TRAITÉS DE NYSTADT, STOCKHOLM ET PASSAROWITZ

Les premières années du dix-huitième siècle ont vu s’accomplir dans le

nord, dans l’orient de l’Europe une révolution aussi profonde que celle

qui s’accomplit en Occident par les traités d’Utrecht. Une guerre plus

longue encore que celle de la succession d’Espagne mit aux prises le

czar de Moscovie, les rois de Suède et de Danemark, l’électeur de

Hanovre et le nouveau roi de Prusse, la république de Pologne et

l’électeur de Saxe, l’empereur d’Allemagne, roi de Hongrie, et le sultan

des Ottomans. En 1713-1714, quand la paix de l’Occident fut rétablie,

cette guerre, inachevée encore, avait du moins produit de grands

résultats. Le principal fut le réveil de la _question d’Orient_, sous

une forme nouvelle et par un nouveau facteur.

Il y a toujours eu en Europe une _question d’Orient_, depuis le jour où

l’Europe a été menacée par les invasions venues d’Asie. Défendre contre

les barbares sa frontière orientale, puis l’étendre, en les rejetant ou

en les assimilant, tel a été le problème que nous croyons nouveau, que

nous appelons _question d’Orient_. L’Europe l’a résolue bien des fois

pendant les siècles du moyen âge.

Elle a eu plus de peine à le résoudre en face de la dernière invasion

qui l’ait menacée, celle des Turcs. Elle a mis deux siècles à terminer

avec les Turcs la première partie de sa tâche, à suspendre les progrès

des envahisseurs, à les fixer. Elle n’a pas achevé la seconde, à l’heure

actuelle: elle n’a pas réussi, peut-être ne réussira-t-elle jamais, à

faire de ses ennemis des collaborateurs, à les retourner contre

l’Orient, comme une avant-garde de sa civilisation; elle n’a pas réussi

non plus à les rejeter vers l’Asie.

Le début du dix-huitième siècle est une date capitale dans l’histoire de

cette dernière phase de la question d’Orient. Il marque le moment où la

puissance musulmane commence définitivement son mouvement de recul. La

paix de Carlowitz (1699) arrêta les Turcs au delà du Danube, et la

Hongrie, qui depuis la bataille de Mohacz (1526) était le champ clos des

musulmans et des chrétiens, de l’Europe et de l’Asie, redevint terre

allemande, catholique et européenne. La croix avait enfin repoussé le

croissant.

La lutte qui s’achève alors a été longue et pénible, parce qu’elle a

commencé dans un temps où l’Europe était travaillée par une terrible

crise, morale et politique. La communauté religieuse qui avait fait sa

force au moyen âge était ruinée par la Réforme. Des nations se

formaient, brisant partout la vieille unité politique qui avait survécu

à la ruine de l’empire romain. La France, le premier et le plus vaillant

champion de l’Église, a soutenu les protestants, et pour garantir

l’indépendance de la nation française contre les empereurs Habsbourg,

fait appel aux Turcs. Par le traité de Westphalie (1648), les querelles

religieuses sont réglées; par le testament de Charles II d’Espagne

(1700), le duel des Bourbons et des Habsbourg, de la France et de

l’Autriche n’a plus d’objet. L’Autriche est alors libre, à la fin du

dix-septième siècle, de s’opposer victorieusement aux Turcs; les Turcs

incapables, par leurs seules forces, de pousser davantage leurs

conquêtes. L’invasion ottomane a pris fin en même temps que le duel

séculaire des Bourbons et des Habsbourg, la lutte des protestants et des

catholiques en Europe. Il n’y a pas là une pure coïncidence, mais un

ordre de choses général qui partout s’achève pour faire place à un

système nouveau.

Ainsi l’Europe pouvait reprendre en Orient les avantages que ses

querelles intérieures avaient failli lui faire perdre: comment

procéderait-elle désormais pour maintenir, pour étendre plus avant son

influence et sa civilisation? C’est la question qui s’est immédiatement

posée, au début du dix-huitième siècle, après le recul définitif des

Turcs. La solution que les puissances européennes, après vingt ans de

guerre, lui donnèrent alors fit, en Orient et dans la politique

générale, une révolution qui n’est point achevée.

Le problème se ramenait à des termes très simples et pouvait se résoudre

de deux manières que l’Europe du moyen âge avait alternativement

employées: assimilation, expulsion des Turcs. Successivement à travers

les siècles, les Francs, les Saxons, les Bavarois, les Slaves, les

Magyars avaient été des adversaires, puis des champions de la

chrétienté. Irréconciliables, les Huns, les Arabes avaient été refoulés.

Au premier abord, les Turcs paraissaient bien destinés au même sort que

ces derniers. Établis depuis 1453 dans l’empire grec, ils ne l’avaient

pas conquis, mais occupé. Nomades incorrigibles, ils étaient restés une

horde. Ils n’avaient fondé ni un État, ni une ville, mais un camp ou une

juxtaposition de camps. Dès qu’ils conquéraient un pays nouveau, ils n’y

cherchaient que des ressources pour en conquérir d’autres: le sultan

partageait le sol en fiefs, ou timars, qui devaient entretenir un ou

plusieurs cavaliers, jamais héréditaires. Les musulmans prenaient les

enfants des chrétiens, qu’ils élevaient dans l’islamisme pour en faire

des janissaires. L’assimilation des vainqueurs et des vaincus ne se

faisait que dans les camps et pour la guerre. La guerre sainte, la

guerre à outrance était restée la règle principale, en apparence

l’unique règle de ce peuple, suivant le précepte du Coran: «J’ai mission

de combattre les infidèles jusqu’à ce qu’ils disent: Il n’y a de Dieu

qu’Allah.» Et dans ces conditions, comment fixer cette nation toujours

debout, comment la détourner, surtout vers l’Orient où s’étendait la foi

musulmane?

Et pourtant la France n’avait pas désespéré de cette œuvre qui

paraissait impossible. Elle ne l’avait pas abordée de front; mais, par

des moyens nouveaux et détournés, elle l’avait commencée résolument. Le

jour où François Ier, vaincu à Pavie, fit appel contre Charles-Quint à

Soliman le Grand, il fit preuve d’une liberté d’esprit qui était une

grande nouveauté dans le royaume de saint Louis. Il ne procura pas

seulement à la France un allié utile; il fonda un système. En échange de

son alliance, il obtint du sultan les _capitulations_, qui ouvraient au

commerce français les routes de l’Orient. François Ier avait compris que

les marchands pouvaient passer où les missionnaires eussent été arrêtés,

et qu’ils pouvaient être, dans les temps modernes, des agents précieux

pour la civilisation européenne. Il suffisait de les introduire dans la

place et de les protéger: le Coran ne s’y opposait pas. Il prêchait la

guerre, mais aussi la tolérance: «Point de contrainte en religion.»

Renouvelées en 1604, puis en 1673, les capitulations avaient fait, en

deux siècles, de l’empire ottoman une sorte d’empire colonial français.

Les échelles du Levant étaient autant de petites colonies avec leurs

chefs, les consuls, leur administration, leurs lois; les étrangers qui

voulaient trafiquer sous la protection de la France, les indigènes,

musulmans chrétiens et juifs, s’y groupaient autour d’elle. Sous le nom

du Roi Très Chrétien, par le commerce, l’Europe reprenait ainsi la route

de l’Orient; elle y jetait des colonies respectées, étapes commerciales,

foyers de civilisation, de l’Archipel à la Perse par Alep, Bagdad et

Ispahan, depuis la Crimée jusqu’à l’Égypte. Enfin, sans bruit, les

missionnaires s’introduisaient à côté des marchands sous la protection

des consuls, formaient autour d’eux des communautés catholiques,

s’insinuaient auprès des pachas, secondant, préparant parfois l’œuvre

commerciale. Peu à peu, les envahisseurs turcs laissaient ainsi passer

entre leurs colonnes, toujours dirigées contre l’Occident, des Européens

qui s’en allaient porter à l’Asie leurs idées et leur civilisation.

Peu à peu aussi, avant même que leurs armées eussent été arrêtées à

Vienne et à Zeuta, les Turcs commencèrent à s’établir. L’enthousiasme

religieux diminuait. Le désir de garder et de transmettre les terres

conquises l’emporta sur les lois qui prescrivaient la conquête à

outrance. Les fiefs militaires ne furent plus viagers; un vizir, au

début du dix-septième siècle, essaya de leur rendre leur premier

caractère et paya cet essai de sa tête. Les janissaires se marièrent: ce

fut une autre façon pour les soldats turcs de s’établir. Ils gardaient

leurs enfants auprès d’eux et ne prirent plus d’enfants chrétiens. Ils

ne firent plus la guerre, mais le commerce. Ils devinrent une famille,

une caste privilégiée et redoutable. C’était le passage insensible de la

vie nomade à une existence sédentaire, de la croisade à l’égoïsme et à

la paix. Il arriva sans doute que les Turcs prirent les vices du milieu

où ils se fixèrent: les intrigues du sérail furent dignes de la

décadence byzantine. Les grands seigneurs grecs, qui avaient abjuré pour

garder leurs richesses et leur influence, donnaient à leurs nouveaux

frères en Mahomet les habitudes d’une société gâtée.

Les sultans ressemblaient à s’y méprendre à des empereurs de la

décadence, «tous tyrans ou fous», dira un de leurs vizirs. Les femmes

les gouvernent, comme autrefois les impératrices. Les intrigues

sanglantes font et défont les sultans: c’était aussi l’usage de Byzance.

Toute la différence est que les ulémas ont remplacé les moines, et les

janissaires, les prétoriens. En succédant à la conquête turque, l’État

musulman, à peine né, s’est modelé sur un État vieilli, gouverné par le

caprice et l’intrigue. Et pourtant les Français lui ont apporté un autre

modèle: l’ambassadeur du Roi Très Chrétien, qui réside à Péra comme dans

sa capitale, est le chef d’un véritable gouvernement, éclairé, fort et

respecté, que les Turcs admirent. Auprès de lui, les sultans qui

passent, les vizirs qui administrent pour eux ont trouvé des conseils et

pris des leçons d’administration. Les Kupruli, au dix-septième siècle,

ont réformé la justice, les finances, encouragé le commerce, traité les

chrétiens avec équité et impartialité, «sans égard à la différence de

religion».

A la fin du dix-septième siècle, en résumé, les Turcs étaient en voie de

transformation. Trop faibles pour poursuivre leur invasion, assez forts

encore pour garder leurs positions, ils s’installaient sur les rives du

Bosphore, à demeure. Ils fondaient un État; ils l’ouvraient au commerce,

à la civilisation européenne, sous la protection et par les conseils de

la France. Agents, missionnaires, marchands surtout, circulaient

librement au milieu de populations chrétiennes favorables, de musulmans

indifférents: ils avaient triomphé d’obstacles réputés insurmontables,

étendu à l’envi vers l’Orient le champ de leur activité. C’était une

solution lente, mais pacifique, de la question d’Orient; inconsciemment

peut-être, les Turcs avaient rouvert aux occidentaux les chemins de

l’Asie.

Tout à coup, leur défaite à Vienne (1683) inspira aux puissances

européennes l’idée de se l’ouvrir autrement, plus tôt, par la violence

et la guerre: il leur sembla que le colosse ottoman avait des pieds

d’argile et qu’une fois frappé il allait tomber, que ses débris seraient

facilement rejetés en Asie. «Le moment est venu, s’écria le vainqueur de

Vienne, Sobieski, de chasser les Turcs d’Europe.» Alors tous les

chrétiens étaient partis en guerre, Vénitiens, Allemands d’Autriche,

Slaves de Pologne et de Russie, unis à Andrussowo (1684) par cette

commune pensée, et la guerre avait justifié leurs prévisions: la Hongrie

et la Crimée, la Morée, tous les boulevards de l’islamisme, sur terre et

sur mer, lui avaient été enlevés. La paix de Carlowitz confirma ces

résultats, encouragea de nouvelles espérances: l’expulsion des Turcs

parut dès lors une œuvre à la fois nécessaire et réalisable.

Nulle puissance n’était plus clairement appelée et plus fermement

résolue à la réaliser que la Russie. Expulser les Turcs, c’était du même

coup délivrer les chrétiens. La majorité des chrétiens, dans l’empire

ottoman, était de religion grecque, comme les Russes. Depuis la ruine de

l’empire d’Orient, la Russie était demeurée, aux yeux des grecs, la

citadelle de leur religion. Les églises de Moscou élevaient au-dessus de

leurs coupoles byzantines le même emblème cent fois répété, la croix

grecque debout sur le croissant renversé. C’était une tradition, à

Constantinople, que les chrétiens seraient délivrés par des hommes

blonds venus du Nord: on s’y défiait des Latins de l’ouest. Les

patriarches, jaloux des missionnaires de France ou de Rome,

entretenaient cette défiance: en 1691, celui de Constantinople,

Dosithée, se plaignait au czar que les Francs, profitant de leurs

relations avec les Turcs, se fussent fait céder la plus grande partie

des lieux saints et l’église de Bethléem. Être délivrés des infidèles,

mais par la Russie seulement, pour ne point retomber sous le joug des

Latins hérétiques, tel était le vœu formel des Grecs sujets du sultan à

la fin du dix-septième siècle. Ils demandaient la guerre à outrance

contre les Turcs; ils appelaient le czar surtout.

Tout le passé religieux de la nation russe l’avait disposée à entendre

cet appel: aux yeux des Russes le czar était le successeur des empereurs

d’Orient, dépouillé de ses anciens domaines par l’invasion des

infidèles; Constantinople, sa vraie capitale, qu’il devait reprendre

(tsargrad). La religion grecque avait fait le peuple russe: elle l’avait

sauvé, au dix-septième siècle, de la domination religieuse et politique

des Polonais. Le moment venait pour les Russes de payer à leur foi la

dette de reconnaissance qu’ils avaient contractée envers elle sous le

gouvernement des Romanoff. C’était, pour le czar et ses sujets, une

tradition et un devoir sacrés.

Mais, à l’avènement de Pierre le Grand, la Russie avait-elle les forces

matérielles suffisantes pour entreprendre, sans l’Europe, une pareille

œuvre avec succès?

Sans doute, à cette époque, les Moscovites ne se trouvaient pas dans

l’état misérable où Voltaire et ses contemporains les croyaient, pour

avoir longtemps ignoré leur existence. Ils étaient «plus civilisés que

les Mexicains quand ils furent découverts par Cortès».

Ils avaient d’abord sur leurs voisins, Turcs, Polonais ou Suédois, cette

supériorité d’être établis dans une région destinée par la nature à

devenir le berceau d’une grande puissance, dans un lieu de concentration

et d’expansion. Le pays qui s’étend du confluent de la Volga, de l’Oka

et de la Kama, à celui de l’Obi, de l’Irtysch et de la Tobol, est le

cœur de la grande plaine sarmate. Au sud et au nord, l’Obi et la Volga

aboutissent à des mers fermées; mais l’Irtysch, d’une part à l’est la

Kama, de l’autre, à l’ouest, unissent l’Europe à l’Asie centrale. Entre

les steppes infinies de la Sibérie ou du Turkestan, parcourues par les

nomades, il y avait place, de Moscou à Khazan et de Khazan à Tobolsk,

pour un État solide et prospère. Cette place, les Russes l’avaient

occupée dès le quinzième siècle; cet État, ils l’avaient fondé avec les

Ivans, les «rassembleurs de la terre Russe».

La Moscovie tirait, outre ces avantages qu’elle devait à la nature, de

ses origines d’autres avantages. Elle était un mélange harmonieux de

toutes les races qui avaient fait l’Europe, Finnois du Nord, Germains de

la Baltique, Slaves de l’Europe centrale, Grecs et Romains du Sud: tous

avaient contribué à sa formation de leur sang, de leur chair, ou de leur

esprit et de leur âme. Dans aucun des enfants qu’avait produits l’union

du monde romain et du monde barbare, l’Europe ne se retrouvait plus

complètement qu’en elle.

Mais ce qui avait fait sa force, en même temps avait fait sa faiblesse.

Depuis l’antiquité, la civilisation européenne est restée une

civilisation péninsulaire: Grèce, Italie, Espagne, Angleterre, Danemark,

Suède. Dans l’Europe centrale même, la France et l’Allemagne ne sont que

des isthmes. Concentrée dans les plaines de l’Est, la Russie y avait

trouvé sa force et sa raison d’être, mais aussi la solitude. Il ne fait

pas bon vivre trop longtemps sur soi-même: avec le temps, les Moscovites

demeurèrent étrangers aux progrès qui s’accomplissaient en Occident,

dans les idées, dans les connaissances, dans les arts, dans les États. A

force de ne voir qu’eux-mêmes, ils prirent des habitudes d’orgueil et de

mélancolie, dont ils ne sont point encore corrigés. Le pessimisme est un

excès d’orgueil, ou un aveu résigné d’impuissance.--Enfin, confiants

dans leurs origines, les Russes n’avaient pas vu que, dans l’empire

gréco-romain, les idées étaient encore puissantes, mais l’État très

faible. Les peuples d’Occident ne s’y étaient pas trompés: ils avaient

conservé, développé les idées et réorganisé l’État. La Russie, à ce

point de vue, demeurait au même point que la Turquie. Intrigues de

palais, complots de prétoriens ou de prêtres, tous les défauts du bas

empire se retrouvaient à Moscou comme à Constantinople. L’analogie a

frappé Voltaire: il appelle les strelitz des janissaires moscovites. Les

serviteurs du czar, comme les gardiens du sérail, étaient les seuls

serviteurs de l’État. Les grands fonctionnaires, les boiars, avaient la

toute-puissance des pachas dans les provinces. A la cour, les familles

des czars et des czarines se disputaient, par l’assassinat, le pouvoir,

ainsi que celles des sultanes, dans le Divan.

Si la Russie voulait chasser les Turcs des Balkans, il fallait qu’elle

fût mieux organisée qu’eux. Si elle prétendait se charger seule de cette

œuvre et achever ce que l’Europe avait poursuivi à travers tout le moyen

âge, elle devait se montrer digne de la représenter en Orient pour

s’approprier les biens que la civilisation européenne avait ajoutés à

l’héritage du monde romain, et les répandre en de nouveaux bienfaits,

justifier en un mot ses ambitions par ses propres progrès et ses

services.

Ce fut le mérite de Pierre le Grand de reconnaître cette nécessité, de

savoir s’y plier et d’y lier son peuple avec lui. Il s’était formé à

Moscou, depuis le seizième siècle, une colonie de pasteurs, de médecins,

d’ouvriers et de marchands, la _Sloboda_, où tous les peuples et toutes

les religions d’Europe étaient représentés: le clergé et la nation

russes la méprisaient. Mais le gouvernement la tolérait. Toujours en

relation avec l’Europe, elle exerçait, à la fin du dix-septième siècle,

sur les grands seigneurs moscovites, une sorte de fascination. Le

grand-oncle de Pierre le Grand, le beau-père du czar Alexis, y

fréquentait assidûment. Pierre, dans sa jeunesse, par sa mère, y avait

été en quelque sorte élevé. Il apprit de bonne heure, au contact des

étrangers, à apprécier les ressources des nations occidentales:

l’Écossais Gordon lui formait une armée; le Hollandais Brandt, une

marine; le Suisse Lefort, une intelligence ouverte à tous les progrès de

la civilisation moderne.

Mais, entre toutes, les meilleures leçons que Pierre le Grand reçut

furent celles de l’expérience. Le jour où il avait vu l’empire ottoman

menacé par une ligue des puissances catholiques, il avait donné le

signal, en Crimée, de la croisade grecque (1696). Ce fut le premier acte

de sa politique extérieure. Le siège d’Azoff lui demanda deux ans et lui

révéla les défauts de son État. La Russie n’avait ni ingénieur pour

assiéger les forteresses turques, ni flottes pour bloquer les ports des

Ottomans. Le czar dut s’adresser aux étrangers, s’improviser

charpentier, matelot, ingénieur. Il s’obstina, vainquit les Turcs,

s’empara d’Azoff: mais il comprit en même temps tout ce qui lui manquait

pour atteindre Constantinople, sans appeler l’Europe à son secours. Et,

brusquement, il tourna le dos à ses projets, qui lui semblèrent de pures

chimères, jusqu’au jour où, par une étude attentive et obstinée des

ressources de l’Europe, il pourrait en faire une réalité. «Son voyage en

Hollande et en Angleterre (1697-1698), a dit Macaulay avec raison, fit

époque non seulement dans l’histoire de Russie, mais dans l’histoire du

monde.»

«Il allait travailler, se mettre à l’école des nations maritimes, pour

conquérir solidement l’art de la mer, afin d’être à son retour

victorieux des ennemis du Christ, et, par sa grâce, le libérateur des

chrétiens qui étaient là-bas.» On ne sait jamais au début d’un voyage,

si précis qu’en soit l’objet, ce qu’on en rapportera. La vue des choses

nouvelles que l’on rencontre, la comparaison avec ce que l’on connaît

peut suggérer à des esprits attentifs tout un monde de pensées. A mesure

que l’horizon s’étend devant les yeux, l’horizon de l’esprit s’élargit.

Pierre le Grand quitta Moscou, uniquement préoccupé d’avoir des flottes

sur la mer Noire: il visita la Pologne, l’Allemagne du Nord, la

Hollande, l’Angleterre. Il revint, animé d’un esprit nouveau, formé à

des desseins plus vastes. Son génie avait mesuré toute la distance qui

séparait la vieille Russie de l’Europe moderne. Sa volonté avait résolu

de les rapprocher sans retard. Son intelligence et sa puissance y

réussirent.

Il créa de toutes pièces une Russie moderne, européenne, une sorte de

pont hardiment jeté entre la civilisation et la barbarie; construction

factice, si l’on veut, restreinte, provisoire, mais capable de servir

immédiatement à un commerce régulier, jusqu’au jour où le fer

remplacerait le bois et les culées en pierre les pilotis. Pierre le

Grand engagea pour cette œuvre deux sortes d’ouvriers, des Occidentaux

de tous métiers, qui vinrent fortifier et agrandir la Sloboda primitive,

des grands seigneurs russes, qu’il fit instruire en Europe. La

transformation du peuple russe ne pouvait être l’œuvre d’un jour. Celle

de la noblesse était plus facile; il suffit de quelques lois pour faire

d’une caste riche, oisive et intrigante, une classe de fonctionnaires,

honorés en proportion des services qu’ils rendraient à l’œuvre nouvelle.

Les matériaux employés furent, sans réserve, tous ceux qui avaient servi

à la construction des États modernes.

Au centre, un despotisme politique qui réunissait tous les pouvoirs,

toutes les ressources «pour assurer aux sujets le plus grand bien-être

et à l’État la plus grande force possible». Plus d’assemblée de

contrôle, comme l’antique conseil des boiars: mais un conseil suprême de

fonctionnaires nommés par le czar, docile à ses volontés et chargé de

les transmettre aux gouverneurs et woïéwodes des provinces, substitués,

eux aussi, avec la délégation de l’autorité impériale, aux anciens

collèges provinciaux. Au lieu d’une armée qui ressemblait à une horde

rappelée momentanément à la vie nomade, comme les armées turques, Pierre

le Grand voulut des troupes recrutées régulièrement, à l’image de ses

régiments Preobrajenski, et des officiers qui fissent leur métier de la

guerre. Il eut des flottes sur la Baltique et la mer Noire, des arsenaux

pour les armer, des ports militaires pour les abriter.

La difficulté était de faire face aux dépenses d’une pareille œuvre: le

czar ne disposait guère de plus de 9 à 10 millions de revenus. Il

multiplia les impôts et prit aussi ses mesures pour qu’avec le temps

l’entreprise payât elle-même ses frais: l’État réorganisé creusa des

canaux entre la Volga et la Neva, d’Astrakhan à Pétersbourg, des routes

nouvelles, encouragea le commerce et les marchands, encouragea le

travail de la terre par l’introduction de cultures ou d’espèces animales

nouvelles, fit exploiter les mines, ouvrit des manufactures.

Pendant la construction, l’œuvre fut souvent menacée. Des courants

terribles d’opinion se formaient dans les consciences populaires,

resserrées par des habitudes et des superstitions anciennes, qui

jetaient brusquement contre les premières assises et les ouvriers

étrangers du nouvel État, tantôt la milice des strélitz (1698) ou les

Cosaques de l’Ukraine (1706), tantôt même la propre femme et l’héritier

présomptif du czar, Alexis (1718). Le czar défendait la civilisation

nouvelle avec la brutalité d’un barbare: il détruisait les strélitz,

déportait les Cosaques, frappait son propre fils. Il voulut ensuite

remonter jusqu’à la source du mal et prendre la direction du courant

religieux qui, à la longue et après lui, aurait emporté son œuvre. Il

supprima, en 1708, le patriarcat et devint, comme les anciens empereurs

de Byzance, le chef spirituel de la communauté grecque. Alors, il

travailla sans relâche à élargir par des lois, par une instruction

meilleure, par la réforme des couvents, les idées du clergé et du peuple

russes. Devenu moins étroit et, par conséquent, moins violent, le

sentiment religieux, qui avait fait dans le passé la force de la nation,

continua à circuler librement sous les institutions nouvelles et servit,

ainsi réglé, à l’extension future de la Russie.

En vingt années, Pierre le Grand superposa à la Russie qu’il avait reçue

de ses pères, Russie à demi asiatique, patriarcale, immobile et repliée

sur elle-même, un État moderne, doté de tous ses organes indispensables,

très supérieur désormais à l’État ottoman, très digne de le remplacer et

d’être, en Orient, la voie unique de la civilisation européenne.

On s’est souvent mépris sur l’œuvre de Pierre le Grand. Les politiques

français du dix-huitième siècle la jugeaient éphémère, extravagante

même. N’était-ce pas, en effet, pure folie et simple chimère que

d’espérer, en quelques années, la transformation d’un grand peuple

façonné par les siècles d’une autre manière? Le génie est une longue

patience. L’impatience du czar, les procédés qui lui étaient familiers

pour forcer les événements et les hommes, ressemblaient à des caprices

de barbare plutôt qu’aux efforts méthodiques d’un politique de génie. Du

czar oriental et des politiques de l’Occident, qui se jugeaient alors

mutuellement, ce fut le premier qui eut pourtant le coup d’œil le plus

sûr, le plus de sagacité et de prévoyance.

Lorsqu’il avait visité l’Europe en 1698, Pierre le Grand l’avait mieux

comprise que l’Europe ne le comprit quand il y revint, même au temps de

sa plus grande puissance. Il l’avait trouvée divisée par la rivalité

d’États fortement constitués, unie pourtant dans une même civilisation

qui avait pénétré, à des degrés divers, tous les peuples occidentaux. La

Russie, qu’il venait de quitter, n’était pas un État moderne. Son

peuple, enfermé dans les plaines de l’Est, n’avait pas pris part au

mouvement d’idées qui se faisait, depuis sept siècles, dans les

péninsules et les îles de l’Ouest, à travers les détroits et les

isthmes. Et pourtant elle aspirait à représenter l’Europe en Orient. Il

fallait l’en rendre à la fois capable et digne.

Pour y parvenir, le plus aisé était d’abord de constituer l’État russe.

La constitution des États modernes pouvait servir de modèle: ce que les

Capétiens avaient fait en France, les Tudors en Angleterre, les

Hohenzollern en Prusse, les Romanoff n’auraient pas de peine à le faire

en Russie. Ils disposaient de l’autorité souveraine: la Russie,

récemment, à l’heure du danger, s’était retrouvée en eux et par eux.

Elle s’étonnerait peut-être de les voir faire; mais, au temps d’Ivan le

Terrible, elle avait appris la résignation et la docilité. Pierre le

Grand entreprit cette tâche résolument, avec la fièvre de l’homme qui a

conscience de la brièveté de la vie humaine et de la grandeur de son

œuvre.

Mais, au-dessus de celle-là qui était limitée et possible immédiatement,

et plus loin dans l’avenir, il en voyait une autre, plus haute, plus

lente: la transformation du peuple russe. C’est une grande affaire que

de changer les conditions sociales, les mœurs, les idées et, pour ainsi

dire, l’âme et le cerveau d’une nation: il y faut la collaboration du

temps, des milieux et de la nation elle-même. Pierre le Grand résolut du

moins de placer la Russie dans un milieu plus favorable, où, avec les

années, elle pourrait se modifier. A l’Europe, découpée en longues

péninsules, creusée de golfes profonds, flanquée d’îles, morcelée en

apparence, réunie, en réalité, par des isthmes et des détroits, il

comparait la Russie, massive, une mais uniforme, corps sans membres,

sans articulations, sans souplesse. Pour qu’elle eût une âme européenne,

elle avait besoin d’une configuration analogue à celle de l’Europe, où

les mers, par leurs détroits, le continent, par ses isthmes, feraient

pénétrer un nouveau sang et circuler des idées modernes. L’isthme était

indiqué, entre Odessa et Kœnigsberg, occupé par le royaume de Pologne

qui s’étendait de la Vistule au Dniéper. Les détroits ne se voyaient pas

moins clairement: le Sund, gardé par les Scandinaves, le Bosphore et les

Dardanelles, fermés par les Turcs. Adjoindre ces bras de terre et de mer

au corps de la puissance russe, c’était lui donner la variété

harmonieuse qui lui manquait, sans rien lui enlever de sa forte unité.

Ainsi complétée, l’Europe orientale ressemblerait, à s’y méprendre, à

l’Europe centrale qui, jusque-là, avait seule représenté et dirigé la

civilisation européenne. Baignée par deux mers intérieures, la Baltique

et la mer Noire, comme l’Allemagne par la mer du Nord et l’Adriatique,

appuyée au sud aux Balkans, au nord à la presqu’île scandinave, comme la

France aux Pyrénées et aux Iles-Britanniques, la Russie serait une image

autrement agrandie du vieux monde occidental. C’est cette image que

Pierre le Grand rapporta de ses premiers voyages en Occident; il n’en

détourna plus les yeux; il travailla sans relâche, par sa politique

extérieure, à en faire une réalité; il la proposa comme un idéal à son

peuple et à ses successeurs.

Justement cet idéal était conforme à l’idéal traditionnel que, depuis

des siècles, la religion grecque offrait à la nation russe. La mer

Baltique, les détroits scandinaves appartenaient à des hérétiques qui

s’étaient séparés de la communauté latine, mais pour y ranimer la foi

par la Réforme. Les Suédois faisaient, depuis deux siècles, une

vigoureuse propagande luthérienne. Comme d’une forteresse avancée, les

Polonais, entre Kœnigsberg et Odessa, dirigeaient une croisade

catholique dont la Russie avait failli devenir victime. Enfin, sur la

mer Noire, les Turcs menaçaient sans cesse de leurs avant-gardes

tartares la religion grecque, qu’ils opprimaient dans leur empire.

Chasser les Turcs infidèles, les catholiques de Pologne, les luthériens

de Suède, c’était, aux yeux des Russes, combattre le bon combat. La

religion populaire servait les desseins politiques du czar: ce fut sur

ce fondement des croyances antiques de la nation que Pierre le Grand

construisit l’édifice durable et grandiose, dont les fenêtres devaient

largement s’ouvrir sur l’Occident, le couronnement former une Russie

plus moderne, et les dépendances s’étendre jusqu’au fond de l’Asie.

L’État qu’il fit, d’abord, en quelques années, à la hâte, n’était qu’une

construction provisoire, une agence de travaux. Mais, par derrière, se

préparait une œuvre immense, et pour des siècles. Les contemporains s’y

sont trompés: la distance les empêchait bien de voir. Les Russes ont cru

tout simplement à l’exécution d’un dessein qui était conforme et cher à

leurs vieilles croyances, ils se sont faits les collaborateurs

inconscients de ces nouveautés. Pierre le Grand seul, et quelques

initiés ont eu le secret du véritable plan. Ce plan, c’est toute la

question d’Orient, telle qu’elle s’est posée au début du dix-huitième

siècle.

Expulser les Turcs d’Europe, parce que décidément il paraissait

impossible de transformer ces envahisseurs en agents de la civilisation

européenne, et réserver la conquête commerciale et politique de l’Orient

aux Russes, successeurs désignés, héritiers reconnus de l’empire romain

de Byzance: ce fut la solution même de ce grand problème que la France

comprenait autrement à la fin du dix-septième siècle, qu’elle voulait

résoudre par la paix, sans violence. Cette solution exigeait deux

conditions préalables; il fallait que l’État russe fût de force à

vaincre seul les Ottomans, et la nation de nature à représenter

complètement l’Europe en Orient. Pierre le Grand, par ses réformes

intérieures, remplit de son mieux la première. Pour remplir la seconde,

il s’employa sans relâche à porter le peuple russe hors des plaines du

Volga, vers le Sund, la Vistule et le Bosphore, certain qu’enlevé en

partie à son milieu primitif, placé dans le milieu européen, il aurait

tous les caractères et tous les droits des peuples de l’Europe

occidentale.

De 1700 à 1720, les circonstances se prêtèrent merveilleusement à ces

desseins. La Pologne était en pleine décadence, et cette décadence

tenait à des causes trop profondes pour qu’elle pût être rapidement

arrêtée. Il eût fallu changer toute sa nature et toute son histoire. La

nation polonaise s’était fixée au moyen âge dans une région qui n’était

point favorable à la constitution d’une grande puissance. Ses deux

capitales, Gnesen et Varsovie, se trouvaient au centre d’un grand

couloir marécageux, qui s’étend de la Sprée à la Beresina, de Berlin à

Mohilew, sur la longue route des invasions. Il ne fait pas bon s’arrêter

sur les grands chemins, ni s’y établir à demeure: on risque d’y être

dévalisé, à moins qu’on ne soit assuré d’être toujours le plus fort. Les

Slaves polonais n’avaient pas pris le temps de faire toutes ces

réflexions; refoulés par les Allemands de l’Ouest, ils s’étaient

convertis au christianisme, puis bravement, sans relâche, ils avaient

bataillé pour la foi catholique, contre les païens de Lithuanie, les

schismatiques et les musulmans. Ils s’étaient campés tant bien que mal

au bord de la Vistule et du Dniéper.

Les Polonais, à la fin du dix-septième siècle, faisaient songer à ces

armées de croisés qui, au moyen âge, traversaient l’Europe, sous la

conduite d’un chef librement élu, indisciplinés et enthousiastes. Ils

discutaient au camp leurs affaires communes, en armes, et délibéraient

par groupes dans leurs tentes dressées pour quelque temps au milieu des

grandes plaines polonaises. Un orateur brillant les entraînait; mais il

fallait, pour décider une expédition et une réforme, que tous eussent

été bien convaincus. La résistance d’un homme sur cent mille empêchait

toute décision, et, au point de vue où ils se plaçaient, ce droit était

légitime: la croisade n’est-elle pas l’œuvre de toutes les bonnes

volontés?

Comme chez les croisés aussi, l’enthousiasme n’était pas continu. Il y

avait temps pour tout en Pologne. On se battait bien sur le Dniéper

quand il le fallait, mais on s’amusait aussi: on aimait les fêtes, et

l’on ne dédaignait pas la richesse qui les entretient. Peu importait à

cette aristocratie le peuple, au milieu duquel elle était campée. Elle

le traitait en étranger, comme les barons féodaux de Richard Cœur de

lion considéraient les Siciliens. Puisqu’il ne travaillait pas au salut

de la chrétienté, à quoi était-il bon, sinon à entretenir ceux qui lui

rendaient le service de le sauver des infidèles. Pas plus que les

féodaux croisés, les seigneurs polonais n’avaient le sentiment d’une

patrie: la patrie pour eux, c’était le domaine où ils se reposaient des

fatigues de la guerre, et, bien au-dessus, cette chrétienté, vestibule

de la patrie céleste, que leur foi leur faisait entrevoir, que leur

croisade leur méritait.

Ils prenaient pour chefs des rois étrangers: et il est remarquable

qu’ils le firent davantage à mesure que l’invasion turque devint plus

menaçante. C’étaient des chefs de croisade: peu importait leur origine

pourvu qu’ils fussent très catholiques, très braves, assez riches «pour

récompenser les bien méritants, toujours prêts à leur assurer des

victoires sur les infidèles». Aussi la Pologne en demanda-t-elle souvent

à la France, Henri de Valois (1575), le prince de Conti (1697), parce

que la France de saint Louis, depuis le moyen âge, demeurait la terre

des croisés et des chevaliers.

Comme la Pologne ne voulait à aucun prix devenir un État, elle prenait

ses précautions pour que ces familles souveraines, appelées de

l’étranger, ne fissent point chez elle ce qu’elles avaient fait

ailleurs. Elle leur imposait des lois, et ne les appelait qu’en vertu

d’un contrat bilatéral, _pacta conventa_. La couronne royale, depuis le

seizième siècle, était à ce prix: point d’armée, que celle de la

République; point de forteresses, que les châteaux forts des Palatins,

point d’autre impôt que les subsides votés par la noblesse; le droit

enfin pour les seigneurs, reconnu, sanctionné par les lois, de se

confédérer contre le chef de guerre qui aurait voulu devenir un chef

d’État, et peut-être un maître.

Au dix-septième siècle, enfin, les Polonais exagéraient jusqu’à

l’absurde les principes de leur constitution. Toujours armés pour la

défense de l’Église latine, ils ne toléraient plus au milieu d’eux

d’hérésiarques, ni de dissidents, protestants ou grecs. Ils combattaient

le luthéranisme en Suède, l’orthodoxie grecque en Russie: il leur eût

paru illogique et dangereux de pactiser chez eux avec l’hérésie. Leur

pays était ainsi devenu le siège d’une véritable croisade à l’intérieur,

comme il était déjà, par le _droit aux confédérations_, le théâtre d’une

guerre civile presque continuelle.

_Polonia confusione regnatur_: la Pologne est un royaume anarchique,

disait un proverbe du dix-septième siècle. Elle s’offrait comme une

proie aux convoitises de ses voisins: Suédois, Prussiens, Saxons,

Moscovites.

Pendant tout le dix-septième siècle, la Pologne n’eut pas d’ennemi plus

dangereux que les Suédois. Maîtres des provinces baltiques et de la

Poméranie, les descendants de Gustave Wasa regardaient le bassin de la

Vistule comme le complément nécessaire de leur empire. A deux reprises

différentes, sans l’intervention de la France en 1629, en 1658, ils

auraient détruit la Pologne pour faire de la Baltique un vrai lac

suédois, occuper et satisfaire leur noblesse militaire, et fonder sur

les ruines du catholicisme un grand royaume luthérien.

A la fin du dix-septième siècle, la Suède était moins redoutable: elle

traversait une crise intérieure, dangereuse pour son propre avenir. Les

victoires et les conquêtes de Gustave-Adolphe et de Charles X n’avaient

pas laissé voir aux Suédois et à l’Europe les causes secrètes qui la

préparaient depuis longtemps. Quoique le mal fût moins grave qu’en

Pologne, il était profond cependant, et ancien. Il venait de la nature,

qui avait mal défini l’État scandinave, et de l’histoire, qui lui avait

légué le lourd héritage d’une guerre perpétuelle, nécessaire à une

noblesse avide, batailleuse et indisciplinée, toujours agréable à un

peuple jaloux d’étendre le domaine de la foi luthérienne. Les rois de

Suède avaient fini, dans cette lutte à outrance, par épuiser leurs

ressources et celles de leur peuple. La misère du royaume était extrême,

la puissance du roi affaiblie. Les peuples voisins songeaient à prendre

leur revanche, et l’aristocratie, les privilèges que Gustave-Adolphe lui

avait retirés.

La longue minorité de Charles XI révéla, au milieu du dix-septième

siècle, l’étendue du mal. La constitution de 1660 remit l’État entre les

mains d’une noblesse égoïste, qui se vendait à l’étranger, trafiquait du

pouvoir et des charges, engageait par intérêt de nouvelles guerres

maladroitement. Le désastre de Fehrbellin (1675) ruina en un jour tout

le prestige militaire de la Suède, épuisa les dernières ressources de

l’État. Pendant ces vingt années la Suède en vint à ressembler à la

Pologne; un fonctionnaire suédois put s’écrier: «Nous avons un exemple

dans la République de Pologne. Si les nobles polonais avaient voulu

payer avant, ils ne seraient pas dans l’état où ils sont.»

Dans cet état, la Suède avait pourtant une ressource suprême, qui

faisait défaut à la Pologne, un peuple laborieux, relativement éclairé,

depuis longtemps associé au gouvernement, très attaché à la royauté

nationale, qui l’avait émancipé et formé. Le roi Charles XI trouva, chez

les paysans suédois, un appui contre l’aristocratie qui menait la Suède

à sa perte: il essaya de ruiner pour jamais le pouvoir politique des

seigneurs, de reprendre les biens qu’ils avaient enlevés à la royauté

(_réduction_), et de reconstituer à la fois la puissance du roi et les

ressources de la nation. Sa gestion sévère des revenus publics, sa

politique résolument pacifique, commencèrent à réparer les maux

qu’avaient faits l’aristocratie et la guerre.

Mais ces réformes salutaires n’étaient point achevées quand il mourut.

Il laissait un fils, Charles XII, en qui reparut, avec une violence

soudaine, la passion démesurée des Wasas pour la guerre. L’extrême

jeunesse de cet enfant fournissait aux nobles, qui n’avaient pas

désarmé, une occasion de regagner le terrain perdu depuis 1680. Le chef

de l’aristocratie livonienne, Patkul, poursuivi par Charles XI,

poursuivant à tout prix sa vengeance, formait, avec les étrangers, un

complot dont la minorité de Charles XII fut le signal. Il en était

l’âme; les princes de Brandebourg et de Saxe, animés par ses intrigues,

les deux principaux agents.

L’Allemagne a pris en effet, depuis cette époque, une grande part aux

événements qui ont précipité la ruine de la Pologne et de la Suède.

L’Autriche avait soutenu longtemps la Pologne comme la seule puissance

catholique qu’elle pût opposer aux princes protestants du Nord, et lui

procurait alors les secours de l’Empire. Mais, depuis les traités de

Westphalie, la politique indépendante des princes allemands modifia

considérablement les rapports de l’Allemagne et des États voisins. En

principe, tous les électeurs souverains se mirent à chercher, au

dix-huitième siècle, au dehors de l’Empire, des royautés, pour confirmer

et achever leur puissance nouvelle. Les Hanovriens trouvèrent en

Angleterre, les Hessois en Suède; les Bavarois cherchaient aux Pays-Bas

ou en Espagne, le Palatin jusqu’en Arménie. La plus proche, la plus

facile à saisir de toutes les couronnes royales, était celle de Pologne.

Elle tenta, bien des fois, les électeurs de Brandebourg: mais ils ne

voulurent pas abjurer le protestantisme, et ils firent bien. L’avenir de

leur maison était à ce prix. L’électeur de Saxe, Auguste le Fort, n’eut

pas les mêmes scrupules: il changea de religion, si jamais il en avait

eu une, pour avoir le trône de Pologne, et il l’obtint en 1697.

L’avènement, puis la politique de la maison de Saxe, acheva la ruine des

Polonais: ils avaient tant abusé de la liberté qu’ils perdirent, en

1697, le droit d’en user. L’élection d’Auguste II fut une conquête

allemande déguisée: les armées saxonnes étaient entrées sur le

territoire de la République pour assurer l’élection; l’élection faite,

elles y demeurèrent. La Pologne ne parut plus qu’une province saxonne,

gardée par des troupes, qu’Auguste de Saxe payait sur les revenus de son

nouvel État. La cour fut transportée de Varsovie à Dresde: les intérêts,

les traditions de la nation furent sacrifiés, sans retour, à des

intérêts étrangers.

L’intérêt du duché de Saxe était de conserver la Pologne: il étouffait

entre l’Autriche et la Prusse. La République donnait à l’électorat

l’accès de la Baltique, à l’électeur les moyens de soutenir son luxe

éblouissant et ruineux. Pour s’y maintenir, Auguste II n’eut qu’à mettre

en pratique une politique imaginée par son voisin, le grand électeur de

Brandebourg, très simple et d’un effet sûr.

Le Brandebourg, comme la Saxe, étouffait entre la Suède, maîtresse de la

Poméranie, et la Pologne, établie au centre des marécages, où les

margraves avaient fondé l’électorat, suzeraine des plateaux prussiens

colonisés autrefois par les Teutoniques. Pour briser ce cercle, le grand

électeur avait mis à profit la rivalité séculaire de la Suède et de la

Pologne; il soutint d’abord le roi de Suède, Charles-Gustave, contre

Jean-Casimir de Pologne, puis abandonna le premier pour obtenir du

second, par le traité de Wehlau (1657), la reconnaissance provisoire de

sa souveraineté en Prusse.

L’exemple était utile: en 1700, Auguste II se résolut à le suivre. Il

réveilla la vieille querelle de la Pologne contre la Suède et déclara la

guerre à Charles XII (février 1700). Le prétexte était bon pour

maintenir, sur le territoire de la République, des troupes étrangères.

Si les Polonais étaient vaincus, il serait meilleur encore. S’ils

étaient victorieux, Auguste II se trouverait tout à fait justifié: ses

nouveaux sujets lui sauraient gré d’une belle conquête en Livonie.

Puisque cette politique était une invention des Hohenzollern, il parut

tout naturel au roi de Pologne de les y associer. L’électeur de

Brandebourg convoitait, comme lui, une province suédoise, la Poméranie,

et la royauté: n’ayant pu devenir roi en Pologne, il voulait faire d’une

ancienne province de cette République, la Prusse, une autre Pologne

protestante. Les projets de la Saxe devaient lui plaire: une lutte entre

Charles XII et Auguste II lui rapporterait quelque chose, ou la couronne

royale en Prusse, ou la Poméranie (traité d’Oranienbaum, 23 janvier

1700).

Les deux électeurs se préparaient ainsi les couronnes qu’ils

souhaitaient et de belles provinces: ils s’élèveraient et

s’arrondiraient. Pour leur plus grande gloire et profit, leurs voisins

de Pologne et de Suède continueraient à s’entre-détruire. Ce jour-là,

les Polonais eurent un éclair de raison, une vue claire de leur avenir:

ils refusèrent obstinément l’alliance de la Prusse et le prix qu’elle en

voulait. Ils réclamèrent le renvoi des troupes saxonnes: «dans cette

alternative, ou d’être esclaves du roi qu’ils avaient élu, ou ravagés

par Charles XII justement outragé, ils ne formèrent qu’un cri contre la

guerre, qu’ils crurent déclarée à eux-mêmes plus qu’à la Suède». Il

était trop tard: la Pologne, en se donnant aux Allemands, avait signé

son arrêt de mort. Charles XII voulait à tout prix l’exécuter, sans

prévoir qu’il allait être, au profit des puissances nouvelles, le

bourreau de son propre royaume.

Les Allemands, enfin, ne furent guère plus prévoyants. Quand on tient

une bonne affaire, il est sage de n’en pas faire part à trop de gens.

L’électeur de Saxe, roi de Pologne, imagina de communiquer ses projets

au czar Pierre le Grand, l’engagea de bonne heure dans l’entreprise

(août 1698): «ils mirent en commun le gain et le dommage». Le czar

accepta avec empressement: il se réservait la part du lion. Quand tout

le monde aurait travaillé pour lui, la Suède à ruiner la Pologne et la

Pologne à détruire la Suède, les Allemands à entretenir les querelles de

leurs voisines, il pourrait s’ouvrir aisément les portes de la Vistule

et du Sund. Au moment où il fondait sur la ruine des puissances

baltiques les desseins les plus propres à la transformation de la

Russie, ces puissances se divisaient pour les servir. Les princes

allemands eux-mêmes l’invitaient à profiter de ces divisions: ils

introduisaient les Russes en Europe.

Ce jour-là, la question d’Orient fut complètement posée, dans toute

l’étendue que les ambitions de la Russie et la complicité des princes

allemands lui donnèrent, depuis le Sund jusqu’au Bosphore, sur toute la

bordure orientale de la vieille Europe. La solution qui se préparait

était celle des Russes: elle devait comprendre deux étapes et pour ainsi

dire deux temps: la substitution de l’État russe à la Suède et à la

Pologne, gardiennes séculaires de la Baltique et de l’Europe centrale,

et, en dernier lieu, la destruction de l’empire ottoman par les soins et

au profit de la Russie, mise à même et uniquement chargée de représenter

l’Europe en Orient. De pareils changements ne vont point sans violence:

en adoptant la solution russe du problème oriental, les vieilles

puissances européennes se préparaient un avenir traversé de crises

redoutables, qui ne sont point achevées.

Pour ne réaliser qu’une très faible partie de ce vaste programme, elles

subirent d’abord, de 1700 à 1720, vingt années de guerres meurtrières et

ruineuses. La première grande bataille fut celle de Narva (30 novembre

1700): une déroute complète des Moscovites. Il semblait qu’elle

déciderait de l’avenir de la Russie. «Le czar, écrivait Leibniz, paiera

la folle enchère, et Charles XII régnera jusqu’à Moscou, voire même

jusqu’à l’Amour.» A Vienne, on croyait le czar vaincu une seconde fois à

Pskow et détrôné. Pierre le Grand était battu certes, et bien battu,

mais content. Sa défaite lui servit autant qu’une victoire: les Polonais

et les Suédois s’arrangèrent pour en faire tous les frais. A l’entrevue

de Birsen (février 1701), Auguste II promit au czar d’occuper les

Suédois en Pologne. L’aristocratie polonaise appela Charles XII sur le

territoire de la République, pour chasser les Saxons. Pendant cinq ans,

la Russie n’eut rien à craindre de ses vainqueurs: Charles XI s’enliza

dans les marécages et les intrigues de la Pologne, détrônant l’électeur

de Saxe, perdant le fruit de ses victoires dans des négociations avec

les diètes. Les Polonais, qui avaient cru se débarrasser des troupes

saxonnes, furent à la merci des troupes suédoises qui s’établirent chez

eux à demeure par le traité du 18 novembre. La République était conquise

une seconde fois; elle devint une province suédoise; son nouveau roi,

Stanislas Leczinski, la gouverna comme un simple lieutenant de Charles

XII. L’invasion accrut sa misère, et acheva son abaissement.

L’Allemagne à son tour fut envahie. En vain l’électeur de Saxe,

comprenant trop tard sa faute, offrit-il la paix à Charles XII: celui

rejeta toutes ses propositions, fit entrer son armée en Saxe, fier de

visiter les champs de bataille où s’était illustré Gustave-Adolphe. On

se serait cru revenu au temps de la guerre de Trente ans; la diète

impériale de Ratisbonne fulminait des décrets inutiles contre le

conquérant suédois. Les provinces allemandes lui payaient de lourdes

contributions. L’électeur de Saxe lui abandonnait, par le traité

d’Altrandstadt, la couronne de Pologne (1707). Comme Charles-Gustave,

Charles XII disposait de la Pologne; comme Gustave-Adolphe, il dictait

la loi à l’Allemagne. En réalité, les temps étaient bien changés:

vainqueurs et vaincus, Suédois, Polonais et Saxons, travaillaient pour

Pierre le Grand.

La défaite de Narva l’avait instruit; les conquêtes de Charles XII lui

donnèrent le temps de réparer ses forces militaires. L’invasion de la

Saxe lui permit de prendre les provinces baltiques de la Suède. De 1702

à 1705, il s’empara de la Livonie et de l’Esthonie, de tout le golfe de

Riga. Au fond du golfe de Finlande, dans l’Ingrie, sur la Néva, il fonda

en 1703 Saint-Pétersbourg. C’était une trouée profonde à travers l’État

suédois, mieux qu’une fenêtre sur l’Occident, une large porte sur la

mer.

Le czar crut alors le moment venu de s’en ouvrir une sur le continent,

en Pologne. La route naturelle était en Courlande, par Grodno: les

Moscovites s’y établirent en 1708. Charles XII vint les en déloger: ils

se retirèrent prudemment derrière la forêt marécageuse de Minsk,

laissant les Suédois se frayer avec peine le chemin de Moscou. L’hiver

approchait: Charles XII aurait dû se retirer en Pologne, et y prendre

ses quartiers. Il avait sacrifié ses provinces baltiques à la conquête

de la Vistule; au moins devait-il la conserver. Il l’abandonna, comme il

avait fait de la Livonie, sans aucun plan, en quête d’aventures

nouvelles, et descendit follement en Ukraine. Pierre le Grand lui coupa

la retraite par une victoire sur son lieutenant Levenhaupt, et l’écrasa

à Pultava (8 juillet 1709). La Suède était vaincue, ruinée.

«Réjouis-toi, disait à Pierre le Grand un de ses familiers, tu peux

espérer la réalisation de ton plus cher désir, la domination de la mer

des Varègues.»

La victoire de Pultava était une grande date dans l’histoire de l’Europe

orientale: à Narva, Charles XII avait consommé la perte de la Pologne; à

Pultava, Pierre le Grand décida celle de la Suède. La Russie avait

conquis sa place parmi les puissances européennes: le lendemain, les

Allemands, toujours aveugles, se présentèrent comme d’honnêtes courtiers

pour la lui assurer. Tandis que les seigneurs polonais venaient se

mettre aux pieds du czar, l’électeur de Saxe, redevenu roi de Pologne,

le rencontrait à Thorn (8 octobre 1709) et lui offrait les provinces

baltiques, à l’exception de la Livonie, jusqu’à la Finlande. Le nouveau

roi de Prusse, Frédéric Ier, lui proposait, à Marienwerder, le partage

de la Pologne et le démembrement de la Suède. L’électeur de Hanovre, le

duc de Mecklembourg, accoururent à la curée. Pierre le Grand n’écouta

leurs propositions que contre la Suède: il jugeait la Pologne assez

abattue pour avoir l’espérance de la cueillir comme un fruit mûr, sans

le concours de personne. Sans perdre de temps, il profita de l’absence

de Charles XII pour achever ses conquêtes en Livonie, en Carélie, en

Finlande.

La France pratiqua alors une politique plus clairvoyante que celle des

puissances allemandes. Elle pressentait les ambitions de la Russie: au

lieu de les encourager, elle voulait leur opposer une ligue des États

qui les favorisaient en se divisant, Pologne, Suède et Turquie. Elle

réservait aux Russes le sort que les Russes préparaient aux Turcs, et

prétendait les rejeter en Orient pour accomplir la transformation lente

et pacifique de l’empire ottoman, commencée par ses marchands et ses

consuls. Déjà, au début de la guerre, l’agent français en Suède avait

agi auprès de Charles XII pour l’en détourner; il l’avait suivi jusqu’en

1701, pour lui persuader d’épargner la Pologne. Depuis longtemps Louis

XIV avertissait les rois de Pologne, Sobieski, puis Leczinski, de

«prendre garde aux desseins de Sa Majesté russique». Enfin à

Constantinople (1707), l’envoyé français Desalleurs s’efforça de faire

comprendre au sultan que la ruine de la Pologne et de la Suède était la

préface des projets de Pierre le Grand sur le Bosphore: «Le czar

n’attend que la fin des guerres du Nord pour couvrir de ses flottes la

mer Noire, pour lancer ses armées en Crimée.»

Malgré ces avertissements, Charles XII et les Polonais servirent

aveuglément par leurs querelles, les Turcs par leur neutralité, les

projets de Pierre le Grand. Il fallut le désastre de Pultava pour leur

dessiller les yeux: Charles XII, fugitif à Bender, n’eut plus d’espoir

que dans l’intervention des Turcs. Un grand seigneur polonais,

Poniatowski, la sollicita de son côté. L’ambassadeur de France joignit

ses instances à leurs démarches, et, comme le grand vizir Kupruli-Nouman

s’obstinait à la paix, tous s’accordèrent pour le renverser. Sa chute

fut le signal, pour les Ottomans, d’une guerre qui faillit, en 1741,

enlever aux Russes tout le fruit de leurs victoires.

Pierre le Grand, épuisé par dix ans de guerre, comptait sur le concours

des chrétiens de l’Empire, Hospodars de Valachie et de Moldavie,

Montenegrins et Grecs. Il franchit hardiment le Dniester et ne trouva au

delà qu’une formidable armée de Turcs et de Tatars, très supérieure à la

sienne: il accepta, pour se tirer de ce mauvais pas, des conditions

onéreuses, la restitution d’Azow, l’obligation de ne jamais intervenir

en Pologne. C’était un recul sérieux de la puissance russe, la mer Noire

fermée, la Pologne arrachée à ses ambitions. Il eût été plus complet et

peut-être décisif, si les Turcs avaient profité de leur supériorité pour

sauver du même coup la Suède: Pierre le Grand s’attendait à perdre la

Livonie, l’Esthonie, la Carélie. Gagné par les présents de l’impératrice

Catherine Ire, le grand vizir Baltadji-Mohammed ne demanda rien pour la

Suède. Charles XII, la France, et Poniatowski le firent exiler à Lemnos,

avec l’espoir de réparer cette omission: son successeur Youssouf conclut

avec la Russie une trêve de vingt-cinq ans (1712), et força le roi de

Suède à quitter la Turquie, malgré sa résistance désespérée à Bender.

Décidément Pierre le Grand était mieux servi par ses ennemis que par ses

propres victoires. Après les Polonais et les Suédois, les Turcs

travaillaient pour lui. Il était en 1711 à leur merci: la Russie était à

la veille d’être rejetée dans les plaines où, pendant des siècles, elle

s’était développée obscurément. Les desseins du czar s’évanouissaient

comme des rêves. La France, en une année, lui avait préparé cette

déception et rendu à l’empire ottoman la conscience de sa force et de

ses destinées. Le mauvais gouvernement du sultan, en cette crise

décisive, ruina les efforts de la France et des Turcs: enfermé dans son

sérail parmi ses femmes et ses eunuques, Achmed III ne voyait que par

les yeux de ses grands vizirs, et ceux-ci, uniquement occupés

d’intrigues de sérail, faisaient la guerre et la paix sans autre motif

que leur propre intérêt, par instinct de conservation. La paix de 1712

tira Pierre le Grand d’une position désespérée, et désespéra Charles

XII. Elle décida de la question d’Orient au profit de la Russie, au

moment même où la France avait failli la résoudre contre elle.

Les Allemands se chargèrent de faire le reste; ils donnèrent au czar ce

que n’avaient pas su lui retirer ses ennemis. Le roi de Prusse, après

s’être fait livrer Stettin et la Poméranie, l’électeur de Hanovre,

maître de Brême et de Verden (1713), l’électeur de Saxe, heureux d’avoir

ressaisi la Pologne, occupèrent les Suédois, tandis que les flottes

russes bloquaient la Finlande, prenaient Aland, menaçaient Stockholm.

Pierre le Grand s’avançait vers le Sund par la mer et par l’Allemagne du

Nord: ses troupes campaient en Mecklembourg pour prendre Vismar; ses

vaisseaux croisaient entre Stockholm et Stralsund (1714.) Il était le

maître de la Baltique, de ses débouchés, presque de toutes ses côtes.

Besogneux et cupides, les princes allemands, séduits par l’espoir d’un

petit profit immédiat, lui remettaient les clefs de cette mer intérieure

qu’il convoitait depuis quinze ans, et se la fermaient.

Quelque temps après, l’électeur de Saxe, inquiété par ses sujets, et

l’aristocratie polonaise, révoltée par ses prodigalités et ses

exactions, livraient au czar celles de la Pologne. La noblesse se

confédéra pour obtenir le renvoi des troupes saxonnes. Auguste II, trop

faible pour résister, appela les troupes moscovites. Elles parurent de

nouveau sur le territoire de la République, malgré le traité du Pruth,

et l’ambassadeur russe Dolgorouki devint, à la diète de Varsovie,

l’arbitre des deux partis (30 janvier 1717). L’occasion lui sembla bonne

de les désarmer tous deux: il obtint d’Auguste II le renvoi des troupes

saxonnes, et des Polonais le licenciement presque complet de leur propre

armée. La République restait à la merci des armées moscovites: incapable

d’y maintenir son autorité, l’électeur de Saxe abdiquait entre les mains

de Pierre le Grand. Désormais Auguste II ne fut plus à Varsovie qu’un

souverain nominal, satisfait d’une ombre de pouvoir et de l’appareil

fastueux d’une royauté précaire: la souveraineté réelle appartint au

résident du czar, véritable dictateur qui fit de la Pologne un pays de

protectorat russe.

Enfin, tandis que les Allemands du nord abaissaient devant Pierre le

Grand les barrières qui séparaient la Russie de l’Europe occidentale,

les Allemands du sud frappèrent à coups redoublés sur la barrière

musulmane qui lui fermait les Dardanelles. Le czar était venu s’y briser

en 1711: il vit le prince Eugène l’ébranler par les victoires de

Peterwardein (5 août 1716), de Belgrade (17 août 1717). Sans doute les

Autrichiens croyaient et entendaient travailler pour eux seuls. Après

avoir tremblé dans leur capitale, ils se félicitaient de leurs conquêtes

en Hongrie, en Valachie, en Serbie: ils s’en allaient, confiants dans

l’avenir, fidèles aux traditions de leur passé, résolument, vers l’Est,

avec l’espoir d’établir la race allemande sur les ruines de l’empire

ottoman. Ils ne se doutaient pas qu’ils travaillaient pour la Russie

autant que pour eux-mêmes: depuis vingt ans Pierre le Grand n’avait

trouvé d’autre obstacle à ses desseins que la force de résistance des

armées musulmanes. Les victoires du prince Eugène supprimaient cet

obstacle. Elles ouvraient à l’Autriche les Balkans: elles entr’ouvraient

à la Russie la mer Noire.

L’heure du règlement définitif de la question d’Orient était sans doute

encore lointaine: mais, en le préparant par la violence, au nord, au

centre, au midi, les Allemands collaboraient partout à l’œuvre de

conquête que poursuivaient les Russes. Ils les introduisaient au cœur de

la civilisation moderne, ils leur donnaient ainsi un sang nouveau qui

circulerait exclusivement dans leurs membres régénérés et agrandis

jusqu’aux extrémités orientales de l’Europe; ils formaient de leurs

propres mains, à l’Orient, un corps puissant qui pouvait être un

colosse.

Quelques-uns le virent se dresser déjà en 1716, avec ces proportions

inquiétantes: le roi de Danemark, l’électeur de Hanovre, l’empereur

d’Allemagne s’effrayèrent de la position que le czar avait prise entre

l’Elbe et l’Oder. Pierre le Grand s’était attaché les ducs de Holstein

et de Mecklembourg par des alliances de famille, et, sous prétexte de

les protéger, exerçait, par son armée, une sorte de protectorat sur

leurs pays. En 1716, Georges de Hanovre exigea que les Moscovites ne

parussent pas au siège de Vismar: Vismar est, à quelques lieues de

Schwerin, le point d’attache du Mecklembourg et de la Baltique. S’il eût

alors appartenu aux Russes, il aurait assuré leur communication, comme

par une presqu’île, avec l’Allemagne du Nord.

Puis Georges Ier exigea le renvoi immédiat des troupes moscovites: il

sut éveiller les inquiétudes de l’Empereur, et surtout de l’Angleterre,

qu’il gouvernait depuis 1714. Il montra aux puissances maritimes le

danger que courrait leur commerce, si la Baltique tout entière devenait

un lac russe (1716). La ligue, qui avait accablé la Suède et servi

Pierre le Grand, se divisa: la Suède respira, et Pierre se vit menacé à

son tour d’une coalition du Hanovre, du Danemark, de la Hollande, de

l’Angleterre et de l’Empereur, qui prétendait restreindre sa puissance

après l’avoir formée.

La résistance soudaine de l’Allemagne obligea Pierre le Grand à modifier

brusquement son système d’alliances: il prit son parti avec une grande

décision et une merveilleuse clairvoyance. Il vint, en 1716, chercher à

La Haye, puis à Versailles, l’alliance de la France.

Depuis cinquante ans, la France et l’Allemagne s’étaient fait une guerre

acharnée. Depuis deux cents ans, les rivalités des Bourbons et des

Habsbourg partageaient l’Europe. Le czar avait mis en pratique, dès son

avènement, la vieille maxime du sénat romain: il avait exploité les

divisions séculaires des Suédois et des Polonais, des Allemands et des

Scandinaves, des Autrichiens et des Turcs. Pour achever son œuvre et

fonder définitivement l’empire russe, il songeait à tirer le même profit

des haines anciennes de l’Allemagne et de la France. François Ier et ses

successeurs avaient formé autour de l’Empire un cercle d’ennemis qui le

tenaient en respect: Suédois, Polonais et Turcs. Pierre le Grand, par

ses conquêtes, avait brisé ce cercle avec l’aide des Allemands. Il

offrit à Louis XV de le reconstituer contre eux. «La France a perdu ses

alliés en Allemagne; la Suède quasi anéantie ne peut lui être d’aucun

secours; la puissance de l’Empereur s’est infiniment augmentée, et moi,

czar, je viens m’offrir à la France pour lui tenir lieu de la Suède et

de la Pologne.» Et il ajoutait: «Je vois dans l’avenir que la puissance

formidable de l’Empereur doit alarmer le roi.»

L’offre était séduisante et adroitement formulée: il était habile de la

part du czar d’exciter les craintes des Français contre l’Autriche; à

l’autre bout de l’Europe, les Anglais s’étaient bien trouvés d’avoir

exploité pendant trente ans les défiances de l’Empereur et des Allemands

contre les Français. Pierre le Grand, pour fonder un empire oriental,

recourait au procédé qui avait permis à l’Angleterre de préparer son

empire colonial. En vain Louis XIV, après la guerre de succession

d’Espagne, avait-il constaté les inconvénients de la querelle séculaire

des Bourbons et des Habsbourg, pour la France et pour l’Allemagne. Il

s’était efforcé de démontrer à ses ennemis qu’elle n’avait plus d’objet.

La nation française considérait encore l’Autriche comme l’ennemi

héréditaire: l’Autriche détestait les Bourbons. Comme les Anglais,

Pierre le Grand encourageait cette hostilité pour en profiter.

Le profit le plus clair serait la substitution de la Russie à la Suède

et à la Pologne dans les affaires du Nord. La complicité des Allemands

l’avait préparée: leur opposition l’empêchait. Les princes de l’Empire,

après avoir appelé le czar, ainsi qu’autrefois Gustave-Adolphe,

craignaient encore de s’être donné un maître: c’était aussi comme un

nouveau Gustave-Adolphe que Pierre le Grand s’offrait à la France. Il

lui demandait des subsides qui l’aideraient à faire de la Baltique un

lac russe. Il exigeait en outre la garantie éventuelle de ses conquêtes

sur la Suède. Il espérait achever, avec l’aide de la France, ce qu’il

avait ébauché avec le concours des Allemands.

On s’est bien des fois et lourdement trompé sur la politique de bascule

que Pierre le Grand pratiquait alors. Notre amour-propre national a été

flatté par les avances que la Russie nous fit. Ennemis traditionnels de

l’Autriche, les Français ont cru à l’utilité de ces offres et regretté

que le Régent les ait rejetées. Depuis Saint-Simon jusqu’à Henri Martin,

c’est un thème convenu de plaintes unanimes sur l’occasion que nous

aurions ainsi perdue: «Rien n’était plus conforme à notre commerce, à

notre considération dans le Nord, en Allemagne et dans toute l’Europe.»

Les alliances pourtant ne sont point affaires de sentiment, ni

d’amour-propre: elles doivent se régler par l’intérêt mutuel. Il suffit,

pour juger la valeur de celle-là, de comparer ce qu’elle rapportait

immédiatement au czar: la domination de la Baltique, de la Pologne et de

l’Allemagne du Nord, et ce qu’elle nous eût donné dans l’avenir: un

concours éventuel contre la maison d’Autriche, assez affaiblie déjà pour

être menacée d’un partage vingt ans après. La Russie, depuis et comme

Pierre le Grand, a su à merveille ranimer les procès pendants entre la

France et l’Allemagne; elle en vit, garde les objets en litige, et

laisse aux plaideurs les écailles.

Si la France d’ailleurs n’intervint pas, en 1716, dans les affaires du

Nord comme l’eût souhaité Pierre le Grand, ce ne fut pas qu’elle le

craignît et refusât de le servir: elle craignait et servait

l’Angleterre. L’électeur de Hanovre, roi d’Angleterre, Georges Ier,

était l’âme de la résistance qui s’était formée contre la Russie en

Allemagne: il redoutait les entreprises des Russes, pour son électorat

et pour le commerce de ses nouveaux sujets d’Angleterre. Par

l’intermédiaire de Dubois, le duc d’Orléans avait contracté avec ce

prince, à Hanovre (octobre 1716), une alliance intime destinée à

sauvegarder ses droits au trône de France. La diplomatie officielle de

la France aurait peut-être accueilli les offres du czar pour tenir en

échec l’Angleterre: la diplomatie secrète du Régent les rejeta pour ne

lui pas déplaire (juin 1717).

Pierre le Grand dut renoncer à l’alliance de la France: pour la première

fois la politique anglaise le forçait à reculer.

Il ne put s’y résigner: il chercha contre elle d’autres alliés. Revenu

en Suède, Charles XII avait confié la direction de ses affaires au

ministre Goerz, qui essaya par la diplomatie de sauver le royaume d’un

démembrement. Goerz eut immédiatement l’idée d’exploiter les divisions

des Anglo-Allemands et des Russes: il décida son maître à se rapprocher

de Pierre le Grand. La condition de ce rapprochement serait évidemment

l’abandon de la Baltique: mais la Suède pouvait abandonner la Baltique,

et s’ouvrir l’Océan par la conquête de la Norvège. C’était une évolution

qui déciderait de son avenir; elle retrouverait dans la péninsule

scandinave l’unité qui lui avait manqué dans le monde baltique, et la

mer libre, à l’infini. Le roi de Danemark, maître de la Norvège, n’était

pas capable de la défendre à lui seul. Il s’était jeté dans les bras de

l’Angleterre par crainte de la Russie et de Charles XII. Le plus sûr

moyen de lui enlever cette ressource était de conclure ferme, même à un

très haut prix, une alliance avec le czar et la Prusse. Goerz négocia

avec activité à Berlin, à Pétersbourg, aux îles d’Aland en 1717 et en

1718, tandis que Charles XII attaquait la Norvège. Il essaya même, par

des intrigues assez mal conduites, de détrôner l’électeur de Hanovre en

Angleterre. Pour se venger de Georges Ier, Pierre le Grand accueillit

ces ouvertures et suspendit sa marche contre les Suédois.

Il accueillit de même les offres d’alliance que lui faisaient l’Espagne

et Albéroni dans leur détresse, en 1718: n’avaient-ils pas le même

ennemi, l’Angleterre, qui ne voulait pas que la Baltique fût un lac

russe, ni la Méditerranée un lac espagnol?

Mais Charles XII mourut, en 1718, devant Fredericshall, Albéroni fut

renversé à la même époque, l’Espagne vaincue et ruinée. Il ne restait

plus à Pierre le Grand d’autre allié que la Prusse: le roi

Frédéric-Guillaume Ier, depuis sept ans, s’était trouvé dans une

position fort embarrassante, entre la Russie qui, par la Pologne, la

Baltique et le Mecklembourg, cernait de toutes parts ses États, et le

Hanovre qui surveillait de tout près sa politique d’agrandissement. S’il

se séparait de Pierre le Grand, il risquait fort d’être, le premier,

victime de sa colère et de sa vengeance. Il risquait, d’autre part, en

s’attachant à lui jusque dans la mauvaise fortune, de perdre ses

conquêtes. Il avait temporisé, mais, lorsqu’il vit au mois d’août 1719

l’Angleterre, la France, le Danemark et la Suède unis contre la Russie,

il crut le moment venu d’abandonner l’alliance de Pierre le Grand, et se

retira de la lutte, avec Stettin, la Poméranie, les îles d’Usedom et de

Wollin, tout ce qu’il avait pris.

Pierre soutint seul deux ans encore le poids de la lutte: malgré la

présence des flottes anglaises dans la Baltique, il fit plusieurs

descentes dans la Scandinavie (1720-1721). Ces expéditions épuisaient la

Suède, mais elles l’épuisaient aussi. Il sentit le besoin de se borner,

et signa la paix de Nystadt par la médiation de la France (1721). La

Russie terminait, la dernière, une guerre de vingt années, où elle avait

figuré, dès le premier jour, au premier rang. Par sa décision et sa

persévérance elle gagnait le prix de la lutte. Et ce prix avait une

valeur considérable: c’était une première solution de la question

d’Orient, conforme à ses besoins, à ses intérêts, à ses plus chères

espérances.

Cette solution, comme l’avait souhaité Pierre le Grand, ne se produisit

que par un bouleversement général et violent du système européen. «La

mission civilisatrice de la Russie en Orient ne put s’accomplir qu’aux

dépens de la civilisation européenne.» Des nations qui avaient

représenté l’Europe pendant des siècles durent disparaître, au mépris de

la justice et des services rendus, sans avoir eu le temps de trouver,

dans une organisation plus moderne, le moyen de vivre et d’être utiles

encore. Le droit public de l’Europe était renversé, et les traités, qui

le garantissaient autrefois, n’étaient plus que des instruments de

partage, sanctions inutiles des révolutions accomplies, préfaces

nécessaires de violences nouvelles.

Les traités de Stockholm (28 novembre 1719--21 janvier--3 juin--20

novembre 1720) et de Nystadt (30 janvier 1721), entre le Hanovre, la

Prusse, l’Angleterre, le Danemark, la Russie et la Suède, consommèrent

la ruine de la puissance suédoise: le royaume de Gustave-Adolphe était

aux abois. Ses ennemis le dépecèrent: ce fut une curée, où le Hanovre

prit Brême et Verden; la Prusse, Stettin et une portion de la Poméranie;

le Danemark, le Sleswig et de l’argent dont il avait grand besoin;

l’Angleterre, le libre commerce du Sund. La Russie eut le meilleur

morceau, la Livonie, l’Esthonie, l’Ingrie, la Carélie et toute la partie

méridionale de la Finlande. Les Suédois achevèrent eux-mêmes l’œuvre de

leurs ennemis: après le démembrement, l’anarchie. Ils se vengèrent de

leurs défaites sur leur propre royauté, et démembrèrent à leur tour le

pouvoir royal. En sorte que du même coup la Suède perdit la Baltique, et

le moyen de la recouvrer jamais. Les étrangers lui imposaient des

traités ruineux, et lui dictaient des lois.

Par la constitution de Varsovie (1717), la Pologne tomba plus bas

encore: depuis plus d’un siècle, son gouvernement appartenait à

l’étranger. Elle fut alors l’objet d’un partage qui prépara le

démembrement territorial de 1772. Pierre le Grand prit la meilleure

part, le pouvoir effectif, une suzeraineté déguisée qui devait lentement

assurer l’annexion. Auguste II, fatigué de combattre et pressé de jouir,

se contenta des honneurs royaux et des profits immédiats. Il eut la

cour, l’appareil de la puissance; la Russie disposa des diètes et de la

réalité du pouvoir.

Avant l’heure du règlement définitif, en 1711, la Turquie était

intervenue pour sauver les victimes, empêcher les partages, persuadée

par la France qu’elle se sauverait elle-même et préviendrait son propre

démembrement. Elle prouva qu’elle pouvait encore y réussir, si elle

l’eût voulu. Mais elle fit preuve aussi d’une rare indécision: elle tint

un instant entre ses mains le czar qui voulait la ruiner et le laissa

échapper. Le châtiment suivit de près la faute: l’arrêt fut rendu et

exécuté par les Autrichiens au traité de Passarowitz (1718). Ils prirent

le banat de Temesvar, la vallée de la Morawa serbe, et celle de l’Aluta,

les routes des Balkans et de la mer Noire: ils y constituèrent les

confins militaires, qu’ils enfoncèrent, comme un coin, dans le corps de

la puissance ottomane. Le long supplice de la Turquie commença.

Ce fut une singulière justice que celle qui s’exerçait alors, depuis le

Sund jusqu’au Bosphore, contre la Suède, la Turquie et la Pologne, par

les guerres et par les traités, une justice sommaire, comme le duel du

moyen âge. La Russie et les Allemands, Saxons, Prussiens, Hanovriens,

Autrichiens avaient, en 1700, ouvert ce grand débat: ils y étaient à la

fois juges et parties. La force seule en décida, et la Russie put se

proclamer le champion nouveau de l’Europe en Orient.

Elle y avait tous les titres: maîtresse de la Baltique et de la Pologne,

elle était devenue, aussi bien que la Suède, une puissance occidentale.

Formée à l’origine d’un mélange harmonieux des races slave et

germanique, civilisée par le christianisme depuis huit siècles, par la

France et l’Allemagne depuis Pierre le Grand, la Russie représentait

bien l’Europe par sa configuration intérieure, ses traditions, ses

ancêtres et son éducation.

Si les Allemands, jaloux de sa croissance rapide, lui refusaient l’accès

de la famille européenne, Pierre le Grand lui avait indiqué le moyen de

s’y faire admettre par un autre membre de cette famille, la France, qui

détestait les empereurs d’Allemagne. Lorsque la France d’autre part

l’avait écartée du Bosphore par le traité du Pruth, les Allemands ne lui

avaient-ils pas ouvert d’autres portes au nord dans la Baltique, au sud

dans la basse vallée du Danube? Il lui suffisait d’attiser au bon moment

les haines de ces frères ennemis pour obtenir de chacun d’eux séparément

la place que, par mépris ou par défiance, ils refusaient à une sœur

cadette.

Enfin, tandis qu’ils s’assuraient de l’Europe, et cherchaient à s’y

créer des droits et des titres, les Russes n’épargnaient rien pour

justifier leurs prétentions par de grands services rendus à la

civilisation européenne en Orient. Ils ouvrirent au commerce occidental

les routes de la Tartarie et de la Chine. Ils envoyèrent de hardis

explorateurs jusqu’au Kamtchatka. Les dernières expéditions de Pierre le

Grand autour de la Caspienne, à Derbent, à Bakou, son intervention en

Perse (1722-1723), n’étaient pas les délassements d’un conquérant

inoccupé. Il faut y voir le couronnement, et pour ainsi dire la

justification de l’œuvre qu’il avait accomplie, bouleversant l’équilibre

de l’Europe, pour répandre en Asie son commerce, son influence et ses

idées: général et diplomate à l’ouest, pionnier à l’est. C’était le

dernier terme de la question d’Orient.

Dans les forêts de la Russie centrale, le czar Pierre avait trouvé, au

début du dix-huitième siècle, un arbrisseau sacré planté depuis des

siècles par les Européens. Caché dans cette oasis de verdure, consacré

par les prêtres grecs et la religion populaire, l’arbuste avait échappé

aux hordes venues des steppes qui avaient traversé la forêt sans s’y

fixer autrement que pendant des haltes. Malgré le manque d’air et de

lumière, il avait vécu ainsi bien longtemps, soigné par des mains

pieuses, gage précieux, symbole sacré de la destinée d’un grand peuple.

L’invasion passée, il ne lui suffisait plus de vivre. Il pouvait et

devait se développer, croître, et s’élever hardiment au-dessus des

retraites où on l’avait tenu caché pour le sauver: il lui fallait pour

cela d’autres soins. Pierre les lui donna. Il mêla à sa sève abondante

et jeune le germe fécond d’une greffe importée d’Europe. Il abattit à

l’entour les arbres qui lui cachaient le soleil, les horizons des mers

lointaines: pendant vingt ans il frappa sans relâche la Pologne, la

Turquie, la Suède. Il défricha ainsi des espaces immenses où la Russie

pourrait prendre de fortes racines, proportionnées à l’étendue de sa

croissance. Et le soir de sa tâche, il put contempler son œuvre: la cime

de l’arbre sacré se dressait fièrement au-dessus des steppes désolées

qui se prolongent à l’infini vers l’Orient, pour y porter aux hommes

venus de l’Ouest un peu d’ombre et de fraîcheur, quelques souvenirs

bienfaisants de la terre natale: ses racines, profondément enfoncées

dans le sol de l’Europe, jusqu’aux rivages de la mer, lui faisaient une

assiette inébranlable, et puisaient dans les terres et les océans de

l’Occident les sucs nourriciers qui devaient entretenir sa sève et sa

fécondité. L’Europe se retrouvait en lui; l’Asie recevait ses bienfaits.

Il était le trait d’union entre deux mondes.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 48 / 116 题