«Dans l’histoire de l’expansion de l’Angleterre, le traité d’Utrecht,
dit un historien anglais contemporain, marque une des plus grandes
époques. Cette date a un relief presque égal à celle de l’Armada
espagnol, car elle marque le commencement de la suprématie anglaise. Au
temps de l’Armada, nous avons vu l’Angleterre entrant pour la première
fois dans la carrière: à Utrecht, elle gagne le prix.»
La Réforme avait eu l’avantage de dégager l’Angleterre de tout lien avec
le continent, et les guerres religieuses de la vieille Europe lui
procurèrent en même temps le moyen d’intervenir entre les combattants,
pour le seul profit de son commerce et de sa marine. Dès la fin du
seizième siècle, isolée dans son île, mêlée aux affaires du continent,
quand et comment elle le voulait, l’Angleterre commença à ne considérer
que les intérêts de sa marine, de ses marchands. Elle jeta, avec
Élisabeth, les fondements de son empire colonial et revendiqua l’empire
de la mer. La mer, ses routes, les pays anciens et nouveaux situés aux
carrefours ou aux débouchés de ces routes, tout cela dut être le domaine
de la nation anglaise, consciente désormais d’elle-même, de ses intérêts
et bientôt de ses droits. Comme partout en Europe, le mouvement
religieux du seizième siècle aboutit, en Angleterre, à la naissance
d’une politique et de traditions nationales.
La contre-réformation catholique des Stuarts, leurs luttes avec la
nation anglaise, leurs alliances avec les vieilles monarchies absolues
du continent, entravèrent, pendant un siècle encore, la grandeur de
l’Angleterre.
En 1713, cette éclipse prit fin: l’Angleterre reparut en Europe,
maîtresse d’elle-même, puissante et forte. L’établissement d’une
dynastie protestante la rattacha désormais à la Réforme, qui était,
depuis le seizième siècle, la condition de ses progrès. La pratique du
régime parlementaire assura ses libertés. L’union législative des trois
royaumes des îles fit son unité. Il y a pour les peuples peut-être,
comme pour les individus, une époque de maturité, où, sortis des crises
morales et physiques de la jeunesse, sûrs d’eux-mêmes, de leur
constitution, de leur conscience et de leurs forces, ils sont aptes à se
répandre et à se reproduire.
Le début du dix-huitième siècle fut pour l’Angleterre cette époque
décisive: elle prit, par les traités d’Utrecht, position dans le monde,
où elle avait ses intérêts. Elle fonda une «nouvelle et plus grande
Bretagne». Elle eut désormais un empire maritime et des colonies.
Dans le vieux monde, elle s’établit à Gibraltar, qui lui assurait
l’accès de la Méditerranée. Elle prit encore l’île de Minorque à
l’Espagne, pour lui fermer la Méditerranée occidentale qui était
jusqu’alors un lac espagnol. Dans le même dessein, elle fit donner la
Sardaigne à l’Autriche, la Sicile à la Savoie, certaine que ces
puissances continentales et éloignées n’y pourraient lui faire de
concurrence. Dunkerque était pour les Anglais, sur l’autre côte de la
mer du Nord, une menace: son port fut comblé, ses forteresses rasées.
Enfin Georges Ier, électeur de Hanovre et roi d’Angleterre, en acquérant
Brême sur la Suède, l’ouvrit à ses nouveaux sujets, en fit un port
anglais. La Méditerranée, la Manche, la mer du Nord et même la Baltique
devenaient ainsi, peu à peu, des chasses réservées de l’Angleterre: elle
en excluait ses rivaux. Elle y mettait des gardes.
Dans les nouveaux continents, qui semblaient des annexes de l’Océan,
elle s’établissait avec le même succès. Un instant, les colonies
anglaises de l’Amérique du Nord avaient failli étouffer entre les mains
des Français, maîtres du Saint-Laurent et du Mississipi, explorateurs
hardis de la grande plaine centrale où se porte aujourd’hui la
civilisation américaine. Grâce au traité d’Utrecht, récompense de leurs
efforts, les colons anglais respirèrent. Avec Terre-Neuve et l’Acadie,
île ou presqu’île, ils avaient rompu ce cercle dangereux et atteint les
embouchures du Saint-Laurent. C’était la terre française, le Canada,
qui, à son tour, manquait d’air. L’Angleterre la menaçait, en avant dans
les territoires mal limités des tribus indiennes, en face de Québec, en
arrière dans les vastes domaines de la baie d’Hudson.
Elle avait enfin, et sans frais, au service de ses prétentions futures,
une armée véritable, la nation armée de ses colons, animée d’un
patriotisme viril. Rien n’était plus varié, plus distinct, plus opposé
même que les éléments dont se composait la nouvelle Angleterre: une
compagnie de commerce avait fondé la Virginie (1607-1619); des grands
seigneurs, avec l’aide des rois, avaient organisé, lord Baltimore, le
Maryland (1632); le duc d’York, l’État de la Nouvelle-York (1664); lord
Carteret, la Nouvelle-Jersey (1676); Penn, le Delaware (1681); lord
Clarendon, Monk et Shaftesbury, les deux Carolines (1663). Ailleurs
c’étaient des ennemis de la royauté catholique, simples citoyens, exilés
par les persécutions, qui avaient peuplé New-Plymouth (1620),
Massachusets (1629). Puis la persécution puritaine, à son tour, avait
engendré Rhode-Island (1636-1663), Connecticut (1636-1662) et New-Haven,
et même, la royauté aidant, le Maine et le New-Hampshire (1638-1679).
Enfin un propriétaire, qui se trouvait être un quaker et un philosophe,
Guillaume Penn, avait, sur ses biens, constitué un État libre, la
Pensylvanie (1682-1702).
Si différentes par leurs origines, ces colonies différaient encore plus
par leur organisation politique, sociale, religieuse, par leurs intérêts
mêmes. Les unes étaient de simples provinces royales, administrées par
des gouverneurs et des assemblées; les autres étaient des domaines
privés; d’autres, enfin, de véritables États constitutionnels garantis
par des chartes. Au Maryland, des catholiques; des puritains farouches à
Boston; des dissidents tolérants à New-Haven; des quakers à
Philadelphie. Des marchands, surtout dans les colonies du nord, et des
hommes libres; des planteurs et des esclaves dans celles du sud.
Et pourtant cette complexité d’origines, de nature et d’intérêts n’avait
pas été un obstacle à la naissance d’une véritable nation. Le besoin de
vivre, de se protéger avait imposé à ces éléments primitifs une vie
commune. Ils se groupèrent de bonne heure contre les Indiens et contre
les autres colonies européennes. En 1613, c’était contre les Hollandais;
plus tard, surtout contre les Français. De leurs forces diverses, les
États américains formèrent, dès 1695, un corps vigoureux, prêt à la
défense et même à l’attaque. Le sentiment d’un danger toujours prochain,
la conscience de leur dignité et de leurs droits leur fit une âme: dès
1698, un gouverneur de Virginie, Nicholson, ennemi acharné des Français,
demandait la reconnaissance officielle de cet être nouveau et fort, le
baptême de la nation américaine. L’Angleterre ne la reconnut pas, mais
se servit d’elle, en 1711, pour ruiner le Canada. Elle pouvait compter,
en 1713, sur sa vitalité et ses ambitions pour occuper toute l’Amérique
du Nord.
Dans l’Amérique du Sud, les Anglais s’introduisirent par surprise. Ils
n’y avaient pas encore, au dix-huitième siècle, d’établissements.
L’empire portugais du Brésil, par le traité de Méthuen qui leur avait
ouvert les marchés du Portugal, leur faisait, il est vrai, une sorte de
colonie. Ils obtinrent, en 1713, l’agrandissement de cet empire au nord,
dans le pays qui s’étendait de l’Amazone à l’Oyapock. C’était une
conquête indirecte. Restait l’immense domaine colonial de l’Espagne: il
eût fallu à l’Angleterre, pour le lui enlever, trop de forces. A défaut
de forces, elle employa la ruse. Elle acquit, en 1713, d’abord le
privilège exclusif d’introduire les nègres nécessaires aux plantations
et aux mines. Ce lui fut alors un prétexte pour réclamer le droit
d’avoir des comptoirs et des terres à la Plata, et ailleurs: l’Espagne
le lui accorda et défendit à ses fonctionnaires d’exercer la moindre
surveillance sur ces territoires anglais. Enfin, quoique les Espagnols
se fussent toujours montrés très jaloux de réserver à leurs galions le
trafic avec leurs colonies d’Amérique, ils permirent aux Anglais une
fois par an ce commerce, au moyen d’un vaisseau unique: «Laissez-leur
prendre un pied chez vous!» L’Angleterre mit le proverbe en pratique: à
l’aide du vaisseau de permission, par toutes sortes de détours
ingénieux, elle fit une concurrence déloyale et heureuse au commerce
royal espagnol. «Elle prit, dit un contemporain, la place de l’Espagne
elle-même dans l’Amérique du Sud.»
Telle était la situation de l’Angleterre aux traités d’Utrecht. Elle
avait, pendant treize années, poursuivi avec une rare obstination une
guerre qui paraissait importer surtout aux puissances continentales, aux
Habsbourg et aux Bourbons. Pour elle, en réalité, c’était une lutte
décisive, commerciale surtout, et coloniale. Les Anglais avaient soutenu
les Habsbourg pour empêcher que la France ne recueillît la succession de
Philippe II, aux colonies et sur mer. Puis ils s’étaient ralliés aux
Bourbons, pour enlever cet héritage à l’Autriche, quand ils eurent la
promesse certaine de Louis XIV et de sa famille qu’ils y renonceraient.
Par cette politique de bascule, exploitant les rivalités des puissances
continentales, ils avaient acquis, sur mer et dans le nouveau monde, une
supériorité incontestable. La Hollande, leur ancienne rivale, s’était
épuisée à la conquête stérile des provinces belges; l’Espagne, à la
défense du roi qu’elle s’était choisi; la France, enfin, à la poursuite
inutile d’une royauté au delà des Pyrénées. Ces puissances avaient tant
souffert de la guerre, qu’elles avaient même accepté les conditions de
l’Angleterre comme des bienfaits, reconnaissantes d’une paix nécessaire
qu’elles payaient pourtant assez cher. Si bien qu’en définitive,
l’Angleterre parut la Providence de l’Europe: elle eut, avec tous les
profits, tout l’honneur, et ses voisins firent les frais du culte dont
elle devint l’objet.
Sur ces bases, par une alternative de moyens différents, mais par des
progrès continus, la puissance coloniale et commerciale de l’Angleterre
se développa pendant le dix-huitième siècle. On n’a pas toujours compris
la continuité de ce développement: l’attention des historiens a été
distraite par les guerres continentales, la défense héroïque de
Marie-Thérèse, les progrès de l’État prussien ou de la puissance russe.
Les historiens anglais eux-mêmes ont plus volontiers regardé le
développement de la liberté constitutionnelle dans leur pays, à cette
époque, que celui de l’expansion extérieure, les luttes des torys et des
whigs que les guerres coloniales. Cependant, les grandes querelles des
puissances continentales, les petites querelles des partis politiques,
dans les Iles-Britanniques, n’ont été que des moyens, pour l’Angleterre,
d’accroître au dehors son influence et son empire.
Ainsi, lorsque les torys arrivèrent au pouvoir (1710), avec le programme
des traités d’Utrecht, ils furent appuyés par la nation, qui désirait la
paix pour fixer les résultats et recueillir les profits d’une guerre
poursuivie à outrance par les whigs. Les whigs revinrent au pouvoir en
1714, avec Georges Ier, parce que, dans les derniers jours de la reine
Anne, la nation désavoua les intrigues de Bolingbroke avec les Stuarts,
et craignit un instant le retour d’une royauté catholique. La rentrée
des whigs, Townsend, Walpole, Cadogan, Sunderland, créatures, amis ou
même parents de Marlborough, ennemis acharnés de la paix d’Utrecht,
parut le signal d’une nouvelle prise d’armes: leur ambassadeur à Paris,
Stairs, whig forcené, ne ménagea pas à la France les provocations de
toute sorte. Louis XIV relevait Mardyck pour remplacer Dunkerque,
songeait à se rapprocher de l’Autriche pour se venger des Anglais,
entretenait les espérances des Stuarts; le roi d’Espagne fournissait des
subsides au Prétendant et songeait à reprendre l’Italie aux Autrichiens.
Alors les ministres de l’Angleterre en Hollande, Walpole et Cadogan,
s’efforçaient de reconstituer la grande alliance offensive et défensive
de l’Angleterre, de l’Autriche et des Provinces-Unies, qui avait,
pendant douze ans, soutenu la guerre contre la France. L’année 1716
assura le succès de ces négociations. Par les traités du 6 février et du
5 juin, avec la Hollande et l’Empereur, l’Angleterre reforma la triple
alliance, instrument nécessaire d’une politique belliqueuse. Elle se
procura la neutralité de l’Espagne, par la promesse vague et lointaine
de concessions à la reine Élisabeth Farnèse en Italie. La France était
isolée: les whigs furent en mesure de menacer le régent et d’exiger de
lui la démolition de Mardyck, l’abandon des plans de revanche qu’avait
formés Louis XIV à la fin de son règne.
La nation anglaise, pourtant, ne voulut pas leur permettre de pousser
jusqu’à la guerre ces menaces et ces exigences. Elle tenait à la paix,
pour en jouir. C’est alors que, pour répondre à cet état de l’opinion
publique, un schisme se produisit dans le parti whig en 1717. Les torys
auraient donné satisfaction aux Anglais par leur politique extérieure;
ils leur déplaisaient par leur secret attachement à la royauté
catholique. Les whigs, soutiens de la dynastie protestante, champions
des libertés constitutionnelles, inquiétaient la nation par leurs menées
et leurs provocations au dehors. Ni les uns ni les autres ne la
satisfaisaient complètement. Un homme se détacha du parti whig, qui
comprit et exploita ces besoins pour passer au premier rang. Ce fut
Stanhope: général de l’armée anglaise en Espagne, pendant la guerre de
Succession, accusateur du ministère tory après Utrecht, il semblait
désigné pour être le chef d’une politique agressive. On le vit, au
contraire, au mois de juillet 1716, accueillir à La Haye, puis à
Hanovre, l’ami du régent, l’abbé Dubois, qui venait, au nom de son
maître, offrir au roi Georges Ier l’alliance de la France et une paix
avantageuse.
C’était sage autant qu’habile: les propositions du duc d’Orléans étaient
de nature à rapporter à l’Angleterre peut-être plus qu’une guerre
douteuse, toujours onéreuse, désagréable à la nation: la démolition de
Mardyck, le maintien de la succession protestante, et même des profits
particuliers pour le roi Georges, l’extension de son électorat de
Hanovre aux dépens de la Suède. Le régent ne demandait en échange que la
confirmation des traités d’Utrecht, comme une garantie de ses droits
éventuels à la succession de France. Stanhope décida le roi Georges à
Hanovre (octobre 1716) à cette concession: il ne lui en coûta point de
confirmer ces traités, après avoir fait condamner leurs auteurs, parce
que, pacifiquement et sans frais, l’Angleterre y trouvait de nouveaux
avantages. Le roi l’en récompensa en le créant premier ministre et lord;
la nation approuva sa conduite par des votes du Parlement, qui
entraînèrent la démission de ses collègues whigs, Townsend, Walpole.
Les anciens alliés de l’Angleterre, la Hollande, l’Empereur, auraient pu
être mécontents de cette évolution subite, l’empereur Charles VI
surtout, qui ne désespérait pas de reprendre l’Espagne aux Bourbons.
Pour ménager la transition, Stanhope décida le régent à de nouveaux
sacrifices: Dubois désintéressa les marchands hollandais par des
réductions de tarif. A ce prix ils confirmèrent les traités d’Utrecht et
les droits du régent (triple alliance de La Haye, janvier 1717). Pour
l’Empereur, Stanhope obtint mieux encore, l’échange de la pauvre
Sardaigne contre la Sicile, riche et voisine de ses possessions
napolitaines (quadruple alliance, juillet 1718). Ainsi, le roi anglais
renonçait à être, comme en 1701, le chef et aussi le banquier d’une
coalition européenne: conseillé par Stanhope, il avait préféré l’emploi
lucratif et honorable d’arbitre entre les puissances et les souverains.
Au lieu de payer une guerre nouvelle, il se faisait payer son office de
médiateur pacifique.
Dans le nord de l’Europe, où brûlaient encore les restes de l’incendie
qu’avait allumé Charles XII, il prenait la même attitude et trouvait les
mêmes avantages. Un moment, la guerre avait paru prochaine entre les
ennemis de la Suède, unis d’abord par leurs convoitises, désunis quand
vint, en 1716, l’heure de les satisfaire. Le czar Pierre le Grand et le
roi de Prusse s’entendaient pour dominer l’Allemagne du Nord et la
Baltique: l’électeur de Hanovre, l’Angleterre et le Danemark,
prétendaient les leur disputer. Le ministre de Charles XII, le baron de
Goerz, intriguait avec le czar et la Prusse pour sauver ce qui restait
de la Suède; Charles XII faisait, en Norvège, la guerre au Danemark,
négociait contre l’Angleterre avec les Jacobites à La Haye, à Paris, à
Londres même (1716). Déjà le ministère whig expédiait des flottes dans
la Baltique, arrêtait les ambassadeurs suédois; le ministère hanovrien
fulminait contre le roi de Prusse.
Stanhope, partisan déclaré de la paix, eut recours encore à
l’intervention du régent: il l’empêcha, en 1717, de se rapprocher de la
Russie et de la Prusse, malgré les désirs de Pierre le Grand et ses
négociations à Paris. Il le pria ensuite d’offrir sa médiation aux
nations belligérantes. La France détermina la Suède à de grands
sacrifices: Charles XII était mort le 11 décembre 1718; Goerz, quelque
temps après, payait de sa tête ses projets belliqueux. Les Suédois se
résignèrent: ils donnèrent à la Russie l’Esthonie, la Carélie, l’Ingrie
(traité de Nystadt, 1720); à la Prusse, Stettin et les îles d’Usedom et
de Wollin (traité de Stockholm, 1720). Ils ne donnèrent rien au
Danemark, mais la France lui versa, à titre d’indemnité, cinq millions
et demi, par les mains de l’Angleterre qui en eut tout l’honneur. Enfin,
l’électeur de Hanovre eut sa part, Brême et Verden, qui s’ouvrirent au
commerce anglais, comme les passages de la Baltique où les douanes
furent désormais abolies. Cette paix ne coûtait qu’à la France et à la
Suède. Elle rapportait plus à l’Angleterre et à son roi qu’une guerre:
lorsque Stanhope offrait sa médiation aux puissances du Sud, il en
fixait le prix. Il s’arrangeait, d’autre part, s’il chargeait la France
de la paix du Nord, pour qu’elle lui fût à la fois inutile et onéreuse.
Partout et toujours, le profit et l’honneur étaient pour l’Angleterre.
Un seul instant, l’Espagne, gouvernée par Élisabeth Farnèse, et
Élisabeth gouvernée par Albéroni, avaient paru troubler l’ordre de ces
combinaisons ingénieuses, la paix de l’Europe, qui en était l’objet ou
le prétexte. Stanhope avait vainement essayé de gagner la reine
d’Espagne par la promesse lointaine d’un établissement à Parme et en
Toscane, comme il avait gagné le régent par la garantie d’un
établissement éventuel en France. Les conseils d’Albéroni avaient
éclairé la reine sur la mauvaise foi des Anglais; pour traiter avec eux
sur un meilleur pied, à la faveur du fait accompli, Philippe V avait
imaginé de s’emparer de la Sardaigne (juillet 1717), puis de la Sicile
(août 1718). Aussitôt, alors, la quadruple alliance, instrument de paix,
était devenue une arme aux mains de l’Empereur et de l’Angleterre, si
forte qu’en peu de mois l’Espagne avait été réduite à merci. Ses folies
avaient été ruinées à Palerme, ou dans les chantiers maritimes
qu’Albéroni avait animés d’une activité inconnue depuis un siècle. Le
vainqueur d’Almanza, Berwick, s’était joint à l’amiral Byng pour achever
cette triste besogne: la France avait fait aux Anglais ce dernier
sacrifice de combattre un Bourbon, de détruire la marine espagnole,
objet de leur jalousie. Elle dépensa, pour cette œuvre impolitique, 82
millions. Si bien que l’Angleterre seule profita du mal que se firent
ses ennemis et ses amis: c’était, avec les mêmes avantages, la même
politique qu’elle avait pratiquée dans la guerre de Succession
d’Espagne.
Guerre ou médiation, tous les moyens lui étaient bons d’accroître sa
puissance aux dépens de ses rivales. En ces années qui suivirent la paix
d’Utrecht, la politique anglaise se dessina d’une manière définitive,
pour des siècles, au-dessus des querelles de partis. Jusque-là, chacun
des deux partis qui se disputaient le pouvoir avait eu son procédé de
servir la nation, les whigs par les coalitions et la guerre, les torys
par d’habiles négociations de paix. Avec Stanhope, les procédés
différents des torys et des whigs s’amalgamèrent en une politique
nationale anglaise, que l’intérêt seul du pays détermina. Lorsque les
puissances maritimes consentirent à accepter l’arbitrage onéreux de
l’Angleterre, ce fut la paix, une paix lucrative. La guerre, au
contraire, avec de bons et complaisants alliés qui en firent les frais,
contre les puissances récalcitrantes. Le plus de profit, le moins de
dépenses possible, c’était bien la politique qui convenait à une nation
commerçante, avide de gains à bon marché (1719).
Stanhope ne survécut guère à ses succès, au triomphe de la politique
qu’il avait créée: il mourut, en 1720, du chagrin que lui fit
l’effondrement de la _Compagnie des mers du Sud_, système d’agiotage
analogue à celui de Law. Mais son œuvre lui survécut.
Elle fut justement reprise par les whigs qui avaient refusé de s’y
associer en 1716, Townsend et Walpole. C’était la meilleure preuve de sa
nécessité, de la toute-puissance de l’opinion publique qui l’imposait, à
trois ans d’intervalle, à un parti d’abord très hostile. Pour atténuer
cette contradiction, il fut convenu seulement que Walpole, simple
secrétaire d’État dans le ministère précédent, serait dans celui-ci le
ministre principal, que le nouveau cabinet prendrait pour raison sociale
«Walpole et Townsend», non «Townsend et Walpole».
«Rien de plus funeste à l’Angleterre, dit Walpole en prenant le pouvoir,
que l’état de guerre. Nous ne pouvons qu’y perdre tant qu’elle dure, et,
lorsqu’elle prend fin, nous ne pouvons guère y gagner.» Pendant vingt
ans, Walpole soutint cette politique pacifique, mais, comme Stanhope,
avec la volonté très formelle et très ferme qu’elle profitât à
l’Angleterre. S’il préféra la paix à la guerre, ce fut par calcul, non
par faiblesse. Sa diplomatie remporta des avantages que des victoires ne
lui eussent peut-être pas donnés, ou plus chèrement.
La rivale la plus redoutable de l’Angleterre, alors, ce n’était pas la
France affaiblie par une minorité et des intrigues de cour, c’était
l’Espagne régénérée par le gouvernement des Bourbons, rappelée par eux à
ses destinées. L’Angleterre suivait avec inquiétude les progrès de cette
renaissance. Elle avait armé toute l’Europe, en 1718, pour les arrêter,
et croyait y avoir réussi par le renvoi d’Albéroni et la destruction de
la marine espagnole en 1719. Mais, avec une incroyable rapidité,
Philippe V avait réparé ses défaites: il portait une attention
particulière à la reconstitution de sa marine, parce qu’elle était la
condition de ses entreprises sur l’Italie. Il gardait rancune à
l’Angleterre de l’opposition qu’elle faisait à ses projets, des affronts
qu’elle lui avait infligés. Brouillé d’abord avec le régent, il s’était
rapproché de lui en 1720 pour le détacher des Anglais, et avait donné sa
fille à Louis XV. Mais, en 1723, le duc de Bourbon, qui succéda au
régent, renvoya l’infante et se lia plus encore que son prédécesseur
avec l’Angleterre. Philippe V n’avait plus rien à espérer ni de Georges
Ier, ni du duc de Bourbon.
Il s’adressa à l’Autriche: depuis vingt-cinq ans, les Bourbons de
Madrid, les Habsbourg de Vienne se faisaient la guerre sans résultat. Le
profit était pour l’Angleterre. Éclairé par un aventurier qui venait de
Hollande et avait connu Albéroni, Riperda, Philippe V le comprit enfin:
au même moment, l’empereur Charles VI avait l’occasion d’apprécier la
politique égoïste et jalouse de ses anciens alliés, les Anglais. Il
avait accordé à un Français de Saint-Malo, le capitaine Mervielle, le
droit d’établir une Compagnie des Indes orientales à Ostende (19
décembre 1722). Il se réjouissait de ses succès rapides et escomptait
déjà ses bénéfices. Aussitôt, Walpole et la Hollande, inquiets d’une
concurrence nouvelle, avaient protesté contre cette renaissance
commerciale de la Belgique. Leurs protestations éclairèrent Charles VI
sur les motifs secrets de l’alliance que, depuis vingt-cinq ans, les
puissances maritimes avaient formée avec l’Autriche. Il la dénonça
subitement, le 30 avril 1725 et, pour soutenir la Compagnie d’Ostende,
il signa la paix de Vienne avec l’Espagne. Riperda, à Madrid, remplaça
Albéroni: le commerce des deux nations fut l’objet et le gage de leur
réconciliation.
C’est alors qu’apparut au grand jour la politique de l’Angleterre et de
Walpole. S’ils n’avaient souhaité, comme ils le prétendaient, que la
paix de l’Europe, ils eussent été servis à souhait. La paix de Vienne
était le complément longtemps attendu, souvent réclamé des traités
d’Utrecht. Mais Walpole, ses collègues et le Parlement, n’entendaient
pas que la paix du continent fût la préface d’une renaissance
commerciale, maritime de l’Autriche et de l’Espagne. On vit alors ces
prétendus partisans de la tranquillité publique négocier une ligue
contre des traités dont ils avaient tant de fois demandé la
confirmation. La paix, sans doute, pourvu qu’ils en fussent les
médiateurs intéressés: plutôt la guerre qu’une paix défavorable à leurs
intérêts commerciaux, pourvu, toutefois, que la lutte ne leur coûtât
guère.
Les motifs de guerre ne manquaient jamais en Europe. Mais,
particulièrement alors, il y en avait un qui pouvait déterminer une
crise générale, analogue à celui qui avait provoqué le grand conflit des
puissances européennes au début du siècle. Faute de mâles, la dynastie
des Habsbourg était menacée de disparaître en Autriche, comme elle avait
disparu en Espagne. Les empereurs Joseph Ier et Charles VI n’avaient eu
que des filles: le droit des filles au gouvernement et surtout à
l’Empire était douteux. En fait, des femmes paraissaient incapables de
recueillir et de garder une succession aussi lourde que celle de
Charles-Quint. Déjà l’Autriche était désignée comme une proie aux
convoitises des États voisins: la Prusse, la Bavière, guettaient leur
part de l’héritage; les Français, l’occasion de ruiner l’ennemi
héréditaire. Le roi d’Angleterre, électeur de Hanovre, et son ministre
Walpole, excitèrent à leurs profits ces convoitises et formèrent un
complot, en 1725, à Hanovre: le contraste était piquant et instructif.
C’était là qu’en 1716 la France et l’Angleterre s’étaient entendues une
première fois pour la réconciliation de l’Autriche et de l’Espagne:
elles y revenaient maintenant pour l’empêcher.
Elles essayèrent de gagner l’Europe à leur complot, la Hollande par la
crainte de la concurrence autrichienne à Ostende, la Russie et la Prusse
par des ouvertures sur la Pologne, la Suède et le Danemark par des
subsides. La diplomatie de Riperda et de Charles VI tint tête, il est
vrai, à la diplomatie anglaise. A Berlin, le roi Frédéric-Guillaume
n’était pas de ces souverains que l’on peut payer de vagues promesses.
«Il ne voulait pas donner dans les panneaux, ni commencer la danse, pour
que l’Angleterre, à l’abri dans son île, le laissât le dos libre, exposé
aux coups de l’Empereur.» Le général autrichien Seckendorf, exploitant
ses défiances, réussit à le détacher de l’alliance de Hanovre. A
Pétersbourg, les ministres de la czarine Catherine Ire étaient aussi des
gens qui voulaient des avantages immédiats: l’Autriche les leur procura
en espèces sonnantes (1726).
L’Angleterre, la France et l’Espagne se préparèrent à la guerre:
Philippe V mit le siège devant Gibraltar, fit saisir les vaisseaux
anglais en Amérique. Walpole envoya des flottes dans la Baltique, sur
les côtes d’Espagne, dans l’Atlantique. «La guerre, la guerre», répétait
Élisabeth Farnèse, animée par Riperda. Elle eût certainement éclaté, si
l’Empereur, effrayé, n’eût souscrit aux conditions des Anglais. Il
consentit, au début de l’année 1727, à suspendre pendant sept ans le
privilège de la Compagnie d’Ostende: ce furent les préliminaires de
Paris (31 mai 1727). Abandonnée, comme en 1718, l’Espagne ne voulut pas
encore courir les chances d’une dangereuse aventure: Fleury acheva de
ramener Philippe V à des sentiments pacifiques par l’espoir d’une
succession prochaine au trône de France, et la promesse formelle de son
concours (janvier-février 1727). Le roi d’Espagne adhéra aux
préliminaires de Paris (13 juin 1727), retira ses troupes de Gibraltar
et promit aux Anglais des privilèges commerciaux.
Comme l’indique le nom même de cette trêve, la France y avait eu une
grande part. L’Angleterre en eut encore le principal profit: suspendre
la Compagnie d’Ostende pendant sept ans, c’était la ruiner. Et, sa
ruine, c’était celle de la Belgique, dont les marchands anglais avaient
craint un instant la renaissance commerciale. Il ne restait plus à
Walpole qu’à transformer cette trêve en une paix définitive: si
l’Espagne donnait tant de soins à sa marine, c’était pour appuyer les
revendications d’Élisabeth Farnèse sur l’Italie. L’Angleterre lui offrit
le concours de sa propre marine pour débarquer des troupes espagnoles
dans les États de Toscane et de Parme, qu’elle convoitait (traités du
Pardo et de Séville, mars 1728--novembre 1729). Elle y trouva un second
avantage: elle brouilla de nouveau les Habsbourg de Vienne et les
Bourbons de Madrid, qui avaient failli s’entendre à ses dépens: et
l’Empereur, impuissant, se décida, pour ne pas tout perdre, à faire la
part du feu. Il s’engagea, par le deuxième traité de _Vienne_, à
supprimer définitivement la Compagnie d’Ostende, à la condition que
l’Angleterre, et avec elle l’Espagne, garantiraient à ses filles la
totalité de son héritage (6 juin-22 juillet 1731).
On a souvent reproché à Walpole sa diplomatie pacifique et des
négociations qui, en dix ans, donnèrent à l’Europe une paix plus
complète que n’avait fait, en treize ans, la guerre de Succession
d’Espagne. Des victoires diplomatiques font toujours moins d’effet que
des succès militaires. Les historiens anglais, trop exclusivement
attentifs aux querelles des partis parlementaires, ont été aussi égarés
par les critiques des ennemis de Walpole. Il est incontestable,
pourtant, que le deuxième traité de Vienne était le règlement définitif
de la succession d’Espagne: ni à Utrecht, ni à Rastadt, les principaux
intéressés n’avaient pu se mettre d’accord. En 1725, Philippe V et
Charles VI s’étaient sans doute réconciliés, mais pour déclarer la
guerre à l’Angleterre et à la Hollande: à Utrecht, chacun d’eux,
séparément, avait conclu la paix avec les puissances maritimes: à
Vienne, douze ans après (1725), ils se rapprochaient pour les combattre.
En 1731 seulement, tout le monde finit par s’entendre, la Hollande,
l’Angleterre, la France, l’Empereur, le roi d’Espagne: ce fut une
pacification générale.
Si l’on compare ce dernier traité au premier traité de Vienne, on saisit
surtout les avantages que l’Angleterre isolée, menacée même par l’un,
retirait de l’autre. En 1725, l’Espagne lui disputait Gibraltar, lui
fermait ses ports et ses marchés par des exigences douanières;
l’Autriche lui suscitait une concurrence redoutable dans ses provinces
belges. En 1731, Gibraltar restait à l’Angleterre, le marché espagnol
était rendu à son négoce, la compagnie d’Ostende abolie pour jamais. Que
lui en coûtait-il, pour s’être débarrassée des entraves qui auraient
gêné son expansion, sa supériorité commerciales? Rien. Elle avait
désarmé, affaibli ses rivaux les uns par les autres: l’Empereur avait
satisfait Philippe V en lui laissant Parme et la Toscane; Philippe V
avait accordé à l’Empereur la garantie de sa succession, et renoncé pour
toujours à reprendre les autres provinces italiennes de l’Autriche.
Enfin, ce partage de l’Italie qui mettait les deux rivaux d’accord, sans
aucun dommage pour l’Angleterre, leur était imposé par la volonté
supérieure de la France et de la Hollande, résolument attachées à la
politique de Walpole: tous les peuples semblaient avoir travaillé pour
lui, en faveur de ses projets, à l’avantage de ses concitoyens, à la
gloire de son ministère. Il était l’arbitre de l’Europe au dehors, du
Parlement et du roi au dedans. Sans la moindre crise dans les îles, sans
la moindre guerre sur le continent, il avait, comme ses amis du parti
whig, vaincu les torys, assuré la dynastie protestante et maintenu la
suprématie morale et commerciale de l’Angleterre, établie par
Bolingbroke et les torys à Utrecht.
Le gouvernement de Walpole est une des époques les plus brillantes de
l’histoire d’Angleterre au dix-huitième siècle. La nation, unie par un
vif amour de la liberté et de la paix, recueillit les fruits de l’une et
de l’autre. Elle vit doubler le chiffre de ses exportations, en Europe
et dans les colonies. Sa population s’accrut. La valeur de ses terrains
tripla. Les grandes villes manufacturières ou commerciales, Birmingham,
Manchester, Bristol, Liverpool, prirent alors l’importance qu’elles ont
conservée depuis. Les impôts, la dette diminuèrent: la prospérité
publique augmenta. Dans la paix, l’Angleterre formait ainsi des réserves
pour de nouvelles guerres. Elle se concentrait, ramassait ses forces
pour les répandre en de nouvelles conquêtes.
Le seul inconvénient de cette longue paix fut qu’elle procura bientôt
aux Espagnols et aux Français les mêmes avantages qu’aux Anglais.
Jamais la renaissance de l’Espagne ne s’accentua mieux, jamais sa
prospérité ne fut plus grande que dans l’intervalle des sept années qui
séparent le deuxième et le troisième traité de Vienne (1731-1738). Par
l’acquisition des Deux-Siciles, les Espagnols reprirent une position de
premier ordre dans la Méditerranée. Maîtres de Ceuta, ils s’emparèrent
d’Oran en 1732, pour avoir au moins en Afrique les clefs de cette mer.
Mais la paix leur rapporta plus encore que ces entreprises heureuses. En
1731, un élève d’Alberoni et d’Orry, José Patino, qu’on a surnommé le
Colbert espagnol, ministre de la marine depuis 1726, reprit l’œuvre
inachevée de réorganisation intérieure et économique qu’avaient préparée
ses prédécesseurs. L’industrie nationale fut encouragée par des lois
somptuaires, des créations de manufactures royales, l’introduction
d’ouvriers étrangers, la réduction de taxes onéreuses. Des compagnies de
commerce se formèrent en Gurpuzcoa, à Cadix, pour rendre aux Espagnols
le trafic avec leurs colonies d’Amérique et d’Océanie.
Le principal défaut de leur administration coloniale était ce système
des galions qui revenaient d’Amérique chargés de numéraires, mais
n’emportaient pas, à leur départ de Cadix, les produits manufacturés
nécessaires aux colonies: Patino supprima les galions et les remplaça
par des bâtiments royaux, partant à dates fixes et plus rapprochées. La
contrebande anglaise n’eut plus, dès lors, de raison d’être: Patino la
poursuivit avec d’autant plus de rigueur que l’Espagne était désormais
capable d’approvisionner ses colonies. Il voulut organiser une marine
puissante, pour surveiller les contrebandiers anglais et protéger les
marchands de la nation: il y réussit, en réorganisant les finances.
Grâce à lui et à la paix, l’Espagne trouva en elle-même et dans ses
colonies des sources de richesse qu’elle n’avait jamais connues au temps
de sa plus grande prospérité.
Par la paix aussi, tandis que l’Espagne avait son Colbert, la France
reprenait la tradition du ministre qui lui avait donné son industrie,
son commerce et ses colonies. L’industrie de la soie se perfectionnait à
Lyon, par l’invention de la mécanique; des industries nouvelles se
créaient à Rouen, Tarare, Mulhouse, Vincennes, par l’emploi du coton et
du kaolin. Le commerce était l’âme et la substance de ces progrès: les
armateurs français avaient une flotte de trois cents vaisseaux. La
prospérité de Bordeaux, Nantes, Marseille, Lorient était comparable à
celle des plus grands ports anglais. Elle s’alimentait aux mêmes
sources, dans un domaine colonial qui, malgré les clauses rigoureuses
des traités d’Utrecht, se reconstituait, s’étendait chaque jour
davantage.
Le Canada, riche et peuplé, enfermé au nord et au sud entre les colonies
anglaises, s’assurait des débouchés sur la mer par le poste du cap
Breton, des routes dans l’intérieur du continent par des forts sur les
grands lacs. Varenne de la Verendrye achevait l’œuvre de Cavelier de la
Salle, occupait le haut bassin du Mississipi, tandis que la Louisiane se
développait librement. Par leurs établissements de l’Ohio (1730), les
Français prenaient position au cœur de l’Amérique septentrionale et
rejetaient les colons anglais au delà des Alleghanis, sur les côtes.
Aux Indes, de hardis pionniers, diplomates, soldats, administrateurs et
marchands, Dumas, Dupleix, recueillaient pour la France, avec le
consentement des indigènes, les débris de l’empire mogol. Ils
occupaient, avec Pondichéry et Karikal, la vallée du Cavery, la grande
route du Dekkan (1735-1740); avec Chandernagor et Patna, la vallée du
Gange, le plateau central et la grande plaine septentrionale de
l’Hindoustan. Et, de cet empire colonial, comparable aux possessions
hollandaises de la Sonde, le commerce français rayonnait à l’ouest
jusque dans la Perse, à l’est jusque dans l’Annam (1737-1740). C’était
le rêve de Colbert réalisé: l’Orient ouvert à la France, autant et plus
qu’aux Hollandais.
Menacés de nouveau dans l’Amérique du Nord, exclus par Patino de
l’Amérique du Sud, jaloux des succès de la France en Orient, les
Anglais, en 1740, se prirent à regretter leur politique pacifique; ils
avaient souhaité la paix, pourvu qu’elle leur profitât. Elle leur avait
profité: mais ils ne voulaient pas qu’elle servît leurs rivaux
également. Ils avaient réparé leurs forces; mais la France et l’Espagne
avaient aussi refait les leurs. C’était entre elles un état d’équilibre:
l’Angleterre, pour rester la première puissance coloniale et commerçante
du monde, ne pouvait l’accepter. Il fallait que l’un des plateaux de la
balance penchât de son côté. Il lui parut qu’il y allait de son avenir,
de ses destinées.
On vit alors se former dans le Parlement un parti «patriotique».
Partisans de la guerre, les membres de ce groupe reprochèrent à Walpole
d’avoir sacrifié la patrie à la paix. Ils n’étaient _patriotes_ que
parce qu’ils accusaient le ministre tout-puissant de ne l’être point.
Leur chef était Pulteney, l’un des hommes les plus en vue du parti whig,
qui s’était séparé de Stanhope en 1717, et de Walpole ensuite, lorsqu’il
continua la politique pacifique de Stanhope. En vain, Walpole avait
essayé de le gagner: il avait trouvé en lui toujours un adversaire
irréconciliable, un champion énergique de l’ancienne politique des
whigs. Ce qui fit alors la force de Pulteney et de ses amis, ce fut
l’adhésion de tout ce que les torys comptaient d’hommes éminents:
Bolingbroke, Wyndham, Bathurst. On pouvait être étonné de voir les torys
réclamer la guerre, d’entendre Bolingbroke, le négociateur des traités
d’Utrecht, proclamer la nécessité d’une lutte nouvelle pour les
colonies, pour la patrie. C’était, en réalité, une évolution analogue à
celle qu’avait subie le parti whig en 1717, déterminée par les
variations de l’opinion publique. Pour plaire à la nation, les whigs,
avec Stanhope, avaient abandonné leur programme de combat; pour
reconquérir l’opinion et le pouvoir, les torys, avec Bolingbroke,
reniaient leur passé. «Les anciens partis n’existent plus, disait
Bolingbroke, en 1735, à Walpole.» Il n’y avait plus que des citoyens
attachés à une même forme de gouvernement, divisés sur les moyens de
préserver la grandeur de l’Angleterre; deux partis constitutionnels:
l’un belliqueux, se croyant, se disant patriote; l’autre pacifique et,
au fond, aussi dévoué à la patrie.
Ce fut la nation et l’opinion qui décidèrent entre eux, et l’état de
l’Europe détermina les tendances de l’opinion, les volontés de la
nation. Les luttes, les intrigues des partis, pour l’Angleterre,
n’étaient que des moyens de marquer ses intentions, conformément à ses
intérêts, mais des moyens efficaces. Elles ne méritent ni l’attention
exclusive que les Anglais leur ont accordée, ni le mépris que
professaient pour elles les politiques du dix-huitième siècle,
persuadés, à tort, de la faiblesse et de la décadence du gouvernement
anglais. Elles servirent au moment opportun la grandeur de l’Angleterre:
elles n’en furent pas l’élément nécessaire. Le peuple anglais était le
facteur principal de sa puissance; il dictait aux publicistes leurs
pamphlets, aux orateurs de l’opposition leurs discours, à la royauté le
choix de ses ministres, et leur conduite aux ministres.
En 1738, le peuple dicta la guerre à Walpole, avec énergie, presque avec
brutalité, dans des termes qui n’admettaient pas de réplique. Un
corsaire anglais, Jenkins, fut son porte-parole. Il vint se plaindre au
Parlement des traitements que lui avaient fait subir les douaniers
espagnols, chargés de réprimer la contrebande de ses pareils. «J’ai
recommandé mon âme à Dieu et ma vengeance à mon pays.» Ses plaintes
furent entendues et répétées par toute l’Angleterre: ce fut un cri de
guerre unanime contre l’Espagne (1740).
Walpole essaya d’abord de remonter le courant de l’opinion; il louvoya,
obtint de l’Espagne la convention du Pardo (14 janvier 1739), qui
indemnisait l’Angleterre des pertes essuyées par ses corsaires. En
d’autres temps, c’eût été une assez belle victoire diplomatique. Le
public la considéra comme une défaite. Pitt vint à la tribune la
dénoncer comme une trahison: «Les plaintes de nos marchands, la voix de
l’Angleterre l’ont condamnée.» Walpole fut entraîné malgré lui à la
guerre. Elle fut déclarée le 19 octobre 1739.
Ce devait être une nouvelle guerre de _Trente ans_ (1739-1763) entre les
puissances européennes, mais sur un théâtre autrement vaste que
l’Allemagne, les Pays-Bas et la Lorraine, depuis les côtes de
l’Atlantique jusqu’aux parages lointains de l’océan Indien. Il ne
s’agissait plus seulement de savoir qui dominerait en Europe, des
Bourbons ou des Habsbourg, si les princes d’Empire et les nations
secondaires conquerraient et garderaient leur indépendance.
Le problème était plus grand, redoutable même dans son étendue: de sa
solution allaient dépendre non seulement la situation respective des
États européens, mais leur avenir, leur place dans ces mondes nouveaux
de l’Amérique ou de l’Asie, ouverts depuis deux siècles à leur activité,
à leur commerce, et l’avenir même de ces mondes. Les Anglais
prétendaient recueillir à eux seuls tout le fruit des efforts qu’avaient
faits les peuples voisins, Portugais, Espagnols, Hollandais, Français,
dans ces contrées naguère inconnues: y réussiraient-ils? C’était leur
espérance, c’était la grande question qui se posait en 1739.
C’était aussi une question, une autre face du même problème, que le sort
réservé par les espérances et les ambitions de l’Angleterre aux pays
nouveaux et lointains qu’elle convoitait: cette grande lutte du
dix-huitième siècle produirait-elle un grand et solide État, une union
durable entre le nouveau monde et l’ancien, utile à tous les deux, ou
seulement un empire commercial éphémère, semblable à celui de l’ancienne
Espagne?
Les hommes sont assez souvent les ouvriers inconscients des plus grandes
révolutions sociales, économiques et politiques. Léon X ne voyait dans
la réforme de Luther qu’une querelle de moines. Les contemporains de
Jenkins n’aperçurent dans la guerre de l’Angleterre et de l’Espagne
qu’une rixe de contrebandiers et de douaniers. Les historiens l’ont
négligée à leur tour: il n’y a pour eux que deux grandes guerres alors,
celle de la succession d’Autriche et les terribles batailles de la
guerre de Sept ans. Habitués à n’étudier au dix-septième siècle que la
guerre de Trente ans, les traités de Westphalie, la lutte séculaire des
Bourbons et des Habsbourg, ils ont poursuivi, trop exclusivement, dans
l’étude du dix-huitième siècle, le même ordre de faits et d’idées. Ce
qui ne s’y rapporte point leur a paru futile et négligeable, accidentel.
Un des plus illustres, Macaulay, l’a écrit naïvement: «Afin que Frédéric
II et la France pussent dépouiller un voisin qu’ils avaient promis de
défendre, des hommes noirs se battirent sur la côte de Coromandel, et
des hommes rouges se scalpèrent auprès des grands lacs de l’Amérique du
Nord.» Et pourtant, devrait-on oublier que la guerre de Trente ans, une
lutte où toute l’Europe fut engagée, a commencé parce que quelques
commissaires impériaux furent jetés par les fenêtres du château de
Prague?
La guerre ne fut pas plutôt engagée entre l’Espagne et l’Angleterre
qu’elle prit immédiatement un caractère plus général. La France n’y
pouvait demeurer étrangère. Sans parler des relations de famille qui
rapprochaient naturellement l’Espagne et la France, c’était une trop
belle occasion pour les deux pays de prendre sur leur commune ennemie
une revanche des traités d’Utrecht. «Toute la cour travaille pour
l’Espagne, écrit d’Argenson en 1740.» Les ministres, Fleury tout le
premier, jugeaient la guerre inévitable, et opportune. Maurepas armait
la flotte: «L’Angleterre se trouve seule et sans alliés, sans aucune
espérance d’aucun côté. Ce serait le moment de réduire la nation
anglaise qui en a voulu toujours à la France.» L’avocat Barbier
traduisait ainsi les espérances et les pressentiments du public: il eut
satisfaction. Dès que les flottes anglaises de Vernon et de l’amiral
Anson parurent sur les rivages de l’Amérique du Sud, des flottes
françaises allèrent les y combattre pour protéger les colonies
espagnoles (15 octobre 1740).
Walpole avait prévu cette éventualité: il travailla pendant toute
l’année 1740 à rendre la guerre plus générale encore. C’était l’intérêt
de l’Angleterre, sa politique traditionnelle, au premier signal d’un
conflit avec les autres puissances maritimes, que de les occuper
aussitôt sur le continent. Elle seule, isolée dans son île, protégée par
son isolement, n’avait rien à perdre dans un conflit continental: elle
avait tout à y gagner, d’abord la liberté de ses mouvements aux colonies
et sur mer. La grande alliance de 1701, inspirée de ces principes, ne
rappelait aux Anglais que des souvenirs de gloire: ils y revinrent tout
naturellement, en présence d’une nouvelle ligue franco-espagnole. Les
ambassadeurs anglais à La Haye, à Stockholm, à Vienne, à
Saint-Pétersbourg mirent tout en œuvre pour exciter les rancunes ou les
jalousies des puissances européennes contre la France: mais ils se
heurtaient aux efforts contraires de la diplomatie française, à
l’apathie des Hollandais, aux calculs de l’Empereur qui craignait de
compromettre la succession de sa fille. Walpole enfin n’avait plus en
Europe l’autorité nécessaire: on le savait menacé par une forte
opposition; on hésitait à prendre avec lui des engagements que ses
adversaires ne tiendraient pas.
En cette situation difficile, l’Angleterre fut merveilleusement servie
par la fortune. Au début de 1740, toute l’Europe, en dépit de Walpole,
s’obstinait à la paix. A la fin de la même année, toute l’Europe allait
partir en guerre. Deux morts presque simultanées, celle du roi de
Prusse, Frédéric-Guillaume Ier (31 mai 1740), celle de l’empereur
Charles VI (20 octobre 1740), firent en quelques mois cette révolution:
«En 1740, s’est opérée la conjonction d’une force, l’armée prussienne,
d’un homme résolu à s’en servir et d’un accident qui a donné carrière à
cette force et à cet homme: l’ouverture de la succession d’Autriche.
Cette rencontre a déterminé toute la destinée de la Prusse.» L’essor de
la Prusse, à son tour, et l’agression de Frédéric II ont déterminé du
même coup la destinée de l’Angleterre.
L’affaire de la Succession d’Autriche était, aux yeux des Français,
éblouis par les vieilles traditions de leur monarchie, la plus grande
affaire qui se pût présenter, «le plus grand événement, écrit Barbier,
qui se verra dans le reste de la consommation des siècles». Ils
saluèrent avec joie cette occasion d’achever la ruine des Habsbourg, de
les détruire en Allemagne, comme ils avaient fait en Espagne. La guerre
coloniale et maritime leur parut, à côté de ces espérances, bien
mesquine. «Bâclons la paix avec l’Angleterre, et occupons-nous de
l’Allemagne.» Tel fut le cri général de la nation et de la cour, après
la mort de Charles VI. L’Espagne, préoccupée six mois avant de ses
colonies, fit de même; elle n’y pensa plus: Philippe V et Élisabeth
Farnèse ne songèrent plus qu’à enlever l’Italie aux Habsbourg pour s’y
établir.
Seul, le vieux ministre de France, Fleury, résistait à l’entraînement
général des courtisans, de la nation, des Espagnols. «Restons sur le
mont Pagnotte, répétait-il au roi; quand un grand roi ne veut pas avoir
la guerre, il ne l’a pas.» Il répétait d’autre part, aux ambassadeurs de
l’Autriche, qu’il n’attaquerait pas Marie-Thérèse. La diplomatie secrète
de Chauvelin et de Belle-Isle essayait de ruiner son influence sur le
roi: mais il tenait bon, frappait les agents de Chauvelin, n’épargnait
rien pour «maintenir un grand concert de tranquillité publique».
L’entrée de Frédéric II en Silésie (décembre 1740) ruina ses projets, et
Philippe V, voyant l’Autriche occupée en Allemagne, ne voulut plus
tarder à l’attaquer en Italie. L’électeur de Bavière crut le moment venu
de la frapper au cœur. Le parti de la guerre, en France, entraîna enfin
le roi. Presque toute l’Europe, le 18 mai 1741, fut liguée contre la
fille des Habsbourg.
C’était bien le début d’une guerre générale que les Anglais appelaient
de leurs vœux, mais non pas telle qu’ils la souhaitaient. La partie
était trop inégale entre les adversaires pour être bien longue: il
fallait que l’Europe fût occupée longtemps, comme de 1701 à 1713, pour
permettre aux Anglais d’assurer leur suprématie dans le nouveau monde.
Prendre parti pour l’Autriche, déjà entamée, attaquée partout, c’était
exposer l’Angleterre aux entreprises de la France victorieuse, et le
Hanovre aux coups de Frédéric II; s’associer aux adversaires de
Marie-Thérèse, c’était la ruiner en quelques jours. En face de ce
dilemme, Walpole laissa traîner la guerre maritime pendant deux ans,
malgré le succès de Vernon à Porto-Bello (1741). Il ne se mêla pas à la
guerre continentale, décidé à n’y prendre part qu’après avoir réconcilié
Frédéric II et Marie-Thérèse contre la France. Tous les efforts de sa
diplomatie, en 1741, furent dirigés, à Vienne et à Berlin, par Hyndford
et Robinson en ce sens. Fleury les secondait: pour n’avoir pas une
double guerre sur les bras, il négligeait la guerre maritime et
s’efforçait de détourner le roi d’Angleterre du continent, en lui
promettant la neutralité du Hanovre (27 septembre 1741). Walpole et
Fleury s’entendaient pour limiter la guerre à la Silésie: Walpole avec
l’espoir de lui donner plus tard une meilleure tournure générale, Fleury
avec le dessein de finir la fête, «quand les jeunes gens auraient assez
dansé».
L’Angleterre craignit d’être dupe à ce jeu et de perdre son influence
sur le continent, si elle restait trop longtemps étrangère à ces
querelles. Elle voulut entrer en danse à son tour, quitte à commander
aux violons un autre air. Walpole fut renversé (1742); ses adversaires,
Pulteney et Carteret, les whigs, les _patriotes_, prirent le pouvoir et
aussitôt envoyèrent des subsides et des troupes au secours de
Marie-Thérèse. D’ailleurs, ils continuèrent les négociations de Walpole
auprès de Frédéric II et de l’Impératrice; pour obtenir de l’un,
moyennant la Silésie, qu’il se retournât contre la France, de l’autre
qu’elle cédât la moitié de la Silésie à la Prusse. Ils y réussirent à
demi: par le traité de Breslau, 11 juin 1743, Marie-Thérèse abandonna la
Silésie. Frédéric II accorda au moins sa neutralité. Il n’entendait pas,
comme son grand-père autrefois dans la Grande Alliance, devenir le
champion désintéressé de l’Angleterre contre la France.
«Les Anglais vont devenir bien hautains», s’écria Fleury en apprenant le
succès de la politique anglaise. Par la défection de Frédéric, il voyait
la France aussitôt menacée sur ses frontières, comme autrefois, par la
coalition de l’Autriche, de l’Angleterre, de la Hollande, de la Saxe et
bientôt de la Sardaigne (1742-1745). Sans autre allié que l’Espagne et
l’électeur de Bavière, le royaume était à la veille d’être réduit aux
mêmes extrémités que par la guerre de Succession d’Espagne. Dès le mois
de juillet 1742, Stairs proposait aux Autrichiens un démembrement de la
France, où l’Angleterre se réservait une belle part, les colonies et
Dunkerque. Les Anglais touchaient au terme de leurs vœux: Fleury
consacra ses derniers jours à tenter un suprême effort contre eux. Il
essaya d’éclairer Marie-Thérèse sur ses véritables intérêts, de lui
persuader qu’à Breslau elle avait payé d’une de ses provinces le
concours intéressé de ses prétendus alliés. Il mourut le 29 janvier
1743, sans y avoir réussi. Sa mort fut enfin le signal d’une guerre
qu’on préparait, qu’on escomptait à Londres depuis trois ans. La Grande
Alliance de 1701 était reconstituée contre la France et l’Espagne
(septembre 1743), sur mer et sur terre. La guerre de Succession
d’Espagne recommençait: le nom seul était changé.
Pendant l’année 1744 et 1745, on se serait cru revenu aux dernières
années du règne de Louis XIV. Les armées ennemies opéraient en Flandre,
sur le Rhin, en Italie. La France soutenait de nouveau les Jacobites en
Écosse: Charles Stuart était vainqueur à Preston-Pans (1745), mais
vaincu bientôt à Culloden (1746). Au même moment, les Anglais
expédiaient leurs escadres dans toutes les mers du globe. Le 6 février
1745, une flotte de cent vaisseaux venait assiéger Louisbourg, la
capitale de Cap Breton, dont la position menaçait et annulait l’Acadie.
Le 26 juin 1745, la France, victorieuse à Fontenoy (11 mai), était
malheureuse au Canada. Seule, l’énergie du gouverneur, Beauharnais, lui
épargna de plus grands malheurs. Les calculs des Anglais se réalisaient:
obligé de défendre contre l’Europe ses frontières, le roi de France leur
abandonnait ses colonies.
Ces calculs cependant étaient imparfaits, et la solution qu’ils
donnèrent insuffisante. L’Angleterre avait compté sans le roi de Prusse,
Frédéric II. Celui-ci disposait en Europe d’une puissance militaire
qu’il prétendait employer au service de son État. Nouveau venu dans les
conflits européens, il n’était gêné ni par des engagements, ni par des
souvenirs anciens. Sa conscience ne le gênait pas davantage: en position
d’être recherché par tous les partis, Frédéric II s’offrait à qui lui
assurait les plus clairs profits. Aux avances des courtiers anglais il
répondait par un habile marchandage. A Breslau, il leur avait vendu au
prix de la Silésie sa neutralité. Ceux-ci avaient cru le marché
avantageux et s’en étaient contentés. Ils s’aperçurent bien vite que
l’affaire était mauvaise: sans Frédéric II, même avec son abstention, la
coalition européenne qu’ils avaient formée était incomplète. L’Autriche,
inquiète de son redoutable voisin, au regret d’avoir perdu la Silésie,
faisait la guerre à la France de mauvaise grâce. Les Provinces-Unies
étaient une faible ressource au point de vue militaire. Tout le poids de
la guerre retombait sur l’Angleterre, et les Hanovriens qu’elle payait
lui étaient une lourde charge. Elle avait souhaité une guerre
continentale, mais dans d’autres conditions, afin de pouvoir employer
ses forces au delà des mers. L’inaction de Frédéric II trompait ses
espérances.
Ce fut encore pis lorsqu’elle le vit, le 5 juin 1744, rentrer en
campagne aux côtés de la France, pour étendre ses conquêtes en Bohême.
Quoique cette nouvelle expédition de Frédéric II fut très courte (5 juin
1744-décembre 1745, paix de Dresde), elle fit sur les Anglais une
impression décisive. La situation créée en Allemagne par la politique et
la puissance de l’État prussien leur apparut dans toute sa clarté: il
n’y avait plus un empire germanique que l’Autriche pût diriger à sa
guise contre les Bourbons, ni des petits princes qu’on pût acheter au
moment voulu. Au centre de l’Europe, deux États étaient désormais en
présence; rivaux irréconciliables, également forts et indépendants, plus
préoccupés de se disputer l’Allemagne que de combattre la France,
insensibles aux arguments que depuis Guillaume III la diplomatie
anglaise employait avec succès auprès du corps germanique. Sans doute,
le Hanovre était associé à l’Angleterre par des liens très forts; mais,
inférieur à la Prusse et à l’Autriche, placé entre les deux, le Hanovre
lui paraissait plutôt un boulet à traîner qu’à lancer utilement.
On s’en prend volontiers aux autres des fautes que l’on commet. Les
Anglais reprochèrent à leur roi, Georges II, électeur de Hanovre, sa
faiblesse, son inutilité. Ils en vinrent même à se persuader naïvement
qu’il avait été la cause de leur méprise. Ils le rendirent responsable
de tout, de la puissance de Frédéric II, de leurs déceptions, de la
guerre continentale. On entendit alors dans le Parlement anglais de
violentes invectives contre Georges II, contre sa politique continentale
et belliqueuse, qui était pourtant, en 1743, celle de la nation. Le
parti des patriotes, Chesterfield, Pitt et les torys devinrent tout d’un
coup amis de la paix: Carteret fut renversé, en 1745, comme trop
hanovrien, et la politique de Walpole reprise par ceux qui, quatre ans
avant, la combattaient avec le plus d’énergie.
Ces contradictions ne sont pas rares dans la conduite des hommes d’État
anglais du dix-huitième siècle; c’est Stanhope reprenant, en 1717, la
politique extérieure de Bolingbroke; quelques années après, c’est
Walpole reprenant les idées de Stanhope; c’est Bolingbroke enfin,
l’ancien négociateur des traités d’Utrecht, plus entêté de la guerre en
1739 que les whigs. Les hommes alors, leurs personnes et leurs talents
importaient peu en réalité: ils n’étaient que des instruments, plus ou
moins parfaits, entre les mains d’une nation qui forgeait elle-même avec
énergie et patience ses propres destinées.
En 1745, l’Angleterre jugea la paix aussi nécessaire que la guerre lui
avait paru utile en 1739. Elle appela au pouvoir le duc de Newcastle et
son frère Henri Pelham, comme elle avait rejeté Walpole en 1742. Les
nouveaux ministres forcèrent le roi Georges II à négocier, en lui
retirant les subsides qu’il recevait pour ses troupes de Hanovre. Ils ne
refusèrent même pas de rendre Louisbourg à la France, de laisser les
Bourbons s’établir davantage en Italie, à Parme et à Guastalla (paix
d’Aix-la-Chapelle, 1748): mieux valait à leurs yeux ce statu quo qu’une
guerre mal engagée. Reconnaître ses erreurs, c’est déjà en partie les
réparer.
Les Anglais, en signant la paix d’Aix-la-Chapelle, n’entendaient point
renoncer à leur rêve de domination coloniale. Ils l’auraient voulu
qu’ils ne l’auraient pas pu. Leurs colons d’Amérique ne le leur auraient
pas permis. Les Américains se rencontraient partout avec les Français,
dans la région des grands lacs, où ils établirent de nouveaux postes,
dans la vallée de l’Ohio, sur les frontières mal délimitées de l’Acadie.
Des conflits sanglants éclatèrent sur plusieurs points en 1750. En mars
1752, pour chasser les Français, les différentes colonies anglaises se
préparèrent à former une ligue. Aux Indes, les agents de la compagnie
anglaise, pratiquant la politique de Dupleix, faisaient à la compagnie
française une guerre indirecte. Ce n’était pas au moment où Dupleix,
appuyé sur les princes indiens, voulait chasser les Anglais de l’Inde,
que ceux-ci pouvaient désarmer. Comme en Amérique, l’heure était
décisive: Dupleix gouvernait le Carnatic sous le nom de Tschunda-Saëb et
de Murzapha-Jung. Les alliés des Anglais, Anaverdi-Khan, Nazir-Jung
avaient été tués et vaincus (1749-1750). Si de la présidence de Madras
n’était pas sorti un Anglais encore obscur, Clive, pour prendre la
capitale de Tschunda-Saeb, Arcot (1751), et soulever les Mahrattes,
l’Inde était aux Français. Il s’agissait de l’empire d’un monde immense:
sous peine de démentir toute leur histoire et de se fermer l’avenir, les
Anglais ne pouvaient renoncer à la lutte.
Avant la paix d’Aix-la-Chapelle, leur ambassadeur à Vienne, Robinson,
marquait clairement à l’Autriche leurs intentions. «Il faut faire la
paix à tout prix pour avoir le temps de négocier une alliance avec
l’Espagne, les rois de Prusse et de Sardaigne, une alliance formidable
contre la France.» La diplomatie anglaise, depuis 1739, malgré des
apparences contraires, n’avait pas changé d’objet; elle avait changé
seulement de moyens, parce que l’état de l’Europe s’était modifié.
La politique de l’Angleterre est alors, avant tout, une politique
réaliste; elle ne s’embarrasse pas dans des habitudes ou des traditions
qui ont fait leur temps; elle tient d’abord compte du fait accompli: les
faits accomplis, ce sont, en 1748, la constitution de trois puissances
nouvelles en Allemagne, en Italie, la Prusse, la Sardaigne, le royaume
espagnol des Deux-Siciles, l’affaiblissement de l’Autriche par la perte
de ses provinces d’Italie et de Silésie. L’Angleterre doit les
reconnaître, sous peine de laisser s’accomplir, dans l’Inde et dans
l’Amérique du Nord, d’autres faits plus considérables, l’œuvre des
Canadiens dans la vallée de l’Ohio, celle de Dupleix au Dekhan.
Elle n’y manqua pas; dès 1747, elle offrait son concours aux Bourbons de
Naples, et négocia activement pour détacher le roi d’Espagne, Ferdinand
VI, de la France. Ferdinand VI avait deux conseillers, le marquis de la
Ensenada, représentant de la politique d’Albéroni, élève de Patino,
ennemi des Anglais, partisan d’une alliance de famille et de commerce
avec la France; l’autre, Carvajal, plutôt favorable à l’Angleterre,
persuadé au moins que l’Espagne n’avait pas d’intérêt à soutenir les
Français contre elle. Le roi d’Espagne écouta les conseils de Carvajal,
accorda aux Anglais un traité de commerce avantageux (octobre 1750),
rejeta les offres de la France qui lui proposait en 1752 un pacte de
famille, disgracia Ensenada (1754), et promit enfin au cabinet Newcastle
sa neutralité. La France perdait son alliée la plus naturelle: au même
moment, elle perdait encore tout espoir d’alliance dans l’Europe
méridionale par la coalition défensive que Newcastle forma, le 14 juin
1752, à Aranjuez entre la Sardaigne, le duc de Toscane, l’Impératrice,
propriétaire du Milanais, le roi d’Espagne, «pour la tranquillité de
l’Italie». L’Angleterre aurait même voulu intervenir dans cette ligue,
pour la transformer en une alliance effective contre Louis XV: les
confédérés ne s’y prêtèrent point. Mais elle comptait sur le temps pour
«décider ces gens qui n’aiment pas à être pressés.» Elle espérait aussi
détacher le roi de Prusse de l’alliance française, bien qu’il parût
alors exclusivement occupé à reconstituer son armée et son État après la
guerre. Elle ne négligeait rien pour préparer sur le continent une
diversion mieux concertée, autrement puissante qu’en 1743. La paix
d’Aix-la-Chapelle n’était, dans sa pensée, que le premier acte d’une
campagne diplomatique, destinée à rétablir une affaire mal entreprise, à
préparer contre la France une guerre sans merci.
Dans la guerre coloniale, qui préoccupait surtout les Anglais, cette
paix ne fut même qu’une trêve très courte. La résistance de Clive, dans
le Dekhan, aux projets de Dupleix détermina la reprise des hostilités
(1750) entre les deux compagnies, les princes indiens qui leur donnaient
leurs troupes et leur nom, les deux nations. Maître d’Arcot et du
Carnatic, Clive gagna le sultan de Mysore: il eut toute la haute vallée
du Cavéry et les clefs du Dekhan. Par la victoire de Tcheringham, sur le
bas Cavéry (1752), il forma un cercle déjà redoutable autour de
Pondichéry. Dupleix, privé du concours de Tschunda-Saeb tué au combat de
Tcheringham, fut réduit à la défensive. Le départ de Clive, miné par la
maladie, pour l’Angleterre tira son adversaire de cette situation
fâcheuse (1753): les Français reprirent l’offensive pour ouvrir, par
Trichtinopoly, le cercle des possessions anglaises. Ils s’assurèrent,
par les négociations de Bussy, du Dekhan pour les prendre à revers. En
quelques mois, ils rétablirent leur situation compromise, rejetèrent, en
janvier 1754, les propositions pacifiques du gouverneur de Madras,
Saunders. Ils attendaient de France des renforts: c’était un éclatant
retour de fortune, la consécration définitive de l’œuvre de Dupleix.
En Amérique, la lutte n’était pas moins vive à cette époque. La vallée
de l’Ohio en était le centre, comme en Inde celle du Cavéry. Les colons
anglais et français s’en disputaient la possession, les uns pour entrer
dans le centre du continent, les autres pour relier la Louisiane et le
Canada; ils sentaient instinctivement que leur avenir respectif était
attaché à la conquête de cette région. Ils y construisaient, de part et
d’autre, des fortins, qui se rapprochaient de plus en plus; ils en
vinrent à se disputer une bande étroite de terrain entouré par la
rivière Alleghani et son affluent, le Monongahela. Les Français y
établirent, par l’ordre de leur chef, Villiers de Jumonville, un fort
qui reçut le nom de fort Duquesne, de celui du gouverneur du Canada; les
Anglais commandés par Washington, en face, un autre poste dont le nom
était plus significatif encore: «le fort Nécessité». C’était, en effet,
la position nécessaire, aujourd’hui Pittsburg, où passe la principale
ligne ferrée du continent, de New-York à Saint-Louis. Washington essaya
de l’enlever à ses adversaires par un guet-apens qui n’honore point sa
mémoire (28 mai 1754): il massacra Jumonville, qui venait en
parlementaire discuter les conditions d’une entente. Il en fut aussitôt
puni par une vigoureuse attaque des Français qui le forcèrent à
capituler dans le fort Nécessité (3 juillet 1754). Les Anglais perdirent
la vallée de l’Ohio, en même temps que Dupleix les chassait du Carnatic
et du Dekhan. Partout, en 1754, ils étaient littéralement jetés à la
mer. Les continents restaient à la France, pour jamais, si elle eût
compris la grandeur de sa situation et de ses destinées.
La France alors ne comprit pas, ne sentit rien, ne vit rien. C’est un
triste aveu qu’il faut bien faire. Pendant des siècles, elle avait remis
ses destinées aux mains de la royauté, elle lui avait donné son âme et
son corps, et elle s’en était bien trouvée. Cette royauté, en retour,
lui avait donné son unité, ses frontières, une place considérable en
Europe. Ne venait-elle pas de lui procurer encore, en 1738, la Lorraine?
«Mon peuple n’est qu’un avec moi; les droits et les intérêts de la
nation, dont on ose faire un corps séparé du monarque, sont
nécessairement unis avec les miens et ne reposent qu’entre mes mains,»
dira Louis XV en 1766. Depuis trente ans, sans doute, les philosophes
travaillaient à dissoudre cette union, à constituer une nation, à lui
donner le sentiment de ses droits. Les parlements, reprenant leur lutte
séculaire contre le clergé, réclamaient un gouvernement constitutionnel,
dont ils seraient le sénat. Mais la royauté résistait, et le peuple
n’était pas entièrement convaincu.
En tout cas, si on lui parlait beaucoup de ses droits, personne ne lui
parlait de ses intérêts. Les écrivains, les parlementaires, épris de la
liberté et des assemblées de l’Angleterre, la lui représentaient, non
comme une rivale, mais comme un modèle. A quoi bon fonder des empires
asiatiques? Ne valait-il pas mieux fonder la constitution en France? Les
hommes même, qui avaient la charge des colonies et le profit, les
marchands de la Compagnie des Indes, les seuls guides de la nation en
matière de commerce, ne lui donnaient que des idées fausses: ils
préféraient les gains immédiats à des spéculations à long terme, des
comptoirs à de véritables colonies. Ils rêvaient, et proposaient à
l’Angleterre et à la Hollande un système de neutralité plus lucratif que
des guerres perpétuelles: «Point de victoires, point de conquêtes,
disaient-ils, beaucoup de marchandises et quelque augmentation de
dividendes.» Et pour prouver leur bonne foi, ils exigeaient du roi, le
29 septembre 1753, le rappel de Dupleix. Les Anglais, qui cherchaient
des alliés contre lui dans toute l’Europe, n’en trouvaient pas de
meilleurs ni de plus dévoués qu’à Paris.
Au même moment, ils renvoyaient en Inde Clive (1754), avec le titre de
gouverneur de Madras et la charge de reprendre l’œuvre que son rival
était forcé d’abandonner. Tandis que la France désarmait, ils armaient,
réunissaient à Albany (1754) les colons américains, excitaient leur
jalousie contre les Canadiens. Le contraste était douloureux et
instructif, entre la France abdiquant, sacrifiant ses intérêts, ses
enfants, et l’Angleterre, maîtresse d’elle-même, consciente de ses
intérêts, fidèle à ses meilleurs serviteurs.
Les Anglais sentirent leur supériorité, comme nous la sentons
aujourd’hui. Louis XV et la Compagnie française leur abandonnaient
l’empire créé par Dupleix. Ils réclamèrent alors l’Amérique du Nord; la
destruction de tous les établissements français autour des lacs, la
neutralité de la vallée de l’Ohio, la ruine de tout ce que la France
avait édifié depuis un siècle (mars 1755). Pour appuyer leurs
réclamations, ils envoyèrent des troupes au Canada sous les ordres du
général Braddock. Le gouvernement de Louis XV allait-il sacrifier
l’œuvre de Colbert, de Louis XIV, comme il avait fait de celle de
Dupleix, une colonie royale, un pays peuplé, civilisé par la France? Il
n’aurait pas, cette fois, eu d’excuse: il expédia au Canada un nouveau
gouverneur, Vaudreuil, et trois mille Français sous les ordres de
Dieskau. Quoique en paix avec la France, le ministère anglais donna
l’ordre à l’amiral Boscawen d’attaquer l’escadre qui les portait, tandis
que les milices américaines se jetaient sur le Canada (juin 1755).
C’était la guerre, sans déclaration préalable: Louis XV s’en plaignit
vivement. Ses plaintes étaient vaines et même naïves: il fallait être
bien aveugle pour n’avoir pas vu que, depuis 1748, la guerre n’avait
jamais cessé entre les deux nations, lointaine sans doute, parce que,
depuis seize ans, l’Angleterre ne perdait pas de vue l’Amérique et
l’Asie, et les voulait pour elle seule, à tout prix.
La cour de France avait alors les yeux fixés sur la Pologne: à des pays
pleins de vie et d’avenir, elle préférait un pays en décadence, avec
l’espoir chimérique de le ressusciter. C’était l’effet d’une tradition
monarchique qui, au moyen âge, avait fait la grandeur de la France en
Europe, quand l’Europe orientale avait besoin d’être civilisée. Des
intrigants, de l’entourage du roi ou de sa famille, avaient repris cette
tradition et l’avaient secrètement recommandée à Louis XV: le prince de
Conti, pour avoir un royaume; la dauphine, de la maison de Saxe, pour
conserver à sa maison et à son frère, le prince Xavier, un trône occupé
par les Saxons depuis un siècle.
Avertie de ces intrigues, la cour de Vienne, qui voulait à tout prix
reconquérir la Silésie, encouragea ce complot de la France et de la
Saxe, avec la pensée de s’en servir contre Frédéric II. Elle trouva des
alliés dans Mme de Pompadour et son confident, Bernis (septembre 1755);
elle s’en ménageait un autre dans la czarine Élisabeth, inquiète des
progrès de la puissance prussienne (octobre 1755). Prudemment, en ne
voyant que le passé, Louis XV fermait les yeux à l’avenir; par intérêt
de famille, il trahissait son royaume. Il se faisait l’instrument
aveugle de l’Autriche, qui le trompait et finit par s’indemniser de la
Silésie aux dépens de la Pologne. Il ne sauva ni la Saxe, ni la Pologne:
il sacrifia la France.
L’Angleterre attendait, avec impatience, cette heure décisive: c’était
le moment d’engager une guerre continentale, avec le concours de la
Prusse menacée par cette coalition des puissances européennes, et la
certitude que, dans ces conditions, la guerre serait longue: il y allait
de l’avenir de l’État prussien; cet État était de force à disputer
chèrement son existence. Et, pendant ce temps, l’Angleterre aurait le
moyen de disputer les colonies aux puissances maritimes. Le 16 janvier
1756, elle signait, avec Frédéric II, le traité de Westminster «pour
garantir l’intégrité de l’Allemagne». L’Amérique, suivant le mot de
Pitt, serait conquise en Allemagne. Frédéric II se jeta sur la Saxe
(août 1756), tandis que Montcalm s’ouvrait la route de New-York par la
brillante victoire d’Oswego. Il était temps: sans la guerre de Silésie,
l’Amérique anglaise était peut-être perdue.
La guerre de Sept ans fonda à la fois l’empire prussien et l’empire
anglais. La nation anglaise et la Prusse étaient bien faites pour
s’entendre. Elles avaient la même politique, une politique réaliste,
uniquement réglée par leurs intérêts, et le même besoin d’exclure la
France de l’Allemagne et des nouveaux continents. Jusque dans les
dynasties allemandes, Hanovre ou Cobourg, que l’Angleterre se donna, les
deux peuples, anglais et prussien, devaient trouver des occasions de
rapprochement, et peut-être même dans leurs origines germaniques. Tout
les unissait, rien ne les divisait. La communauté des convoitises et des
vues fit leur alliance, et leur alliance fit leur supériorité sur la
France et l’Autriche.
Ce fut un dernier bonheur pour toutes deux que d’être représentées alors
et dirigées par deux hommes, qui étaient la plus haute expression de
leur génie national. Frédéric II a réuni en sa personne toutes les
qualités qui ont fait la Prusse moderne, l’art du soldat, l’industrie
nationale de cet État, les talents de l’administrateur, la hardiesse et
la liberté de la pensée. Sa statue, à Berlin, est justement placée en
face du palais des Hohenzollern, entre l’Université et l’arsenal, où la
statue de Humboldt fait face à celle de Blucher.
«L’Angleterre a été longtemps en travail, mais elle a enfanté un homme»,
disait Frédéric II: ce fut Pitt, qui prit le pouvoir en novembre 1756.
Pitt était d’une famille qui avait fait sa fortune aux Indes et savait
le prix des colonies: pour les défendre, il était entré de bonne heure
dans le parti des patriotes. Il avait l’éloquence, qui donne l’autorité
dans un pays parlementaire, et aussi le mépris des débats
parlementaires, des intrigues et des coteries qui, depuis un
demi-siècle, voilaient, sans les éteindre, les sentiments de la nation.
Il était la nation elle-même, avide de conquêtes, confiante en ses
ressources, orgueilleuse, passionnée et calculatrice: «Soyez un peuple»,
disait-il aux partis vieillis. «Cherchez la voix de votre peuple en
dehors de la Chambre des communes», disait-il au roi. Il retrouvait
l’Angleterre hors du Parlement et de la royauté, et l’Angleterre se
retrouva en lui dans cette lutte suprême qui décida de son avenir.
Trois grandes batailles décidèrent de l’issue même de cette lutte,
Rosbach (1757), Plassey (1757), Québec (1759). Au mois de mai 1757, la
situation de la Prusse était critique. Ses ennemis se partageaient, à
Versailles, ses dépouilles, préparaient son démembrement: l’Autriche lui
prendrait la Silésie et Glatz; la Saxe, Magdebourg et Halberstadt; la
Suède, la Poméranie; le Palatin, Clèves et la Gueldre. Pour prix de ses
services, la France aurait les Pays-Bas. Elle envoya au delà du Rhin
quatre-vingt mille hommes: les Autrichiens se concentrèrent en Bohême,
les Suédois à Rugen, les Russes en Lithuanie. Au mois de septembre, le
mal était plus grand encore: vainqueurs des Hanovriens à Hastenbeck et à
Closter-Seven, les Français arrivaient en Thuringe. La victoire de Daun,
à Kolin, donnait aux Impériaux la Bohême: celle de Jægerndorff ouvrait
aux Russes la Prusse (30 août 1757).
En cette situation, qu’il jugeait lui-même désespérée, Frédéric II fut
sauvé par la Russie d’abord, surtout par la supériorité de ses forces et
de son génie militaires. Les Russes n’avaient pas intérêt à détruire la
puissance prussienne, qui leur était un puissant contrepoids pour
maintenir l’équilibre en Europe. Le ministre de la czarine, Bestoujeff,
et son général, Apraxin, arrêtèrent leurs troupes victorieuses: Frédéric
II en profita pour disperser l’armée française à Rosbach et les
Autrichiens à Leuthen, tandis que son général, Lewald, jetait les
Suédois à la mer. La Prusse était sauvée par ces coups de vigueur et de
génie.
Trois grandes puissances militaires avaient, pendant deux siècles,
disposé de l’Allemagne: il fut prouvé, ce jour-là, que la puissance
prussienne était supérieure à toutes trois: Fehrbellin, Rosbach,
Leuthen, étaient les trois actes de cette trilogie qui devait donner
l’Allemagne à la Prusse.
Le combat de Plassey, à la même époque, donna l’Inde définitivement à
l’Angleterre. Le simple rappel de Dupleix, avec le retour de Clive,
avait décidé de la fortune du Carnatic. Mais Bussy restait dans le
Dekhan, excitant contre les Anglais les princes indigènes. En 1756, il
lança contre leurs établissements du Gange le vice-roi du Mogol, qui
prit Calcutta. Le vice-roi, mal soutenu par la Compagnie française, fit
sa paix avec Clive: celui-ci se jeta aussitôt sur Chandernagor et s’en
empara (24 mars 1757). Bussy fit un dernier effort: il ramena le
vice-roi au combat avec une puissante armée; elle fut complètement
défaite à Plassey (23 juin 1757). Avec la victoire de Plassey commença
la domination anglaise dans les Indes.
En Amérique, la lutte fut plus longue, la victoire chèrement disputée
par Montcalm: elle resta pourtant, en définitive, à l’Angleterre. Le
Canada, en 1757, fut attaqué sur trois points à la fois: par Louisbourg,
qui capitula (1758); sur l’Ohio, où Washington détruisit le fort
Duquesne et fonda Pittsburg; sur le lac Champlain, qui devint anglais
(1759). Forcé de toutes parts, abandonné par la France, le gouverneur
Montcalm se posta sur les hauteurs qui dominent le Saint-Laurent, au
mont Abraham, près de Québec, pour faire front en désespéré. Le pays
français était perdu: il voulut au moins sauver la forteresse et
l’honneur. Son adversaire, le général Wolf, trouva le moyen, dans la
nuit, de monter à l’assaut des rochers, où Montcalm se retranchait:
alors commença un combat sanglant, décisif, une mêlée corps à corps. Les
deux généraux y périrent. Mais Wolf mourait content: il avait donné
l’Amérique du Nord à sa patrie (12 septembre 1759).
La prise de Montréal et celle de Pondichéry, en 1760, ne furent plus que
des épisodes secondaires, la conclusion nécessaire d’une partie que
l’Angleterre avait décidément gagnée par son opiniâtreté, sa politique,
son patriotisme. Elle prenait tous les enjeux, l’Amérique du Nord et
l’Inde. La France les perdait par négligence, par distraction.
L’Angleterre et Pitt prirent goût au jeu; la guerre continentale durait
toujours: l’Autriche avait, en 1758, ramené les Russes au combat contre
Frédéric II, qui résistait avec la même énergie. Et voilà qu’avec
l’espoir de se venger, le duc de Choiseul, comprenant les fautes
commises, conviait toutes les puissances maritimes, Espagne,
Deux-Siciles, Portugal, Hollande, à une prise d’armes générale contre
l’Angleterre (15 août 1761). C’était trop tard ou trop tôt: alors,
toutes les chances étaient pour les vainqueurs de Plassey et de Québec.
Vaincue, occupée en Allemagne, la France n’offrait à ses alliés, à
l’Espagne surtout, que l’occasion de se ruiner après elle. Pitt se
réjouit d’apprendre que le roi Charles III acceptait, maladroitement, le
pacte de famille. Ruiner la France et l’Espagne, successivement, les
dépouiller, l’une après l’autre, de leurs colonies, c’était une trop
bonne fortune. Pitt rappela de Madrid l’ambassadeur anglais et proposa,
au conseil du roi, d’occuper immédiatement la Martinique, la Havane et
Panama et, d’autre part, les Philippines: après l’Amérique du Nord, les
routes de l’Amérique du Sud, par le continent et la mer; après l’Inde,
l’extrême Orient. Pitt voulait donner le monde à sa patrie: malgré de
fortes charges, une dette écrasante de trois milliards et demi, enfiévré
par la lutte, grisé par la victoire, le peuple anglais était prêt à le
suivre jusqu’au bout de cette entreprise colossale.
Le roi et le Parlement imposèrent au peuple et au dictateur populaire la
modération et la paix, chacun par des motifs différents qui les
amenaient aux mêmes conclusions. Pour des États libres, les guerres sont
aussi dangereuses par les succès que par les défaites: ils ont à
craindre également les dictateurs ou les sauveurs. Pendant la guerre de
la succession d’Espagne, le véritable roi d’Angleterre, ce n’était pas
la reine Anne, c’était Marlborough avec ses richesses, son cortège
d’hommes d’État, de généraux, et la cour que lui formait le parti whig.
A la fin de la guerre de Sept ans, William Pitt était plus maître du
royaume que le jeune roi Georges III. Pour mettre un terme à la
dictature de Marlborough, la reine Anne avait donné sa confiance aux
torys et signé la paix avec la France. Georges III fit de même pour se
débarrasser de Pitt: il appela au conseil Bute, le chef des nouveaux
torys, défenseurs, non plus des Stuarts, mais de la prérogative royale,
et bientôt il le chargea de négocier la paix avec la France (1762). Pitt
se retira.
Ses projets ne furent pas immédiatement abandonnés par ses anciens
collègues du ministère: la Martinique, la Havane, Cuba, les Philippines
se rendirent à la flotte britannique. L’Espagne, comme l’avait souhaité
Pitt, perdait aussi son empire colonial (1762). Mais, fidèles à la
tradition anglaise, les whigs estimaient qu’on risque de perdre à
vouloir trop gagner et qu’il fallait organiser les conquêtes avant d’en
faire de nouvelles. Sans doute, aussi, ils étaient effrayés de la
popularité que Pitt s’était acquise dans le pays aux dépens du
Parlement. Ils songeaient surtout aux difficultés de l’avenir, que
masquaient les victoires de la guerre présente, le règlement d’une dette
énorme qui s’accroîtrait sans cesse, si on la continuait, l’organisation
redoutable de deux grands empires. Leurs craintes furent justifiées,
quelques années après, par les événements. Les embarras du Trésor, la
nécessité d’y faire face, les révoltes des colonies firent perdre aux
Anglais, en 1783, la plupart des avantages qu’ils avaient acquis par
trente années de guerre.
En 1763, la paix, conclue à temps, malgré Pitt et l’opinion publique,
les leur conservait encore. Ils reprirent Minorque, perdue en 1756; ils
obtinrent définitivement l’Inde, où la France ne garda plus que quelques
comptoirs. L’Amérique du Nord, depuis l’embouchure du Saint-Laurent
jusqu’à celle du Mississipi, ce vaste pays découvert, colonisé par les
Canadiens, devint exclusivement un domaine anglais: il ne resta à la
France que Saint-Pierre et Miquelon, le droit de pêche à Terre-Neuve,
et, à l’Espagne, qu’une partie de la Louisiane, au delà du Mississipi,
abandonnée à Charles III en échange de la Floride.
On a peine à concevoir les critiques passionnées dont le traité de Paris
fut alors l’objet en Angleterre, les attaques violentes du démagogue
Wilkes contre la royauté et le Parlement qui le signèrent. Les traités
d’Utrecht avaient été désapprouvés par les whigs, mais bien accueillis
par la nation. Et, pourtant, ils ne donnaient encore aux Anglais que les
premières assises de l’édifice construit dans les cinquante ans qui
suivirent, couronné par la paix de 1763. Les historiens anglais ont été,
dans la suite, plus équitables, et l’un d’eux, Green, l’un des plus
populaires au delà de la Manche, a écrit ces lignes, que nous
transcrivons littéralement:
«La guerre de Sept ans décida de l’avenir de l’Angleterre, comme de
l’avenir du monde. Jusqu’alors, la puissance respective des États
européens dépendait de leurs possessions dans l’Europe même. A la fin de
cette guerre, maîtresse de l’Amérique du Nord, future maîtresse de
l’Inde, réclamant l’empire des mers comme son domaine propre, la
Grande-Bretagne se trouva tout à coup placée à une incommensurable
hauteur au-dessus des nations, que leur puissance continentale semblait
condamner à ne plus jouer qu’un rôle secondaire dans l’histoire du
monde.
»La guerre à peine terminée, le peuple anglais montra qu’il avait
conscience des hautes destinées ouvertes devant lui: il n’eut pas de
repos qu’il n’eût pénétré dans les mers les plus reculées. L’Atlantique
n’était plus qu’un détroit au milieu de l’Empire britannique; mais, au
delà, vers l’Occident, il y avait des mers où le pavillon anglais était
presque inconnu. En 1764, deux navires anglais firent un voyage autour
du détroit de Magellan; trois ans plus tard, le capitaine Wallis toucha
les récifs de corail de Tahiti. En 1768, le capitaine Cook traversa le
Pacifique d’un bout à l’autre, et partout où il débarqua, en
Nouvelle-Zélande, en Australie, il prit possession du sol pour la
couronne d’Angleterre et ouvrit un monde nouveau à l’extension de la
race anglaise.»