LA RIVALITÉ DE L’AUTRICHE ET DE LA PRUSSE

Les traités d’Utrecht ont marqué, dans l’histoire de l’Allemagne, de son

développement intérieur et de ses rapports avec l’Europe, une date au

moins aussi importante que les traités de Westphalie. Ils ont consacré,

aux dépens de la France et de l’Autriche, les progrès des princes

souverains et justifié les progrès de leur politique. Deux électeurs

protestants y firent reconnaître par les Habsbourg et les Bourbons leur

royauté: Georges Ier de Hanovre, en Angleterre, Frédéric-Guillaume Ier

de Brandebourg, en Prusse. Ce fut au nom du protestantisme et de la

liberté germanique qu’ils arrachèrent cette reconnaissance à Louis XIV

et à l’Empereur, en réalité par le prix qu’ils surent mettre à leur

alliance ou à leurs menaces. Dans le grand débat de la succession

d’Espagne, ils avaient fait comme l’Angleterre, qui appelait aux armes

les nations et les protestants contre les Français pour agrandir ses

colonies à leurs dépens. Indifférents à tout ce qui ne fortifiait pas

immédiatement leur État, ils n’avaient pris part aux conflits européens

que pour le profit qu’ils y trouvaient, et ce profit, au début du

dix-huitième siècle, était considérable.

Le Hanovre, constitué comme un État compact entre l’Elbe et le Weser,

devenu un électorat, trouvait dans l’union personnelle qui le rattachait

à l’Angleterre des ressources nouvelles. Prince allemand plus que roi

d’Angleterre, Georges Ier eut le mérite de le comprendre. Il s’entoura à

Londres d’une cour hanovrienne et ne donna sa confiance qu’aux Anglais

assez heureux pour trouver le moyen d’être utiles à son électorat en

servant leur patrie, Stanhope et Walpole après lui. Cette politique

hanovrienne détermina au dehors son système d’alliances, son étroite

amitié avec le Régent de France, les secours qu’il fournit à l’Empereur

contre Philippe V d’Espagne et Alberoni. A l’un il promit la France, à

l’autre l’Italie tout entière, pour obtenir d’eux la garantie de sa

royauté en Angleterre, et par ce moyen, l’extension de ses États

allemands. Ce fut l’objet de la quadruple alliance de Londres (1718),

qui eut pour effet de procurer, en 1719, au Hanovre les dépouilles de la

Suède abandonnée par la France et l’Empereur. Tandis que les Anglais se

réjouissaient de ruiner la marine espagnole dans la Méditerranée et

espéraient repousser de la Baltique celle du czar Pierre le Grand, leur

roi étendait son électorat jusqu’aux embouchures du Weser, par

l’acquisition de Brême et Verden.

On vit alors, dans les dix années qui suivirent la paix d’Utrecht, un

prince de Hanovre, un de ces princes allemands réduits encore au

dix-septième siècle à servir d’auxiliaires aux grandes puissances,

diriger la politique européenne, régler en maître les différends des

Bourbons et des Habsbourg, et ceux des souverains du Nord.

A côté de lui, son voisin, le nouveau roi de Prusse, ne faisait pas si

bonne figure encore. Aussi était-il jaloux de Georges Ier, «son cher

frère le chou rouge», qu’il avait connu petit, fils de simple électeur,

et battu dans leurs jeux d’enfants. Il était roi pourtant, et avait

accru son royaume en 1713, sur le Rhin, par l’acquisition de la haute

Gueldre, qui complétait son duché de Clèves, en 1720, sur la Baltique,

comme le Hanovre, de domaines poméraniens enlevés à la Suède. Mais, pour

faire mieux et prendre rang parmi ceux qu’il appelait plaisamment «les

quadrilleurs de l’Europe,» il n’avait pas la fortune d’un roi

d’Angleterre. C’était déjà beaucoup que les ancêtres de

Frédéric-Guillaume Ier eussent tiré de ce maigre pays de Brandebourg, et

des domaines de l’ordre teutonique, un État, un royaume et un peuple. Le

_roi-sergent_, prudent avant tout, se montra fort avare de ce trésor

péniblement amassé. Comme les avares, il se complaisait sans doute dans

la vue de son trésor et de son armée, de ses grenadiers qu’il lui

suffisait de contempler à leurs manœuvres, ou de ses bureaux dressés à

une stricte économie. Mais sa prudence et son avarice servaient la

Prusse aussi bien que l’avidité de Georges Ier de Hanovre, quoique plus

lentement. Elles y accumulaient des forces pour l’avenir.

«J’ai mis l’armée et le pays en état,» disait en 1722 ce prince

clairvoyant à son successeur. Dans un royaume de deux millions de

sujets, il voulut avoir et il eut quatre-vingt mille soldats, les plus

beaux, peut-être les mieux disciplinés et armés qu’il y eût en Europe,

moitié autant qu’en France. Tout Prussien devint soldat en naissant, par

coutume et par loi. La noblesse, employée exclusivement à l’armée, lui

fournit des cadres tels «qu’aucun autre potentat n’en pouvait avoir.»

Ce fut par des merveilles d’administration que ce roi sut trouver en

Prusse les ressources nécessaires à cette armée: il n’avait pas à sa

disposition la fortune d’un grand État comme la France ou l’Angleterre.

A force d’ordre, de surveillance active, il fit rendre à ses domaines

«tous les jours un peu plus», et ne laissa rien perdre. Il les plaça

sous la direction d’une administration unique, _le directoire général

des finances et de la guerre_ dont il régla et surveilla lui-même les

devoirs et la gestion. Il appela chez lui, pour cultiver les terres en

friche, dessécher les marécages, bâtir des villes et des fabriques, des

colons de toute l’Allemagne et de toute l’Europe. Quand l’évêque de

Salzbourg fit la faute de chasser les protestants de ses États, le roi

de Prusse les reçut à bras ouverts; ils étaient près de trente mille:

«Quelle grâce, s’écria celui-ci, Dieu fait à la maison de Brandebourg!»

Puis, ce furent des Tchèques moraves chassés par l’Empereur, industrieux

et travailleurs, qui vinrent former un quartier de Berlin.

Fidèle à la tradition de sa maison, Frédéric-Guillaume Ier, au prix de

dépenses et de charges temporaires, colonisait son État, pour le mettre

en valeur. Puis il surveillait, comme un bon intendant, de près, en

homme qui avait appris les choses par expérience, non dans les livres,

l’œuvre de ses fermiers, et colons, exigeant d’eux travail et paiement

réguliers. S’il ne pouvait le faire lui-même, il déléguait ses pouvoirs

à des fonctionnaires exacts comme lui, habitués à obéir sans raisonner,

et surveillés d’aussi près que leurs inférieurs. La bureaucratie de la

Prusse se constitua ainsi à l’image de son second roi, pour exploiter

avec le plus d’économie et de profit possible ce domaine dont les

revenus allaient entretenir l’armée, chargée un jour de l’étendre. La

Prusse devint ainsi, par les soins d’un prince qui n’avait rien de grand

ni dans l’esprit, ni dans le cœur, mais des vertus réelles, une

intelligence pratique et méthodique avec la conscience rigoureuse de son

devoir, le modèle des États modernes: elle fut capable en tout temps de

se suffire à elle-même par le travail obstiné, et de s’accroître par la

guerre, soumise par la rude discipline des bureaux et des casernes à un

souverain uniquement occupé de sa tâche: œuvre de l’homme plus que de

l’histoire et du sol, que la forte et rude nature de son second roi

avait profondément marquée pour l’avenir de son empreinte.

Frédéric-Guillaume Ier avait-il le sentiment vague que ces sortes

d’œuvres en politique sont les plus fragiles de toutes et qu’il faut,

pour assurer leur durée, la consécration du temps? Le fait est qu’il

recula toute sa vie à l’idée d’exposer la sienne. Deux fois seulement,

en près de trente années, il prit les armes: contre la Suède, au début

de son règne, puis dans l’affaire de la succession de Pologne, et dans

ces deux affaires il engagea la Prusse le moins possible. Suivant le

joli mot de Pierre le Grand, «il aimait bien à pêcher, mais sans se

mouiller les pieds.»

Son règne se passa en alliances avec le czar, la France, le Hanovre,

l’Autriche, qu’aussitôt faites il eût voulu défaire, dans la crainte que

le profit ne valût pas les risques. Il invoquait, comme ses

prédécesseurs, dans sa politique extérieure, le principe de la liberté

germanique: quand il croyait utile de s’allier à l’Autriche contre les

Français, il se disait _bon patriote_, prêt à employer toutes ses forces

pour la _défense de la patrie allemande_. Mais il fallut que l’Empereur

payât son patriotisme au traité de Berlin (décembre 1628) de la promesse

de Juliers et Berg. Quand il avait cru d’abord obtenir plus aisément ces

duchés des alliés de Hanovre, l’Électeur, l’Angleterre et la France, il

se rappela les principes tout contraires qui avaient servi les princes

d’Allemagne à la guerre de Trente ans, la défense de la foi protestante

contre l’Empereur, avec l’aide des Français. Et pour ce motif, en

apparence, il signa le traité de Hanovre (7 août 1725) qu’on appelait à

Vienne une _nouvelle ligue de Smalkalde_, et qu’il n’exécuta pas.

Ces grands souvenirs des luttes d’autrefois n’étaient en réalité que

prétextes destinés à déguiser des marchandages dont le Grand Électeur

avait, au dix-septième siècle, indiqué à ses successeurs le profit et la

méthode. Excellent fermier, dans ses domaines, Frédéric-Guillaume Ier, à

son tour, eût pu réussir à en vendre le produit le plus clair, son

armée, au plus offrant, s’il n’eût voulu toujours se faire payer

comptant, «en bonnes pelletées de sable». Il n’aimait pas les effets à

longue échéance, trop économe et trop avare de son bien pour le confier

à des opérations de crédit qui sont l’âme du commerce et l’essence de la

politique, ce commerce des territoires. Il perdit même très vite son

propre crédit auprès de ses associés successifs, par sa façon brusque de

rompre tous les contrats qu’il passait avec eux.

Son caractère enfin se prêtait mal au jeu d’une diplomatie capable de

déguiser la brutalité des marchandages par des motifs spécieux d’ordre

politique. L’Europe savait trop ce qu’il pensait; il le criait: «Suis

l’exemple de ton père, disait-il à son fils, pour les finances et pour

les troupes. Garde-toi de m’imiter pour les affaires du ministère; je

n’y ai jamais rien entendu.» Frédéric-Guillaume Ier se connaissait bien,

et les autres souverains le connaissaient aussi. Entre eux, il n’y avait

pas de grandes affaires possibles à longue portée, dont la Prusse pût

profiter. Elle n’eut aucune part à la principale de celles qui

occupèrent alors les puissances, la succession de Pologne. Son roi en

éprouva un vif regret d’abord, et se consola en pensant que son fils

retrouverait en Europe d’autres occasions et dans sa succession les

moyens d’en tirer parti.

Un autre héritage, plus considérable que celui de la Pologne, excitait

les convoitises des souverains européens: l’héritage autrichien. La

maison de Charles-Quint n’était plus représentée que par l’empereur

Charles VI et des femmes, ses filles et ses nièces. Et, depuis un

siècle, obstinée, malgré les leçons des événements, à la poursuite de la

succession des empereurs, elle avait négligé de former, au moins dans

ses domaines patrimoniaux, un État fort et résistant.

Plus encore peut-être que ses prédécesseurs, Charles VI tenait à la

partie espagnole et italienne de l’héritage du grand empereur dont il

portait le nom. Un instant, il avait été roi d’Espagne, et ne pouvait

l’oublier. Il avait recueilli à sa cour des Espagnols qui s’étaient

compromis pour lui, il leur donnait sa faveur et écoutait leurs conseils

intéressés. Les Anglais, aux traités d’Utrecht, lui avaient repris

l’Espagne et ne lui avaient laissé en Italie que la Sardaigne, Milan et

Naples. Il s’obstina à garder le titre de roi d’Espagne, pendant vingt

ans, et ne perdit pas une occasion de s’étendre en Italie, de repasser,

au delà, jusque dans la péninsule ibérique.

Suivant la tradition de ses pères, ce fut aux électeurs d’Allemagne, aux

puissances maritimes, qu’il demanda les moyens de réaliser son rêve.

Pour disputer la succession d’Espagne aux Bourbons, Léopold Ier et

Joseph Ier avaient créé en Allemagne des électorats et des royaumes,

livré la mer aux Anglais et aux Hollandais. A leur exemple, Charles lia

partie, depuis 1715, avec l’électeur de Hanovre, qui lui apportait le

concours de ses nouveaux sujets d’Angleterre et de Hollande. Il laissa

Georges Ier étendre son électorat jusqu’aux bouches du Weser et de

l’Elbe, et l’aida à s’assurer la couronne d’Angleterre; il permit au

nouveau royaume de Prusse d’acquérir Stettin. Il laissa démembrer la

Suède, qui eût formé un utile contrepoids à la puissance de ces princes

allemands, dont les États s’arrondissaient au nord, aux dépens de sa

propre puissance. En échange, il obtint des Anglais la Sicile, qui

valait mieux que la Sardaigne, abandonnée au duc de Savoie à titre de

compensation.

Charles VI espérait enfin se procurer de la même manière les duchés de

Parme et de Toscane, quand les ducs s’y éteindraient sans postérité, en

sorte que toute l’Italie, à l’exception de la Savoie, enfermée dans ses

montagnes, de Gênes et Venise jetées à la mer, du pape tremblant devant

lui dans Rome, lui appartînt. Mais que lui servait-il de s’établir en

Italie, s’il perdait pied en Allemagne? A certaines heures où il vit

plus clair, il s’en rendit compte: la tradition et l’orgueil de sa race

le ramenaient sans cesse à ces chimères.

Un jour vint cependant où il dut ouvrir les yeux. Ce n’était plus, en

1725, la situation de l’Autriche en Allemagne, mais son existence même

qui se trouvait menacée. La race des Habsbourg s’éteignait avec le rêve

impérial qu’ils avaient inutilement poursuivi. Charles VI avait perdu

l’espoir d’avoir un héritier, et bien des gens guettaient l’héritage:

les Bourbons, qui avaient déjà reçu l’Espagne; le roi de Prusse, avide

de pêcher en eau trouble, leur disant dans son langage brutal: «Chacun

pourra se tailler un justaucorps dans cette ample étoffe.» Le manteau

impérial, auquel les empereurs s’obstinaient à coudre de nouvelles

pièces, craquait par le milieu. Il fallait aviser.

Charles VI eut alors à choisir entre deux procédés: préserver

l’Autriche, par des droits solides, de l’orage qui la menaçait, ou lui

donner des forces pour y résister. Il choisit celui des deux qui

convenait le mieux à son propre caractère, et le moins à ses États.

Dernier représentant d’une race près de s’éteindre, il ressemblait plus

à ses ancêtres qu’à ses contemporains. Ponctuel, travailleur, préoccupé

du bien de ses sujets, pénétré de ses devoirs envers eux, il était plus

pénétré encore de ses droits. Il croyait surtout à la valeur de la

conscience et du droit, dans un siècle qui n’avait déjà guère de règle

que le succès et la force. Pour assurer sa succession à son héritière

légitime, sa fille Marie-Thérèse, il voulut lui procurer la

reconnaissance des puissances européennes plutôt que les moyens de les

tenir en respect: il recourut au tribunal européen, où chacun était juge

et partie, et lui soumit les droits de sa fille de 1728 à 1740.

En 1718, l’Empereur avait d’abord, par un acte officiel, la Pragmatique

Sanction, établi, en faveur de ses filles, aux dépens de ses nièces,

l’ordre de succession dans ses États. Le 30 avril 1725, il renonça à ses

espérances sur l’Espagne et la Toscane, pour obtenir des Bourbons de

Madrid la garantie de cette sorte de testament. Le traité de Vienne

(1725) avait, d’autre part, l’avantage de protéger la nouvelle Compagnie

formée à Ostende: conclu aux dépens des marchands anglais et hollandais,

ce pacte pouvait réveiller le commerce des Flandres, enrichir l’Empereur

et l’Autriche. Les droits et les intérêts des Habsbourg s’y trouvaient à

la fois sauvegardés. Mais, quand Charles VI vit les puissances maritimes

se lier à Hanovre avec la France pour détruire cette entreprise

commerciale (septembre 1725), il n’hésita pas à sacrifier les intérêts

de ses sujets et les revenus de ses domaines à l’espoir chimérique d’en

maintenir l’intégrité par une reconnaissance officielle de la

Pragmatique Sanction.

Ce fut alors un second traité de Vienne (1731), très différent du

premier, où l’Autriche abandonna la Compagnie d’Ostende et reçut de

l’Espagne, de la Hollande et de l’Angleterre, la promesse illusoire

d’être tout entière conservée à Marie-Thérèse. Le roi de Prusse s’était

de même engagé avec l’Empereur, à Berlin, en 1728: seuls, les Bourbons

de France, les ennemis héréditaires de sa maison, en 1731, n’avaient pas

encore pris d’engagements. Charles VI alla les provoquer jusqu’en

Pologne, où il soutint l’électeur de Saxe contre le beau-père de Louis

XV pour les forcer à s’expliquer. L’explication fut une guerre

malheureuse, en Allemagne ou en Italie, qui rapporta à la France la

Lorraine, aux Espagnols les Deux-Siciles, et ne procura à l’Autriche, en

échange, qu’une garantie plus complète, mais toujours stérile, de la

Pragmatique Sanction (1738).

En dix ans de négociations ou de guerre, Charles VI avait mis

incontestablement le droit du côté de sa fille, parce qu’il croyait

encore à l’efficacité du droit dans les affaires d’État. Aussi entêté

dans ses idées que dans ses prétentions, il avait rejeté tous les

conseils et travaillé pendant trente ans à une œuvre contradictoire et

stérile.

Le plus grand homme de ses États, le prince Eugène de Savoie, l’aurait

mieux conseillé, s’il l’eût écouté. Il lui disait les progrès des

électeurs et l’alliance égoïste des puissances maritimes, la nécessité

de se rapprocher de la France, menacée comme l’Autriche par ces

défenseurs intéressés de la liberté des nations, du protestantisme et de

l’Allemagne. Avec l’esprit pratique de sa race, il démêlait aisément

sous ces grands mots les desseins qui dirigeaient la politique des

Anglais, du Hanovre et de la Prusse, et savait que leur intérêt seul

était la règle et la condition de leur alliance avec l’Empereur: par ses

victoires sur les Turcs, il montrait, après Charles de Lorraine, à la

monarchie autrichienne, les moyens de constituer, dans la vallée du

Danube et dans la Hongrie récemment reconquise, une forte unité. Et,

pour vaincre les Ottomans, en même temps que pour tenir l’Europe en

respect, il concluait à la nécessité d’une bonne administration, qui eût

permis à l’Autriche l’entretien d’une puissante armée. Cela vaudrait

mieux, pour le salut des Habsbourg, que toutes les pragmatiques du

monde.

Le prince Eugène ne réussit pas à convaincre Charles VI. Il était traité

par lui très honorablement, comme un très grand et très utile général.

Mais ses conceptions politiques semblaient trop d’un soldat habitué à ne

compter qu’avec la force et désireux de prolonger la guerre avec les

Turcs, où il s’illustrait. Charles VI les sacrifia toujours aux conseils

d’un ministre qui servait mieux ses propres vues, d’un jurisconsulte,

Bartenstein. Il décidait entre les hommes, comme entre les systèmes

politiques, par ses seules préférences.

Les événements même ne pouvaient lui donner une leçon nécessaire. Les

Anglais l’avaient abandonné à Utrecht, lui laissant comme un os à ronger

les Pays-Bas catholiques, ruinés par la guerre, appauvris dans la paix

par la présence des garnisons hollandaises et l’interdiction de tout

commerce maritime. En 1715, Charles VI sollicita de nouveau leur

alliance et se laissa imposer le traité de la Barrière, qui soumettait

la Belgique à des conditions plus dures encore. Il espérait se

dédommager en Italie: il eut, en effet, la Sicile, en 1718, en échange

de la Sardaigne. Mais les Anglais, qui lui avaient promis la Toscane et

Parme, l’abandonnèrent encore en 1721, et, malgré leur promesse,

laissèrent ces États aux Bourbons et aux Farnèse. Irrité, Charles VI

chercha à se venger, se rapprocha de l’Espagne, lui laissa l’Italie

centrale, avec l’espoir de trouver une compensation dans le commerce des

Flandres (1725). Les Anglais armèrent toute l’Europe contre lui à

Hanovre: trahi par l’Espagne à Séville, l’Empereur n’eut plus qu’une

ressource, sacrifier les Pays-Bas aux puissances maritimes, l’Italie

centrale aux Bourbons, pour sauver, du moins, sa propre monarchie

(traité de Vienne, 1731). Et, pourtant, il se trouva seul encore contre

la France dans la succession de Pologne, où les Anglais refusèrent de le

soutenir, obligé de donner la Lorraine à Louis XV, les Deux-Siciles aux

enfants de Philippe V. Par la mauvaise foi de ses alliés, éprouvée en

toute occasion, l’Autriche avait perdu ses annexes d’Italie et de

Flandre, jusqu’à un territoire d’Empire. Quels fonds pouvait-elle faire

encore sur leur alliance pour se sauver elle-même d’un démembrement

prochain?

Tout autre prince que Charles VI eût conclu, comme Frédéric-Guillaume

Ier en Prusse, que son État n’avait à compter que sur lui-même. Il eût

employé le temps consacré à des négociations inutiles à se créer des

ressources. Tous les étrangers signalaient la pauvreté de l’Autriche en

argent et en hommes. Le Roi-sergent s’en moquait ouvertement:

«L’Empereur n’a pas le sol. Il est pauvre comme un peintre.» L’envoyé

anglais annonçait la ruine prochaine. L’héritière de Charles VI,

Marie-Thérèse elle-même, constata avec dépit, le jour où elle reçut ce

lourd héritage, qu’il n’y avait pas de quoi acquitter les frais. «Pas

d’argent, point de crédit, ni d’armée.»

Ainsi s’accusait, à mesure que les événements se précipitaient, la

différence profonde entre la politique des Empereurs et celle des

princes, des Hohenzollern surtout, l’une subordonnée à des traditions,

des droits anciens, inutiles et onéreux pour l’Autriche, l’autre

étroitement liée à la puissance intime et à l’intérêt des États

allemands, l’une réglée sur le passé, l’autre sur l’avenir.

La lutte qui éclata, au mois d’octobre 1740, entre Frédéric II et

Marie-Thérèse, était sourdement préparée depuis un siècle: elle condamna

Charles VI et justifia Frédéric-Guillaume Ier. Il fallut à l’Autriche

cette crise, où elle faillit succomber, pour lui apprendre que sa vie,

jusque-là, avait été contraire aux principes de la politique moderne, et

que, si elle voulait vivre, elle devait se régler sur eux. Elle reçut

cette leçon, dans toute sa rigueur, du maître le plus capable de la lui

donner, de l’homme qui, dès le premier jour de son gouvernement,

dégagea, au milieu du dix-huitième siècle, et appliqua le mieux à la

Prusse et à l’Europe la théorie des rapports réciproques des États, de

Frédéric II.

Le prince royal de Prusse était né le 24 janvier 1712, avec ce qui avait

manqué à son père, le génie, une intelligence supérieure aux faits,

capable de les suivre et de les coordonner, le pouvoir de réfléchir sur

l’ensemble des choses et, dans une certaine mesure, de les prévoir.

L’éducation toute française, toute classique, que lui donnèrent, à

l’insu de son père, sa gouvernante, Mme de Rocoulles, et son précepteur,

Jacques Duhan de Jandun, l’habitude de la lecture et le goût de la

réflexion avaient développé en lui ces qualités naturelles: il apprit,

en étudiant les œuvres romaines et grecques ou les auteurs français tout

inspirés de leur esprit, à ramener, à sacrifier même les détails et les

individus aux vérités générales justes de tous les temps et de tous les

pays. La philosophie du dix-huitième siècle, Bayle et Voltaire, dont il

fit à quinze ans sa lecture ordinaire, à la dérobée, lui montrait en

tout le dessous des choses et aiguisait la pointe de son esprit. Devant

sa jeune intelligence se déployait un horizon si vaste, s’ouvraient tant

de profondeurs, que l’Allemagne et la Prusse y étaient à peine visibles.

Son père, à qui manqua toujours le génie qui se formait en lui, se

chargea rudement de lui apprendre ce qui lui eût peut-être manqué pour

gouverner la Prusse et dominer l’Allemagne. Il eût été singulier qu’un

prince, qui avait marqué de son empreinte son État et son peuple, n’en

laissât aucune sur son fils. Frédéric-Guillaume avait frappé si bien, si

fort et si longtemps sur l’esprit et le corps même du prince royal,

qu’il imprima sur lui des traits qui ne s’effacèrent plus. La résistance

même qu’il trouva dans la volonté du jeune homme les fit plus saillants.

En vain Frédéric essaya-t-il de lutter avec l’aide secrète de sa mère,

de sa sœur, de l’Angleterre ou de la France, ou de s’enfuir, en 1729,

avec Katte: son père l’arrêta, l’isola par des exécutions sanglantes et

l’envoya à Custrin apprendre son métier de prince prussien,

d’administrateur et de colonel. Bon gré, mal gré, Frédéric dut se

familiariser avec l’économie du royaume et de l’armée, et il la connut

bien, quoique pour d’autres motifs que son père, avec l’espoir secret de

faire belle figure parmi les grands de la terre et d’y jouer un premier

rôle. Cette éducation forcée avait ainsi achevé, en Frédéric II, l’œuvre

de sa première éducation. L’une avait fait de lui un grand homme, dont

la nature avait fourni l’étoffe, l’autre un grand Prussien.

Si elles ne succédèrent pas sans secousse et sans violences, ces

violences mêmes avaient servi Frédéric. Son père était aussi franc que

brutal, ce qui pouvait être un défaut pour un politique, et surtout pour

un prince chargé de dissimuler par des phrases générales les appétits

très particuliers de la politique prussienne. Pour lui résister,

Frédéric eut recours à la ruse, l’arme des faibles contre les forts. Il

apprit à manier cette arme supérieurement et sut joindre l’adresse à la

force, lorsque la mort de son père, en 1740, lui permit d’employer

contre l’Europe cette force dont il avait senti le prix et le poids dans

sa jeunesse. Il était donc ainsi, par la nature, par ses maîtres, par

son père, par ses malheurs même, armé de toutes pièces, aussi bien que

son royaume, pour engager la lutte décisive qui devait donner à la

Prusse le premier rang en Allemagne et mériter à son roi, entre tous les

souverains du dix-huitième siècle, comme à Louis XIV, le titre de

«Grand».

Toute l’œuvre politique de Frédéric II fut réglée, depuis le début de

son règne jusqu’à la fin, au dehors comme au dedans, par l’intérêt de

l’État. Son ambition, qui était très grande, n’eut pas d’autre objet que

celui-là: mais elle eut toujours cette limite. Il reçut, en 1740, un

domaine fait de pièces et de morceaux, suivant l’occasion, mais de

morceaux heureusement disposés sur le cours moyen de la Vistule, de

l’Oder, de l’Elbe, du Weser et du Rhin. Le laisser en cette situation,

décousu, entouré par de nombreux voisins, exposé à toutes les attaques,

c’était le perdre. Lui donner, au contraire, une forte unité, par

l’occupation des parties intermédiaires, c’était gagner du coup toute

l’Allemagne du Nord, de la montagne jusqu’à la mer. La partie, sans

doute, était considérable: il fallait du bonheur, de l’adresse et de

sérieux atouts au prince qui la jouerait, en face d’adversaires

nombreux. Le roi de Pologne possédait le pays de la Wartha, qui séparait

la Prusse du Brandebourg; l’empereur d’Autriche et l’électeur de Saxe,

les hautes vallées de l’Elbe et de l’Oder. La maison de Hanovre

s’élevait, en même temps que celle de Brandebourg, à ses côtés, pour lui

fermer l’accès des provinces occidentales des Hohenzollern.

Frédéric, pourtant, n’hésita pas: il avait l’imagination et l’invention

qu’il fallait pour voir le but à atteindre, et assez de prudence pour

mesurer les difficultés qui l’en séparaient. Il savait le passé de la

Prusse, connaissait sa force présente et devinait son avenir. Ses

ancêtres lui avaient laissé les matériaux d’une œuvre qui resterait à

l’état d’ébauche, s’il ne s’en chargeait. Comme s’il eût été désigné

pour cette tâche définitive, il les réunissait tous en lui: il se devait

de la remplir en les surpassant et, s’il ne l’achevait, de la laisser du

moins fort engagée à ses successeurs: «Quand on n’avance pas, on

recule», disait-il en parlant de cette œuvre nécessaire, neuf ans avant

son avènement.

Il prit la place de son père, le 31 mai 1740. L’empereur Charles mourait

presque en même temps, en octobre 1740: au mois de décembre, Frédéric II

allait de l’avant, «donnait le bon coup de reins», lançait ses troupes

en Silésie, avec la pleine conscience de commencer, en attaquant

l’Autriche, «l’entreprise la plus hardie, la plus décisive qu’eût jamais

formée prince de sa maison».

C’était en effet pour la Prusse un pas décisif, depuis la guerre de

Trente ans, la principale époque de son développement. Pour l’Allemagne,

c’était plus encore: la fin de toute une période de son histoire, le

début d’une autre. Depuis la Réforme, pendant plus de deux siècles, les

princes souverains se l’étaient partagée tantôt avec le concours de la

France, tantôt avec le consentement de l’Autriche, préoccupés de leurs

intérêts et nullement de la vieille unité germanique qu’ils

détruisaient. En 1740, l’un d’entre eux est sorti de leurs rangs,

fièrement, assez fort pour ne compter que sur lui-même: comme eux et ses

ancêtres, il ne songe qu’à étendre, à fortifier sa souveraineté et ses

domaines. Mais ces domaines se trouvent disposés de telle sorte,

répartis aux quatre coins et au cœur de l’Allemagne du Nord, qu’ils ne

peuvent y prendre racine et s’y développer qu’en couvrant le sol du Rhin

à la Vistule, et des montagnes à la mer. Le morcellement de l’Allemagne,

qui avait favorisé jusque-là les progrès de l’État prussien, dut

s’arrêter, au milieu du dix-huitième siècle, le jour où cet État eut

intérêt à n’être plus morcelé. La Prusse agit ainsi sur les destinées de

l’Allemagne par le contre-coup presque fatal de son propre intérêt,

comme ces forces occultes de la mer qui déchirent les côtes des

continents, élaborent et assimilent leurs éléments, et de leurs débris

forment de nouvelles côtes plus régulières encore.

Cette loi de l’intérêt, qui réglait désormais les destinées des États

avec la brutalité d’une loi naturelle, devait du même coup s’imposer à

l’Europe. De tout temps, elle avait déterminé les rapports des

puissances européennes, mais point exclusivement. Le droit les avait

aussi parfois réglés, ou du moins, à défaut d’équité, un système de

balance politique, pratiqué par la majorité des puissances pour leur

sauvegarde, sous le nom d’équilibre. Frédéric II n’avait d’autres droits

à attaquer la Silésie que celui du plus fort, ni d’autre raison de la

prendre qu’elle «était le plus à la convenance du Brandebourg.» Quant à

l’Europe, pour n’avoir point à compter avec elle et ses traditions, il

la surprit. Il la mit en présence du fait accompli, sans attendre ses

conseils et son jugement.

Le procédé lui réussit d’autant mieux que l’Europe était troublée,

tourmentée par une crise qui réveillait tout son passé et allait engager

son avenir. La mort de l’Empereur avait ravivé la haine des Bourbons en

France et en Espagne, des électeurs, de la Bavière contre l’Autriche.

Les puissances maritimes se disputaient avec une âpreté croissante

l’empire des mers et des colonies. Tous, peuples et souverains, se

jetaient sur l’Europe ancienne ou sur les mondes nouveaux pour se les

partager au gré de leurs convenances et selon leurs intérêts. La

démarche hardie de Frédéric II leur fut un encouragement et un exemple:

elle détermina une guerre qui dura presque autant, de 1740 à 1763, que

la guerre de Trente ans, et qui eut pour théâtre non seulement l’Europe

tout entière, mais encore l’Amérique et l’Asie. Et par elle se fit,

suivant les propres expressions du roi de Prusse, «un changement total

de l’ancien système de politique.»

Pour donner la Silésie à la Prusse, Frédéric II eut d’abord recours à la

force et ne trouva pas de résistance. Il occupa Breslau et la moitié du

pays en un mois à peine (janvier 1741). Pourtant l’Autriche, animée par

Marie-Thérèse, faisait front résolument: elle trouvait moyen de lui

opposer une armée et cette armée, victorieuse le 10 avril à Molwitz, lui

disputait la Silésie supérieure. Huit jours après, le roi d’Angleterre

annonçait à son Parlement qu’il défendrait Marie-Thérèse et la

Pragmatique sanction. La diplomatie européenne venait en aide à

l’Autriche et menaçait la Prusse: Frédéric II, déjà forcé de compter

avec les armées autrichiennes s’il voulait continuer son entreprise,

était obligé désormais, pour ne pas en perdre les premiers avantages, de

compter avec les diplomates de l’Europe. Ce fut alors qu’apparut la

supériorité de son génie: la bataille de Molwitz, où Schwérin le sauva,

lui servit d’école pour devenir meilleur stratégiste. Et la nécessité où

il fut de négocier le mit au premier rang des diplomates.

Frédéric II n’inventa point, d’ailleurs, les procédés auxquels il eut

alors recours. Il n’eut qu’à suivre les leçons de ses prédécesseurs, du

Grand Électeur surtout, mais il les appliqua supérieurement. La Prusse

se trouvait dans une situation analogue à celle où on l’avait vue dans

la guerre de Hollande, entre l’Autriche et la France.

A la nouvelle de la mort de Charles VI, aveuglément fidèles aux

traditions de leur pays, les courtisans français avaient cru l’occasion

favorable de combattre et de ruiner la maison d’Autriche. En vain le

ministre de Louis XV, Fleury, avait-il averti son maître de ne point

écouter leurs conseils, de laisser les événements s’accomplir en

Allemagne sans y prendre part, et de surveiller exclusivement ceux qui

s’accomplissaient sur mer et dans les colonies. Il eut beau déclarer

formellement aux envoyés de Marie-Thérèse qu’il observerait la

Pragmatique (novembre 1740): par une diplomatie secrète, qui était déjà

dans le goût du roi, les courtisans le détournèrent de son ministre et

le déterminèrent à envoyer en Allemagne le maréchal de Belle-Isle,

partisan d’une lutte à outrance contre la maison d’Autriche (janvier

1741). D’autre part, tous les ennemis de cette maison, en Europe,

concouraient à entraîner la France dans cette lutte: l’électeur de

Bavière, qui croyait le moment venu de réaliser le rêve de ses ancêtres

en prenant la couronne impériale, et rappelait à Louis XV qu’il lui

avait promis la Bohême; le roi d’Espagne, Philippe V, en qui la vieille

haine des Bourbons contre les Habsbourg se réveillait, et que la jeune

ambition des Farnèse, servie par Élisabeth, poussait à leur enlever

l’Italie. Une ligue formidable se formait ainsi, autour des Bourbons,

contre les Habsbourg, à Nymphenbourg (mai 1741). Les confédérés

sollicitaient l’alliance de Frédéric II.

Par l’effet de traditions analogues, les Habsbourg, pour résister à

leurs ennemis, recherchaient le concours des puissances maritimes, comme

au temps des grandes alliances contre Louis XIV. En Angleterre,

l’électeur-roi hanovrien le leur aurait volontiers donné contre la

France et la Prusse à la fois, pour agrandir ses États d’Allemagne du

Mecklembourg. Mais ses sujets et ses ministres anglais, qui savaient

mieux la force de la Prusse, hésitaient à s’y heurter inutilement pour

servir les intérêts du Hanovre, au moment où l’Angleterre avait besoin

de se consacrer uniquement à la guerre maritime et coloniale. Ils

eussent préféré la reconstitution de la grande alliance de 1701, une

ligue de toutes les puissances allemandes, de la Prusse et de l’Autriche

réconciliées après l’échauffourée de Silésie, capable d’occuper les

Bourbons sur le continent et de n’y jamais occuper les troupes

anglaises. Ils offraient à Frédéric II et à Marie-Thérèse leur

médiation, et en attendaient le résultat avant de s’engager dans une

guerre continentale.

Ainsi Frédéric II se trouvait recherché, après l’affaire de Molwitz, par

les auteurs des deux ligues qui se disputaient l’Europe, en état, par

conséquent, de vendre son alliance au prix qu’il fixerait lui-même dans

l’intérêt de la Prusse. Cette politique de marchandage avait été

favorable à ses ancêtres: il l’employa à merveille, sauf à la décorer de

grands noms pompeux qui en masquaient utilement la brutalité.

D’une main, il offrait la couronne impériale à l’époux de Marie-Thérèse

contre l’abandon de la Silésie, en disant qu’il voulait protéger

l’Empire contre les Français. Il exigeait des Anglais et de leur roi

qu’ils lui procurassent cette province «pour le bien de l’Allemagne et

la défense de la liberté germanique». Il parlait aussi à l’électeur de

Bavière de «son cœur patriote», lui promettait son concours au même

prix. Il tenait ainsi l’oreille ouverte aux deux négociations avec

l’Angleterre et la France, aussi bien la belliqueuse que la pacifique,

les laissait courir en enchérissant de l’une sur l’autre, préférant

secrètement le marché avec les Anglais qui, sans guerre, lui eût donné

immédiatement la Silésie. Lorsque Marie-Thérèse, avec une fierté que le

danger ne désarmait pas, refusa définitivement à Frédéric II le prix

qu’il mettait à son alliance, la Silésie (mai 1741), celui-ci se décida

pour la France (7 juin), promit sa voix à l’électeur de Bavière, contre

la garantie de ses conquêtes.

Ce fut surtout dans les suites de cette alliance que parut son véritable

caractère. Aux yeux des Français, c’était une de ces ligues comme ils en

avaient conclu tant de fois avec les princes allemands contre la maison

d’Autriche, destinée à durer autant que les entreprises formées contre

elle. Aux yeux de Frédéric, c’était un marché à court terme, dont le

prix devait être, pour la Prusse, la conquête de la basse Silésie, et

les frais les moins lourds possibles. «Il n’est pas sûr dans ses

alliances, disait le vieux Fleury, car il n’a pour principe que son

intérêt seul.» L’intérêt de Frédéric, ce n’était point d’engager une

affaire à longue portée contre l’Autriche, mais de lui arracher la basse

Silésie.

Il l’obtint bientôt sans nouvel effort, par l’effet seul de la menace

qu’il lançait à Marie-Thérèse en s’alliant à ses ennemis: les Bavarois

envahissaient l’Autriche, les Espagnols l’Italie, les Français passaient

le Rhin et se portaient dans la direction de Vienne. C’en était fait de

l’Autriche, si Frédéric II descendait en Moravie. L’intérêt de

Marie-Thérèse était de se couvrir au nord en le désarmant; l’intérêt des

Anglais, de les réconcilier. L’ambassadeur anglais, Hyndford, mit tous

ces intérêts d’accord avec ceux de Frédéric II, au camp de

Klein-Schnellendorf (9 octobre): le roi de Prusse abandonna ses alliés

et garda la basse Silésie. L’Autriche abandonna une de ses provinces

pour sauver les autres, et reprit l’avantage sur ses ennemis.

Pour justifier sa défection, Frédéric invoquait de belles raisons,

l’Empire à défendre contre les Français qui l’envahissaient, le

protestantisme à sauver d’une coalition catholique. Les écrivains

allemands, même les plus grands, l’ont depuis excusé de la même manière:

«Le devoir politique des souverains est souvent en conflit avec leur

devoir moral. Le devoir politique, pour le roi de Prusse, c’était

d’assurer l’indépendance de l’Europe protestante menacée par l’Autriche

et par la France. Il fallait qu’une puissance nouvelle n’entrât ni dans

l’un ni dans l’autre système, et, en créant son indépendance et sa

prépondérance, assurât la liberté germanique.» Il fallait surtout que la

Prusse grandît à coup sûr, en profitant toujours et sans rien recevoir

des coups que se portaient les Français et l’Autriche. En un siècle,

cette politique l’avait conduite du rang le plus humble à celui d’un

État dont chacun recherchait l’alliance. Pratiquée six ans encore par

Frédéric II, elle allait lui donner le premier rang en Allemagne et

presque en Europe.

Au lendemain de la convention de Klein-Schnellendorf, Frédéric reprit le

marchandage qui lui avait procuré la basse Silésie. L’occasion était

bonne: les deux partis qui se disputaient l’Allemagne étaient à peu près

d’égale force. Les armées de Marie-Thérèse, dirigées par Khevenhüller,

occupaient la Bavière; mais l’électeur, chassé de ses États, avait, avec

l’aide des Français, enlevé à l’Autriche la Bohême, Prague et la

couronne impériale (janvier 1742). En cette situation, pour l’un ou pour

l’autre des adversaires, l’intervention du roi de Prusse devait être

décisive: il offrit son concours à qui lui en donnerait le prix. La

Bavière et la Saxe lui promirent, à Breslau, la haute Silésie et le

comté de Glatz: Marie-Thérèse les lui eût refusés. Il adhéra, le 1er

novembre, à la coalition que les princes allemands formaient contre

l’Autriche, et, de Silésie, se porta par Olmutz vers la Bohême.

Il occupait dès lors tout ce qu’il avait résolu d’acquérir. Et il avait

les forces nécessaires pour s’y maintenir: l’Autriche en fit

l’expérience à Chotusiz (17 mai 1742). Avant d’attaquer l’empereur

Charles VII en Bohême, Marie-Thérèse essaya de rejeter Frédéric au delà

de la Neisse, et fut battue. Son intérêt était, de nouveau, comme un an

plus tôt, de le désarmer encore et, pour sauver la Bohême, de lui

sacrifier la Silésie tout entière. L’intérêt des Anglais était toujours

d’enlever Frédéric II et son armée à la France, pour donner à

Marie-Thérèse les moyens de leur résister plus longtemps. Le roi de

Prusse, enfin, avait ce qui lui convenait. Suivant ses propres

expressions: «cela lui suffisait: il ne se battait pas pour les autres.»

Marie-Thérèse et l’Angleterre auraient souhaité qu’il se battît pour

elles, mais, puisqu’il ne l’entendait pas ainsi, elles pouvaient encore

s’estimer heureuses, s’il cessait de les combattre. Hyndford obtint la

paix de la Prusse à Breslau, au prix de la Silésie, le 11 juin 1742.

Le prix parut lourd à Marie-Thérèse, qui le paya pourtant avec l’espoir

secret d’une compensation, très léger aux Anglais, et fort bon à

Frédéric II. Peu de batailles, une défaite et une victoire, et quelques

trahisons rapportaient à son État une belle province, livraient à la

Prusse tout le cours de l’Oder. Jamais depuis un siècle, et à si peu de

frais, elle n’avait fait un progrès pareil.

L’administration prussienne prit possession du nouveau domaine des

Hohenzollern, dès la fin de 1741, pour le mettre en valeur. Frédéric en

confia le soin au fils de l’homme que Frédéric-Guillaume Ier avait

autrefois chargé, à Custrin, de soigner le sien. Le roi de Prusse ne

gardait pas rancune à la famille de Munchow de l’éducation forcée

qu’elle avait donnée au prince royal. Il en appréciait maintenant la

valeur: la Silésie allait lui fournir immédiatement de l’argent et des

troupes. Il pouvait, en quelques années, recouvrer le peu qu’elle lui

avait coûté. Il comparait, avec satisfaction, les résultats de cette

courte guerre et les maux qui désolaient les provinces de l’Autriche et

de l’électeur de Bavière. Il écoutait, avec l’indifférence de l’homme

satisfait, les plaintes de Marie-Thérèse et les reproches de ses alliés

trahis.

L’intérêt de la Prusse n’était plus dans ces affaires de Bohême, où les

Autrichiens remportaient sur leurs ennemis de brillantes victoires. Tant

pis pour l’électeur de Bavière si, après avoir perdu ses États, il

perdait encore la Bohême, par la retraite précipitée des Français, le 16

décembre 1742! Cela lui apprendrait à faire alliance avec les ennemis de

la liberté germanique: Frédéric II avait su la mieux défendre, en les

trahissant. Tant mieux si les Français et le successeur de Louis XIV

étaient joués et rejetés sur leurs frontières par la défaite de

Dettingen, si le vieux Fleury fondait en larmes et s’humiliait, pour

sauver son pays, jusqu’à implorer la paix de l’Autriche! Le temps

n’était donc plus où les Français dictaient la loi à l’Allemagne: la

paix s’était faite, sans eux, contre eux, à Breslau, au profit de la

Prusse. Avec quelque flatterie, un ministre de Frédéric II pouvait lui

écrire de France que «l’état de l’Allemagne et de l’Europe dépendait de

sa volonté».

Le roi de Prusse n’était point homme, pourtant, à se laisser endormir

par des flatteries, ni aveugler par le succès. Il comprenait l’étendue

de sa victoire, mais il n’en sentait que mieux le prix et la nécessité

de surveiller, pour en conserver le fruit, les intentions des puissances

européennes. Le traité de Breslau n’avait pas été une victoire pour lui

seul, mais pour les Anglais, heureux de voir la France accablée en

Allemagne; il avait même été favorable à Marie-Thérèse, miraculeusement

sauvée d’un péril extrême. Comme le succès, pour l’Autriche et les

puissances maritimes, était pourtant moins complet que pour lui, leur

intérêt et leurs intentions devaient être de l’étendre par tous les

moyens. La diplomatie anglaise formait en Europe une coalition

formidable contre les Bourbons: en Italie, elle disposait du roi de

Sardaigne; en Allemagne, de l’électeur de Bavière et de l’Autriche. Elle

réconciliait Marie-Thérèse avec tous ses ennemis, à Worms (septembre

1743), à Niederschönfeld (juin 1743), contre la France.

Mais l’espoir de se venger de la France et de ruiner les Bourbons, qui

avaient voulu ruiner l’Autriche, n’avait pas amené Marie-Thérèse à

pardonner à ses ennemis, assez, au gré de l’Angleterre. A l’école du

malheur, les Habsbourg avaient renoncé à la politique de sentiment,

d’orgueil ou de vengeance, dont ils avaient failli être victimes.

Marie-Thérèse, qui avait ressaisi à grand’peine leur héritage, n’était

point leur élève. Sans expérience, sans traditions, sans éducation et

sans conseil, elle n’avait trouvé de ressources que dans son

intelligence et dans sa fermeté inébranlable. De plus, elle avait le

mérite d’être tout à fait étrangère aux dangereuses chimères qui avaient

compromis sa maison. Avait-elle le temps et le sujet de songer à la

conquête de l’Italie et de l’Espagne? Il lui fallait aller au plus

pressé et veiller à la situation de l’Autriche en Allemagne, que ses

ancêtres n’auraient jamais dû perdre de vue.

Le sentiment du danger et de ses devoirs lui rendait ainsi la conscience

très nette de sa tâche. Si Frédéric II employait son ambition et son

génie à agrandir la Prusse, Marie-Thérèse, par une sorte d’entêtement

féminin, qui s’accordait avec les véritables intérêts de son État, ne

voulait pas laisser amoindrir l’Autriche. Deux fois, à regret, elle

avait cédé à son rival la haute vallée de l’Oder: mais si elle achetait,

par l’intermédiaire des Anglais, l’armée du roi de Sardaigne au prix du

Milanais, si de même elle offrait à l’électeur de Bavière les Pays-Bas,

c’était avec l’espoir de recouvrer la Silésie ou d’acquérir, en

compensation, la Bavière elle-même, ou toutes les deux à la fois.

Ainsi, les troupes autrichiennes n’iraient plus, comme autrefois,

combattre les armées des Bourbons, en Italie et sur le Rhin, pour servir

la politique anglaise. Autrichiennes, elles combattraient pour

l’Autriche en Allemagne, au nom de la liberté germanique, avec le

concours militaire des princes patriotes. La politique et le langage

qui, depuis un siècle, avaient permis à ces princes de rejeter les

Habsbourg hors de l’Allemagne, devaient, par un juste retour, permettre

à leur successeur d’y rester et d’y commander encore. En paraissant

servir les Anglais et l’Empire contre la France, c’était la Prusse que

Marie-Thérèse entendait, en 1743, au profit de l’Autriche, frapper avec

ses propres armes.

Frédéric II ne s’y méprit point. Il avait pratiqué, pendant une année,

le précepte: _Chi sta bene non se muove._ Mais il disait à ses

ministres, avec une rare clairvoyance: «Il ne faut pas confondre une

sûreté momentanée avec une sûreté durable. Les vues de l’Autriche, qui

sont connues, la nécessité de les prévenir, me font un devoir de

couronner mon œuvre en Silésie et de l’assurer.» Il pratiqua, pour

conserver sa conquête, la même méthode que pour se la procurer.

Il fit d’abord alliance avec le plus faible des deux partis qui se

disputaient l’Empire, avec l’électeur de Bavière, «sous prétexte

d’assurer à l’Allemagne sa liberté, à l’Empereur sa dignité, à l’Europe

la paix». Ses troupes entrèrent en Bohême, prirent Prague (septembre

1744) et forcèrent Marie-Thérèse à rappeler les siennes de Bavière.

Frédéric trouva aussitôt qu’il avait assez fait pour limiter les progrès

de l’Autriche: il n’avait pas conclu cette alliance avec la France, pour

lui procurer des conquêtes faciles aux Pays-Bas, mais pour donner un

avertissement salutaire à Marie-Thérèse. S’il continuait la guerre, la

leçon pouvait lui coûter cher. L’armée saxonne le menaçait au nord,

l’armée autrichienne au sud. Abandonné en partie par la France, il

allait l’être, au début de l’année 1745, par le nouvel électeur de

Bavière qui, succédant à son père le 31 janvier, se laissait désarmer

par l’Autriche au traité de Fuessen. Frédéric II se voyait déjà monarque

sans trône: il offrit, le 26 août, la paix aux puissances maritimes et

la conclut avec elles. Puis, ses victoires d’Hohenfriedberg et de

Kesseldorf (31 mai--décembre 1745) forcèrent l’Autriche et la Saxe à

traiter. Marie-Thérèse, avant de s’y résigner, et dans l’espoir de

réparer sa défaite, s’adressa d’abord à Louis XV. Toujours décidée à

reprendre la Silésie à Frédéric II, elle proposait à la France des

avantages en Flandre et en Italie, si elle lui livrait le roi de Prusse.

Louis XV, conseillé par d’Argenson, qui rêvait de réconcilier la Saxe et

la Prusse pour les opposer, suivant la tradition, à l’Autriche, refusa,

exigeant la cession de la Silésie à Frédéric II. Marie-Thérèse n’avait

plus d’intérêt à rechercher la médiation onéreuse de la France; elle

pouvait, sans lui rien donner, obtenir de la Prusse la paix au même

prix. Elle la signa à Dresde, le 25 décembre 1745. Et Frédéric, assuré

de nouveau de ses conquêtes, regarda l’Angleterre, la France et

l’Autriche se disputer les Flandres, la mer et l’Italie, à armes égales;

réparant dans son État les maux de la guerre, il se réjouissait de voir

les autres puissances s’épuiser dans des batailles qui, au traité

d’Aix-la-Chapelle, ne leur rapportèrent rien. La Prusse avait moins

combattu et beaucoup gagné: elle était plus grande et moins fatiguée.

Le temps n’était plus où les princes allemands se plaisaient à donner,

par leur alliance, la supériorité à la France, à l’Autriche ou aux

puissances maritimes. L’électeur de Hanovre était resté neutre. Averti

par les événements, le duc de Bavière l’imitait depuis 1745. L’électeur

de Saxe suivait le même exemple. La Prusse ne s’était engagée qu’à un

bon prix, payé comptant, et trois fois s’était retirée après l’avoir

touché. L’Angleterre s’irritait de ne plus trouver, comme au début du

siècle, les Allemands dociles aux suggestions intéressées de sa

politique, et renonça à une lutte continentale, trop lourde, du moment

qu’ils ne la soutenaient plus pour elle. L’Autriche s’était aperçue

qu’en combattant la France à outrance elle faisait leur jeu. S’il n’y

avait pas d’Allemagne encore, il y avait une politique allemande, dont

Frédéric II était le chef incontesté. Comme il avait déterminé la

guerre, par cette politique il força l’Europe à la paix.

Cette paix, cependant, n’était encore qu’une trêve: les Anglais et les

Français continuèrent au loin leurs guerres coloniales. Et Marie-Thérèse

s’était juré de reprendre la Silésie et de ruiner la Prusse. Réduite, en

1740, à se défendre, sauvée en 1748, elle se préparait à l’attaque, par

les mêmes moyens qui avaient donné à la Prusse le pouvoir de l’attaquer,

en 1740, avec succès.

Autant, pendant un siècle, les différences avaient été profondes entre

la politique intérieure et extérieure des Hohenzollern et des Habsbourg,

autant, à partir de 1748, les ressemblances s’accusent et se

développent, en même temps que s’accentue leur rivalité. Les principes

prussiens font école en Allemagne, et le meilleur élève de Frédéric II,

c’est Marie-Thérèse.

Dans les années de paix qui suivirent le traité d’Aix-la-Chapelle, on

vit Frédéric II limiter ses conquêtes pour les fixer, administrer son

État, après l’avoir agrandi. Les félicitations de ses sujets ne

l’éblouirent pas comme elles avaient fait autrefois Louis XIV. Il ne

songea plus qu’à des œuvres pacifiques. Il s’entendit avec son

chancelier, Cocceï, pour réformer la justice, et la débarrasser des

chicanes. L’ordonnance de 1748 proclama que le roi était le premier

serviteur de l’État, qu’il devait à tous les sujets une justice égale et

impartiale, et que ses délégués, les juges, la devaient comme lui. Une

autre ordonnance de cette époque régla, selon les mêmes principes, les

devoirs des administrateurs prussiens.

Ce respect de ses sujets permit à Frédéric II d’exiger d’eux une

obéissance plus complète: il put rendre, dans la Prusse orientale, son

autorité absolue, comme dans les autres parties de l’État, puisqu’elle

était un instrument de progrès et de bien-être. Il entendait, en effet,

disposer souverainement, plus encore que ses prédécesseurs, de toutes

les forces vives de son royaume, pour le défendre ou l’agrandir encore:

bienfaiteur nécessaire et despote éclairé d’un État que l’absolutisme de

ses princes avait fait naître, grandir et vaincre.

Ce fut alors qu’après avoir donné à la Prusse le nécessaire, il résolut

de lui donner le superflu, ce vernis des sciences et des lettres, aussi

nécessaire aux peuples jeunes qu’aux parvenus. Il appela à sa cour

Voltaire, les philosophes et les savants, qui dispensaient aux rois des

brevets de grands hommes, et aux capitales les titres d’Athènes ou de

Versailles. Il ne lui suffisait plus que Berlin fût la Sparte du Nord:

il fallait qu’elle parût, comme Paris au dix-septième siècle, le «centre

des lumières en Europe».

Marie-Thérèse l’imitait alors en Autriche, mais elle avait à regagner

bien du temps perdu. C’était le nécessaire même qui manquait à ses

États, des ressources en argent et en hommes, une volonté unique et

capable de les trouver, des agents dociles à ses ordres. L’Autriche

n’était point un État, mais une juxtaposition incohérente de domaines en

friche, un assemblage bizarre de chancelleries et de conférences.

Du premier coup, l’Impératrice trouva l’homme qui devait mettre de

l’ordre dans ce chaos, le duc Haugwitz, employé en Silésie, où il avait

pu voir de près les avantages de l’administration prussienne. Avant la

fin de la guerre, il en appliquait les principes à l’Empire, réunissait

les chancelleries de Bohême et d’Autriche, pour former, comme à Berlin,

un directoire général des affaires publiques et privées.

L’administration des provinces fut rattachée à ce bureau central par des

chambres provinciales soumises à son contrôle. Avec ce levier, Haugwitz

releva les finances de l’Autriche, obtint des États de chaque pays le

vote de dix années d’impôt, la revision des privilèges et des exemptions

irrégulières. Les revenus des domaines et des mines, les seuls domaines

que n’eussent pas aliénés les Habsbourg, rentrèrent au Trésor impérial,

beaucoup mieux qu’autrefois, sous la surveillance d’un directoire

général et d’agents choisis par Haugwitz, le comte de Kœnigsegg-Erps et

l’un de ses parents. En dix ans, Marie-Thérèse eut des finances et du

crédit. Elle put, dès lors, avoir une armée. Lascy la reconstitua, comme

Haugwitz les finances, sur le modèle de la Prusse.

Les régiments hongrois, qui avaient sauvé l’Autriche, vinrent y former

le noyau solide d’une armée nationale, et les autres, composés de

mercenaires allemands, durent se soumettre à une rude discipline. Le

prince de Lichtenstein, par un généreux dévouement, donnait à cette

armée, sur sa propre fortune, l’artillerie qui lui manquait; les

maréchaux Daun et Lascy, une véritable éducation militaire. La noblesse,

comme en Prusse, formée à l’école des cadets de Vienne, dut lui fournir

des cadres. Frédéric II, qui suivait, de Berlin, ces progrès, rendait

plus tard, avec une secrète fierté de se voir si bien copié, à

Marie-Thérèse cet hommage «que par ses soins le militaire avait acquis

un degré de perfection où il n’était jamais parvenu sous les empereurs

de la maison d’Autriche». Il put en apprécier la valeur dans la guerre

que lui réservait alors la diplomatie autrichienne.

Ce n’était plus la diplomatie de Charles VI, embrouillée, indifférente

aux choses d’Allemagne, perdue en des rêves chimériques et lointains.

Marie-Thérèse avait, après 1748, appelé dans ses conseils, à la place

des jurisconsultes qui les encombraient, un vrai politique, le comte de

Kaunitz, aussi pénétré qu’Haugwitz de la nécessité d’imiter la Prusse

pour la réduire. Extérieurement, personne ne ressemblait moins à

Frédéric II que ce diplomate, mondain à l’excès, occupé en apparence de

futilités et de détails de toilette, négligent et paresseux. Ainsi,

cependant, il avait su plaire à sa souveraine, vertueuse jusqu’au

rigorisme, parce qu’il lui offrit le seul moyen sérieux de conserver à

l’État autrichien sa situation en Allemagne, une politique logique,

simple, allemande, uniquement réglée par les seuls intérêts et les

intérêts présents de l’Autriche. La Prusse lui avait pris une de ses

provinces: depuis un siècle, elle avait grandi jusqu’à ce point, à la

faveur des luttes des Habsbourg et des Bourbons. Mettre fin à ces

luttes, c’était lui retirer son principal moyen d’action en Europe. Lui

enlever l’alliance française et se l’approprier, c’était, en outre, pour

Marie-Thérèse, la meilleure manière d’arrêter, de réparer le

démembrement de ses États, de reprendre à Frédéric II la Silésie.

Dès 1748, plénipotentiaire à Aix-la-Chapelle, Kaunitz avait indiqué la

nécessité de la paix et d’une alliance avec la France, contre la Prusse.

Il avait conseillé à Marie-Thérèse d’abandonner, en même temps que la

haine de ses pères contre les Bourbons, l’amitié intéressée des Anglais,

qui ne leur avait rien rapporté. Il lui montrait l’Angleterre,

indifférente aux progrès de la Prusse, aux défaites de l’Autriche,

uniquement préoccupée de les réconcilier à tout prix, pour trouver en

elles des auxiliaires dévoués de sa politique coloniale, l’impossibilité

de rien obtenir d’elle contre Frédéric II, et le moyen d’associer Louis

XV à sa perte, par des satisfactions accordées aux Bourbons en Italie.

En 1750, l’Impératrice s’était laissé convaincre, et l’envoyait à Paris

jeter les fondements de cette politique.

Kaunitz n’y réussit pas du premier coup: les Français étaient plus

difficiles à convaincre que sa souveraine. Leur guerre récente contre la

maison d’Autriche aurait dû, par les résultats qu’elle avait eus, les

instruire de l’inanité de leurs efforts contre cette maison. Elle avait,

au contraire, exaspéré leurs rancunes et leurs haines. Kaunitz ne put

vaincre leurs préventions, mais il découvrit le moyen de les tourner. A

mesure que la diplomatie française était plus obligée de subir

l’influence de l’opinion publique, très favorable à la Prusse, le roi

prenait l’habitude de suivre une politique dont il lui dérobait le

secret. Louis XV négociait avec le prince de Conti l’établissement d’un

prince français en Pologne, ou, avec la dauphine sa belle-fille,

Marie-Josèphe de Saxe, une alliance intime avec la maison de

Saxe-Pologne. Mme de Pompadour, écartée du secret de Conti, apportait en

même temps aux Saxons le concours de sa secrète et toute-puissante

influence. Rappelé, en 1753, à la direction de la chancellerie de

Vienne, Kaunitz laissa à son successeur, Stahremberg, les lumières

nécessaires pour suivre ces deux intrigues, dont l’une au moins pouvait

ramener, à défaut des Français, le roi de France à l’Autriche.

Ce fut un grand bonheur pour l’Autriche et les projets de son ministre

qu’à partir de 1755 Louis XV sacrifiât le prince de Conti à Mme de

Pompadour. Avec la favorite, c’était la cour de Saxe qui allait

déterminer la politique personnelle du roi de France. Le ministère

officiel des affaires étrangères était confié à une des créatures de Mme

de Pompadour, de Bernis, préoccupé surtout d’exécuter ses instructions.

De toutes les puissances européennes, nulle n’avait plus d’intérêt que

l’électeur de Saxe à réduire la puissance prussienne. Dans la dernière

guerre, il avait aidé Marie-Thérèse à lui reprendre la Silésie; il était

prêt à le refaire encore, pour ne pas laisser aux Hohenzollern une

province qui s’enfonçait comme un coin entre ses États héréditaires et

son royaume de Pologne. Et cette fois, il avait, par l’amitié du roi de

France et l’influence secrète de la dauphine et de sa protectrice, le

moyen d’y réussir.

Ainsi, tandis que les diplomates saxons négociaient avec Marie-Thérèse

et Élisabeth de Russie une attaque contre la Prusse, la diplomatie

autrichienne, introduite secrètement auprès du roi de France par Mme de

Pompadour et une princesse saxonne, demandait et obtenait, en octobre

1755, dans les conférences de Babiole, le concours de Louis XV contre

Frédéric II. Jamais coalition plus formidable ne s’était formée contre

les Hohenzollern: presque toute l’Europe conjurait la perte de leur

État. C’était bien la preuve de la grande situation où ils l’avaient

mis. Mais c’en pouvait être aussi d’un coup l’effondrement total.

Appuyée, à l’exemple de Frédéric II, sur les princes allemands et les

Bourbons, reconstituée à l’intérieur par la méthode qui avait fait la

grandeur de la Prusse, l’Autriche, instruite par son vainqueur, se

préparait à lui rendre la leçon qu’elle avait reçue de lui.

La guerre de Sept ans allait s’ouvrir, que les Allemands appellent la

seconde guerre de Silésie: séparée de la précédente par la courte trêve

d’Aix-la-Chapelle, ce fut la crise finale du grand débat ouvert, depuis

1740, entre la Prusse et l’Autriche, entre la France et l’Angleterre,

pour la domination de l’Allemagne et du monde colonial. Réduit à se

défendre en 1756, après avoir donné, en 1740, le signal du combat,

Frédéric II montra, mieux encore dans la défense que dans l’attaque, les

ressources de son génie et de son État.

Sa clairvoyance lui découvrit à temps le danger dont il était menacé:

son habileté lui procura des alliés, quand toute l’Europe semblait

s’unir contre lui. Les Anglais s’irritaient de ne trouver l’Autriche ni

docile à leurs suggestions contre la France, ni résignée à la perte de

la Silésie. Ils se fâchèrent bien davantage quand ils la virent,

infidèle à leur vieille alliance, porter la guerre non plus sur le Rhin,

mais sur l’Oder et l’Elbe. Au lieu d’une diversion continentale qui leur

eût servi, ils craignirent une guerre allemande où leur roi les

entraînerait pour défendre le Hanovre et qui les détournerait de la

guerre coloniale. Ils eussent accueilli avec joie une guerre dans

l’Empire, si elle n’eût occupé que les Français. Ils se mirent à

réclamer la neutralité de l’Allemagne et du Hanovre, pour éviter celle

qui se préparait.

Frédéric II écouta leurs réclamations, leur promit de garantir

l’Allemagne, s’ils voulaient le garantir lui-même (traité de

Westminster, 1756). Puis, pour les forcer à étendre et à soutenir leurs

engagements, il attaqua la Saxe en septembre 1756, qu’il considérait

avec raison comme le pivot et le noyau de la coalition formée par

Kaunitz, entre les Bourbons et les Habsbourg (traité de Versailles, mai

1756).

L’occupation de la Saxe par ses troupes en quelques mois, de Dresde

jusqu’à Pirna, resserra, par les craintes que sa puissance militaire

inspirait, l’alliance des Français, des Autrichiens et des Russes (11

janvier 1757-1er mai 1757). Mais, d’autre part, elle décida l’électeur

de Hanovre à se joindre à Frédéric II; pour ne lui pas laisser tout le

pays de l’Elbe, il le suivit à cette conquête: les Anglais furent à leur

tour obligés de soutenir, avec leur roi, le roi de Prusse. La campagne

de Saxe n’augmenta pas le nombre des ennemis de la Prusse; elle lui

donna, presque de force, un allié considérable.

L’événement justifia la nécessité de cette alliance. Entre les

Autrichiens et les Français, Frédéric se trouvait singulièrement

compromis. Dès le mois de janvier 1757, il dictait au comte de Finck son

testament. Ce fut bien pis après la défaite que lui infligèrent, à

Kollin (18 juin 1757), les troupes autrichiennes. Il était rejeté en

Saxe où les Français, avec des troupes toutes fraîches, se préparaient à

l’attaquer; et pendant ce temps, d’autres Français, des Russes, des

Suédois cernaient de toute part son royaume. Un instant il pensa à se

jeter dans les bras de la France, à céder la Silésie, à faire la part du

feu qui allait consumer son État.

Ce furent alors les Hanovriens, ses seuls alliés, qui le sauvèrent: sa

diplomatie avait d’avance réparé l’échec de ses troupes. L’armée

hanovrienne, sous les ordres du duc de Cumberland, ne réussit pas à

vaincre, à Hastenbeck, l’armée du maréchal d’Estrées; mais elle

immobilisa, pendant tout l’été, les Français dans le Hanovre et leur

ferma la route de l’Elbe. Pour se l’ouvrir, le maréchal de Richelieu

n’hésita pas à traiter, à Closter-Seven (septembre 1757), avec

l’électeur de Hanovre dont il eût pu écraser l’armée: il avait hâte de

marcher contre Frédéric II et de s’illustrer par une belle victoire sur

le premier général du temps. Il crut faire un coup de parti de se

débarrasser de ses alliés en les épargnant. Puis, réservant ses forces

jusqu’au printemps, il se prépara à la grande entreprise qu’il méditait,

en négociant avec le Hanovre une seconde convention de neutralité;

pendant tout l’hiver, jusqu’au 15 avril 1758, il promit d’immobiliser

son armée, pourvu qu’on ne l’attaquât pas. La résistance des Hanovriens,

puis leur politique et l’aveuglement du général français donnèrent

largement à Frédéric II le temps de prévenir le danger qui le menaçait.

Son courage, sa décision firent le reste. Il profita vite du répit qu’on

lui laissait et de l’inaction d’une armée française, pour accabler

l’autre, commandée par Soubise. Les Français en Thuringe étaient bien

soutenus par une armée d’Empire: ils hésitaient pourtant à s’avancer en

Saxe, comme le désirait le général allemand, le duc d’Hildburghausen.

Frédéric II put, grâce à leurs hésitations, à leurs divisions même,

passer la Saale, et leur présenta la bataille à Rosbach (5 novembre

1757). Ce fut pour lui une victoire décisive, décisive par l’étendue des

résultats et par l’effet moral. L’Europe apprit ce jour-là que la Prusse

était une puissance militaire assez forte pour vaincre, au lendemain

d’une campagne sanglante, des armées françaises, pour tenir tête à une

coalition européenne. L’Angleterre surtout prit confiance en elle, et

Pitt s’attacha dès lors à Frédéric II comme à l’instrument le plus sûr

de sa grande œuvre patriotique (traité du 11 avril 1758).

Matériellement, cette victoire permit au roi de Prusse de reprendre sa

revanche immédiate sur l’Autriche. Richelieu immobilisait toujours en

Hanovre son armée; Soubise avait laissé détruire la sienne en Saxe. La

Prusse n’avait plus rien à craindre, pendant quelques mois, des

Français. «Il y a un autre ennemi à vaincre à Vienne,» disaient les

Prussiens rassurés. Frédéric les conduisit aussitôt en Silésie contre

Charles de Lorraine. La rencontre eut lieu à Leuthen ou Lissa (5

décembre 1757). A Rosbach, les Prussiens avaient eu le temps d’oublier

leur première défaite. Ils la réparèrent par une victoire éclatante.

Si leur roi avait eu le mérite de saisir, avec un rare bonheur,

l’occasion d’échapper à un péril extrême, son plus grand mérite était

assurément d’avoir fait naître cette occasion par les calculs de sa

diplomatie. Le Hanovre, dont il avait forcé pour ainsi dire l’alliance,

l’avait tiré d’une situation désespérée. La Prusse allait garder vivants

les souvenirs de Rosbach et de Lissa, et oublier bien vite, jusqu’à

l’écraser, l’allié à qui elle les devait. Elle en rapporta tout

l’honneur au plus grand de ses rois qui, de fait, en une année, par son

génie, avait assuré son existence et son avenir.

L’œuvre défensive de Frédéric II eût été dès lors achevée et la guerre

terminée, sans l’intervention d’un nouveau facteur dans la politique de

l’Allemagne et de l’Europe. Tandis qu’il détruisait lui-même les armées

des plus vieilles monarchies d’Europe, son lieutenant Lewald était

écrasé par l’armée russe à Grossjägerndorff (3 août 1757). Il est vrai

que les vainqueurs battirent aussitôt en retraite. Mais la Russie

n’était pas une puissance qu’une victoire pût satisfaire. Ce n’était que

la première escarmouche de la guerre acharnée qu’elle préparait à la

Prusse.

Depuis un demi-siècle, les puissances allemandes avaient ouvert aux

souverains russes les portes de l’Allemagne. Les électeurs de Hanovre et

de Brandebourg avaient aidé Pierre le Grand à conquérir les domaines

baltiques de la Suède, pour en avoir leur part, sans songer qu’ils lui

laissaient celle du lion. La maison de Saxe avait appelé les troupes de

ses successeurs en Pologne, pour garder ce royaume, qui n’était déjà

plus qu’une province russe. Depuis, les Allemands n’avaient pu se

dégager de cette alliance dangereuse: à la moindre marque d’indépendance

qu’ils donnaient, la Russie s’était adressée à la France pour les

réduire.

La czarine Élisabeth, en particulier, avait de plus en plus recherché et

cultivé l’alliance française à mesure qu’elle avait vu grandir la

puissance prussienne, certaine de ne plus disposer de l’Allemagne quand

Frédéric II en disposerait. Par haine de femme et par calcul de

politique, elle s’était résolument alliée à Louis XV contre lui.

Toujours en éveil, la diplomatie du roi de Prusse essaya sinon de la

désarmer, du moins de lui créer des embarras. Il avait placé auprès du

czarewitz Pierre III, qui devait être son héritier et pouvait subitement

le devenir par une de ces révolutions si fréquentes à Saint-Pétersbourg,

une princesse allemande d’une maison dévouée à la Prusse, Catherine

d’Anhalt. Celle-ci, appuyée sur le chancelier Bestoucheff, avait-elle

trouvé le moyen de retarder et d’arrêter la marche des Russes sur la

Vistule, en 1757? Elle le nia. En tout cas, les hésitations calculées

d’Apraxin n’avaient pas moins contribué que les fautes du maréchal de

Richelieu aux victoires de Rosbach et de Lissa.

Mais si Rosbach avait découragé les Français et leur faisait désirer, au

début de 1758, une paix qui eût été pour la Prusse le salut définitif,

Lissa n’avait pas désarmé Marie-Thérèse. Cette femme courageuse

s’entêtait à la perte de Frédéric II, comme à la défense de ses États

dix ans plus tôt. Imitant les princes allemands, jusque dans leur

alliance avec la Russie, et sans calculer les conséquences, elle compta,

pour les ruiner, sur cette alliance qui les avait aidés à s’agrandir.

Elle leur apprenait ainsi, et au successeur des Hohenzollern

particulièrement, les inconvénients de leur liaison avec une puissance

ambitieuse et forte, sans songer que la leçon pourrait un jour se

retourner contre l’Autriche. Dans le duel engagé pour la domination de

l’Allemagne entre les Habsbourg et leurs rivaux, la Russie, désormais,

interviendrait sans trêve et pour plusieurs siècles: c’était à qui l’y

solliciterait, des Allemands d’Autriche, de Saxe et de Prusse.

En 1758, la diplomatie autrichienne réussit à renverser du pouvoir

Bestoucheff, en découvrant à la czarine ses intrigues avec Catherine

d’Anhalt. Elle rallia la France, qui lui échappait, par l’espoir d’une

diversion russe. Au mois de janvier 1758, l’armée d’Élisabeth passait le

Niémen, occupait Kœnigsberg, la capitale sacrée de la Prusse, le berceau

de la monarchie prussienne. Frédéric n’eut pas le temps de jouir de sa

victoire et du repos qu’il pensait avoir conquis à Lissa. Le 25 août

1758, il était réduit à disputer l’entrée du Brandebourg à ce nouvel

ennemi, et ce fut au prix d’un effort énorme qu’il le vainquit à

Zorndorff. Le lendemain, il était incapable de résister à une nouvelle

poussée des Autrichiens, et vaincu, le 14 octobre à Hochkirch, par le

maréchal Daun. Il était las, «plus las que le juif errant», son armée

épuisée. Si les Russes, dont la défaite ne s’était pas changée en

déroute, eussent alors repris l’offensive sur la Vistule, il eût eu

beaucoup de peine à leur disputer l’Oder, et le cours supérieur de ce

fleuve, avec la Silésie, fût redevenu une possession autrichienne.

L’inertie du général Fermor permit à Frédéric de tenter un suprême

effort, qui fut couronné de succès, contre le maréchal Daun. Il le

rejeta en Bohême et dégagea la Silésie. A la fin de l’année 1758, il

couchait encore sur ses positions. Mais le lendemain était plus

incertain pour lui que jamais: le printemps de l’année suivante lui

réservait une dernière et cruelle épreuve.

Toutes les puissances liguées contre lui s’acharnaient à sa perte. En

France, Bernis, qui voulait la paix, avait été remplacé par Choiseul,

partisan d’une guerre à outrance contre Frédéric II et les Anglais. Et

c’était Louis XV qui maintenant ranimait Marie-Thérèse, un instant

découragée. Cette fois le roi de France s’adressa directement à la

Russie pour vaincre les Anglais, et, avec lui, Marie-Thérèse se reprit à

espérer la ruine de Frédéric. Élisabeth eut plus que jamais entre les

mains le sort de cette lutte décisive. La Prusse n’avait pas d’ennemi

plus acharné. Sauvée en 1757, en 1758 encore, elle était, en 1759, à

deux doigts de sa perte.

A la fin de juillet, l’armée russe de Soltykoff entrait à Francfort par

la victoire de Zullichau, et rejoignait l’armée autrichienne de Laudon

qui descendait, malgré les Prussiens, la vallée de l’Oder. Le 12 août, à

Kunersdorff, Frédéric II, n’ayant pu réussir cette fois à diviser ses

ennemis, était vaincu, son armée invincible mise en pleine déroute et

taillée en pièces. Réduit à s’enfuir lui-même, le roi jetait à

Finkenstein un cri de détresse: «Tout est perdu.» Berlin était

découvert, la Prusse tout entière aux Russes, la Silésie et la Saxe de

nouveau aux Autrichiens. C’en était fait du royaume des Hohenzollern si

les alliés eussent marché droit sur la capitale. Soltykoff s’attarda en

Silésie, tandis que les Hanovriens rendaient encore à la Prusse le

service signalé de protéger ses frontières contre les Français par la

victoire de Minden (août 1759).

Encore une fois Frédéric put sauver la Prusse et la Silésie; mais il

n’avait plus d’armée; son corps même n’était plus qu’un squelette. Sa

volonté seule le soutenait en cette lutte désespérée. L’année suivante

il réussit encore à vaincre les Autrichiens à Liegnitz et à Torgau; mais

ses victoires, en l’état où il était, finissaient par lui coûter aussi

cher que des défaites. Il commençait une sorte de guerre de partisan,

évitant les batailles en rase campagne, et, comme un partisan, se

laissait traquer, en 1761, à Striegau. Les Autrichiens conquéraient,

place par place, la Silésie; les Russes, Berlin et la Poméranie. Enfermé

et presque caché à Breslau, le roi de Prusse voyait son royaume s’en

aller par morceaux. Son peuple lui-même l’abandonnait et formait des

complots contre lui.

C’était bien la Russie qui seule les avait jetés ensemble dans cette

détresse: sans son intervention, la Prusse aurait combattu l’Autriche au

moins à armes égales. Leurs victoires à toutes deux se balançaient. Les

généraux hanovriens, depuis le début de la guerre et jusqu’à la bataille

de Willinghausen (1761), fermaient l’Allemagne aux Français. Mais le

flot intarissable de l’invasion moscovite avançait sans cesse des

plaines de la Vistule sur celles du Brandebourg et submergeait la

monarchie prussienne.

Frédéric-Guillaume avait commis la faute d’ouvrir, de 1700 à 1740, les

digues qui le contenaient, les provinces baltiques et polonaises. Le mal

n’était plus réparable. Le remède était entre les mains de la souveraine

qui tenait entre ses mains les clefs de cet immense réservoir d’hommes,

et la czarine Élisabeth ne paraissait pas disposée à le fermer pour

sauver la Prusse. Elle l’avait vu grandir et se réjouissait de sa

décadence. Tout d’un coup, la mort l’emporta (1752), et son successeur,

Pierre III, fervent admirateur de Frédéric II, lui offrit son alliance,

alors que sa neutralité eût suffi à conjurer le danger sous lequel la

Prusse allait succomber.

L’alliance ne subsista guère: Pierre III fut renversé bientôt et tué.

Mais sa femme Catherine II, qui prit sa place, trop politique pour

s’engager avec personne à ses débuts, abandonna les puissances

allemandes à leur lutte et à leurs destinées. Par cette situation, la

lutte était finie: Marie-Thérèse et Frédéric II, sans le concours de la

Russie, après tant de combats sanglants, n’avaient plus l’espoir, ni les

moyens de se détruire. Les Anglais n’avaient plus d’intérêt à combattre

la France, dont l’empire colonial était détruit. La paix d’Hubertsbourg

fut signée: l’Autriche ne recouvrait pas la Silésie. La Prusse la

gardait et sortait, par un rare bonheur, intacte et agrandie d’une

guerre où elle avait failli périr.

C’était, en apparence, le principal résultat d’une lutte de vingt-trois

ans qui avait coûté près de deux millions d’hommes: l’effort avait été

aussi considérable, les ruines aussi grandes en Allemagne qu’au temps de

la guerre de Trente ans, et le profit très mince assurément. Presque

tous les Allemands avaient profondément souffert. L’Autriche s’était

trouvée à la veille d’être démembrée. Elle n’avait pas eu le temps de se

réorganiser et n’aurait pu soutenir cette longue guerre sans les

subsides de la France.

Le Hanovre, après avoir fait de grands progrès au début du siècle, était

obligé de laisser le premier rang à la Prusse; il avait été l’un des

premiers et principaux théâtres de cette rude mêlée: associé par

jalousie à la fortune de Frédéric II, qu’il avait sauvé, et par

nécessité à celle de l’Angleterre, qui l’avait sacrifié à ses conquêtes

coloniales, il avait dépensé sans profit toutes ses ressources. Ses

princes, et particulièrement le duc de Brunswick, avaient gagné contre

les Français une gloire militaire stérile. Ils comprenaient enfin que le

Hanovre travaillait pour l’Angleterre, et songeaient alors à l’en

séparer. Il était trop tard: le Hanovre, comme l’Autriche, allait payer

la faute de n’avoir pas compté sur ses propres forces.

La Saxe se trouvait, après la guerre, dans le même état: depuis vingt

ans elle avait été traversée en tous sens par les armées de l’Autriche

et de la Prusse. C’était encore un grand bonheur pour elle que Frédéric

II n’eût pas été libre de la démembrer. La dynastie saxonne, qui avait

contribué par sa politique en Pologne à réduire aussi l’électorat, ne

recueillait même pas les avantages des sacrifices qu’ils lui avaient

imposés. Chassés de Dresde, leur antique capitale, réfugiés à Varsovie,

les électeurs devenaient simplement les lieutenants des czars qui y

faisaient la loi et s’apprêtaient à confisquer leur royaume, trop

heureux à la paix de retrouver en Saxe un asile, au moment où la Pologne

leur échappait.

Par la faute de ses princes, la Bavière avait eu le même sort; tandis

que les Wittelsbach cherchaient la couronne de Bohême et croyaient

s’assurer l’Empire, ils avaient, de 1740 à 1745, perdu leurs États

patrimoniaux. La vallée de l’Isar, dans la première partie de cette

guerre, comme celle de la Saale, dans la seconde, avait été inutilement

dévastée: l’Autriche, après l’avoir occupée, la convoitait, comme

Frédéric n’était sorti de Dresde qu’à regret. Les autres princes

d’Allemagne, le duc Albert de Wurtemberg, Guillaume de Lippe-Schaumburg,

Louis VIII de Hesse-Darmstadt, épuisaient de même leurs petits États par

leur mauvaise administration et des levées d’hommes onéreuses. Ainsi, au

milieu du dix-huitième siècle, l’Allemagne souffrait cruellement de

l’absolutisme des princes auxquels la guerre de Trente ans l’avait

livrée. Victime de leurs rêves ambitieux, de leur politique dirigée par

le caprice ou des intérêts étrangers, elle avait été ruinée, de 1740 à

1763, et du nord au sud, par des batailles sans résultat.

La Prusse même n’était guère dans un meilleur état, quoique agrandie de

la Silésie. Frédéric II nous a fait lui-même le tableau de sa misère à

la fin de la guerre: «Pour se représenter la ruine générale de l’État,

le désarroi et le découragement des sujets, il ne faut pas oublier que

tout le pays était dévasté, à ce qu’on ne trouvait seulement pas la

trace d’habitation humaine; des villes entières détruites, plus de

maisons, pas de blé pour nourrir les habitants, plus de chevaux pour le

travail de l’agriculture, 500 000 hommes de moins sur une population de

4 millions et demi, ruinée par la guerre et vêtue de haillons. Plus de

crédit, ni de police, l’anarchie partout. Telle était l’image

effrayante, à la fin de la guerre, de provinces jusque-là si

florissantes.» Sans doute, la Prusse n’avait pas été vaincue: elle avait

donné, par sa longue résistance et le maintien de son unité et de ses

conquêtes, la preuve de sa vitalité. Mais c’était surtout le génie de

son roi qui l’avait soutenue en cette crise décisive. L’honneur était

grand pour le prince qui avait résisté à tant d’orages, mais le profit

bien moindre pour son État qu’il ne l’eût été après la paix de Dresde,

et sans la guerre de Sept ans.

Cette guerre avait donc été stérile et ruineuse pour tous les princes

qui l’avaient engagée sans calculer les intérêts et les forces de leurs

États, et c’était le plus grand nombre. Le roi de France s’était heurté

une fois de plus aux Allemands; les Allemands s’étaient heurtés entre

eux, sans motif, pour de vaines raisons de sentiment, de haine ou de

jalousie. Les passions politiques avaient pris peu à peu dans l’Europe

centrale la place et la force des passions religieuses qui l’avaient

déchirée dans les siècles précédents: malheur aux États qui se

laissaient diriger et dominer par elles, dans un temps où l’intérêt

devenait de plus en plus la règle et la condition de leur grandeur!

Aussi les Français, qui n’avaient plus rien à espérer d’une lutte contre

l’Autriche en Allemagne ou de l’établissement d’un prince allié en

Pologne, recevaient le double coup des traités d’Aix-la-Chapelle et

d’Hubertsbourg, «ni bons ni glorieux». Aussi, l’Autriche et

Marie-Thérèse, passionnées de faire la loi à l’Europe ou à Frédéric II,

avaient failli se perdre. Les Wittelsbach, les Welfs, les Saxons,

avaient compromis le salut et l’avenir de leurs États par haine de

l’Autriche et de la Prusse, dont la rivalité eût suffi à garantir leur

sûreté comme celle de la France. Seul le roi de Prusse, en cette lutte

de vingt ans, avait été conduit par l’intérêt de son État, par la

nécessité de lui donner avec la Silésie une assiette plus solide, ou de

le défendre. Il avait sauvé la Prusse, et lui conservait la Silésie. La

leçon qui se dégageait de ces événements était complète et claire.

Il s’en dégageait une autre, pour l’avenir, d’une portée plus

considérable encore. Les haines et les jalousies qui avaient armé les

Français contre les Allemands, et les Allemands contre eux-mêmes,

avaient servi surtout leurs voisins d’Angleterre et de Russie.

La paix de 1763, nulle pour la France sur le continent, à peu près nulle

pour l’Allemagne, fondait l’empire anglais aux colonies et sur mer,

comme, après la guerre de Trente ans, la paix de Westphalie avait été

surtout favorable aux Français.

Elle préparait d’autre part la domination de la Russie en Orient: les

nations de l’Occident, en l’associant à leurs querelles, lui avaient

donné le sentiment de sa force. C’était elle qui avait porté dans la

guerre les coups décisifs. Elle pouvait dire, comme Henri VIII

autrefois: «Qui je défends est maître.» Et de l’allié qu’elle défendait

elle avait le droit d’exiger qu’il laissât le champ libre à ses

entreprises. Au lendemain de la paix de 1763, Catherine II imposait un

roi à la Pologne et se préparait à la confisquer avec le concours du roi

de Prusse qu’elle venait de sauver.

Cette paix, stérile en apparence, comme la guerre qui l’avait précédée,

était pleine de conséquences pour l’avenir: elle devait déterminer pour

plus d’un siècle l’histoire de l’Europe, comme les traités de Westphalie

avaient déterminé son histoire au dix-septième siècle et pour les mêmes

raisons. Par les alliances que les Allemands s’étaient données depuis

1740 avec leurs voisins, le Hanovre avec l’Angleterre, l’Autriche, la

Saxe et la Prusse avec la Russie, ils avaient, en se ruinant

mutuellement, donné trois mondes, l’Asie, l’Amérique et l’Europe

orientale, aux Russes et aux Anglais. En 1648, au moins, s’ils avaient

livré l’Europe aux Français, beaucoup d’entre eux avaient eu leur part

de la curée. Ils avaient fondé alors des souverainetés qui

s’effondrèrent dans la guerre de Sept ans. L’Autriche seule et la Prusse

se relevèrent de leurs ruines, et ainsi, les destinées de l’Allemagne

furent changées en même temps que se précisaient celles de l’Europe.

Après les ruines de la guerre de Trente ans, les Allemands s’étaient

ressaisis, en s’attachant, dans leur détresse, aux souverainetés qui se

partagèrent alors l’Empire définitivement condamné. Il se fit ainsi un

premier pas vers la reconstitution de l’Allemagne, jusque-là morcelée à

l’infini par la féodalité.

Après la guerre de Sept ans, le morcellement diminua encore. L’Empire

subsistait avec ses formes surannées et ses cadres vides. Les électeurs,

qui se l’étaient partagé au dix-septième siècle, gardaient tous leurs

États en 1763. Mais personne ne croyait plus ni à l’un ni aux autres.

Chaque Allemand commençait à rattacher ses espérances de bien-être et sa

fierté patriotique aux deux seules puissances qui eussent paru, en cette

crise, vivaces et résistantes, à la Prusse et à l’Autriche, à la

première surtout. Les victoires de Marie-Thérèse, puis de Frédéric II,

vengeaient l’Allemagne de longues humiliations et lui promettaient un

avenir plus propre à sa dignité et à son bonheur que le gouvernement

condamné des empereurs et des électeurs.

Tout concourut alors à hâter ce mouvement des esprits et des cœurs. Le

piétisme s’était lentement développé depuis le début du siècle,

réveillant les consciences pour leur donner, avec un sentiment du devoir

plus profond, la notion plus particulière des devoirs envers la patrie.

Inspirée par cette morale religieuse et ce patriotisme, la poésie

allemande naissait à la fois avec Klopstock, Gœthe et Schiller: les

poètes allemands avaient dans le cœur et faisaient passer dans celui de

leurs lecteurs ces noms de patrie et de liberté germaniques que les

politiques n’avaient guère que sur les lèvres.

C’est dans le malheur que les peuples comme les hommes écoutent le plus

volontiers les voix consolatrices de la religion et de la poésie, et

jamais l’Allemagne n’avait été plus malheureuse qu’après la guerre de

Sept ans. La communauté des souffrances, l’identité des espérances et le

petit nombre des remèdes lui refirent ainsi une âme, tandis que

l’épuisement de certains de ses membres, en cette guerre, lui préparait

un corps plus compact: à ce point de vue la dualité de l’Autriche et de

la Prusse valait mieux encore que la multiplicité des électorats.

Certes, l’Allemagne était loin encore de cette forte unité religieuse

qui poussait la puissance russe dans sa marche presque fatale vers

l’Occident et l’Orient, ou de cette libre constitution qui permettait à

l’Angleterre des expéditions lointaines, heureuses et sagement

calculées. Mais qui eût dit, au dix-septième siècle, que, ces

puissances, déchirées alors par leurs discordes civiles, presque

étrangères à l’Europe, seraient en état de lui dicter des lois cent ans

plus tard? Il y avait dans Frédéric II l’étoffe d’un Pierre le Grand et

d’un Guillaume III. Les Allemands l’idolâtraient, et l’excès de leurs

maux les faisaient dociles à son génie.

D’un coup d’œil, il avait dégagé, après 1763, la leçon qui ressortait

des événements. Pendant les vingt dernières années de son gouvernement,

il donna le repos à la Prusse et du même coup à l’Allemagne. C’était

leur besoin le plus pressant. «Cet État, disait-il, est comme un homme

malade criblé de blessures: il lui faut du régime pour se remettre, des

topiques pour lui rendre sa vigueur et des baumes pour consolider ses

plaies.» Il mit la Prusse au régime de la paix: oubliant les rancunes

qu’il pouvait avoir contre les Habsbourg, il les invita à oublier les

leurs. Le fils de Marie-Thérèse, Joseph, associé à son gouvernement, y

consentit. Les entrevues de Neisse (août 1769) et de Neustadt (septembre

1770) scellèrent cette réconciliation pour dix années entre les

Habsbourg et les Hohenzollern. Au nom du patriotisme allemand, ils

convinrent de la neutralité de l’Allemagne, pour le bien de leurs États

et contre la Russie, qui eût souhaité de les voir encore divisés, afin

d’avoir les mains libres en Pologne.

Si la paix faillit être troublée en 1778 par la succession de Bavière,

ce ne fut point la faute du roi de Prusse, ni même celle de

Marie-Thérèse. La branche aînée des Wittelsbach s’étant éteinte, le 30

décembre 1777, en la personne du dernier électeur Maximilien-Joseph, le

fils de l’Impératrice-Reine crut l’heure arrivée, qu’attendait sa

fiévreuse ambition, d’égaler la gloire de Frédéric II par une conquête

aussi belle que la Silésie. Il proposa à l’héritier de la branche

cadette, l’électeur palatin, l’échange de la Bavière contre les

Pays-Bas: il espérait donner à l’Autriche la haute vallée du Danube,

comme Frédéric avait donné à la Prusse la haute vallée de l’Oder. Il

voyait là une belle compensation à la perte de la Silésie.

Mais le roi de Prusse ne put le lui permettre: c’eût été donner à

l’Autriche une trop belle revanche. Et la paix n’était possible entre

les deux grands États allemands que par un _statu quo_ rigoureux et sans

l’ombre d’une revanche. Frédéric II l’entendait ainsi, et il l’entendait

bien pour l’intérêt de son royaume. La guerre pour une telle cause lui

parut alors aussi nécessaire que la paix pour la reconstitution de la

Prusse. Il mobilisa son armée sur les confins de la Silésie et menaça la

Bohême, comme en 1744, pour empêcher la marche des Autrichiens sur le

haut Danube par une attaque sur leurs flancs. Il n’eut même pas besoin

de combattre: Marie-Thérèse implora elle-même la paix pour son fils, et

pria Frédéric de pardonner à cet étourdi. Et la paix fut conclue à

Teschen (1779) par l’intermédiaire de la France, qui, à la veille de

s’engager dans une guerre maritime contre l’Angleterre, eut la prudence

de ne pas se créer des embarras en Allemagne.

Une fois encore, et pour les mêmes motifs, Frédéric II fut obligé

d’imposer au turbulent souverain de l’Autriche le respect du _statu

quo_, et y fut aidé de même par la France. Catherine II, déçue par la

paix de Teschen, ne perdait pas une occasion de pousser les Allemands à

la guerre. Elle souhaitait qu’un orage éclatât en Allemagne, analogue à

la guerre de Sept ans, pour pêcher librement en eau trouble des

provinces polonaises ou turques. En 1780, ses regards étaient fixés sur

Constantinople; elle fut trop heureuse de trouver ceux de Joseph II

toujours tournés sur la Bavière. En 1784, elle l’encouragea à en

négocier de nouveau l’échange avec l’électeur, qui venait de la recevoir

en 1779. La première tentative d’échange avait échoué, parce que la

France avait refusé de s’y prêter. Joseph, en 1784, espérait l’y

contraindre en attaquant la Hollande, son alliée, par la menace d’une

guerre aux Pays-Bas et la nécessité d’une paix dont l’échange serait la

base. Il avait compté sans la sagesse des Français et l’intervention de

Frédéric II, qui le menaça d’une ligue générale des princes allemands,

signée à Berlin, le 23 juillet 1785. Si l’Autriche s’obstinait à prendre

la Bavière, elle livrerait l’Allemagne à la Prusse. «L’affaire est

manquée», dit Joseph II à Kaunitz, le 13 janvier 1785. Tandis que la

ligue des princes se concluait, il se hâtait, le 20 septembre 1785, de

signer avec la Hollande, par la médiation de la France, la paix de

Fontainebleau.

Ainsi la politique de Frédéric était une politique d’équilibre en

Allemagne, non d’effacement, capable d’assurer à la Prusse les bienfaits

de la paix, sans lui faire perdre les avantages qu’elle avait retirés de

la guerre de Sept ans. Son gouvernement intérieur fut réglé par les

mêmes principes. S’il s’appliqua pendant ses vingt dernières années à

réparer les ruines de la guerre, à réformer les lois, à rétablir le

gouvernement, il se préoccupa surtout de refaire l’armée, qui avait

perdu sa consistance et sa discipline, pour préparer la Prusse à toute

éventualité. «Si jamais on négligeait l’armée, c’en serait fait de ce

pays», écrivait-il à son frère Henri.

C’est alors qu’il ressembla le plus à son père, administrant son domaine

comme un propriétaire administre son bien, pour lui faire produire une

armée et un trésor de guerre. Il reconstruisit les villages détruits,

fournit aux habitants du blé et des instruments de culture. Il exempta

d’impôts les provinces qui avaient le plus souffert de la guerre, la

Silésie, la Poméranie, la Nouvelle-Marche. L’argent qu’il avait préparé

pour une nouvelle campagne, si elle eût été nécessaire, fut employé à

cette œuvre de réparation. Comme il en fallait pour la continuer,

Frédéric en demanda, non à une augmentation d’impôts que ses États

n’eussent pas supportée, mais à une meilleure administration financière.

Au lieu d’abandonner ses revenus à des fermiers, il les mit en régie (14

avril 1766) pour en mieux surveiller la levée. Il augmenta les impôts

indirects, l’accise (1er juillet 1769), qui avaient à ses yeux

l’avantage de frapper sur tous ses sujets également. Il fit enfin appel

au crédit, non par des emprunts onéreux à l’État, mais par la création

de banques commerciales et même agricoles. Avec ces ressources, les

terres prussiennes furent en dix ans remises en pleine valeur, les

friches disparurent, les marais se desséchèrent et les sables se

transformèrent en champs de culture.

Dans cette œuvre de réorganisation, Frédéric II sut se donner, comme ses

ancêtres, des auxiliaires de toute sorte. Il appela à Berlin un

financier distingué, François Schœnberg de Brenkenhoff, ministre du

prince de Dessau, et, sur ses conseils, fit venir des colons pour

repeupler son royaume et creuser des canaux. Plus de 12 000 Souabes

furent ainsi attirés, de 1772 à 1786, dans la Prusse polonaise acquise

au partage de la Pologne. En sorte que, grâce à la guerre, à la paix, à

cette colonisation, à l’accroissement normal de la population, le nombre

des sujets prussiens fut triplé. Nourris en tout temps par le sol, que

pendant vingt ans ils purent cultiver sans relâche et sans trouble,

capables même d’en exporter les produits et de payer au roi des impôts

dont une grande partie leur revenait sous forme de nouveaux bienfaits,

les sujets de Frédéric II lui donnèrent une armée de 200 000 hommes et

un trésor de guerre de 60 millions de thalers. C’était justement à ses

yeux la meilleure garantie de la paix telle qu’il la comprenait,

avantageuse à la Prusse, sans recul ni faiblesse. Il lui suffisait de

montrer cette armée à l’Allemagne et à l’Autriche pour prévenir des

guerres intestines qui auraient servi seulement, comme en 1763, les

intérêts de leurs voisins.

Nul mieux que Frédéric II n’a su calculer alors l’avantage que donnaient

aux Anglais et aux Russes les luttes des Allemands entre eux ou avec la

France. La rivalité coloniale de l’Angleterre et de la France le

laissait profondément indifférent. Il savait bien qu’il donnerait la

victoire à celui des deux partis qu’il soutiendrait, mais il savait que

cette victoire ne lui rapporterait rien, et il concluait: «Il n’y a qu’à

ne se point allier à ces peuples et les laisser faire. Que nous

importent la merluche et le cap Breton?» Il ne se mêla pas à leur guerre

d’Amérique. Les progrès de la Russie en Orient et leurs causes

identiques ne lui échappaient pas davantage: il la voyait prête à

s’emparer de la Pologne et à y enfoncer comme un coin dans le cœur de

l’Allemagne, si l’Allemagne se divisait encore. Comme, de plus, son État

devait être le premier à souffrir de ce voisinage, il eût tout fait pour

arrêter la marche des Russes: «C’est une terrible puissance, disait-il,

le 8 mars 1769, qui, dans un demi-siècle, fera trembler toute l’Europe.

Issus de ces Huns et de ces Gépides qui détruisirent l’empire d’Orient,

ils pourraient bien, dans peu, entamer l’empire d’Occident.»

S’il laissait s’accroître, sauf à n’y pas contribuer, la puissance des

Anglais, il sentait que les progrès de la puissance russe seraient

ruineux pour l’Allemagne et la Prusse. Mais le moyen de les arrêter,

sans une guerre où la Prusse pourrait épuiser ses forces, et dont

l’Autriche et la France profiteraient peut-être pour l’écraser?

Il y en avait pourtant un autre qui lui parut plus sage et qu’il adopta,

c’était de se résigner à ce qu’on ne pouvait empêcher et d’en tirer

parti, de s’allier à la Russie pour limiter ses progrès, de lui faire sa

part, en réservant celles de l’Autriche et de la Prusse, qui, fortifiées

par de nouvelles conquêtes et une alliance réciproque, pourraient, dans

la suite, la tenir en respect. Il décida, au mois d’août 1772, le

partage de la Pologne et fonda sur ses ruines le système de la triple

alliance pour tenir en respect l’Autriche par la crainte des Russes, et

la Russie, à son tour, par l’union menaçante des deux grands États

allemands.

Par une sorte de fatalité à laquelle il ne pouvait échapper, Frédéric II

consommait la faute que son père avait faite, et invitait Marie-Thérèse

à renouveler la sienne, en appelant de nouveau les Moscovites en Europe.

Il espérait sans doute que l’alliance des Hohenzollern et des Habsbourg

serait à leurs progrès une barrière suffisante. Il lui parut bon,

surtout à cette époque, d’avoir évité à son royaume une guerre

redoutable par un système qui, du même coup, lui donnait une province

nécessaire à son unité. C’était un de ces marchés à court terme qui

jusque-là avaient profité aux Hohenzollern, sans frais et à profit

immédiat. Frédéric comptait que celui-là profiterait à la Prusse comme

les précédents.

Toute sa politique, comme son gouvernement, fut ainsi subordonnée aux

nécessités présentes de son État, à l’excès peut-être. Il laissait à ses

successeurs et à son peuple le soin de poursuivre son œuvre, autrement,

si d’autres nécessités se présentaient. Ce ne fut pas sa faute, certes,

si son neveu Frédéric-Guillaume II, fantasque, mystique et voluptueux,

permit à ses ministres de désorganiser la Prusse, de la lancer dans des

aventures stériles contre la Hollande et la France en 1787 et en 1792,

s’il n’y eut pas alors une nation prussienne capable de réparer les

fautes de la royauté ou des ministres.

C’était la conséquence même des conditions dans lesquelles s’étaient

formés l’État et la nation, en Prusse, par la toute-puissance et le

génie de ses rois. En vain Frédéric II laissait-il à son successeur une

armée et une politique; en vain s’était-il efforcé de donner une âme au

corps de cette monarchie composé de membres récemment juxtaposés: son

premier soin avait été, après la guerre de Sept ans, d’établir, le 12

août 1763, dans ses États, l’instruction obligatoire, pour apprendre à

son peuple ses devoirs.

Hors de la Prusse, la haute culture intellectuelle de l’Allemagne se

développait à Gœttingue, à Iéna, à Leipzig. C’était en Saxe que se

réunissaient Gœthe, Schiller et Fichte, dont l’enseignement et la poésie

faisaient une Allemagne nouvelle: leur influence n’avait pas pénétré

encore la Prusse. Frédéric II avait pu grouper autour de lui les princes

en 1785 et séduire leurs sujets par l’éclat de ses victoires: son œuvre

en Allemagne et en Prusse, avant et après 1763, était une conception et

un produit de son génie. Ce qui de son vivant en faisait la supériorité

en fit, après sa mort, la faiblesse. Il fallut encore des guerres

ruineuses pour contraindre la Prusse à se mettre à l’école de Frédéric

II et de l’Allemagne, afin qu’elle reprît les desseins de l’un et

absorbât l’autre.

Pour éviter cet avenir, pour maintenir, à défaut d’une unité désormais

condamnée, le dualisme allemand qu’avait créé la guerre de Sept ans,

l’Autriche aurait eu intérêt à faire de même. Avant cette guerre,

Marie-Thérèse avait emprunté au roi de Prusse ses procédés de

gouvernement et s’en fût bien trouvée, si elle s’était consacrée plus

longtemps à cette œuvre intérieure. La paix de 1763 lui donna, avec un

nouvel avertissement, les moyens de la reprendre. Elle y songea très

sérieusement. Le repos absolu lui parut alors la première nécessité de

son État. Le 14 octobre 1768, elle déclara officiellement à Frédéric

qu’elle avait renoncé à tout jamais à la Silésie, et qu’entre eux une

réconciliation sincère, pour le bien de leurs États et la neutralité de

l’Allemagne, était possible et nécessaire. L’Impératrice ne se doutait

pas encore où cette entente l’entraînerait, et par quels actes serait

scellée cette réconciliation.

Bientôt la rencontre de son fils avec Frédéric à Neisse (25 août 1769),

dans une des villes de la province que les deux États s’étaient si

longtemps disputée, fut, de la part de l’Autriche, une éclatante

confirmation des traités, et une marque non équivoque de ses bonnes

dispositions pour la Prusse. Mais bientôt aussi, une autre entrevue,

celle de Neustadt, allait amener l’Autriche au partage de la Pologne.

«Je soupire après la paix», disait Marie-Thérèse, au moment où elle

était menacée d’une guerre nécessaire pour empêcher les Russes de

s’établir sur le Danube. Frédéric II lui offrit cette paix aux dépens de

la Pologne (janvier-avril 1771). Elle hésita d’abord à l’accepter dans

ces conditions. Mais la crainte de la guerre l’emporta bien vite sur la

peur d’agrandir la monarchie prussienne et l’injustice des moyens. Le 6

septembre 1771, l’impératrice-reine était décidée «à accepter tous les

expédients raisonnables pour sortir d’affaire sans recourir aux armes».

Le même motif que Frédéric II l’avait déterminée: le partage de la

Pologne était résolu. La peur d’un conflit redoutable en Orient avec les

Russes décidait l’Autriche, comme Frédéric II, à leur faire la part du

feu.

Ce même amour de la paix dicta à Marie-Thérèse les termes du désaveu

formel qu’elle donna, six ans plus tard, à la politique de Joseph II

dans l’affaire de la succession de Bavière. Elle voyait, elle disait à

son fils impatient la désorganisation de l’Autriche et les dangers pour

elle d’une guerre nouvelle: «Je vois le troupeau en danger. Vous parlez

d’une guerre à outrance. Je n’en vois pas la possibilité. Que serait-ce

s’il fallait faire face à une coalition? Gare alors à nos frontières.»

Et, comme il s’obstinait, elle n’hésita pas à implorer elle-même la paix

de son vainqueur. Ainsi à tout prix, pendant dix-sept ans, elle conserva

le repos à l’Autriche, à l’exemple de Frédéric II et par les mêmes

moyens.

Mais elle ne sut pas, aussi bien que lui, l’employer à la réorganisation

de son État. Malgré un sincère désir de réformes, elle subissait

l’influence des habitudes anciennes de sa maison. Elle n’avait pas assez

de volonté pour faire de l’Autriche une puissance moderne. Elle

prodiguait ses grâces sans discernement, tenait aux considérations de

familles et au respect de la naissance, hésitait à bouleverser les

conditions et les traditions du gouvernement impérial. Et surtout, elle

manqua plus d’esprit de suite encore que de vigueur: en 1748, elle avait

introduit en Autriche les formes et les noms de l’administration

prussienne, elle les supprima en 1762 et se mit à imiter la France, par

la création d’un conseil d’État et de nombreux ministères. On étudiait à

Vienne toutes sortes de réformes sans être capables de les réaliser, si

bien qu’à la fin de son règne Marie-Thérèse constatait avec tristesse

l’indiscipline de ses sujets, leur pauvreté et leur paresse, le

développement du brigandage, l’épuisement du trésor par les rapines et

l’inertie des fonctionnaires, la faiblesse enfin de l’armée.

En matière de politique intérieure, son fils voyait plus clairement

qu’elle la tâche à remplir. Ce n’était pas la vigueur, ni la logique qui

manquaient à Joseph II: jamais prince ne fut plus absolu que lui dans sa

conduite et ses idées. Grand, beau et bien fait, le visage ouvert

qu’éclairaient deux yeux bleus très vifs, les lèvres serrées, il

n’admettait ni réplique, ni délai. Les lenteurs, les obscurités de

l’administration autrichienne, le formalisme surtout et le cérémonial

l’exaspéraient. Il voulait, comme les Hohenzollern, faire de son

patrimoine un véritable État concentré, et assez fort pour ne compter

que sur lui-même. Actif, consciencieux, tout entier à sa tâche, il était

prêt à y consacrer les ressources d’un esprit et d’une volonté qu’aucun

détail ni obstacle n’effrayaient. Il déplorait l’inertie, l’ignorance de

ses sujets et de ses agents: monarque éclairé et philosophe, il

prétendit les instruire et les délivrer de leurs préjugés, au mépris de

leurs croyances et de leurs coutumes.

Le clergé autrichien fut rattaché plus étroitement à l’État et formé par

ses soins (1781-1783). On lui retira le droit de persécuter les sujets

des autres cultes, protestants ou juifs, dont le travail, les lumières

et le commerce servaient l’Autriche (édit de tolérance, 17 octobre

1781). Une révolution plus violente encore, analogue à la Réforme

d’Henri VIII et inspirée par les mêmes motifs, bouleversa les couvents

où s’entassaient des richesses et des hommes perdus pour l’État

(1782-1784).

Il eût mieux valu pour l’Autriche une évolution lente que ces

soubresauts. Quand il s’agit de modifier la forme d’un État, les

meilleurs procédés sont ceux de la nature elle-même, qui, dans ses

œuvres, ne fait pas de sauts brusques. Joseph II en fit l’expérience.

Son système était bon: il le gâta dans la pratique par son impatience.

Par ses réformes religieuses, il inquiéta la foi de ses sujets, sans

avoir le temps de les éclairer sur leurs devoirs. Il se heurta, dans ses

réformes politiques, aux usages compliqués et divers des pays de la

monarchie. Les Hohenzollern qu’il imitait avaient mis plus d’un siècle à

réduire les États de leurs différentes provinces: Joseph II les attaqua

tous de front de 1781 à 1789. Il supprima d’un coup, en 1781, les

privilèges sociaux et politiques de la noblesse, qui en formait le corps

le plus compact et le plus résistant: puis il prétendit les réunir sous

une administration commune qui leur imposerait des lois nouvelles

(1781), des impôts égaux, communs et nouveaux (1782-1788), et des

charges militaires.

La conséquence de cette révolution venue d’en haut fut, au lieu du bien

qu’il espérait, et par une logique des choses qui triompha de sa logique

trop absolue, deux révolutions populaires aux Pays-Bas en 1787, et en

Hongrie en 1788. Et l’on vit les rebelles faire alliance avec la Prusse,

trop heureuse d’amoindrir sa rivale par la constitution d’une république

belge et d’une monarchie hongroise indépendantes. En voulant sauver

l’Autriche et la protéger d’un démembrement, Joseph II la démembrait

lui-même et la perdait. C’est alors que Marie-Thérèse aurait pu lui

jeter cet avertissement: «Gare à nos frontières.»

Et, pourtant, peut-être eût-il réussi mieux qu’elle à les défendre du

dedans, s’il n’eût été en même temps préoccupé de les étendre au dehors

par tous les moyens. Ce fut surtout la politique extérieure de Joseph II

qui fit tort à ses essais de réforme. Ce réformateur avait les ambitions

d’un conquérant. S’il organisa l’Autriche trop hâtivement, ce fut pour

la préparer plus tôt à l’attaque: «Il est dévoré d’ambition, disait de

lui Frédéric II après l’avoir rencontré la première fois. Je ne puis pas

dire en ce moment s’il tourne ses vues sur Venise, en Bavière ou en

Lorraine, mais ce qui est sûr, c’est que l’Europe sera en feu dès qu’il

sera le maître.»

Grâce au roi de Prusse, l’Europe et l’Allemagne échappèrent pendant

vingt ans à ces prévisions, mais le jeune souverain de l’Autriche fit

tout pour les réaliser. Il s’essaya en Bavière en 1778, quand sa mère

vivait encore. Quand Marie-Thérèse fut morte, en 1780, il donna toute

carrière à ses rêves de gloire. Il les confia à Catherine II dès 1782:

il voulait l’Italie tout entière, Venise et ses annexes, Parme, où il

avait marié sa sœur en 1768, Modène, dont l’un de ses frères, depuis

1771, attendait la succession, Florence, gouvernée par un autre

archiduc, et une partie de la péninsule des Balkans, Serbie, Bosnie,

Herzégovine, Dalmatie, Istrie, le cours du Danube jusqu’à l’Aluta, de

nouvelles conquêtes en Pologne, en Allemagne, et, en outre, le retour de

toutes les provinces qu’avaient enlevées les Français et les Prussiens.

Il consentait à laisser aux Russes Constantinople et l’empire d’Orient,

s’ils l’aidaient à reconstruire en Occident, à Rome, un empire aussi

redoutable que celui de ses ancêtres.

La Prusse, qui avait appris si rudement à l’Autriche la stérilité et le

danger de ce rêve, lui paraissait une quantité négligeable, un obstacle

facile à détruire: «Je la guette, écrivait-il en 1783, et à la première

occasion je veux l’avoir engloutie avant qu’on sache seulement

l’entreprise.» Ce fut pourtant Frédéric II qui l’empêcha de réaliser

toutes ces chimères, d’allumer en Europe, en Allemagne, un incendie qui

eût ouvert à la Russie les portes de l’Occident et de l’Orient toutes

grandes. Ces beaux plans s’effondrèrent, en 1788, dans la guerre de

l’Autriche contre les Turcs, dont tout le profit fut pour Catherine II,

où s’épuisèrent les ressources d’une monarchie que Joseph II sacrifiait,

comme son grand-père Charles VI, à des projets excessifs et condamnés

d’avance.

Le souverain idéal de l’Autriche eût été celui qui, pratiquant au dehors

la politique pacifique de Marie-Thérèse, eût à l’intérieur, et dans les

loisirs d’une longue paix, appliqué avec modération les réformes de

Joseph II. L’un après l’autre, Marie-Thérèse et Joseph II gâtèrent ce

qu’il pouvait y avoir dans leur politique d’utile à leur État: la mère

par son goût pour les formes d’un gouvernement suranné, le fils par son

goût de conquêtes et d’aventures. S’ils se fussent fait, de 1762 à 1780,

dans le temps où ils s’associèrent, le sacrifice de leurs idées et de

leurs goûts opposés, se corrigeant pour ainsi dire mutuellement des

erreurs héréditaires de leur maison, leur entente eût donné à l’Autriche

les avantages que procurait alors à la Prusse le génie de son roi.

Heureusement pour l’Autriche, ils eurent le successeur que n’avait pas

Frédéric II: Léopold II réunit en lui leurs qualités opposées, tandis

que Frédéric-Guillaume II n’avait aucune des qualités de son oncle. Il

répara leurs erreurs: son voisin en fit qui compromirent l’œuvre de

Frédéric II, et cela rétablit, pour un siècle, entre les Hohenzollern et

les Habsbourg, l’équilibre. Esprit subtile, ferme, profond même, Léopold

se préoccupait, bien avant qu’il ne succédât à son frère, de «concentrer

l’Autriche dans sa force», de la débarrasser de ses provinces éloignées,

plutôt que de lui en ajouter de nouvelles, «d’en faire par la paix une

monarchie moins étendue, inattaquable et respectée». Il n’eut que deux

ans pour réaliser ce plan excellent, de 1790 à 1792. Mais le plan était

si bon qu’à peine esquissé il sauva la monarchie des Habsbourg, tandis

que celle des Hohenzollern faillit être ruinée.

Comme à Berlin, il suffisait, en effet, à Vienne d’un changement de

règne et de personne pour soutenir ou ébranler l’édifice de l’État.

L’esprit national manquait plus encore à l’Autriche qu’à la Prusse. Les

jésuites y étaient les maîtres des âmes, par une éducation formaliste et

générale qui ne pouvait créer des hommes et un peuple. Le peuple

autrichien restait ainsi, autour d’eux, indifférent au souffle

d’émancipation, de passion, d’indépendance qui animait alors

l’Allemagne. Des jésuites pourtant, le poète Michel Denis, l’ami de

Klopstock et de Gessner (1729-1800), des canonistes, comme Joseph

Riegger, ou des juristes tels que Martini et Sonnenfels, s’efforçaient,

par la poésie et la science, d’associer l’Autriche au mouvement

littéraire et patriotique qui réveillait les Allemands de leur torpeur

séculaire. C’était un beau rêve, mais un rêve, disait l’un d’eux,

découragé. Le sol était trop soigneusement sarclé par les jésuites pour

se prêter à cette végétation féconde. L’Académie de Vienne, qu’on essaya

de fonder (1774), ne dura pas. Lessing n’y trouva ni auditeurs, ni

disciples.

L’Autriche laissait, à côté d’elle, se former la nation allemande, et

chez elle faire ses princes. Sa fidélité à la dynastie qui la gouvernait

depuis des siècles lui servait de patriotisme: elle partageait avec elle

les épreuves et les espérances, resserrait par ce lien ses domaines

composites, confiante en sa propre durée, tant que ce lien ne se

briserait pas. Elle n’avait pas besoin d’être une nation, ni une nation

allemande: il lui suffisait de demeurer, sous la main de ses princes,

l’image vivante, quoique réduite, de ce qu’avait été l’Allemagne, de ce

qu’eût été l’Europe, si le rêve de ses princes n’avait été condamné par

la Réforme et l’émancipation des nations modernes. Elle était encore de

force à conserver la moitié de l’Europe centrale, si les Habsbourg la

conservaient en cet état.

Ainsi, la fin du dix-huitième siècle marque une étape décisive dans la

marche de l’Allemagne vers une forme et une vie nouvelles. Les traités

de Westphalie, confirmés par ceux d’Utrecht, avaient été le terme de sa

constitution féodale et religieuse. Sur les ruines de la féodalité

allemande, ils avaient constitué, autour des princes souverains, des

États modernes et centralisés, ils avaient séparé l’Empire de

l’Autriche. Par les circonstances, les aptitudes de la Prusse et le

génie de Frédéric II, par les fautes aussi de ses voisins, la grande

guerre allemande du dix-huitième siècle diminua encore l’Autriche, la

menaça de la perte de l’Empire, mais du même coup prépara la ruine des

électorats allemands.

La Réforme d’autre part avait divisé l’Allemagne profondément en sectes

nombreuses, aussi hostiles les unes aux autres qu’aux catholiques. Puis

la paix de Westphalie avait, sinon rétabli l’unité des croyances, du

moins limité leurs querelles et leur importance. Et voilà qu’au

dix-huitième siècle, à côté des temples que l’on ne renversait pas, mais

qui n’étaient plus les sanctuaires d’une religion commune, se

construisit un autre temple, à l’appel de Lessing et des écrivains, un

édifice national, où, dans la pratique d’une langue et d’une littérature

propres, les Allemands se réunirent et retrouvèrent une âme, une foi et

une patrie. Ce ne fut ni à Berlin, ni à Vienne qu’il s’éleva, mais au

cœur même de l’antique Germanie, aux confins de la Thuringe et de la

Saxe.

L’Allemagne, en résumé, politiquement et moralement, se trouvait

partagée en deux par la rivalité de la Prusse et de l’Autriche, par la

séparation des puissances politiques et des grandes puissances

philosophiques et littéraires. Mais ce dualisme était un progrès. Il

rapprochait le peuple allemand de l’unité plus que la féodalité de

l’ancien empire, la réforme du seizième siècle, ou la constitution plus

récente des électorats souverains. Il donnait à cette nation les moyens

de l’achever, ceux mêmes qui l’avaient préparée, des forces militaires

redoutables quand elles seraient réunies, la haine des Français et la

crainte des Russes. La volonté seule lui manquait encore: mais elle

s’éveillait au souffle d’une littérature nouvelle et patriotique. Au

souffle de la liberté, elle allait agir.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 58 / 116 题