La Prusse est le type de l’État au dix-huitième siècle.--Les Allemands
appellent le dix-huitième siècle le siècle de Frédéric II, et, s’ils ne
le faisaient par un excès de patriotisme, s’ils tenaient compte de
l’influence des idées françaises, ils auraient dans une certaine mesure
raison. La Prusse, sous Frédéric II, en effet est le type de l’État
moderne qui s’agrandit par tous les moyens, la force et l’intrigue à la
fois; la politique prussienne est l’application la plus complète des
principes égoïstes du temps; Frédéric II, le modèle des rois guerriers
et citoyens. Les Français eux-mêmes disaient alors _que, si la Prusse
périssait, l’art de gouverner retournerait dans l’enfance_.
Formation de l’État prussien.--La Prusse, c’est-à-dire le Brandebourg et
la Marche teutonique réunis, était pourtant, au dix-huitième siècle, un
des plus jeunes États de l’Europe. Établis dans le couloir marécageux
qui s’étend de la Vistule à l’Elbe, entre les plateaux poméraniens et
les landes de Silésie et de Lusace, les premiers margraves avaient
péniblement conquis sur les Slaves le territoire où se trouvent
aujourd’hui Berlin et Francfort-sur-l’Oder. Leurs successeurs s’étaient
étendus à l’ouest, au nord, au sud. En 1614, ils prirent pied sur le
Rhin en occupant Xanthen, la Mark, Clèves et Ravensberg. Ils reçurent,
en 1648, Minden sur le Weser, en 1714 la Gueldre supérieure, dans la
basse vallée du Rhin, et dans sa vallée haute Neuchâtel et le Valengin.
En 1720 l’occupation de la Poméranie, Stettin, Usedom et Wollin leur
donna les embouchures de l’Oder, dont ils eurent les sources en 1742 par
la conquête de la Silésie. En 1743 ils s’étaient portés à l’extrémité
occidentale de l’Allemagne, en Frise, dont une partie leur venait en
héritage. En 1772 ils acquirent par l’intrigue, à l’extrémité orientale,
Culm, Marienbourg et la Pomérélie. Ils avaient ainsi, ces margraves
devenus électeurs, puis rois au dix-huitième siècle, des établissements
sur tous les fleuves de l’Allemagne du Nord, à tous les points
importants de leur cours. La plaine du Nord tout entière paraissait
destinée à se réunir entre leurs mains.
La Réforme et l’État prussien.--Au moyen âge, ces conquêtes s’étaient
faites aux dépens des Slaves infidèles, par des croisades politiques. La
Réforme, au seizième siècle, accentua ce mouvement que la croisade avait
déterminé. La Marche teutonique, sécularisée en 1525, devint avec le
Brandebourg le noyau de la monarchie prussienne, et plus tard lui donna
son nom. Les margraves de Brandebourg, par esprit de réforme,
sécularisèrent les évêchés de Brandebourg, d’Havelsberg, de Leibus, de
Minden, d’Halberstadt, de Camin. Ce fut comme protestants qu’ils
disputèrent en 1609 les duchés du Rhin au palatin de Neubourg. Et en
1764 encore, le roi de Prusse intervint en Pologne sous prétexte de
protéger contre le fanatisme de l’aristocratie catholique les dissidents
protestants. Enfin, la Réforme avait donné à la Prusse le moyen
d’intervenir en Allemagne, et en Europe, contre la France et surtout
contre l’Autriche catholique: l’œuvre protestante avait succédé à
l’œuvre chrétienne du moyen âge, toujours au profit de l’État. C’était
encore une croisade politique.
A l’intérieur, la Réforme avait fortifié l’autorité des margraves et le
pouvoir central, déjà plus étendus peut-être qu’en aucun autre pays de
l’Europe. Les Hohenzollern, à l’origine, n’avaient pas trouvé dans les
propriétés ou les libertés de leurs sujets des droits antérieurs aux
leurs. Leurs sujets, c’étaient les Slaves vaincus, ou les Allemands qui
avaient pris part à la conquête. Les chefs de l’État prussien avaient
créé la noblesse, et même la population de la Marche. Le peuple prussien
s’était constitué ensuite, et jusqu’au dix-huitième siècle, par des
colonisations, colonisation de Flamands chargés de dessécher les marais,
d’Allemands chassés de chez eux par les révolutions et les guerres
privées;--colonisation de Français qui fuyaient la révocation de 1685,
ou de Salzbourgeois chassés de leur pays par leur évêque en 1731. Ainsi
la Prusse ne fut jamais une nation, mais un État, et un État très fort
depuis la Réforme. Le traité de Westphalie livra les Églises et les
confessions à l’autorité absolue des électeurs de Brandebourg, princes
souverains dans l’Empire. L’Église, en Prusse, fut administrée comme une
matière d’État. L’État ne se donnait à aucune confession, les dominait
toutes, et tirait parti de chacune.
Nature et politique de l’État prussien.--L’État, en Prusse, était la fin
de tout. La religion, la philosophie, les lettres et surtout l’histoire
n’étaient que des moyens au service de cette fin. Le roi lui-même ne se
donnait que comme un ministre, ou un agent de cet État.--Dans les
relations extérieures, l’intérêt de l’État était le principe de la
politique prussienne: «l’intérêt de l’État, disait Frédéric II, est la
règle des souverains.» Et il pratiqua lui-même cette règle
exclusivement: il prit la Silésie, parce qu’il lui fallait la haute
vallée de l’Oder; une partie de la Pologne, parce que la Pologne était
en décadence, et que la province de Posen pouvait relier la Silésie à la
Prusse et à la Poméranie et défendre contre les Russes la frontière de
l’est. Il préparait, en 1767, le même sort à la Suède, pour les mêmes
raisons. Il fut, à la fin du dix-huitième siècle, le grand inventeur de
ces alliances fondées sur les intérêts, les convoitises des États, et
des partages réglés par l’intrigue, accomplis par la force.
La philosophie de l’État prussien au dix-huitième siècle.--Il est vrai
que Frédéric II fut un prince philosophe, «citoyen» même, que son État
fut un _gouvernement éclairé_, le modèle des gouvernements éclairés. Le
code préparé par Frédéric II, et publié par son successeur
Frédéric-Guillaume II, en 1794, proclama le droit naturel des sujets et
la supériorité de l’État sur le prince. Mais en réalité les princes
prussiens avaient trouvé le moyen d’esquiver les conséquences des
doctrines qu’ils paraissaient accepter. Ils subordonnèrent toujours la
liberté des particuliers à l’omnipotence de l’État, qu’ils
représentaient et dirigeaient. La liberté religieuse et les libertés
revendiquées par la philosophie moderne ne furent pour eux que des
instruments de domination.
Le roi Frédéric-Guillaume II (1786-1797).--On le vit bien, à la
veille de la Révolution française, par le gouvernement du roi
Frédéric-Guillaume II qui succéda à Frédéric II. Monarque voluptueux et
mystique, il abandonnait le pouvoir à des favoris, à Woellner, aux
Saxons Bischoffswerder et Lindenau. Les ministres abusèrent de ce
pouvoir absolu pour restreindre, en 1788, la liberté de conscience et la
liberté de la presse, dilapidèrent les finances, ruinèrent le royaume à
leur profit. Le roi lui-même fut, contre les idées nouvelles propagées
par la France, l’un des chefs les plus ardents de la croisade des
souverains, ce qui ne l’empêcha pas de publier le code de 1794, très
libéral, en apparence, préparé par son prédécesseur.
L’État autrichien reconstitué au dix-huitième siècle sur le modèle de
l’État prussien.--Depuis la mort de Charles VI (1740), l’Autriche, un
moment menacée dans son existence même, avait repris en Europe une
grande place, par les efforts de Marie-Thérèse et de ses ministres,
Kaunitz, Haugwitz, Königsegg et Lascy. Dépouillée de la Silésie par les
Prussiens, l’Autriche avait imité ses vainqueurs, pratiqué au dehors
avec résolution leur politique de conquêtes, au dedans fortifié l’État,
en feignant d’adopter les idées nouvelles.
Agrandissement de l’Autriche en Orient.--Le prince Eugène, par ses
victoires sur les Turcs à Zeuta (1697), à Petervaradin et à Belgrade
(1716), avait ouvert à la monarchie des Habsbourg la route de la mer
Noire: elle s’y engagea par une politique nouvelle. Assurée de la
Hongrie, l’Autriche reprit au dix-huitième siècle le rôle que l’ancienne
Marche de l’Est (Oesterreich), dont elle sortait, avait joué au
neuvième: les Habsbourg dirigèrent contre les Turcs la croisade que
leurs ancêtres, les Babenberg, avaient autrefois menée contre les
Hongrois. Au traité de Passarowitz (1718) ils avaient annexé le banat de
Temesvar et organisé avec des colons, appelés de Serbie et de Roumanie,
une sorte de Marche, _les confins militaires_. Alliés à la Russie, ils
enlevèrent à la Porte, en 1775, au traité de Kaïnardji, la Bukhovine,
entre le Pruth et le Sereth, qui rapprochait leurs provinces de Galicie
des embouchures du Danube. En 1789, Belgrade tombait entre leurs mains:
les Autrichiens s’avançaient ainsi par les défilés galiciens des
Carpathes, en évitant la Porte de fer, vers le bas Danube, et la mer
Noire; par Belgrade, ils tendaient vers Salonique et la mer Égée.
La Réforme et l’État autrichien.--La Réforme, indirectement, avait
contribué à cette orientation nouvelle de la politique autrichienne.
Avant que l’annexion de la Hongrie ou les victoires de Frédéric II
l’eussent décidément produite, elle l’avait préparée. Depuis le seizième
siècle, elle avait à jamais ruiné, par le schisme, la conception d’une
unité catholique, allemande et européenne dont l’empereur autrichien
était le symbole et le chef. La majorité de l’Allemagne était
protestante: la charge théocratique dont avait été revêtu l’Empereur ne
répondit plus à rien dans la réalité. En vain, de 1610 à 1648,
l’Autriche fit un suprême effort pour réagir contre les conséquences de
la Réforme, pour rendre, par une restauration du catholicisme, à
l’Allemagne une certaine unité, à l’Empereur un pouvoir réel. Elle fut
vaincue d’abord aux traités de Westphalie, et définitivement à la mort
de Charles VI: elle dut alors se constituer en un État austro-hongrois,
l’empire du Danube, analogue aux autres États que la Réforme avait créés
ou fortifiés contre elle en Allemagne.
Les traditions du moyen âge, en Autriche, après la Réforme.--Sans doute,
l’État autrichien, en subissant le contre-coup de la situation nouvelle
que la Réforme avait faite à l’Allemagne, ne s’était pas dégagé
entièrement du passé: les annexions que firent en 1743 les Empereurs,
l’acquisition au traité d’Utrecht du cercle de Bourgogne (Pays-Bas
catholiques), du Milanais, du Mantouan, les efforts qu’ils tentèrent
pendant tout le dix-huitième siècle pour étendre leurs possessions en
Italie ou en Bavière, prouvaient qu’en 1789 l’Autriche n’avait pas
renoncé encore à l’antique héritage des Habsbourg, à l’ouest de
l’Europe. Les souvenirs de Charles-Quint hantaient encore l’esprit des
souverains et des ministres autrichiens: seulement, pour les faire
revivre, les politiques de Vienne appliquaient les procédés qu’ils
avaient appris à l’école de Frédéric II, et qui constituaient désormais
les maximes de l’État autrichien.
Nature de l’État autrichien.--C’est au nom de la raison d’État, comme la
Prusse, que l’Autriche au dix-huitième siècle s’agrandit par des
annexions. Aucun autre droit n’a pu légitimer la participation de
Marie-Thérèse en 1772 au partage de la Pologne, ni les prétentions de
Joseph II en 1775 sur la Bavière. Comme Frédéric II annexait une partie
de la Pologne, Marie-Thérèse se crut forcée d’en annexer une autre,
«sous peine de compromettre la grandeur de l’État». Ne pouvant sauver la
Pologne et la Turquie, «elle aidait à les partager». L’occupation de la
Silésie, faite au mépris de tout droit, affaiblissait l’Autriche en
Allemagne: l’acquisition injuste de la Bavière eût été une compensation
obtenue par le même moyen. Depuis 1743, les Habsbourg poursuivaient la
reconstitution extérieure de leur État, par les procédés qu’ils avaient
appris de Frédéric II, à leurs dépens.
A l’intérieur, l’État autrichien fut aussi restauré sur le modèle de
l’État prussien. Kaunitz apprit la diplomatie à l’école de Frédéric II;
Haugwitz emprunta à la Prusse son _Directoire général_, qui centralisait
tous les services administratifs et dont il fut le premier titulaire;
Lascy introduisit dans l’armée l’exercice à la prussienne, créa, avec
l’aide du prince de Lichtenstein, une forte artillerie dont Frédéric II
avait enseigné l’importance dans la stratégie moderne. Cette œuvre de
réforme et de centralisation, abandonnée après 1763 par Marie-Thérèse,
fut reprise dans des proportions beaucoup trop vastes par Joseph II, à
la veille de la Révolution. Elle ne put triompher, en Autriche, des
habitudes provinciales, des diversités de races et de religions: si les
réformes de Joseph II avaient abouti, l’Autriche aurait formé, à la fin
du dix-huitième siècle, un grand État centralisé, doté, à l’image de
l’État prussien, d’une administration très simple et d’une langue
officielle unique, le plus grand État et le plus fort de l’Allemagne.
Mais l’Autriche ne s’était point formée comme la Prusse: elle avait
grandi, non pas sur un territoire vide, mais par la réunion de nations
ayant leur passé, leurs traditions, leur langue. Elle n’était pas, comme
la Prusse, un État historique, et elle n’était pas davantage une nation.
Elle était «_plusieurs nations réunies_». Ces nations résistèrent, en
1789, victorieusement à la constitution de l’État qu’avait rêvé Joseph
II: les Belges défendirent leurs libertés municipales et religieuses
(révolution des Pays-Bas, 1789).--Les Bohémiens (Tchèques) commencèrent
alors à revendiquer les droits de leur nationalité.--Les Hongrois,
enfin, forcèrent l’empereur à ne pas leur appliquer ses ordonnances
générales (1790).
Malgré les efforts de Marie-Thérèse et de Joseph II, l’État autrichien
restait, en 1789, une agglomération de territoires et de nations, dont
les conquêtes, en Orient ou à l’ouest, tendaient encore à accroître le
nombre et la complexité.
La philosophie et l’État autrichien au dix-huitième siècle.--Comme en
Prusse, le gouvernement, en Autriche, était _éclairé_: Marie-Thérèse a
voulu émanciper les serfs de la Hongrie (1764). Joseph II déclarait que
«la philosophie serait la législatrice de son empire». Il supprima les
droits féodaux et le servage. Il proclama l’égalité de tous ses sujets
devant la loi, la liberté de conscience, et affranchit l’Église
autrichienne de la papauté.--Mais la philosophie des Habsbourg, leur
libéralisme n’étaient guère plus sincères ni plus désintéressés que
celui de Frédéric II, leur modèle. Joseph II avait une façon
particulière d’entendre la liberté: il supprimait les pouvoirs
municipaux des villes, il confisquait les biens des couvents,
intervenait dans les détails des cultes, et faisait poursuivre les
déistes de Bohême à coups de bâtons. En réalité, s’il était ami de
l’égalité, s’il supprimait les privilèges, c’était moins par respect
pour ses sujets que pour accroître le pouvoir de l’État. Il ne ménagea
ni les droits de la conscience individuelle, qu’il voulait soumettre à
une sorte de religion de l’État, ni ceux des nations dont était formée
la monarchie. A tous, en quelques années, il voulut imposer, au nom de
la liberté et des idées nouvelles, le joug de l’État autrichien.
La question de l’unité germanique.--Les rois de Prusse, les princes
d’Autriche, leurs élèves et leurs rivaux, poursuivaient en 1789 un même
dessein par des moyens analogues: par des réformes de centralisation à
l’intérieur, au dehors par une politique égoïste de conquêtes, ils
voulaient donner à leur État respectif assez de cohésion et de
ressources pour que la Prusse ou l’Autriche pussent, l’une ou l’autre,
être appelées à faire l’unité de l’Allemagne en l’absorbant. Et, depuis
le moyen âge, l’Allemagne, se simplifiant sans cesse, se rapprochait de
cette unité.
L’Empire germanique depuis Maximilien Ier.--Elle avait été moins
morcelée déjà au seizième siècle qu’au moyen âge. Les réformes
administratives de Maximilien (1500-1512) lui avaient donné une première
organisation politique, très factice, il est vrai, dont les cadres
cependant subsistaient encore officiellement en 1789. L’Empire était
divisé en dix cercles, entre lesquels se répartissaient l’impôt et le
contingent militaire: haute Saxe, basse Saxe, Westphalie, haut Rhin,
Franconie, Bavière, Souabe, bas Rhin, Autriche, Bourgogne. Mais les
diètes, la plupart du temps, ne se réunissaient pas, et les contingents
n’étaient que très rarement levés.
L’Empire germanique et la Réforme.--La Réforme, en servant les intérêts
des princes souverains, contribua encore à substituer à l’ancienne
féodalité, si morcelée du moyen âge, un certain nombre d’États plus
compacts et plus forts:
_Bade-Durlach_, dont les deux branches furent réunies en 1771 dans la
personne de Charles-Frédéric;--_Wurtemberg_;--_Bavière_, qui, par la
paix de Teschen (1777), était passée à l’Électeur Palatin,
Charles-Théodore;--_Deux-Ponts_;--_Saxe-Weimar_;--_Saxe
Électorale_;--_Hanovre_;--_Hesse-Cassel_;--_Anhalt-Dessau_;--_les grands
Électorats ecclésiastiques_;--_la Prusse et l’Autriche_. Les traités de
Westphalie (1648) avaient reconnu l’indépendance absolue de ces États:
l’Empire germanique fut alors ruiné; la constitution des États
souverains, qui se formèrent sur ses ruines, fut pourtant un progrès
vers la simplification et l’unité de l’Allemagne.
Les États allemands au dix-huitième siècle.--Ces États souverains
pratiquaient tous, autant que possible, au dehors et au dedans, la
politique d’intérêt, la politique de Frédéric II. Le prince de Hanovre,
devenu roi d’Angleterre, veillait sur son électorat, que convoitait le
duc de Brunswick;--l’électeur de Saxe s’était fait roi de Pologne;--le
duc de Bavière rêvait la couronne impériale et préparait l’acquisition
des évêchés d’Hildesheim, Münster, Paderborn;--les électeurs
ecclésiastiques s’agrandissaient aussi de toutes les manières:
«l’électeur de Cologne mettait sur sa tête toutes les mitres qu’il
pouvait.»
Avides et égoïstes vis-à-vis de leurs voisins, les princes allemands
étaient maîtres absolus de leurs sujets: la clause des traités de
Westphalie, _cujus regio, ejus religio_, leur permettait d’imposer aux
habitants de leurs États la confession religieuse qu’ils adoptaient
eux-mêmes, sauf à laisser la liberté de quitter le territoire à ceux qui
résistaient. Entourés de favoris et de maîtresses, les despotes
allemands qui avaient la manie de l’autorité ne l’employaient qu’à
satisfaire leurs plaisirs ou leurs caprices. Le _margrave de Bade_, avec
l’argent de ses sujets, entretenait un vrai harem et faisait de
coûteuses expériences de chimie;--_Charles-Eugène de Wurtemberg_ donnait
des fêtes à ses maîtresses, des actrices et des musiciennes;--le _duc de
Deux-Ponts_, Charles, avait des goûts plus simples: il vivait auprès de
sa ménagerie, entre sa maîtresse et sa femme.
La philosophie et les princes allemands.--Parmi ces despotes, il y en
avait pourtant d’_éclairés_: _Charles-Frédéric de Bade_, historien,
économiste, qui construisit Carlsruhe, abolit le servage dans ses États,
fut l’ami de Klopstock, de Gœthe et de Mirabeau;--_Charles-Auguste, de
Saxe-Weimar_, qui put un moment réunir à sa cour tous les grands esprits
de l’Allemagne, Schiller, Wieland, Herder, Fichte, Hegel, Schelling, les
Schlegel. Gœthe fut son ministre. Mais le nombre était rare des princes
qui consacraient ainsi au bien-être de leurs sujets, à la gloire de
leurs États les ressources dont ils disposaient en maîtres absolus.
La Prusse, l’Autriche et la patrie allemande au dix-huitième
siècle.--Au-dessus de ces États, avides et despotiques, que la Réforme
avait agrandis, que l’Allemagne avait reconnus au dix-septième siècle,
la Prusse et l’Autriche prirent, après la guerre de Sept ans, une place
à part. Leur puissance s’affermit dans leur lutte mutuelle. Leurs
victoires sur la France et les Russes flattèrent l’amour-propre
germanique: et, tandis qu’ils concentraient toutes les ressources et les
gloires de l’Allemagne, la notion et le mot de _patrie allemande_ se
répandaient. Frédéric II aimait à se dire «bon et fidèle patriote
allemand». A l’entrevue de Neisse, en 1769, Frédéric II et Marie-Thérèse
rivalisèrent de _patriotisme allemand_.--La ligue des princes du Nord,
conclue en 1786 par les soins de Frédéric II contre l’Autriche, était
«un _système patriotique_»; Joseph II, de son côté, pensait que
l’Autriche et la Prusse, _ayant une langue commune_, devaient se
partager l’Allemagne.
Le patriotisme allemand et la littérature nationale à la cour de
Weimar.--A ce même moment se formait à Weimar une littérature nationale
allemande. Gœthe, le premier ministre du duc de Saxe qui encouragea ce
mouvement de renaissance littéraire, avait écrit un jour: «Ce qui manque
à la poésie allemande, c’est un fonds, et un fonds national.» A la suite
des écrivains français, une pléiade de penseurs et de poètes allemands,
Herder, Wieland, Schiller, Gœthe enfin, revinrent à l’étude de la
nature, source des vertus libres. Mais ils se séparèrent des philosophes
français, leurs maîtres, en concevant la nature et la liberté d’une
manière moins abstraite. Ce fut la liberté, l’unité de l’Allemagne et de
la nature allemande qu’ils célébrèrent, la langue, les hommes et les
gloires de leur patrie. Dès lors, c’est-à-dire dès la fin du
dix-huitième siècle, les Allemands désirèrent la liberté de leur nation
et la formation de l’unité germanique. L’Université d’Iéna, protégée par
le duc de Saxe-Weimar, illustrée par l’enseignement de Fichte, Schiller,
Herder, fut une école de libéralisme et un foyer de patriotisme. Le duc
de Saxe-Weimar proposait, en 1787, au roi de Prusse de constituer une
ligue pour la défense des frontières du Rhin avec les troupes
hanovriennes, hessoises, prussiennes, saxonnes et badoises, par l’union
de tous les Allemands.
Le patriotisme en Prusse et en Autriche.--Ces aspirations, ces projets
variaient d’ailleurs suivant les souverains qui les encourageaient. A
Weimar, on croyait à la liberté germanique: on la considérait comme une
fin. A Berlin et à Vienne, on la prenait surtout comme un moyen. Les
souverains de Prusse et d’Autriche prêchaient à l’envi la croisade
allemande contre la France à l’ouest et la Russie à l’est, pour prendre
la direction des États allemands, pour les dominer ensuite. Ils
voulaient, chacun à leur profit, constituer une grande puissance qui
défendît aux frontières la patrie allemande en l’absorbant. La guerre
nationale n’était qu’un prétexte: en 1786, Frédéric II prenait la
direction de l’Allemagne du Nord; en 1776, Joseph avait tenté le même
effort sur l’Allemagne du Sud. Le but, pour tous les deux, c’était la
constitution d’un empire prussien ou autrichien en Allemagne. Comme les
princes souverains du seizième siècle avaient confisqué au profit de
leurs États les idées et les passions éveillées par la Réforme,
l’Autriche et la Prusse se préparaient, en 1789, à profiter des
tendances libérales et unitaires du dix-huitième siècle, pour confisquer
_la liberté germanique_, en feignant de la protéger.
La question de l’unité germanique en 1789.--Au moment où éclata la
Révolution française, la question de l’unité germanique commençait donc
à se poser au delà du Rhin. Trois partis pouvaient la réaliser: le parti
à la fois vraiment libéral et national, dont le centre était à Weimar,
par une fédération des puissances germaniques; le parti national
prussien, le parti autrichien, au profit des Hohenzollern et des
Habsbourg. Le tout était de savoir lequel de ces partis la réaliserait,
et par quels moyens, par la force, l’intrigue, ou par la puissance
victorieuse des sentiments et des idées.