SUCCESSION D’ESPAGNE.--TRAITÉS D’UTRECHT, DE RASTADT ET DE BADE

Le règne de Louis XIV s’est achevé dans le deuil, au début du

dix-huitième siècle, par l’effet de la destinée qui a frappé à coups

redoublés sur sa famille, par l’effet aussi de ses fautes, de son

orgueil et de sa passion démesurée pour la gloire. La guerre avait

épuisé ses armées et les finances de son royaume; malgré Denain, la paix

d’Utrecht et de Rastadt consacra la supériorité de ses ennemis et

détermina dans la politique européenne une évolution des puissances, du

droit public et des intérêts qui pouvait être fatale à l’équilibre de

l’Europe et à la sécurité de la France.

Les contemporains ne jugèrent point ainsi ces traités. Ce leur fut un

tel soulagement, après une lutte de vingt années où ils n’avaient eu

qu’un court répit, de 1697 à 1701, de retrouver la paix, qu’ils ne se

préoccupèrent point de ses conditions et de ses conséquences. Et puis

les Français d’alors, comme leurs ancêtres, n’avaient qu’une règle pour

mesurer la portée des événements qui se passaient sur leurs frontières.

Ils l’appliquaient à toutes les guerres, à tous les traités qu’ils

faisaient: c’était la haine de la maison d’Autriche. Les souvenirs

glorieux du dix-septième siècle, l’éducation nationale avaient fait de

la politique de Richelieu le principe sacré de notre politique

extérieure. On ne s’inquiétait point de savoir si elle avait été

déterminée, comme toute bonne politique, par des intérêts qui pouvaient,

avec le temps, avoir changé, et si de nouveaux intérêts, c’est-à-dire

des dangers d’une autre sorte, ne réclamaient pas une politique

nouvelle. Des traditions glorieuses fermaient les yeux à tout autre

point de vue. Et au point de vue de ces traditions, les traités

d’Utrecht, de Bade et de Rastadt pouvaient passer pour une victoire: ils

confirmaient, complétaient l’œuvre des grands actes du dix-septième

siècle. Ils donnaient aux Bourbons cette monarchie d’Espagne d’où

étaient partis, pendant deux siècles, des complots contre la France,

dont, par la faute des mots autant que par celle des idées, on reportait

l’origine à l’Autriche seulement. Si l’on songe que la succession

d’Espagne avait été le pivot sur lequel tourna presque tout le règne de

Louis XIV, que la nation, pendant soixante ans, s’était associée avec

passion aux entreprises de son roi, le succès de celle qui les

couronnait toutes devait la satisfaire pleinement. La joie était

d’autant plus complète que l’effort avait été plus grand et la victoire,

en 1709, moins probable.

Si la guerre, en effet, n’avait été qu’un duel entre les Bourbons et les

Habsbourg pour la succession d’Espagne, si les Bourbons avaient, en

1743, dicté la paix à leurs ennemis, le raisonnement des Français eût

été exact et leur joie légitime. Mais, depuis 1701, c’était surtout

l’Angleterre et les puissances maritimes qui avaient payé et dirigé les

coalitions contre la France. Et, comme la grande alliance de 1701, la

paix de 1713 avait été l’œuvre de l’Angleterre et s’était signée à

Utrecht, en Hollande.

Or ce n’était pas pour enlever l’Espagne même aux Bourbons que

l’Angleterre et la Hollande s’étaient alliées aux Habsbourg contre Louis

XIV, le 7 septembre 1701, et leur avaient donné pendant dix ans la

victoire. Elles avaient accepté le testament de Charles II, qui

l’attribuait aux Français. Mais, ce qu’elles leur avaient disputé,

c’étaient les annexes de la monarchie espagnole, dans la Méditerranée,

en Italie et en Flandre, et surtout les colonies. Les Hollandais ne

voulaient pas que les Pays-Bas passassent à la France, ni les Anglais

qu’elle prît, dans la Méditerranée, des positions maritimes, et dans les

deux Indes, un empire colonial considérable. Ils eussent accepté qu’un

Bourbon régnât à Madrid, à la condition qu’il ne disposât pas, en faveur

de sa famille et de son pays, des parties de cette monarchie qu’ils

convoitaient. Et Louis XIV, ainsi que Philippe, avaient paru en disposer

ainsi, après les avoir reçues des Espagnols.

Ces puissances, comme toute l’Europe, avaient, depuis un demi-siècle,

les yeux fixés sur le sort de ce royaume, dont les forces étaient aussi

épuisées que la race de ses rois. Quoiqu’elles n’eussent aucun droit à

faire valoir dans le règlement de cette grande succession, elles avaient

des intérêts à y défendre, et cela suffisait à les rendre inquiètes et

attentives aux démarches des souverains qui se préparaient à

revendiquer, en vertu de leurs droits, l’héritage. Quand le moment de

l’échéance arriva, elles prétendirent examiner les droits des héritiers,

régler leurs parts à leur convenance: ce fut, à la fois, l’objet de la

guerre qu’elles firent aux Bourbons de 1701 à 1713, de la paix qu’elles

imposèrent ensuite aux Habsbourg. Et ce furent, en fin de compte, leurs

prétentions qui l’emportèrent à Utrecht, et non le droit des princes à

qui il leur plut d’attribuer la succession de Charles II.

Ce n’était donc pas la succession d’Espagne qui pouvait expliquer la

guerre à laquelle son nom resta pourtant attaché, ni la paix qui la

régla, mais la manière dont les Anglais et les Hollandais prétendirent

et réussirent à la régler. Les Français s’y trompèrent et crurent avoir

vaincu, tandis que leurs adversaires, en réalité, leur faisaient la loi.

L’histoire doit rectifier leur erreur par une étude attentive,

aujourd’hui plus facile, de cette succession, des prétentions qu’elle

fit naître et de son règlement définitif.

Lorsqu’à la mort de Philippe IV, et après le traité des Pyrénées, il

parut que la monarchie d’Espagne, laissée à un prince malade et

affaibli, serait une proie facile, toutes les maisons alliées aux

Habsbourg de Madrid et presque toutes les nations européennes se

préparèrent à en réclamer leur part.

Les deux principales maisons alliées à la dynastie espagnole se

trouvaient être, au dix-septième siècle, les Habsbourg de Vienne et les

Bourbons de France. Les héritiers de Henri IV s’étaient unis aux

petites-filles de Philippe II, tandis que les Empereurs allemands

resserraient, par des mariages, leurs liens avec leurs cousins

d’Espagne. Louis XIII avait épousé la fille de Philippe II, Anne-Marie;

son ennemi Ferdinand II, l’autre fille, Marie-Anne. Louis XIV se maria à

la fille de Philippe IV, Marie-Thérèse, en 1659, et fut le beau-frère de

l’empereur Léopold Ier, qui avait pour femme l’autre infante

Marguerite-Thérèse.

Ces mariages et surtout les derniers, ceux des filles de Philippe IV,

créaient aux enfants de Louis XIV et de Léopold Ier, au grand Dauphin de

France, aux archiducs Joseph et Charles, neveux de Charles II, qui

n’avait point d’héritier, des titres sérieux à la succession de leur

oncle. La renonciation, que Marie-Thérèse avait faite à cet héritage en

épousant Louis XIV, en droit se trouvait annulée par la clause du traité

des Pyrénées, qui la déclarait valable au cas seulement où la reine de

France recevrait une dot qu’elle n’avait pas reçue. Ces droits des

neveux de Charles II, français et autrichiens, étaient si exactement les

mêmes que leurs pères, Louis XIV et Léopold Ier, les avaient reconnus

réciproquement en partageant par moitié l’héritage (traité de Vienne,

1668).

La maison de Savoie avait des droits antérieurs, mais moins forts,

justement parce qu’ils étaient trop anciens. La fille de Philippe II,

Catherine, la grand’tante de Charles II, avait été mariée, au début du

dix-septième siècle, au duc Victor-Amédée. Son petit-fils,

Victor-Amédée, n’était qu’au second degré le cousin du roi d’Espagne. La

maison de Bavière avait à fournir des titres plus solides et plus

récents: la fille aînée de Léopold Ier, nièce de Charles II au même

degré que les archiducs d’Autriche ou le grand Dauphin, en épousant

l’électeur Maximilien de Bavière, avait transmis à son fils Joseph les

droits de sa mère Marguerite-Thérèse. La Savoie ni la Bavière n’avaient

pas d’ailleurs l’autorité de l’Empereur ni la puissance du roi de France

pour faire valoir leurs droits, si légitimes qu’ils fussent.

Il se trouvait en revanche en Europe des nations qui n’avaient pas de

droit, mais des ambitions à satisfaire et des forces suffisantes, assez

de ressources et de richesses pour tenir en respect les Bourbons et les

Habsbourg, s’ils se divisaient. C’étaient les nations maritimes,

l’Angleterre et la Hollande, dont la puissance commerciale s’était

formée, au dix-septième siècle, des dépouilles de l’Espagne, et dont

l’intérêt était d’en recueillir de nouvelles. Ces droits, ces

prétentions, ces appétits, depuis 1665 jusqu’en 1700, avaient provoqué

bien des conflits, ou des traités de partages analogues à ceux que

l’Europe vit se réaliser au dix-huitième siècle, nés les uns et les

autres de l’opposition des convoitises. En 1667, les Provinces-Unies

avaient disputé les Pays-Bas, avec le concours des Anglais, à Louis XIV,

et celui-ci avait été obligé d’aller chercher à la Haye les clefs des

provinces qu’en 1678 il arracha à l’Espagne. En 1668, l’Empereur avait

consenti à partager avec le roi de France l’héritage espagnol; il le lui

avait ensuite disputé à partir de 1673, et, en 1689, il avait réussi à

obtenir des puissances protestantes liguées contre la France une

garantie formelle de ses droits. Mais, en 1698, Guillaume III et Louis

XIV s’entendirent pour ruiner les espérances des Habsbourg et pour

rapprocher les trois puissances dont ils dirigeaient la politique. Ils

soutinrent la candidature de l’électeur de Bavière, à la condition que

Louis XIV aurait toute l’Italie, sauf le Milanais, réservé à l’archiduc

Charles, mais qu’il n’aurait ni les Flandres ni la moindre parcelle des

colonies espagnoles.

La mort de l’électeur de Bavière (février 1699) rendit nécessaire un

nouveau partage: il fallut faire une part plus grande aux Habsbourg, à

l’archiduc Charles, qui fut substitué à l’électeur de Bavière, à la

condition de dédommager la France avec le Milanais et de renoncer à la

succession de son père Léopold (25 mars 1700). Ainsi, à la veille de la

mort de Charles II, Louis XIV et Guillaume III, qui avaient tant de fois

déchaîné la guerre sur l’Europe, s’étaient mis d’accord pour prévenir

pacifiquement les conflits que cet événement pourrait produire. Et

pourtant Charles II étant mort le 1er novembre 1700, l’Europe se trouva,

à la fin de l’année suivante, engagée pour la succession d’Espagne dans

une guerre aussi générale que la guerre de Trente ans, aussi ruineuse et

qui dura treize années.

Pour conserver l’intégrité de l’Espagne, menacée par les calculs des

politiques, le roi d’Espagne, conseillé par le parti national, avait

laissé, par testament authentique du 2 octobre 1700, son héritage tout

entier à un prince de la maison de Bourbon, le duc d’Anjou, fils du

grand Dauphin. Louis XIV avait accepté le testament, le 15 novembre,

pour ne pas faire tort au Dauphin et à ses enfants, et pour ne pas

abandonner toute l’Espagne de nouveau aux Habsbourg. L’Empereur, au

contraire, l’avait rejeté afin d’exclure tout le «sang de France de la

succession universelle d’Espagne» (juin 1701). Au mois de mai 1701,

Catinat et le prince Eugène furent déjà prêts à se rencontrer dans la

haute Italie.

Une guerre générale eût pu cependant être évitée si Louis XIV avait tenu

compte de l’opinion de l’Europe, qui n’était pas plus favorable à la

maison de Habsbourg qu’à celle de Bourbon, mais ne voulait à aucun prix

laisser se reconstituer, ni au profit des uns, ni au profit de l’autre,

l’empire de Charles-Quint. Il n’eût eu qu’à observer strictement la

lettre du testament de Charles II, qui stipulait, pour _le bien de ses

sujets, la paix de la chrétienté et de toute l’Europe_, «que la

monarchie espagnole serait toujours séparée de la couronne de France».

Louis XIV, au contraire, avait eu le tort de faire comme s’il n’y avait

plus de Pyrénées. Il avait inquiété les Anglais en obtenant pour ses

sujets des privilèges commerciaux que l’Espagne n’accordait qu’à ses

nationaux, pour la compagnie de Guinée, l’_assiento_ et le monopole du

commerce avec l’Amérique du Sud. Il avait irrité les Hollandais en

introduisant les troupes françaises dans les Pays-Bas catholiques, comme

s’ils eussent été déjà une province de la monarchie française. Enfin,

les lettres patentes de 1700 qui conservaient à Philippe V, malgré sa

résidence à l’étranger, la qualité de Français, et, par conséquent, ses

droits à la succession de France, parut à toute l’Europe une menace

dangereuse.

L’Angleterre, les Provinces-Unies, le Danemark (20 janvier 1701),

l’Empereur (septembre 1701), l’Empire (septembre 1702), le Portugal (16

mai 1703) et la Savoie (25 octobre 1703), s’étaient coalisés pour

empêcher que les monarchies espagnole et française fussent jamais

réunies. L’empereur Léopold, de son côté, s’était désisté de ses droits

à la succession d’Espagne (12 septembre 1703), ainsi que son fils aîné

Joseph; les alliés, en soutenant son fils cadet, l’archiduc Charles,

avaient obtenu la promesse que l’Espagne ne serait pas plus réunie à

l’Autriche qu’à la France.

Depuis cette époque jusqu’en 1711 les alliés firent la guerre avec

acharnement pour détrôner Philippe V, qui, selon eux, ne pouvait garder

le droit de succéder à Louis XIV et la monarchie espagnole. Ils

préféraient l’archiduc qui n’avait aucun espoir de parvenir à l’Empire.

Dès 1705 Louis XIV, instruit par ses revers, offrait aux Hollandais de

renoncer à l’Espagne, aux Pays-Bas et aux Indes, pourvu que Philippe V

conservât l’Italie. En 1706, Bergeik faisait à la Hollande

officiellement les mêmes propositions. En 1708 Pettekum, résident du duc

de Holstein-Gottorp à La Haye, les renouvela encore. Enfin, en 1709,

Louis XIV envoyait à Mærdick le président Rouillé discuter avec les

Hollandais Buis et Vanderdussen les conditions de la paix: il offrait

encore de céder tout l’empire espagnol à l’archiduc, sauf Naples, la

Sicile, la Sardaigne, et les présides de Toscane. C’était la condition

_sine qua non_ de la paix pour les alliés: si dure qu’elle fût, Louis

XIV l’acceptait «pourvu qu’elle pût servir de fondement à la paix

générale».

Mais la paix ne se fit point, parce que Philippe V ne voulut pas

abandonner le royaume qu’il avait conquis, ni les Espagnols qui

l’avaient appelé et soutenu. Au mois de mai 1709, les Hollandais

exigèrent alors de Louis XIV et de son ministre Torcy, venu tout exprès

à Bodegrave, qu’ils prissent l’engagement de forcer au besoin Philippe V

par la violence à céder son royaume à l’archiduc (préliminaires de mars

1709, art. 4 et 37). Louis XIV rompit toute négociation: les malheurs de

1709 le forcèrent pourtant à les reprendre au mois de mars 1710.

D’Uxelles et l’abbé de Polignac partirent pour Gertruydenberg afin de

discuter avec les politiques hollandais l’attitude que le roi devait

s’engager à prendre au cas où Philippe V refuserait d’abandonner

l’Espagne. Ils offrirent la neutralité de la France; les Hollandais

exigèrent son concours actif pour détrôner le roi d’Espagne. Les

conseillers de Louis XIV et Louis XIV lui-même, allant alors jusqu’à

l’extrême limite des concessions possibles, proposèrent un subside aux

alliés pour les aider à mettre Philippe V à la raison. Les Hollandais ne

s’en contentèrent point, et prétendirent que Louis XIV fût seul chargé

de déterminer, au besoin par la force, son petit-fils à revenir en

France.

De pareilles prétentions étaient insoutenables: le 20 juillet, d’Uxelles

et Polignac rompirent les conférences et revinrent en France; la guerre

continua. L’entêtement des Hollandais leur était venu de leur orgueil;

ils avaient eu plaisir à humilier le grand roi, qui autrefois les avait

tant humiliés. Il s’expliquait aussi par l’idée arrêtée qu’il n’y aurait

de sécurité pour eux et pour l’Europe que dans l’abdication volontaire

ou forcée de Philippe V. Et, pour l’obtenir, il n’y avait pas de

garanties assez rigoureuses qu’ils n’eussent demandées au roi de France.

Il fallait, à tout prix et à jamais, arracher l’Espagne aux Français:

c’était aussi l’intérêt de l’Empereur et l’avis de Marlborough et des

Wighs en Angleterre.

La mort subite de l’empereur Joseph Ier (17 avril 1711) modifia

singulièrement les rapports des alliés entre eux et avec la France. Son

frère et son héritier, Charles VI, prétendait maintenir ses droits à la

succession d’Espagne; mais l’Europe avait-elle désormais intérêt à

soutenir ses prétentions pour reconstituer l’empire de Charles-Quint?

Louis XIV pouvait-il, en les reconnaissant, détruire ce que pendant deux

siècles ses ancêtres avaient péniblement édifié? Les Anglais, en 1711,

eurent le mérite de comprendre cette situation. Le ministère Tory,

dirigé par Harlay et Bolingbroke, qui inclinait à la paix, après avoir

renversé Marlborough et le parti de la guerre, avait envoyé à Torcy un

émissaire, l’abbé Gaultier (12 janvier 1711), ancien familier et

confident du maréchal de Tallard. Puis il avait chargé officiellement le

poète Prior de formuler les conditions de l’Angleterre; la séparation

des couronnes de France et d’Espagne y figurait en première ligne. Le 8

octobre 1711, les préliminaires de Londres avaient été signés: cette

clause y était inscrite comme une des conditions principales de la paix.

Depuis l’ouverture du congrès d’Utrecht (29 janvier 1712) jusqu’à la

paix, l’Angleterre et la France discutèrent les moyens d’assurer la

séparation des deux couronnes. Bolingbroke eut alors l’idée de demander

l’annulation des lettres patentes de décembre 1700: Philippe V resterait

roi d’Espagne pourvu qu’il cessât d’être Français. Et, pour confirmer

cet acte, les Anglais demandèrent en outre, le 2 avril, un acte formel

de renonciation de Philippe V pour lui et ses descendants au trône de

France. Il était pénible pour Louis XIV, qui n’avait plus comme héritier

qu’un enfant de deux ans, d’exclure de sa succession un prince qui avait

fait ses preuves en Espagne: et puis cet acte de renonciation était

contraire au droit monarchique. Il pressa Philippe V une dernière fois

d’abandonner l’Espagne, pour réserver ses droits au trône de France;

puis, le 10 juillet 1712, n’ayant pu le convaincre, il consentit à cette

renonciation.

L’Angleterre avait alors signé la paix le 11 avril 1713, puis les

Provinces-Unies, avec la France et avec l’Espagne, le 10 juillet et le

13 août. Le 17 juin, la reine Anne disait à son parlement: «Le principal

motif pour lequel on a commencé cette guerre a été l’appréhension que

l’Espagne et les Indes occidentales ne fussent unies à la France, et le

but que je me suis proposé depuis le commencement de ce traité a été de

prévenir effectivement cette union: par la renonciation, dont

l’exécution doit accompagner la promesse, la France et l’Espagne sont

maintenant plus divisées que jamais.»

La renonciation de Philippe fut faite officiellement aux cortès

d’Espagne le 5 novembre 1712; la renonciation du duc de Berry, celle du

duc d’Orléans au trône d’Espagne, l’annulation des lettres patentes de

1700 furent enregistrées au parlement de Paris et toutes figurèrent

ensuite dans le corps des traités (traité entre la France et

l’Angleterre, article 6, etc.).

Ainsi, quoique la succession d’Espagne parût réglée au gré des Bourbons,

à Utrecht, en réalité elle le fut par la volonté de l’Angleterre, aux

dépens des Bourbons et des Habsbourg à la fois. Si l’empereur Charles VI

perdit un empire qu’archiduc il avait un instant possédé tout entier,

Louis XIV, qui n’avait plus d’autre héritier qu’un enfant débile de cinq

ans, perdit un petit-fils qui eût pu soutenir sa vieillesse et son

gouvernement. La France, d’une longue guerre, ne recueillait d’autre

fruit que l’honneur de placer un de ses princes sur un trône dont les

Farnèse allaient bientôt occuper toutes les avenues. Et l’Angleterre

acquérait Gibraltar et Port-Mahon, prête à confisquer en outre le

commerce de l’Amérique espagnole.

Elle remportait une autre victoire morale, d’une portée plus haute. Elle

avait réussi à modifier le droit public de l’Europe, conformément à ses

principes et à ses destinées, contrairement aux principes monarchiques

qui avaient réglé jusque-là les destinées de la France.

La clause de renonciation, que Louis XIV appelait «le fondement

essentiel et nécessaire des traités», devait avoir un effet plus étendu

que le rétablissement de la paix. C’était, par l’intervention de

l’Angleterre dans la constitution intérieure des États européens, une

modification profonde de leur droit public. Ce n’était pas la seule.

Louis XIV, en 1700, avait déchaîné contre lui les colères des Anglais en

reconnaissant les droits de Jacques III à la succession d’Angleterre. Au

traité d’Utrecht (article 5), il consentit à reconnaître les droits de

la reine Anne et de la maison de Hanovre, à sacrifier les Stuarts, les

héritiers naturels. Enfin, dans son traité avec la Prusse (12 avril

1713), Louis XIV reconnaissait à Frédéric-Guillaume Ier la succession de

Neuchâtel, qu’il avait acquise, en 1707, aux dépens de l’héritier

légitime, le prince de Conti, de la volonté des Neuchâtelais. Il

admettait ainsi d’une manière générale, sous la pression de

l’Angleterre, que les successions monarchiques et princières seraient

réglées, non sur les droits héréditaires des souverains, mais par les

intérêts et par la volonté des peuples. Des traités constitutionnels ou

internationaux _limiteraient_ désormais le droit dynastique, et les

souverains ne seraient plus les propriétaires, mais les usufruitiers de

leur royaume, suivant qu’il plairait au peuple de les appeler ou non au

gouvernement. C’était l’effet des doctrines qui avaient triomphé par la

révolution de 1688, et que les successeurs de Guillaume III imposaient

ensuite à l’Europe et à Louis XIV. L’évolution constitutionnelle de

l’Angleterre était la cause et le signal d’une évolution analogue du

droit public européen. Non seulement, suivant l’expression de Voltaire,

«elle faisait la loi à l’Europe,» mais elle lui donnait des lois.

Bientôt les Habsbourg subirent cette loi nouvelle, après avoir contribué

à y soumettre les Bourbons. On vit Charles VI, pour régler sa

succession, consulter les populations de son empire et les puissances

européennes: «C’est le concours des suffrages publics ou tacites qui

établit ou confirme le pouvoir d’un roi sur une nation», écrit à cette

époque, quelques années après les traités d’Utrecht, l’un des

publicistes les plus autorisés de l’Europe, Rousset de Missy. Et les

écrivains français eux-mêmes consacrèrent cette grande victoire morale

remportée à Utrecht par les Anglais sur leur roi par l’éloge et le

crédit qu’ils donnèrent à leurs doctrines politiques et à leur

constitution.

Les traités d’Utrecht, de Bade et de Rastadt, d’ailleurs, ne modifièrent

pas seulement le droit public de l’Europe, mais aussi les rapports des

puissances, et déplacèrent l’axe de la politique européenne, toujours au

profit des Anglais. Certaines questions furent réglées alors, qui

occupaient l’Europe depuis deux siècles, et l’on put croire d’abord en

France que les traités d’Utrecht n’étaient que le complément et la

sanction définitive des traités de Westphalie. Mais, par la victoire de

l’Angleterre, d’autres questions se posèrent qui devaient, plus tard,

comme la guerre de succession d’Espagne, se résoudre à son profit.

Lorsqu’en 1701 les Bourbons et les Habsbourg avaient commencé à se

disputer l’Europe et l’Italie, on avait pu croire que le long duel

auquel avaient mis fin les traités de 1648 allait reprendre plus ardent

encore que par le passé. Dans les négociations de partage avec Guillaume

III, Louis XIV avait à plusieurs reprises manifesté le désir d’annexer

l’Italie à la France. On connaissait, d’autre part, par le testament de

Charles de Lorraine (29 novembre 1689), les intentions de l’empereur

Léopold, qui voulait incorporer l’Italie à ses États héréditaires et

donner, par une plus grande puissance territoriale, à l’Autriche plus

d’autorité en Allemagne.

La guerre n’avait donné raison, ni aux Habsbourg, ni aux Bourbons. Le

traité de Rastadt permit à l’Autriche de s’établir à Naples, à Milan, en

Sardaigne (article 30), mais le reste de l’Italie, et particulièrement

la maison de Savoie, qui, avec la royauté, acquit Exilles et

Fenestrelles, une partie du Montferrat, les routes des Alpes, la haute

vallée du Pô et la Sicile, furent placées par les traités d’Utrecht et

de Rastadt sous la garantie des puissances contractantes. Les deux actes

proclamaient la «neutralité de l’Italie» et plaçaient des barrières

entre les deux grandes monarchies qui se l’étaient si longtemps

disputée. L’Autriche se trouva ainsi réduite à une acquisition de

territoires, la France ramenée à sa frontière des Alpes.

Il en était de même en Allemagne; pendant la guerre, l’Empereur avait un

moment prétendu profiter de l’affaiblissement de la France pour lui

enlever ses frontières de l’Est, garanties par les traités de

Westphalie, de Nimègue et de Ryswick, l’Alsace, les trois duchés,

Strasbourg, la Franche-Comté. La succession d’Espagne avait paru aux

Allemands une bonne occasion de reprendre avec succès la lutte séculaire

pour les rives du Rhin et du Rhône. Les traités de Bade et de Rastadt

(article 3) ruinèrent ces prétentions et ces espérances. La France

gardait la rive gauche du Rhin, rendait Fribourg, Kehl et Huningue pour

acquérir Landau et fortifier sa frontière naturelle (articles 4 à 9):

«le Rhin servait de barrière entre la France et l’Allemagne.»

Les traités de Rastadt et de Bade garantissaient l’unité territoriale de

la France; ils achevaient le démembrement de l’Allemagne au profit des

princes souverains; le nombre des électeurs était augmenté au profit de

la maison de Hanovre, dont les droits à la succession d’Angleterre

étaient reconnus (Rastadt, article 14). La maison de Wittelsbach, qui

avait perdu l’électorat de Cologne et la Bavière par sa fidélité à Louis

XIV, recouvrait ses biens et dignités (Rastadt, article 15). La maison

de Brandebourg, par les actes d’avril 1713, recevait la dignité royale,

s’établissait dans le Jura, à Neuchâtel, sur le Rhin, dans la Gueldre

supérieure, le pays de Kessel. Elle devenait propriétaire d’un État

purement allemand, indépendant de l’Empire. Toutes ces puissances et la

Saxe, qui, définitivement, conservait la Pologne, annulaient pour jamais

l’autorité de l’Autriche en Allemagne: l’œuvre que la France avait

poursuivie était achevée.

Mais, d’autre part, l’influence de la France était aussi limitée dans

une égale mesure par un sentiment, tout nouveau chez les princes

allemands, de l’indépendance et des droits de l’Allemagne. Affranchis de

l’Empereur, les souverains ne voulaient plus être les vassaux du roi de

France, et particulièrement les rois de Prusse. Leur indépendance

vis-à-vis des deux maisons qui s’étaient longtemps combattues aux dépens

de l’Allemagne, les ressources plus grandes qu’ils avaient pour la

défendre, assuraient la neutralité de l’Empire comme les traités celle

de l’Italie. Le gouvernement de Louis XIV le comprit: en 1714, il

envoyait un ambassadeur à Vienne, en lui disant que la rivalité

séculaire de l’Autriche et de la France était finie.

Les Pays-Bas catholiques eux-mêmes, qui avaient été, au seizième et au

dix-septième siècle, un objet de dispute entre les Bourbons et les

Habsbourg, devenaient entre eux une barrière. L’Autriche les recevait,

il est vrai, par le traité de 1713 (article 9), mais aux mêmes

conditions que l’électeur de Bavière en 1697. Le traité de Ryswick avait

permis aux Hollandais de mettre des garnisons dans les places fortes

principales, Maëstricht, Charleroi, Limbourg, Binch, Courtray, Oudenarde

et Saint-Guislain. C’était ainsi que l’électeur de Bavière les avait

gouvernés au nom de l’Espagne. Louis XIV s’était aliéné la Hollande en

1704, en chassant de ces places les garnisons hollandaises et en

s’attribuant indirectement le gouvernement des Pays-Bas. L’empereur

Léopold, en 1701, et l’Angleterre, en 1706 (premier traité de la

Barrière), s’étaient au contraire attaché les Hollandais en leur

promettant la restitution de ces places, comme une annexion déguisée des

Pays-Bas à la République.

Après la paix, l’empereur Charles VI fut obligé de subir cette condition

et de souscrire au second traité de la Barrière qui, en lui laissant la

souveraineté des Pays-Bas, les plaçait sous le protectorat des

Provinces-Unies (15 novembre 1715). La Belgique n’était pas seulement

une barrière pour la Hollande, c’était une barrière entre la France et

l’Autriche.

Ainsi, dans leur ensemble, et avec les actes qui les complètent, les

traités d’Utrecht, de Bade et de Rastadt avaient mis fin à la querelle

séculaire de la France et de l’Autriche. Les puissances européennes leur

avaient imposé le sacrifice de leurs prétentions rivales; elles avaient

forcé Louis XIV, par la Grande-Alliance et le traité d’Utrecht, à se

renfermer dans ses limites; puis elles avaient abandonné à Utrecht

Charles VI à son ambition, à son entêtement, aux armes de la France, et

les victoires de Villars l’avaient alors forcé à accepter, de la main

même du général, une paix qui limitait l’Empire à la frontière du Rhin.

Par ce système d’équilibre, l’Europe, et l’Angleterre surtout avaient

désarmé les deux adversaires et fait de l’Allemagne, de l’Italie et des

Pays-Bas, où ils s’étaient tant de fois heurtés, des territoires neutres

qui les séparaient. Jamais, depuis le début du seizième siècle, un

changement aussi complet ne s’était produit dans les relations des

puissances continentales. Jamais la paix du continent n’avait été mieux

assurée.

Mais si l’Europe fut alors délivrée et la France elle-même garantie à la

fois de l’ambition des Habsbourg et des Bourbons, elles se trouvèrent

sur mer menacées, et la France particulièrement, d’une autre domination.

L’Angleterre, qui avait imposé aux royautés anciennes son droit nouveau

et mis des barrières à leur ambition, profita, en 1712-1713, de sa

situation prépondérante pour obtenir des avantages commerciaux et

maritimes considérables: la paix d’Utrecht devint le principe de sa

prospérité.

«La guerre de succession d’Espagne, dit un historien anglais, a une

telle splendeur dans nos annales, elle a une sonorité si monarchique,

qu’on la considère souvent comme un exemple des guerres capricieuses et

destructives de l’ancien temps. En réalité ce fut une guerre d’affaires

surtout, faite dans l’intérêt des marchands anglais, dont le commerce et

l’existence étaient menacés. Toutes les questions coloniales

redeviennent tout à coup brûlantes par la perspective d’une union entre

la France et l’empire espagnol. Derrière la futilité des courtisans, ce

furent les considérations coloniales qui menèrent alors le monde à un

degré qui ne s’était jamais vu.»

C’était en effet des préoccupations de ce genre qui avaient fait

craindre, avant 1700, au gouvernement et au peuple anglais les

prétentions de Louis XIV à la succession d’Espagne. Pendant la deuxième

moitié du seizième siècle, le commerce français s’était largement

développé, par la protection éclairée du roi, aux dépens des caboteurs

étrangers. Quel essor plus grand ne prendrait-il pas lorsque les ports

espagnols lui seraient ouverts sur l’Océan et dans la Méditerranée!

Quelles lignes de côtes de Dunkerque à Cadix, de Gibraltar à Toulon! En

outre, l’héritage de Charles II comprenait un empire colonial autrement

considérable que celui des Hollandais aux Indes, des Anglais en

Amérique: la France allait-elle aussi l’annexer au moment où l’activité

de ses colons, encouragés par Colbert, étendait le Canada jusqu’au

Mississipi et jetait à Pondichéry les fondements d’une grande puissance

dans l’Indoustan? Si elle joignait l’Amérique du Sud à l’Amérique du

Nord, les Moluques, les Philippines à ses possessions de l’océan Indien,

quel empire et quelles richesses!

Guillaume III avait prévu tout cela lorsqu’en 1697 il conclut la paix

avec la France à Ryswick, pour traiter avec Louis XIV, en 1698 et en

1700, de la succession d’Espagne. Son ministre Portland avait réclamé,

pendant les négociations, des sûretés pour le commerce anglais dans la

Méditerranée, des cessions de ports, Gibraltar, Oran, Ceuta, Mahon dans

l’île de Minorque, le partage des Indes espagnoles, ou tout au moins la

liberté d’y commercer. Louis XIV, pour ne pas faire de tels avantages au

commerce anglais et pour rassurer les marchands de Londres, avait eu la

sagesse de renoncer lui-même à la possession de l’Espagne et de ses

colonies.

Mais, lorsqu’il eut accepté le testament de Charles II pour son

petit-fils, il n’avait pas eu la même prudence: sans tenir compte des

défiances de l’Angleterre, il avait négocié, par l’intermédiaire de Du

Casse, gouverneur de Saint-Domingue (27 avril 1701), un traité entre la

cour de Madrid et la Compagnie française de Guinée, qui assurait à cette

dernière le privilège de l’importation des nègres en Amérique

(_assiento_), presque le monopole du commerce dans ces colonies que les

Espagnols ne savaient pas exploiter. En même temps il avait fait occuper

par une escadre française certains ports de l’Amérique espagnole.

C’était la main mise sur l’Amérique du Sud. Que serait-ce si Philippe V

venait un jour, comme son grand-père lui en laissait l’espérance, à

réunir les deux royaumes?

Ce furent ces motifs d’ordre commercial qui décidèrent les Anglais à

s’allier, le 7 septembre 1702, avec la Hollande et avec l’Empereur.

L’article 8 de la Grande-Alliance avait soigneusement stipulé «que les

Français ne prendraient jamais possession des Indes occidentales, qu’ils

n’auraient pas le commerce exclusif de ces colonies et que les droits de

commerce et de navigation qui leur seraient accordés seraient exactement

les mêmes que ceux départis à la Grande-Bretagne et à la Hollande».

La guerre avait ensuite fourni aux Anglais non seulement le moyen de

défendre, mais d’étendre leur commerce, leur puissance maritime et leurs

colonies. En 1704, ils avaient conquis Gibraltar, en 1706, Carthagène,

Alicante, et, en 1708, Port-Mahon dans les Baléares. Ils n’avaient rien

acquis aux Indes occidentales: ce fut pour obtenir par des négociations

les agrandissements coloniaux que la guerre ne leur avait pas donnés,

qu’ils se décidèrent à traiter avec Louis XIV.

Les propositions que le ministère anglais chargea Prior de faire à la

France en 1711 furent conçues dans cet esprit. Il ne s’agissait plus

pour l’Angleterre de se défendre contre la puissance maritime de sa

rivale; elle entendait profiter de son abaissement pour fonder, aux

dépens de toutes les puissances maritimes, sa propre prépondérance.

Elle réclamait Port-Mahon pour dominer dans la Méditerranée, Gibraltar

pour tenir à la fois la Méditerranée et l’Océan, la démolition du port

de Dunkerque pour rester maîtresse de la Manche. Cette ligne de ports

que l’union des deux couronnes aurait pu donner à la France depuis la

Manche jusqu’à la Méditerranée, elle la voulait pour elle; elle

réclamait en outre quatre places de commerce dans l’Amérique du Sud, la

cession de Terre-Neuve et de la baie d’Hudson dans l’Amérique du Nord,

enfin l’_assiento_, ce privilège de la traite des nègres dans les

compagnies espagnoles. «Le commerce étant l’âme de la nation anglaise,

dit un publiciste de ce temps, et le solide Pérou dont les sujets et

l’État tirent des trésors immenses, le principal point de vue de la cour

d’Angleterre dans ses négociations doit être d’empêcher qu’on porte la

moindre atteinte à ce commerce, mais même de l’étendre et de l’augmenter

de plus en plus.»

Elle y réussit à merveille dans les stipulations définitives du traité

d’Utrecht. Louis XIV, sentant l’importance de ces revendications, avait

adjoint aux plénipotentiaires, d’Uxelles et Polignac, un membre du

conseil du commerce, Ménager de Rouen, qui connaissait à fond toutes les

affaires de l’Amérique du Sud. Il fut pourtant obligé à de grandes

concessions. L’article 9 du traité entre la France et l’Angleterre

stipula la démolition des forts, ports et écluses de Dunkerque, la ville

de Jean Bart, la terreur des marchands anglais. Les articles 10 et 11 du

traité entre l’Espagne et l’Angleterre donnèrent aux Anglais Gibraltar,

Minorque et Port-Mahon. Des cessions coloniales accompagnèrent ces

conquêtes si importantes déjà. L’Angleterre fut mise en possession de

l’île de Terre-Neuve et des îles adjacentes (traité franco-anglais,

article 13), du territoire de la baie d’Hudson (article 10), enfin de la

Nouvelle-Écosse ou Acadie, avec la ville de Port-Royal qui devint

Annapolis (article 12). Le Canada français était désormais entouré de

toutes parts par des colonies anglaises. C’était un premier démembrement

de notre empire colonial, ce n’était pas seulement, comme le dit

négligemment Michelet, la perte de quelques colonies. Des clauses de

réserve, habilement introduites par les négociateurs anglais sur les

limites des colonies et le protectorat des indigènes (articles 10 et

15), préparaient la ruine de l’influence française dans l’Amérique du

Nord, étouffaient pour ainsi dire notre colonie déjà morcelée.

L’Angleterre, enfin, qui avait pris les armes pour chasser nos marchands

de l’Amérique du Sud, y introduisait les siens. Elle y tenait tellement,

que, par l’article 6 du traité avec la France, elle força Louis XIV à

renoncer pour ses sujets à tout privilège commercial dans l’Amérique

espagnole; elle contraignit Philippe V, dans son traité avec l’Espagne

(art. 8), à fermer les colonies espagnoles à toute nation, et surtout

aux Français, et à les ouvrir aux commerçants anglais (art. 12), qui

reçurent, par privilège spécial du 23 mars 1713, la ferme de

l’_assiento_. Les Anglais s’engagèrent à payer une redevance au roi

d’Espagne par tête de nègre importé, à lui faire une avance d’argent,

mais ils obtinrent en échange le droit d’établir des factoreries à la

Plata et à Buénos-Ayres, enfin d’envoyer, pour les protéger, des navires

de guerre, et chaque année un vaisseau de 300 tonneaux à Porto-Bello

pour y négocier au temps de la foire. Ce dernier avantage était un moyen

détourné de livrer au commerce anglais l’Amérique du Sud. Les vaisseaux

assientistes se permirent toute espèce de trafic aux Indes occidentales;

il n’y eut plus seulement un, mais _plusieurs vaisseaux de permission_.

«L’Angleterre, écrit Rousset, le même publiciste, y prit la place de

l’Espagne.»

Par les traités d’Utrecht, elle obtint ce qu’elle avait voulu interdire

aux Français au début de la guerre, la domination de la Méditerranée et

de la Manche, la perspective d’un empire colonial dans l’Amérique du

Nord et le commerce exclusif de l’Amérique du Sud. Tous les historiens

anglais, Mahon, Coxe, et, de nos jours, Seeley ont célébré à l’envi

cette victoire pacifique de l’Angleterre, cette date aussi grande dans

son histoire que celle de la ruine de l’Armada. «La suprématie maritime

et coloniale de l’Angleterre s’affirma d’une manière éclatante: à ce

point culminant elle devait être un objet de jalousie et de crainte pour

l’Europe, comme l’avaient été, au dix-septième siècle, l’Espagne et

surtout la France.» Les puissances maritimes furent contraintes

d’engager contre elle, pour la défense de leurs intérêts, une lutte

aussi longue que le combat séculaire des Bourbons et des Habsbourg, une

lutte qui remplit le dix-huitième siècle et qui n’est pas achevée.

En 1713, ces craintes n’étaient pas encore éveillées: la Hollande,

satisfaite d’avoir humilié la France et l’Empereur à la fois, heureuse

de ses conquêtes aux Pays-Bas, se laissa entraîner comme une chaloupe à

la suite des vaisseaux anglais qui sillonnaient les mers triomphalement.

La France alors ne considéra dans les Anglais que des sauveurs envoyés

par la Providence pour lui apporter une paix bienfaisante, durable et

presque miraculeuse. Elle ne se crut pas traitée en vaincue, comme elle

l’était réellement par des vainqueurs exigeants, habiles et ambitieux.

Elle compara le présent au passé et ne vit pas qu’il était gros d’un

avenir dangereux.

Dans leur ensemble, en effet, les traités conclus entre Louis XIV et

l’Europe, les traités d’Utrecht, ne paraissaient pas avoir modifié les

résultats atteints à la fin du dix-septième siècle par la politique

française. Cette paix ne rapportait rien à la France, mais parut ne lui

avoir rien coûté. Elle gardait ses frontières naturelles et avait vaincu

la maison d’Autriche: un Bourbon régnait en Espagne. Le succès de la

famille royale ne causait en apparence aucun préjudice au royaume. Cette

paix sembla un retour de fortune inespérée après les désastres, et,

après bien des traverses, la consécration de l’œuvre de Richelieu et de

Mazarin.

A la bien examiner, pourtant, dans ses origines et ses détails, elle

achevait ce que la guerre avait commencé, le triomphe de l’Angleterre

sur Louis XIV. Après avoir soutenu pendant son règne, à l’excès, les

principes de la légitimité monarchique, il était forcé de reconnaître le

principe de la souveraineté nationale, que les Anglais avaient proclamé

en 1688 et qu’ils imposaient à l’Europe. Les torys complétaient l’œuvre

des whigs. Le gouvernement de la reine Anne assurait la politique de

Guillaume III, combattue si longtemps par Louis XIV. Locke l’emportait

sur Bossuet. Les philosophes français allèrent se mettre à son école et

répandirent ses doctrines à travers l’Europe, qui, en 1713 déjà, les

admettait dans son droit international. Le traité d’Utrecht fut le point

de départ de cette évolution des idées politiques et du droit public,

qui aboutit à la fin du dix-huitième siècle à la ruine de la monarchie

française.

Il fut, d’autre part, le principe de la grandeur commerciale et

coloniale de l’Angleterre, aussi funeste aux puissances maritimes et à

la France que les prétentions de la maison de Charles-Quint. «Ces

traités, qui paraissaient, dit Saint-Simon, un retour miraculeux de la

fortune, furent tels que l’exigeait la plus odieuse nécessité, chèrement

achetés.» L’extinction du commerce, la ruine de nos colonies naissantes,

les prétentions victorieuses de l’Angleterre à dominer sur toutes les

mers et dans tous les pays nouveaux furent le prix de l’établissement

d’un prince français en Espagne. La France ne sortit d’un péril,

définitivement conjuré en 1660, que pour retomber cinquante ans après

dans un autre.

Il ne s’agissait plus seulement de la place qu’elle garderait en Europe.

L’Europe s’étendait alors et se répandait à l’orient et à l’occident sur

le monde. Constituée définitivement par de grands politiques qui

n’avaient servi et consulté que ses intérêts, la France

participerait-elle à cette expansion, comme son intérêt l’exigeait

encore, à la manière d’un organisme naturel qui, parvenu à sa maturité

et assuré de vivre après les crises de son premier développement, doit

maintenir son espèce et lui garder une place au milieu des espèces

rivales, par le nombre, la vigueur de ses descendants et l’étendue d’un

domaine suffisant à leur vie et à leur activité?

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 44 / 116 题