observons de plus
en plus fréquemment, car presque personne ne semble savoir en quoi une
oeuvre est oeuvre _d'art_, surtout en ces cas si fréquents où la valeur
ne s'y signale pas par quelques-unes de ces outrances qui sont, en même
temps que leur cause de succès, bien rarement un gage de pérennité. Ce
qui manque à la plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur
«fatale» et, si j'ose dire, congénitale, des «Créateurs». J'avoue qu'il
est très peu de peintres modernes et surtout vivants, que je considère
comme des maîtres, quoique chacun de nous en soit un (cela va de soi),
pour quelques amis, pour deux critiques, quelques marchands et le petit
jeune gendelettres, qui se moque en traitant de tel un aîné qu'il croit
«arrivé», parce que le pauvre homme est «connu».
Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon cher Marcel, savez-vous
combien un homme de goût se compromet à prononcer et, bien plus
gravement, à écrire certains noms d'artistes à côté de certains autres?
Si, tout de même! Et de signer une préface à un livre de moi, ce fut un
acte de grand courage, et je vous en garderai une reconnaissance très
vive, puisque telle personne qui y figurait vous pria de l'en faire
disparaître; et ne m'avez-vous pas avoué aussi dans une de vos lettres,
que certains de vos amis vous avaient supplié de vous abstenir de me
faire si grand honneur que de m'accorder votre apostille?
Comme vous étiez invisible pour moi, et jamais plus abonné au téléphone,
combien avons-nous dû échanger de lettres, cher ami, entre le jour où
vous m'avez adressé le manuscrit de votre belle préface, et celui où mon
livre parut? Connaissant votre politesse et votre désir d'être agréable
à autrui, je vous avais prié de ne pas insister sur mes mérites de
peintre, par crainte que vous n'apprêtassiez trop de copie pour les
anonymes qui me réservent toujours une place dans leurs échos
hebdomadaires... D'ailleurs, claquemuré comme vous l'étiez alors, vous
n'étiez plus «au courant», m'écriviez-vous. Ne m'avez-vous point
demandé: «Où peut-on voir des Cézanne?»
Et vous feignez de me croire un peintre classé! Cela, Marcel, c'est un
peu trop de politesse! Comment n'avez-vous pas été averti par vos
nouveaux amis de la N. R. F. _qui n'ont jamais imprimé mon nom comme
peintre_, même à l'époque où j'écrivais parfois dans cette revue austère
et jésuitiquement «bolcheviste»? Ils ont peur de se tromper... et plutôt
le silence, que ces horribles sueurs froides qui mouilleraient les
tempes et l'échine de certains «amis», s'il leur fallait se prononcer...
tout seuls!
Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma tête, j'ai voulu vous
faire entendre qu'on n'avait pas encore cessé de tenir sur moi, «dans
certains salons», des propos comme ceux que vous avez jadis enregistrés:
«_Il faudrait mettre ses toiles plus en lumière, pour aujourd'hui
seulement, parce que nous l'avons invité en quatorzième ou en
cure-dents; on les remettra demain à un endroit où elles ne se voient
pas_». Non, mon cher, elles ne sont pas plus que jadis «_à la place
d'honneur dans les mêmes salons_». Personne, heureusement pour moi, n'en
déclare: «_C'est d'une beauté rare; c'est beau comme le classique_».
Comme me le dit Paul Valéry, mon cas est même assez cocasse. D'ici
cinquante ans, on verra dans des musées les portraits que j'aurai peints
de tant de littérateurs, mes amis; et de l'auteur de ces portraits, il
n'y aura trace dans aucun livre de son époque. Je suis peut-être le seul
artiste de mon âge, dont il n'existe pas la moindre monographie et que
Larousse ignore. Je me sens, d'ailleurs, très fier de cette singularité,
et je la porte, comme certain professeur d'échec, les ongles qu'il
laissait croître à la façon des mandarins de la Chine.
Quelqu'un des privilégiés qui pénétraient nuitamment chez vous, aura dû
vous prévenir que mon sens critique s'alarmait un peu des éloges
contenus dans votre préface; sur quoi, vous m'avez «rendu ma liberté»,
supposant que je ne désirais plus publier cette belle page! Vous m'avez
même, un beau matin, proposé d'en écrire une autre, où vous m'eussiez
présenté d'une façon différente, comme une espèce de «méconnu», genre
qui fut tant à la mode! Vos historiographes, après moi, trouveront dans
mes tiroirs les centaines de pages que j'ai reçues de vous, à l'occasion
de cette préface, honneur de ma courte vie littéraire, et dont le
plaisir que j'avais à les lire (malgré vos pattes de mouche) n'était
combattu que par tout ce que vous me disiez de la peine que vous preniez
à les écrire, tant votre vue était fatiguée et votre asthme pénible.
Je vous avais demandé, non pas une «préface», mais quelques souvenirs de
notre Auteuil, au temps où, vous et moi, voyions passer auprès de nous
certaines des figures dont il est question dans mes livres... J'espérais
un portrait du Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et Degas:
vous m'avez terriblement flatté. Mais vous avez trouvé l'occasion de
signer deux chefs-d'oeuvre: le portrait de mon père et le vôtre. Quant à
celui du Marcel Proust frais émoulu du collège, il est d'une ironie
telle, que vous n'aimeriez pas, dites, qu'il eût été peint par un autre
que vous-même? Mais les portraits, la _ressemblance_, quel sujet à
brouilles, à colères!... Il en va d'un portrait comme des articles de
critique. La plupart des modèles ou des auteurs en sont mécontents.
Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une telle délicatesse dans
la rédaction d'une page où une personne amie est jugée, ou seulement
citée par vous, que vos insomnies en doivent être bien cruelles, si la
crainte vous saisit de n'avoir peut-être pas été suffisamment aimable.
Mais est-ce là le bon état d'âme du «portraitiste»?
Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut bien appeler sans pareil, a
fait de vous un «portraitiste» comme il n'en sera jamais parmi les
peintres, et tel que je n'en sais point chez les romanciers. Votre M. de
Norpois, votre M. de Charlus--je ne parle pas de Swann!--ce sont des
portraits de grande tradition. Car, je le crois, contrairement à ce pour
quoi vous tiennent la plupart de vos _laudatores_, vous êtes un
classique français, par l'étude des sentiments et la composition, que
vous renouvelez, mais qui est l'un de vos primes soucis. Bien déçus
seraient vos lecteurs s'ils voulaient reconnaître vos modèles, comme ils
croient pouvoir nommer ceux d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des
caractères de votre génie et, peut-être, avec votre langue, votre
principale originalité,--c'est cette dualité de peintre et de modèle.
L'art, dont vous créez, je dirais plutôt recréez, vos personnages,
ressortit à une des opérations de l'esprit les plus rares et les plus
compliquées; il y en a peu d'exemples dans l'histoire des littératures.
A peine oserais-je citer une George Eliot? Quand Léon Daudet voit un
rapport entre votre oeuvre et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon
donne la mesure de son esprit critique tout en surface. Les documents
que vous nous apportez pour l'étude des passions sont, quoique dans la
tradition, d'une nouveauté qui étonne. Nouveau! cette épithète, on n'en
pourra jamais abuser si l'on parle de vous, dans l'impossibilité où l'on
est de trouver dans votre oeuvre des points de comparaison avec
celles-là mêmes que l'on préfère. Les figures que vous prenez sur nature
et que votre brosse peint avec un peu trop de facilité sont des
personnages de second plan, comme les Verdurin, le docteur, le peintre,
le compositeur; mais ceux-là, dans d'autres romans que les vôtres,
seraient des chefs-d'oeuvre, comme portraits. Il me semble parfois, et
dans vos plus belles pages, que vous empruntiez à un sexe les traits
d'un autre; qu'en certaines de vos effigies, il y ait substitution
partielle du «genre», si bien qu'on pourrait dire _il_ au lieu d'_elle_,
et faire passer du masculin au féminin les épithètes qui qualifient un
nom, une personne, dans ses gestes et son maintien[2]. Or ceci, qui
serait peut-être gênant dans certains livres, devient chez vous une
subtilité de plus, vous prête un accent de vérité plus fort, plus large
et de généralisation, malgré la minutie de l'analyse, dans la
contre-expérience que vous faites sur vous-même. La plus humble de vos
créatures, disons Françoise, vous vous l'incorporez avant de la
restituer, enrichie par son séjour chez vous. Vous êtes donc à part, et
la question de ressemblance individuelle ne doit pas compter, dans votre
cas, comme romancier. Mais comme «préfacier»?
[2] En 1914, je crois avoir été le premier à faire un article sur
«Swann», c'était à l'_Écho de Paris_. Je retrouve ces phrases:
... «Ce livre ne pouvait être écrit que dans la clairvoyance de
l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux qui,
en plein jour, ne voient qu'à demi...»--«M. Proust s'arrête partout
passionnément, regarde les autres, comme le martin-pêcheur voit le
fond de la rivière...»
Quelles limites fixer à la ressemblance, pour le portraitiste? Quelles
bornes à l'usage licite de la franchise, à l'exercice d'un peintre vrai,
ou, encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien marqué dans votre
préface à mon livre, que je l'avais requise de vous, cette étude; elle
avait donc un peu d'une «commande», comme nous disons? Précisément,
«commande» implique flatteries, et retouche,--pense le client ordinaire.
Vous avouerai-je que toute photographie prise de mon visage me paraît
étonnante et m'instruit sur moi-même, alors que mon entourage crie à la
caricature? Forain, Rouveyre, Boldini, Max Beerbohm, Sickert, Sargent,
Degas, m'ont été, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents,
ces croquis ou ces tableaux, de même que je pense me voir dans la glace,
et ris de tout coeur, en lisant certain fameux portrait écrit, que mes
amis m'ont caché, quand il parut. Cette «manière noire» est due à la
collaboration de Forain (pour le côté _moral_) et de Léon Daudet (pour
la forme extérieure). J'ai été un peu surpris, en le lisant, que ce
morceau de bravoure fût de Léon Daudet. Je me suis toujours méfié des
gens qui ont des certitudes, ou des haines apostoliques, à la Mendès,
mais Daudet porte un nom qui m'est cher; ce solide bourgeois défend des
préjugés, une société, une classe auxquelles on ne me crut point, en
général, hostile. J'étais bienveillamment reçu dans sa famille, et le
rencontrais dans quelques maisons d'amis. Toujours m'efforçai-je de lui
trouver «_un esprit fantastique_», quoique Mme de Noailles, dès ma
première entrevue avec lui, m'eut confié: «Non, la drôlerie de notre
cher Léon n'est pas pour vous!» Je ne pus point y contredire.
En tout cas, il a du courage. Les engueulades de «Léon» et les coups de
rapière de ce noble justicier, je les préférerais, il me semble, aux
complaisances veules, aux «léchades» dues à la papelarde camaraderie
dont un Parisien est trop souvent l'objet dans la presse, par ces temps
où personne n'ose plus formuler une opinion. L'express-charge par quoi
ce pamphlétaire m'exécuta, en pleine guerre et _Union sacrée_ des bons
citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-même. Mais la passion de la
vérité emporte tout!
Quant à vous, «le dreyfusard» que vous vous flattez d'être, votre génie
est d'autre part célébré par _l'Action Française_, et c'est dans un
sentiment semblable à celui qui fit l'_Union Sacrée_,--j'imagine cela,
du moins--que vous me priiez, il y a deux ans, de ne pas réimprimer,
pour le pacifique lecteur d'après-guerre, mon essai sur le nationaliste
Jean-Louis Forain; à moins que, de ma part, peu digne vous semblât que
je remisse sous ses yeux, comme pour les lui rappeler, les éloges que
j'adressais à ce grand dessinateur, après que Forain, feignant de me
prendre pour un ennemi, eût cessé de saluer son panégyriste? Vous
m'expliquerez l'imprévue attitude de Forain à mon égard, en me disant
qu'un auteur illustre garde sa pudeur et que le succès redouble sa
susceptibilité et ses craintes. Vous m'avez écrit que 886 lettres de
félicitations vous étaient déjà parvenues en trois jours, à l'occasion
du prix Goncourt; mille découpures de journaux, de longs articles,
certains signés par des amis enthousiastes; des poèmes suivirent, et une
ode même, à Marcel Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui vous
ont froissé, si inexplicablement même, que leurs auteurs durent se
prendre la tête dans leurs mains et se demander: «Qu'est-ce que Proust a
compris? Quelle noire intention me prête-t-il?»
Votre compréhension, par tous reconnue, de la chose écrite, votre
critique si lumineuse des auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant à
vos «Pastiches» et à vos pages, si stimulantes, de technicien, sur
Flaubert) obligent ceux qui vous blessent en croyant vous louer, à
reconnaître qu'ils ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention
d'exprimer--ce qui est sans doute souvent mon cas--puisque vous
apercevez une épine là où l'on voulut mettre des roses. Ce qui n'empêche
pas que la loupe à travers laquelle vous considérez le monde extérieur,
nous la tenons pour aussi infaillible que votre introspection; votre
puissance et finesse d'analyse, tout ce à quoi nous devons l'inépuisable
joie de vous lire, il est peu d'instants où vous vous en départissez; ni
en écrivant, ni en jugeant vos propres oeuvres, ni au reçu d'une lettre
de fournisseur, d'un camarade à vous, fût-elle de M. de Saint-Loup; ou
d'une femme, fût-elle la bonne Françoise. Il s'ensuit donc que, moi,
votre admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux ni que Léon
Daudet, je n'échappe à votre épluchage grammatical et psychologique, et
que je tremble, ou bafouille, en vous répondant par une lettre, qui,
adressée à un autre, exprimerait en quatre lignes: «J'ai bien le désir
de vous voir». C'est souvent par gêne et par respect que l'on formule
mal sa pensée. La restriction mentale est un fâcheux et redoutable
censeur de l'écrivain.
Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve «décevantes», Degas vivait
encore, quand je les donnai à la _Revue de Paris_. Voilà le mystère de
mon embarras éclairci! Tout au contraire de vous, mais presque autant,
Degas, le solitaire hautain et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait
ceux qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes modestes et
justement orgueilleux à la fois, celui qui prenait un masque de diable
Papou, afin de faire le vide autour de lui, n'a pas si bien réussi à
écarter ses zélateurs que celui qui, dans ses rapports avec autrui,
n'est que grâce, prévenance, gentillesses et délicates intentions.
Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier d'une légende. Ainsi
l'univers a appris, quand le prix Goncourt vous fut alloué, que vous
n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna même, me dites-vous, soixante
ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous étiez malade, très
riche, très mondain, disait-on, à gauche; un papillon de nuit qui
disparaît à l'aurore pour ne réapparaître que le soir. La seule part
d'exactitude, dans ces histoires, serait qu'il est devenu impossible,
pour les diurnes comme moi, de vous joindre, quoique l'on rencontre
souvent quelqu'un qui vous quitte, ou qui, hier, a soupé «d'un poulet
rôti» avec vous. Je ne crois pas vous avoir aperçu plus de trois fois
depuis «l'Affaire», je mourrai sans avoir, peut-être, passé deux heures
encore près de la personne avec qui j'ai le plus de plaisir à me
trouver, et vous aurez quitté votre fameux appartement du boulevard
Haussmann, dont les murs étaient doublés de liège, sans que j'y aie
pénétré pour peindre, comme je le voulais, une image du Marcel Proust
adulte.
A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial du boulevard
Malesherbes, du temps où je perpétrai, de vous, la mauvaise toile que
vous faites reproduire encore aujourd'hui dans _Excelsior_, et dont vous
m'avez demandé la permission d'orner l'édition de vos oeuvres. (Et comme
vos goûts ont dû paraître démodés à vos nouveaux éditeurs.) Vous m'avez
montré la salle à manger que vous prêtaient, avec leur argenterie et
leur linge damassé, M. le professeur Proust et votre excellente mère,
pour que vous y entretinssiez d'illustres hôtes qu'à dix-huit ans vous
traitiez en Lucullus, et mettiez en rapport avec vos _professionnal
beauties_ un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant d'autres admirables
héros qui participent désormais à notre existence. Vous receviez les
duchesses douairières, les futurs ducs, à qui vous donnâtes ensuite plus
grande audience dans votre pastiche de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en
rapportait, car, soucieux de mon travail plus que du vôtre, vous avez
toujours tenu à m'épargner ces divertissements. Je ne sais rien de plus
juste que ce que vous avez dit dans votre préface sur le palladium qui
me protégea de bonne heure contre les périls de la conversation de
société. Cette influence tutélaire, ne l'appellerions-nous pas, tout
prosaïquement, mon fragile estomac,--ou mon imprudente franchise dans
l'aveu de mes admirations et de mes dégoûts? Du même ordre, la
protectrice de votre oeuvre ne fut-elle pas, mon cher Marcel, la fièvre
des foins?
Je répète «imprudente franchise?», mais j'ajoute un point
d'interrogation; car en se remémorant les propos d'alors, on pourrait se
demander si jamais, dans aucune société polie, un débutant entendit,
prononcés et colportés par la presse, des propos plus perfides, des
calomnies plus abjectes que celles qui secouaient de rire les salons du
faubourg Saint-Honoré, les ateliers d'artistes qu'envahissaient peu à
peu les métèques. _Le Journal d'une femme de chambre_, d'Octave Mirbeau,
conservera l'odeur de ces déjections que reniflaient comme un parfum
aphrodisiaque les délicats et les «blasés». Un jury aurait eu peine à
distribuer des récompenses dans un concours de perfidie, trop de
candidats en seraient sortis _ex æquo_. Aussi bien, la verve de Léon
Daudet semble avoir presque de la «bonenfance», comme eût dit Goncourt.
«Léon» était l'élève des grands maîtres de notre jeunesse, et leur pâle
reflet. Mon nom figure une fois dans le journal de Goncourt. Et tout ce
qui l'a frappé, c'est cette scène: j'entre chez quelqu'un; je me
félicite de la mort de mon père qui dilapidait sa fortune. Le trait est
délicieux et d'une exactitude digne de l'observation des enragés
déjeuneurs en ville. J'expliquais cette influence morbide à Henry James,
certain soir qu'il sortait de chez les Daudet avec moi, confondu de ce
que Léon, le fils de son ami très cher, avait avec tant de vacarme
expectoré de fétide, durant et après un énorme repas--outre des verdicts
_définitifs_, des jugements tartarinesques sur d'admirables artistes de
la littérature anglo-saxonne, dont Henry James était un des plus grands.
Mais ces fleurettes de la conversation poussaient dans tous les milieux
où l'on se piquait d'art et de littérature,--et jusque dans le gratin
qui _s'intellectualisait_.
Vous et moi n'avons-nous pas été un peu éblouis par un homme pour lequel
nous garderons, tout de même, un peu de reconnaissance et beaucoup
d'admiration?... mais il faudrait, pour être aujourd'hui compris,
évoquer une figure, telle qu'alors, dans un mystère savamment entretenu,
elle se dressait, belle, devant nous, environ 85, du côté de chez
Charles Swann.
Que n'avez-vous, Marcel, consacré un de vos pastiches à ce
«conversationist» de génie, si supérieur à ce qu'il laissera d'écrit;
pour lequel nous avons eu de l'amitié, du respect, et qui nous enchanta
par son esprit, son érudition, sa fantaisie, lui qui se donnait autant
de peine à nous conquérir que j'en pris ensuite pour me soustraire à sa
tyrannie. Il aurait fallu garder de lui, au gramophone, des disques,
comme ceux qui conserveront la voix de la Patti et de Caruso. Faire un
pastiche? Non, vous nous devez une monographie du comte Robert de
Montesquiou.
Il nous envoûta! Nous prit-il assez de temps! Je ne me lassais pas de
l'entendre déclamer les vers de nos poètes, d'une voix glapissante,
spéciale au «gratin», mais si belle! Sa tête de d'Artagnan, de jeune
Aurevilly ou de Brummel français, il la soutenait par un énorme poing
ganté de blanc, le coude appuyé sur le marbre d'une cheminée. «_In
brachium facit potentiam_», a-t-il tracé en lettres biscornues et
vermicellées, au-dessous d'une photographie par Otto, que je garde
encore, et qui s'efface auprès d'une autre, «_la divine comtesse de
Castiglione_», l'une de ses déesses, en verre filé ou en cire.
Cette mystérieuse Florentine, une des plus inquiétantes visions de mon
enfance, m'apparut comme une petite vieille inconsolable de sa beauté et
de son règne abolis, quand elle vint chez moi jeter des fleurs sur un
cercueil et annoncer au fils du défunt qu'elle se croyait encore à même,
dans un certain éclairage, d'offrir au jeune peintre que j'étais
quelques vestiges de sa splendeur. Je dus m'exécuter, puisque Mme de
Castiglione, qui me témoignait une affection quasi maternelle, m'y
invitait. Mais comment et où poser? Que verrais-je, les voiles une fois
tombés? Il fut d'abord question de séances à la lueur des bougies. Enfin
elle me dit: «Je viendrai vers la fin du jour, tu auras fermé les
persiennes, je disposerai les rideaux, le siège où tu t'assiéras et le
mien; demain, quand le soleil sera en face de la maison, et bas,
attends-moi. Nous essaierons, je veux que tu saches comment était l'amie
de ton père». Elle vint à l'heure. J'étais épouvanté, ma main
allait-elle m'obéir? Toile et pastels étaient tout prêts. Cette scène se
passait dans une pièce tendue de cretonne bleue; les vitres, de même
couleur, créaient une atmosphère laiteuse comme la fumée d'une
cigarette. Mon modèle entra sans bruit, glissa sur le tapis, telle une
«apparition» sur la scène. Elle s'installa, de profil, le buste bien
droit. Malgré sa haute coiffure en forme de diadème, c'était un petit
tas. Un à un, les voiles se répandirent sur le sol... et je reconnus la
_Reine d'Etrurie_, l'_Ermite de Passy_,--idole de la Cour de Napoléon
III--, un illustre visage, mais fardé, ruiné, de marchande à la
toilette; un bout de sucre d'orge réduit dans la main d'un enfant qui le
suce.
Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici? Vous le savez, Marcel; à
cause de Charles Swann, de la Berma et du diabolique impresario que fut,
d'elle et de tant d'autres beautés, le comte Robert de Montesquiou
Fezensac. Après des mois d'un intense surchauffage de notre imagination,
il nous confrontait souvent avec une soi-disant déesse, ou un héros dont
il avait tu le nom et cette apparition devait éveiller en nous le
sentiment du Divin, ou l'émotion qu'aurait un planton dans sa guérite,
si M. le maréchal Foch venait lui demander de ses nouvelles. D'où, une
fois, ce pastel de Mme de C., qui, dès que je l'eus peint sans avoir
échangé une parole avec cette matérialisation médiumnique, fut enfermé
solennellement dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un passager de
transatlantique, pour être jeté à la mer. Il me demeura, depuis,
invisible; peut-être me ménageait-on le plaisir de me croire l'auteur
d'un chef-d'oeuvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai bientôt en tous
lieux cette dame que chacun désignait par son petit nom, et dont le
mystère était le sortilège d'un habile magicien. Combien en avons-nous
subi, de ces illusions charmantes, dans le Paris d'alors, grâce à cet
homme si pratique, d'autre part, si implacable flagelleur d'une société
où le sens de la qualité commençait à se perdre... S'il avait persévéré
dans sa retraite d'artiste, évitant les applaudissements et les succès
du monde--péril qu'il nous dénonçait en sage--au lieu de se gaspiller
lui-même un peu plus tard, et de se répandre partout, lui qui
m'ordonnait une réclusion laborieuse--Robert de Montesquiou tiendrait
aujourd'hui une place qu'il ambitionna toujours, sans pouvoir
l'atteindre.
Avoir causé une fois avec «Robert», c'était ne plus pouvoir causer avec
les autres; je ne saurais pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent
Barrès, Hérédia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui n'aient été
retenus par la séduction et l'autorité de sa parole, par le prestige
complexe de sa personne. Il nous représentait le des Esseintes d'«A
rebours», et le descendant de l'Artagnan dont il habitait encore la
terre en Gascogne. Comme Oscar Wilde, il avait le don des images et des
analogies, qui, en magnifiant un récit quelconque, vous proposent
plusieurs sens et lui donnent un prolongement presque infini. Une
anecdote, une légende, un mythe, ou les ridicules de Mlle Tocquanié, la
gouvernante, il en usait de même, avec des motifs tour à tour bouffons
ou graves, cet infatigable causeur moraliste, lyrique et familier,
«potinier», curieux de «petites gens», un Henri Monnier chez la
concierge. A la cour d'un souverain moderne, il eût continué l'oeuvre
d'un Saint-Simon ou d'un Tallemant des Réaux. Chez Mme Madeleine
Lemaire, dont il avait dénoncé le salon comme le paradis des bourgeois,
où un artiste se devait de ne pas paraître, il devint ensuite assidu, et
manigança une publicité à des poèmes, que nous avions jusque là crus
réservés à ceux qu'il appelait «ses pairs», nous donc.
Les contemporains du Montesquiou de 1890 comprendront sans peine que des
jeunes gens, avides de regarder et d'entendre, comme vous et moi, aient
été remués par ce bolide qui tombait dans leurs existences. Et, avec
«Robert», c'était ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un ancêtre,
le vieux camarade de votre Charles Swann; le prince, étrange
compositeur, aussi inventif et «précurseur» qu'Eric Satie, travaillait à
son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne Samary, par Renoir, et
quelques Claude Monet de la bonne époque. Vous le rappelez-vous,
grelottant sous ses tricots et son bonnet de soie noire, et sa tête de
Saint-Antoine, blanche, ravagée et si fine? Que ne nous représentait-il
pas, alors, de rare, d'exquis et d'un peu inquiétant, cet autre causeur
si cocasse, si spirituel, quand il nous entraînait vers l'embrasure
d'une fenêtre, pendant un concert; riait, comme un gamin, de
l'assistance pâmée; imitait l'accent du _gratin_ ou l'_aboyeur_ qui
annonce les invités; et soudain reprenait son expression extatique de
saint du Greco, si l'on en était à un numéro du programme où Mozart,
Fauré ou Debussy allaient être interprétés par Bagès ou par Mme de
Guerne. Edmond de Polignac était le seul concurrent que nous permît
«Robert», jusqu'à ce que... Mais vous n'étiez pas là, quand le prince,
en pantalon à carreaux, jaquette prune, gants abricot, vint nous
apprendre son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer, et, pour
prouver à ma mère qu'il se sentait fort ingambe, sauta par-dessus un
fauteuil, sans le renverser.
Depuis ces temps lointains, j'ai vu passer bien des artistes, s'ouvrir
et se fermer autant d'écoles et de petites chapelles, paraître cent
«génies». En avons-nous eu de plus originaux que ceux-ci? L'atmosphère
de Montesquiou et d'Edmond de Polignac imprègne les entours de Swann,
comme ces parfums composés par une femme, dont elle ne consent jamais à
révéler le nom, et que ses intimes reconnaissent, où qu'elle vienne de
passer. Peut-être Odette n'a-t-elle jamais parlé à «Robert» ni à
«Edmond», mais son appartement, tel que vous le décrivez, est plein de
choses à eux. Sous le manteau, Charles a dû remettre à sa femme
l'édition privée des _Chauves-souris_. Le mauvais bon-goût à l'Alfred
Stevens, la turquerie à la Clairin, les arums, les peaux de bête à la
Sarah Bernhardt, les oeillets et les violettes de Madeleine Lemaire, les
buvards et les boîtes à cigarettes de chez Leuchars, la japonaiserie
bambou-cherry-blossom, et le Louis XV à la Helleu dont s'entourait
Odette: Charles Swann, le commensal de Mme Howland (née Colbert),
retrouve cette «ambiance» dans quelques maisons très «exclusives.» Elles
possèdent un exemplaire, sur grand papier, d'_Hortensias bleus_, hommage
à ces dames qui font relier en plein les Essais de «Robert», (son vrai
talent), volumes qu'annoncent d'hyperboliques articles de courriéristes
mondains, comme une redoute, chez Madeleine Lemaire, et dont la seule
édition à 3 fr. 50 c. encombre aujourd'hui des paniers de libraires, sur
le trottoir, avec de vieux romans tombés à 1 fr. 75.
Plus dangereuse, eussé-je craint, pour un jeune littérateur comme vous,
ce qu'Odette aurait appelé l'«_emprise_» d'un Montesquiou, que pour tout
jeune peintre qui ne fût pas un Elstir ou un La Gandara. Tandis que
Montesquiou ne se trompait guère plus sur la qualité d'un poète ou d'un
prosateur que sur celle d'un nom, et embellissait, en les récitant, une
phrase ou une strophe, il consacrait ses «_Autels privilégiés_» à des
artistes de pacotille, se faisait peindre en Florentin du _Passant_, par
Clairin; en gentilhomme malade, par Lucien Doucet; en peignoir-éponge
(ou Christ au prétoire de Munkacsy), par Antonio de La Gandara;... en
chef-d'oeuvre de musée, par Whistler--et s'en allait aux vernissages
clamant ses enthousiasmes et ses mépris, dans un cortège de Swanns et de
moindres zélateurs rastaquouères.
Néanmoins, le jour où «Robert», théâtralement, me donna un rendez-vous
d'adieu dans l'Ile des Cygnes, où nous échangerions nos anodines
correspondances, j'en eus du chagrin comme un enfant que quitte une
gouvernante aimée et crainte.
C'était pendant la cérémonie d'ouverture de l'Exposition universelle de
1889; après une longue, maternelle homélie--fulgurante, si j'ose dire,
des plus sages admonestations et conseils pratiques que pût donner un
aîné plein d'expérience judicieuse, à un débutant--il me remit un paquet
de mes lettres, joliment ficelé avec des faveurs bleues. Je les jetai
dans la Seine, car je leur attribuais un mince intérêt. Mon professeur
ès civilité ne ferait pas de même pour les siennes, dit-il, mais
avouerai-je qu'il devait manquer quelques-unes de ses missives? Je viens
d'en retrouver, d'impayables pour leur comique familier, la pompe du
tour, et un poème, moins bon, sur un tableau de moi[3]. (_Voir page
suivante._)
[3]