LA SUÈDE AU XVIIe SIÈCLE

La condition géographique des plaines du nord de l’Europe est telle que,

depuis le centre de la Russie jusqu’à l’extrémité de la péninsule

scandinave, en passant soit par la Pologne et la Finlande, soit par

l’Allemagne et le Jutland, on ne trouve, entre les régions que

l’histoire politique ou l’ethnographie différencient, aucune différence

radicale de constitution, de climat ou d’aspect, aucune frontière

véritablement naturelle. La Baltique n’est point assez large pour isoler

les pays qu’elle baigne et que leur nature rapproche: la Finlande, la

Livonie, le Danemark peuvent être considérés comme les annexes de la

Suède ou réciproquement. Ces causes naturelles dominent et expliquent en

partie l’histoire de la Suède.

Le fondateur de l’État suédois, Gustave Wasa, obligé par une guerre de

trois années de défendre la Finlande contre les Russes, et jaloux des

tentatives des Danois sur la Livonie, disait à son fils Jean:

«Considérez quel désavantage ce serait pour nous si les Danois venaient

à être nos voisins à l’est, comme ils le sont au sud-ouest. Voyez s’il

n’est pas _plus sage de prévenir que d’être prévenu_, et s’il ne vaut

pas mieux _prendre un morceau du chien que d’être mordu_.» Ces conseils

de Gustave Wasa ont été suivis par ses successeurs, particulièrement au

dix-septième siècle, par des rois qui, presque tous, ont été des

conquérants plus ou moins célèbres, plus ou moins heureux:

Gustave-Adolphe, Charles-Gustave. Menacée par ses voisins, voulant les

prévenir, la Suède, de 1612 à 1697, les a constamment attaqués: elle a

vécu pendant cent années pour la guerre et par la guerre, jusqu’au jour

où la guerre lui a été contraire.

A dix-huit ans, le lendemain de son avènement (1611), Gustave-Adolphe

entrait en campagne contre les Danois qui menaçaient Stockholm et

réclamaient les deux principaux ports de la Suède méridionale, Calmar

sur la Baltique, Elfsborg à l’entrée des détroits (1612-1613).

Délivré de ce danger par le traité de Knärod (26 janvier 1613), il se

tournait ensuite contre les Russes pour leur arracher, à la faveur des

troubles qui marquèrent l’avènement des Romanow, l’Ingrie, l’Esthonie et

la Carélie, avec Kexholm, la grande forteresse du Ladoga. Il avait même

formé des projets plus vastes: les Russes ne pouvant pas s’entendre sur

le choix d’un czar, Gustave-Adolphe leur fit proposer, par son

ambassadeur à Moscou, son confident et son ami, Lagardie, qui avait pris

une très grande influence dans le pays, un prince suédois, ou même une

union personnelle avec la Suède, avec un régent spécial à Novogorod.

L’influence des prêtres grecs et de l’orthodoxie, qui était en Russie

alors la principale et presque la seule forme du patriotisme, fit

préférer à une dynastie et à une alliance protestante le jeune Michel

Romanoff.

Si ce projet de Gustave-Adolphe eût abouti, les destinées de la Suède

eussent été changées: les Suédois, reprenant la tradition des Varègues,

auraient occupé les grandes plaines de l’Europe, et absorbé, au moment

de sa renaissance sous la dynastie des Romanow, la puissance russe qui

devait plus tard leur être fatale. Le roi de Suède, à dix-huit ans,

était d’une clairvoyance remarquable: «Si les Russes, écrivait-il alors

à sa mère, venaient à connaître leur puissance, c’est-à-dire leurs

avantages au point de vue maritime, les profits de leurs ports, côtes et

fleuves qu’ils n’ont pas encore exploités, ils pourraient prendre toutes

les positions en Finlande, remplir la Baltique de vaisseaux et mettre la

Suède en danger constant.» Il remarquait qu’entre la Suède et la Russie

il n’y avait pas de frontière naturelle; que les Russes, conscients de

leurs avantages et de leurs forces, seraient un ennemi perpétuel et

redoutable pour la Suède: n’ayant pu réussir à les absorber par le

traité de Stolbova (1617), il voulut au moins, en occupant l’Ingrie, le

pays où est aujourd’hui Saint-Pétersbourg, leur fermer l’accès de la

Baltique, et constituer par la politique, à la Suède, une frontière que

la nature lui avait refusée.

A l’égard de la Pologne, Gustave-Adolphe adopta les mêmes vues: il

fallait prévenir pour n’être pas prévenu. La Pologne était, au début du

dix-septième siècle, une puissance redoutable, la principale puissance

du Nord. Le roi Sigismond III, qui la gouvernait, avait un moment été

roi de Suède (1586-1604); il avait placé, en 1611, son fils sur le trône

des czars, livré la Russie aux troupes polonaises et songé à réunir sous

un même sceptre les deux grands États slaves. Un grand empire catholique

se serait ainsi fondé dans le nord et l’est de l’Europe depuis la mer du

Nord jusqu’à la mer Noire: la Baltique eût été un lac polonais, et la

Suède une province de cet empire.

Le protestantisme en Suède, l’orthodoxie en Russie avaient arrêté ces

projets, mais Sigismond ne les abandonnait pas; repoussé de l’Orient, il

s’avançait vers le nord et occupait, d’accord avec le Danemark, la

Livonie. Gustave-Adolphe, de 1621 à 1629, lui fit une guerre acharnée:

en 1621, il prit Riga, envahit la Courlande et occupa Mitau; en 1625,

ses généraux Horn et Lagardie achevèrent, par la prise de Dorpat, la

conquête de la Livonie; en 1626, quoique beau-frère de l’électeur de

Brandebourg, Gustave-Adolphe débarqua à Pillau, à l’embouchure du

Frische Haf, en Prusse, s’empara de Marienbourg et assiégea Dantzick; il

fermait aux Polonais l’accès de la Baltique, en occupant la Prusse

ducale que ceux-ci considéraient toujours comme une de leurs provinces.

Il prenait les embouchures du Niemen, de la Vistule, comme il avait pris

celle de la Néva et pour les mêmes raisons.

La trêve d’Altmark (1629) compléta et acheva l’œuvre commencée à Knärod

et à Stolbova. La Suède était désormais protégée contre les Russes, les

Polonais et les Danois par la possession de la Finlande, de l’Ingrie, de

la Carélie, de l’Esthonie, de la Livonie, d’une partie de la Prusse

ducale et de Stralsund en Poméranie. La Baltique, qui ne pouvait être

une frontière, devenait un lac suédois: des frontières étaient ainsi

constituées au royaume sur le continent, et la Suède enrichie et

garantie par l’acquisition des ports et des forteresses de ses nouvelles

provinces. «La mer est grande, disait Gustave-Adolphe à son chancelier

Oxenstiern, et nous avons de grandes côtes à surveiller; tant que nous

aurons Stralsund, nous nous ferons respecter sur la Baltique et nous

pourrons librement commercer avec l’Allemagne.»

Depuis son avènement jusqu’en 1629, Gustave-Adolphe ne posa les armes

que pendant de courts intervalles. Ces intervalles de paix, il les

employa à préparer la royauté et le royaume, à s’assurer le concours des

Suédois pour la guerre qui paraissait être le fondement de la sécurité

et de la grandeur de la Suède.

La royauté suédoise, depuis la mort de Gustave Wasa, son fondateur,

avait été de nouveau amoindrie par les complots et les succès de

l’aristocratie. A la fin du seizième siècle, et malgré les efforts de

Charles IX, les nobles étaient devenus si puissants que Gustave-Adolphe,

au début de son règne, avait dû reconnaître tous leurs privilèges,

notamment la franchise de l’impôt ordinaire, pour obtenir leur concours

dans sa première guerre contre le Danemark (Diète de Nyköping, 10

décembre 1611-1er janvier 1612). La noblesse disputait alors au roi le

pouvoir législatif et exécutif: dans les diètes générales (Reichstäge)

et provinciales (Landstäge), où elle constituait le premier ordre, elle

pouvait proposer les lois et s’opposer seule aux volontés royales, même

appuyées de l’approbation des autres ordres, clergé, bourgeoisie et

paysans. Par le conseil, _Reichsrath_, ou _sénat_, comme on l’a appelé à

tort, elle exerçait presque entièrement le pouvoir exécutif. Ce conseil

se composait des six grands officiers de la couronne, grand écuyer,

grand bailli, maréchal, amiral, chancelier et trésorier, et six ou sept

autres conseillers qui administraient les biens royaux; le maréchal,

nommé par le conseil sur une liste de trois noms que lui présentait le

roi, commandait l’armée. Il servait d’intermédiaire entre le roi et les

diètes au profit de la noblesse. Si bien qu’en définitive le roi n’avait

ni la disposition des finances ni celle des troupes, et presque aucune

action sur les assemblées. Il régnait, mais ne gouvernait pas.

Au retour de la guerre contre le Danemark, Gustave-Adolphe chargea son

conseiller Skytte, ennemi juré de la noblesse, de rédiger une

déclaration sur les droits et les excès de l’aristocratie. C’était une

déclaration de guerre. Le roi rappelait aux nobles que, s’ils avaient

des droits, ils avaient aussi des devoirs, particulièrement l’obligation

du service militaire, qu’ils s’y étaient soustraits pendant la deuxième

guerre, et que l’oubli des devoirs entraînait la perte des droits. Il

les menaçait aussi de reprendre les biens qu’ils usurpaient sur les

domaines de la couronne. En 1617, il entreprit contre leurs privilèges

la campagne qu’il méditait: les nobles, pris en flagrant délit de crime,

n’eurent plus droit à des sauf-conduits qui entravaient l’action de la

justice; leurs serviteurs, dans le même cas, durent être immédiatement

conduits aux prisons royales. A la diète de Œrebro, en 1617, les

privilèges politiques de l’aristocratie furent également réduits: le roi

se réservait à lui-même l’initiative des propositions et le pouvoir de

choisir dans les réponses des différents ordres ce qui lui paraîtrait le

meilleur. Puis, souvent, il se dispensa de réunir les diètes elles-mêmes

et se contenta de décider avec les commissions que la diète laissait en

se séparant: ainsi, en 1620, il fit voter à une _assemblée composée des

principaux des États_ un impôt sur le bétail; en 1628 et 1629, ce furent

des commissions de ce genre qui autorisèrent le roi à déclarer la guerre

à l’Autriche; en 1630, 1631, 1632, il n’en réunit pas d’autres.

C’étaient comme ces assemblées de notables que la royauté française

convoquait pour se dispenser de réunir les états généraux.

En 1620, Gustave-Adolphe procéda à une réorganisation de la chambre de

la noblesse, qui diminua son autorité dans les diètes: il divisa

l’aristocratie en trois classes (ducs et barons, conseillers d’État,

nobles), qui avaient chacune un droit de vote séparé; les diètes se

composèrent désormais de six ordres en réalité, entre lesquels l’accord

devint plus difficile et plus rare, et le roi s’interposa plus

aisément.--Il institua enfin, en face du conseil d’État, cinq conseils

royaux, justice, guerre, marine, chancellerie et affaires étrangères,

dont les membres, nommés et payés par lui, furent entièrement dans sa

main, et reprit au sénat le droit de nommer le maréchal qui dirigeait

sous ses ordres les troupes en temps de guerre et les diètes en temps de

paix. «Il était dans le caractère du roi, dit Lagardie, d’augmenter

toujours les droits et l’autorité de la royauté, de réduire les

privilèges d’autrui.»

Par ces réformes, Gustave-Adolphe fut toujours sûr d’obtenir des diètes

les subsides dont il avait besoin pour la guerre, l’impôt du bétail,

l’impôt de la mouture, l’accise; à partir de 1625, l’aristocratie, qui

jusque-là avait prétendu s’exempter, elle et ses gens, des impôts, y fut

soumise à son tour. Le roi, en 1626, substitua au service irrégulier des

nobles, établi sur des contrats mal définis et peu respectés, une

organisation permanente de la cavalerie: chaque noble dut servir en

personne, fournir autant de cavaliers qu’il avait de fois 500 thalers de

revenu, et s’engager dans l’infanterie s’il était trop pauvre pour

servir à cheval. Les paysans de dix-huit à vingt ans durent s’enrôler, à

raison de un par dix, et servir vingt ans. Il eut ainsi une armée

régulière, des ressources certaines qui donnèrent à la Suède une grande

supériorité militaire: toutes les forces de la nation furent employées à

la guerre, sous la direction d’un roi qui se faisait soldat, et «n’avait

pas pris encore la mode, suivant l’expression de sa fille Christine,

d’être un héros à bon marché et à force d’être poltron». Bientôt la

guerre, qui en quelques années aurait épuisé ce pauvre roi et cette

nation de deux millions d’hommes, alimenta le trésor royal, enrichit la

noblesse et les soldats: elle devint l’industrie du pays et comme la

force essentielle de sa vie publique. «La Suède, par les circonstances,

disait en 1642 Oxenstiern, a fait, ce qui ne s’est vu nulle part

ailleurs, de la guerre la principale institution d’État.»

D’autre part, en 1611, le roi et la diète, à Niköping, identifièrent les

intérêts du luthéranisme et de l’État: l’exercice public ou privé de

toute autre religion fut interdit. Les charges publiques furent refusées

à tous ceux qui n’étaient pas luthériens. La diète d’Œrebro (1617) alla

plus loin encore en disant que ce serait un crime contre l’État de

pratiquer, même en secret, la foi romaine. En 1624, trois fonctionnaires

furent décapités pour ce motif. Par l’institution d’un consistoire

royal, qui disposait des cures, surveillait les livres et les écoles, le

roi intervint désormais dans toutes les affaires de religion: la

religion était mêlée à toutes les affaires de l’État.

En 1629, la Suède était constituée d’après les principes qui devaient,

au dix-septième siècle, faire sa force et sa faiblesse, sa grandeur

rapide et sa prompte décadence. Elle considérait et acceptait la guerre

comme le fondement de sa sécurité extérieure et de son administration

intérieure: les nécessités géographiques: «_situs regni et loci_,» lui

en avaient fait un devoir. Elle en fit désormais une coutume et une

institution d’État. Elle identifiait en outre la cause de la patrie et

ses intérêts avec ceux de la religion réformée: c’était une tradition

essentielle pour les successeurs de Gustave Wasa et pour leurs sujets.

La longue et heureuse participation de la Suède à la guerre de Trente

ans (1631-1648) est venue de là. Gustave-Adolphe intervint en 1630 en

Allemagne, parce que Wallenstein travaillait, avec l’appui de

l’Empereur, à se constituer un État nouveau dans le nord de l’Empire et

sur les rives de la Baltique. Le duc de Friedland s’était emparé du

Mecklembourg (1628), puis, maître de Wismar, il s’avançait vers la mer,

organisait une flotte pour y dominer, se faisait nommer amiral et

assiégeait enfin Stralsund (1628) qui s’était donné à la Suède.

Gustave-Adolphe n’avait pas repoussé les Danois, les Russes et les

Polonais de la Baltique, pour l’abandonner à l’ambition de Wallenstein.

Il fallait prévenir ses projets, en l’attaquant en Allemagne. «Pour

protéger Stralsund, disait-il, nous ne devons pas nous reléguer en

Suède; nous devons marcher au contraire avec une armée en Poméranie.»

L’entrée de Gustave-Adolphe dans l’Empire fut, d’autre part, une réponse

à l’édit impérial de restitution (6 mars 1629): les champions du

protestantisme, palatin ou danois, avaient été vaincus, et Ferdinand II

paraissait près d’anéantir les réformés allemands. Le roi de Suède

voulait tenter un nouvel effort en leur faveur: il appelait ses sujets à

la défense de leurs coreligionnaires d’Allemagne. La guerre contre

l’Empereur était une guerre sainte, qui commença au nord de la Baltique

par trois jours de jeûnes et de prières.

En vain Richelieu s’efforça-t-il de faire que cette guerre ne fût pas

une croisade, mais une guerre politique: il s’efforça, avec l’aide de

Charnacé, notre ambassadeur auprès du roi de Suède, et par le traité de

Bervald (1631), de protéger la Bavière, les catholiques allemands contre

une revanche possible des luthériens. Le roi de Suède prétendit et

obtint que toutes choses seraient replacées dans l’Empire en l’état où

elles étaient avant 1618. Ce n’était pas seulement un ennemi de

Wallenstein et de l’Autriche que le cardinal appelait en Allemagne, ni

purement un auxiliaire de la politique française: c’était un croisé

protestant, qui avait ses projets à lui, et qui combattait pour sa foi.

Le premier acte de Gustave-Adolphe en Allemagne (4 juillet 1630) fut la

conquête de la Poméranie, qui fut achevée au mois de juin 1631 par la

prise de Greifswald, et sanctionnée par le traité de Stettin. Le duc

Bogeslas XIV fut contraint de se déclarer vassal du roi de Suède et de

l’instituer son héritier. Sauf le Danemark et le Mecklembourg, toutes

les rives de la Baltique appartenaient à la Suède. S’il n’avait fait

qu’une guerre politique, Gustave-Adolphe eût pu s’en tenir là.

Mais il entendait réunir toutes les forces protestantes pour la défense

du protestantisme: jaloux de la puissance de la Suède, les électeurs

protestants de Brandebourg, de Saxe, les ducs de Mecklembourg et les

comtes d’Oldenbourg, le landgrave de Hesse-Cassel, n’offraient que leur

neutralité: «Il y a lutte entre Dieu et le diable; si l’on tient pour

Dieu, qu’on vienne à moi; si l’on tient pour le diable, qu’on me

combatte, répondit le roi de Suède, il n’y a pas de milieu.» Pour

appuyer ce dilemme, il vint avec ses troupes aux portes de Berlin et

offrit encore à l’électeur, son beau-frère, l’alliance ou la guerre. Le

21 juin 1631 l’électeur choisit l’alliance. Son exemple entraîna le

landgrave de Hesse-Cassel (21 août 1631), le duc Bernard de Saxe-Weimar,

l’électeur Jean-Georges de Saxe (10 septembre 1631). Ces princes

protestants mettaient leurs troupes sous le commandement du roi de

Suède, promettaient d’entretenir les siennes, lui livraient leurs

forteresses: le roi leur assurait la restitution de leurs droits et de

leurs biens, et leur promettait les dépouilles des catholiques. L’armée

sainte était constituée: la croisade protestante n’avait plus seulement

un chef; elle avait des lieutenants et des soldats. La victoire de

Leipzig prouva la valeur de l’un, encouragea l’ardeur et les espérances

des autres. La conquête de la Franconie en fut le prix: le pillage de

cette fertile contrée enrichit le roi et l’armée; elle fut en même temps

pour tous les protestants une revanche éclatante et profitable des maux

et des dommages que leur avaient causés les décrets de l’Empereur, les

violences de Tilly et de Wallenstein.

A ce moment les projets de Gustave-Adolphe, qui jusque-là avaient été

conformes aux intérêts et aux traditions de la Suède, s’élargissent: les

succès du roi l’amènent par une pente naturelle à substituer à cette

politique nationale une politique plus personnelle. A Francfort ou à

Mayence, dans l’hiver de 1631 à 1632, entouré des princes protestants,

recherché par les ambassadeurs des princes catholiques, de la France et

de l’Angleterre, il rêve de constituer en Allemagne, sur les conquêtes

qu’il a faites ou qu’il fera encore, aux dépens du parti catholique, un

grand empire protestant. Il refuse de rendre au palatin ses États; il

essaie de se faire céder par le Brandebourg ses droits à la succession

de Poméranie; il négocie avec les maisons de Weimar, de Hesse, de

Brunswick, de Mecklembourg des traités de protectorat ou de succession.

Enfin, en décembre 1631, il fait ses conditions à l’Empereur et lui

demande, outre le retour à l’état de choses antérieur à l’année 1618

pour les protestants allemands, pour lui le titre de roi des Romains. Il

songeait à faire évidemment, avec l’aide des princes protestants du

nord, au profit de la Suède et de son ambition, ce que le Brandebourg a

réalisé depuis.

Richelieu, effrayé de ces projets qui eussent assuré l’unité allemande,

aux dépens des catholiques, et fait tort à ses propres projets

d’agrandissement en Allemagne, réclama, par l’intermédiaire de De Brézé

(18 janvier 1632), la neutralité en faveur de la Ligue catholique, et la

cession éventuelle de l’Alsace. Gustave-Adolphe refusa l’une et l’autre:

il exigea le désarmement de la Ligue et, parlant en Empereur allemand

déjà, déclara qu’il ne laisserait porter aucune atteinte à l’intégrité

du territoire germanique. Puis, n’ayant pas obtenu la soumission de la

Bavière par la diplomatie, il l’entreprit par les armes.

Ce fut sa dernière campagne, une véritable conquête de l’Allemagne du

Sud. Nuremberg se donna à lui, et l’un des savants de la ville prouva

qu’il descendait des anciens burgraves. Avec Donauwerth, il eut le

Danube; avec Augsbourg, le Lech. Augsbourg le reconnut comme roi;

Gustave-Adolphe destinait cette ville à être la capitale de son empire

et laissait frapper des médailles comme celles-ci: _Gustava et Augusta,

caput religionis et regionis._ Les princes qui l’accompagnaient

commençaient à murmurer; mais la mort de Tilly (30 avril 1632)

facilitait ses conquêtes et encourageait ses espérances. La France

s’inquiétait aussi, demandait au roi de Suède où il s’arrêterait: «Quand

mon intérêt l’exigera. J’irai trouver le roi de France à Paris»,

répondit-il, et, pour le moment, il occupa Munich, la capitale de

l’électeur que Richelieu s’efforçait en vain de sauver. Toute la Bavière

était à lui, quoique les paysans catholiques se soulevassent un peu

partout contre cette domination protestante. Le retour de Wallenstein à

la tête des armées impériales (décembre 1631), ses victoires sur les

Saxons, en Bohême, puis en Saxe, ne laissèrent pas à Gustave-Adolphe le

temps d’achever son œuvre dans l’Allemagne du Sud; il fallait bien

abandonner ses rêves devant la réalité: il était menacé au mois

d’octobre de perdre ses communications avec la Baltique. Par Nuremberg

et la Thuringe, il rentra en Saxe et rencontra les Impériaux à Lutzen,

dans ces champs de bataille de Leipzig où il avait gagné l’Allemagne et

où il perdait la vie (16 novembre 1632).

Sa pensée et sa politique lui survécurent, pendant toute la minorité de

sa fille Christine, sous le gouvernement de son chancelier et confident

Oxenstiern. A ce moment critique pour la Suède, la diète, le Reichstag

et le Reichsrath, réunis à Stockholm, chargèrent le comte Pierre Brahé

d’aller à Francfort demander à Oxenstiern «ce qu’il pensait de toutes

choses et particulièrement de la conduite de la guerre d’Allemagne».

C’était le 6 janvier 1633; deux jours avant, Oxenstiern avait écrit déjà

en Suède pour faire connaître les intentions dernières de

Gustave-Adolphe sur l’Allemagne: il fallait, pour continuer sa

politique, négocier un mariage entre Christine et le fils de l’électeur

de Brandebourg: le prix de ce mariage serait l’abandon à la Suède de

tous les droits de la Prusse sur la Poméranie. La Suède aurait ainsi

toutes les côtes de la Baltique. D’autre part, la conséquence de cette

union serait, soit au profit de la Suède, soit au profit du Brandebourg,

la formation dans le nord d’un grand royaume protestant, autour duquel

on grouperait les princes protestants.

Oxenstiern n’abandonnait donc ni les intérêts directs de la Suède en

cette guerre, ni les projets formés par Gustave-Adolphe depuis la fin de

1631 pour la constitution d’un empire allemand protestant. En

décembre-janvier 1633, il négociait à Berlin avec l’électeur, qui se

refusa d’ailleurs jusqu’en 1634 à toute conquête de la Suède en

Poméranie; en mars 1633, il réunissait à Heilbronn les princes et les

ambassadeurs protestants, tranchait avec eux, comme s’il eût été déjà

chancelier de l’Empire, et cherchait à se faire donner l’archevêché de

Mayence, la dignité électorale et l’archichancellerie. La politique

française entrava ses projets: Feuquières, qui la dirigeait à la diète

d’Heilbronn, ne voulut entendre parler que d’une ligue contre

l’Autriche, où la France serait comprise, et repoussa les prétentions de

la Suède à la direction de l’Allemagne; enfin, profitant des nécessités

d’argent où se trouvait le chancelier, il ne consentit au renouvellement

du traité de subsides qu’à la condition d’une clause de garantie

formelle en faveur des catholiques allemands. La jalousie des

protestants, la diplomatie de Richelieu empêchaient Oxenstiern de

réaliser les plans qu’avaient formés son maître sur la Suède et sur

l’Allemagne.

La défaite des Suédois à Nordlingen (septembre 1634) les ruina pour

toujours. Les protestants ne comptèrent plus sur la Suède et se

divisèrent; les uns, la Saxe et le Brandebourg par la paix de Prague

(1634), revinrent aux Impériaux et se rapprochèrent des catholiques,

surtout, pour écarter la Suède du nord de l’Allemagne; les autres

conclurent directement avec la France (novembre 1634) le traité de Paris

qui introduisait les armées françaises dans l’Empire, donnait à Louis

XIII la direction de la guerre contre l’Autriche et la promesse

d’agrandissements en Alsace. En cette situation, Oxenstiern n’eut plus

qu’à ramener la politique suédoise à son point de départ: il s’efforça

d’obtenir des satisfactions territoriales sur les bords de la Baltique,

et le rétablissement des protestants allemands. Il s’adressa, pendant

l’année 1635, aux puissances signataires du traité de Prague, puis

directement à l’Empereur: ses propositions furent rejetées. Il ne lui

resta plus alors qu’à poursuivre énergiquement la guerre, aux côtés de

la France et d’accord avec elle. Par les traités de Compiègne (1635), de

Wismar (1636) et surtout de Hambourg (6 mars 1638), que négocièrent

Salvius pour la Suède, d’Avaux pour la France, les deux puissances

s’engagèrent à ne poser les armes que quand les choses seraient ramenées

à l’état où elles étaient en 1618, à ne pas faire de paix séparée, et à

se procurer des satisfactions réciproques.

Il était grand temps: la Suède, après avoir dominé le Nord et

l’Allemagne, se voyait menacée par l’Empereur et par tous ses voisins

coalisés. Sans doute, à la mort de Bogeslas XIV (1637), elle avait

annexé la Poméranie; mais cette occupation n’avait fait qu’irriter le

Brandebourg et le Danemark. En 1637, Christian IV de Danemark se

rapprochait de l’Empereur, qui lui promettait l’annulation de l’édit de

restitution et la cession de Brême; en 1639, un colonel autrichien, de

Booth, négociait une alliance entre le Brandebourg et la Pologne pour

envahir la Livonie. L’électeur de Brandebourg, Georges Guillaume, était

déterminé par son ministre catholique, Schwarzemberg, à soutenir

désormais l’Empereur. Le roi de Pologne avait épousé la sœur de

Ferdinand III; on espérait acquérir l’Espagne à ce vaste projet, et le

frère du roi de Pologne, Jean-Casimir, partait, après l’entrevue de

Georges Guillaume et de Ladislas VII à Grodno, pour Madrid.

Le projet échoua: la flotte espagnole fut détruite en octobre aux Dunes

par Martin Tromp; l’invasion en Livonie ne réussit pas; mais l’Empereur

n’abandonna pas ses projets: il excita de nouveau le Danemark; à

l’assemblée de Passau (1642) il envoya un nouvel ambassadeur au roi

«pour l’échauffer à la guerre». Christian IV forma avec Ladislas VII une

grande Ligue où Alexis Romanow entra à son tour (septembre 1643), et

Torstenson, qui marchait alors sur Vienne par Olmutz et Brunn, fut

obligé d’abandonner l’Autriche pour défendre la Suède elle-même contre

cette coalition de ses ennemis héréditaires (octobre 1643).

Ce ne fut qu’avec l’alliance française qu’Oxenstiern put prévenir et

vaincre cette ligue et conserver, en Allemagne, les conquêtes

essentielles de Gustave-Adolphe. Les généraux français, Condé et

Turenne, empêchèrent, par leurs victoires sur le Rhin, l’empereur

Ferdinand III de s’emparer de l’Allemagne du Nord. Les diplomates

français ne rendirent pas à la Suède moins de service: la Thuillerie, à

Brombsebrö, procura aux Suédois (13 août 1645) la province d’Aland, les

îles d’Œsel et de Gothland, et la libre navigation des détroits. Au

congrès de Munster et d’Osnabruck, qui s’ouvrit le 10 avril 1644, pour

se terminer par les traités de Westphalie (24 octobre 1648), d’Avaux et

Servien soutinrent les revendications du plénipotentiaire suédois,

Salvius, et obtinrent pour la Suède, malgré le Brandebourg, les

satisfactions qu’elle désirait: la Poméranie citérieure et une partie de

l’ultérieure, entre autres Stettin, les îles de Wollin, de Rugen, le

port de Wismar. Une haute cour de justice fut créée à Wismar, une

université à Greifswald. La Suède obtenait, en outre, des positions

importantes sur le Weser, Brême et Verden, et le moyen d’intervenir dans

les diètes allemandes pour garantir ses nouvelles provinces.

Dégagée de ce qu’elle avait eu d’aventureux de 1631 à 1635, la politique

suédoise retirait en 1648, de cette longue guerre, les avantages que

s’était proposés Gustave-Adolphe pour la sécurité, la richesse et la

grandeur de la Suède. La Baltique était désormais enfermée dans des

provinces suédoises qui donnaient au royaume des frontières contre les

Russes, les Polonais et les Allemands, lui ouvraient le commerce du

Nord, doublaient ses revenus et ses forces.

La royauté recueillait, à l’intérieur, le bénéfice des avantages qu’elle

avait procurés à la nation. La minorité de Christine n’avait pas été,

pour la noblesse, une occasion de reprendre ce que Gustave-Adolphe lui

avait enlevé. Le gouvernement du roi avait continué, comme s’il ne fût

pas mort, en Suède, ainsi que sa politique en Allemagne. «Oxenstiern,

dit Christine, ordonna tout suivant les instructions du feu roi, y

ajoutant du sien ce qu’il jugea à propos sur le règlement de plusieurs

autres affaires fort importantes du gouvernement et des finances.» Il

fit adopter à la diète de 1634 (29 juillet), presque sans changement,

une réforme que le roi et lui avaient étudiée pendant la guerre

d’Allemagne. C’était la fin de la lutte engagée par le roi contre la

noblesse, au profit de la puissance et de la centralisation royales.

Le gouvernement devait appartenir à cinq officiers, placés à la tête de

cinq grands conseils, justice, guerre, amirauté, chancellerie, trésor.

Les officiers et les conseillers, au nombre de vingt-cinq, étaient

nommés par le roi: ils devaient se réunir tous ensemble chaque année, le

jour des Rois, pour examiner la gestion de tous les officiers du

royaume, étudier l’état du pays, les réformes à opérer sans la diète ou

à lui soumettre. Dans les provinces, les gouverneurs généraux, les

gouverneurs de villes, les baillis, qui durent assister à toutes les

délibérations des corps de ville, nommés pour deux ans seulement, les

colonels, les juges de provinces (_lagsagor_) ou de districts,

relevaient directement du roi et de ses conseils. La Suède forma

désormais un État centralisé, et la royauté opposa aux nobles et aux

villes les agents de cette centralisation qu’elle nommait ou déposait à

son gré, souverainement.

Dans la même diète, les nobles firent abandon à la couronne, pour deux

ans, de leurs franchises en matière d’impôt: en 1638, Oxenstiern leur

demanda de prolonger encore pour six ans cette concession. Régent et

presque roi, le chancelier achevait l’œuvre de Gustave-Adolphe d’une

manière ferme et éclairée, justifiant ainsi les progrès du pouvoir royal

par ses services, organisation nouvelle des mines, des postes, des

douanes. Il préparait enfin à son maître, il le croyait du moins, un

successeur digne de lui en la personne de sa fille Christine, qu’il

élevait comme un garçon, la tête farcie de latin, le corps assoupli à

tous les exercices, d’une volonté extrême quoique mobile.

La reine Christine, majeure le 8 décembre 1644, trouva, lorsqu’elle prit

le pouvoir, une tâche considérable à remplir. Elle avait personnellement

contribué, peut-être par l’influence de son favori Lagardie acquis à la

politique française, peut-être aussi par une vue juste des choses, à la

paix de Westphalie: elle avait forcé Oxenstiern à la signer. La paix

avait été glorieuse et profitable. Après avoir tiré de la guerre ce

qu’elle pouvait donner, le moment était venu d’assurer au royaume les

bienfaits de la paix. Ce moment était décisif pour l’avenir de la Suède:

la guerre, pendant quarante ans, avait fourni le trésor royal et occupé

la noblesse, mais écrasé les paysans et ruiné les villes. Il fallait

créer d’autres ressources à la royauté, rétablir l’agriculture, le

commerce, l’industrie, et achever de réduire la noblesse. La tâche était

grande; mais la grandeur de la Suède en dépendait.

Christine essaya de reprendre aux nobles les biens qu’ils avaient

usurpés sur la couronne: ils résistèrent, n’ayant plus l’espoir d’être

dédommagés aux dépens de l’ennemi. Elle fut obligée de prolonger de deux

ans les impôts votés au temps de la guerre (1648-1650). Dès 1648, elle

reculait découragée de voir que la Suède _ne pouvait vivre sans la

guerre_. Une femme ne pouvait la diriger elle-même, et alors Christine

songea qu’«elle dépendrait du mari qu’elle associerait à son trône, ou

de celui qui mènerait ses troupes au combat». Elle repoussa toutes les

propositions de mariage que ses conseillers lui faisaient, et, ne se

jugeant pas capable de gouverner la Suède comme il semblait qu’elle dût

l’être, elle abdiqua une première fois en 1651, définitivement en 1654.

L’abdication de Christine à été souvent expliquée par le caractère

personnel de cette reine lettrée, n’aimant ni le pouvoir, ni le

protestantisme, fantasque et sceptique. Elle fut plutôt la conséquence

de l’état de la Suède où s’étaient introduites deux doctrines fatales de

gouvernement. Gustave-Adolphe jugeant, au début du dix-septième siècle,

la guerre nécessaire à la sécurité de l’État et conforme aux nécessités

de sa situation géographique, Oxenstiern, pour l’imiter, avaient

organisé la Suède pour la guerre: pendant quarante ans elle en avait

vécu. Il parut qu’elle ne pouvait plus vivre autrement. Une femme ne

pouvait la gouverner ainsi; Christine ne voulait pas de lieutenant: elle

laissa le pouvoir à un général, son cousin Charles-Gustave, qui, au mois

de juin 1654, fut couronné sous le nom de Charles X, et dès le premier

jour, en 1655, déclara la guerre à la Pologne.

Charles-Gustave, fils du palatin de Deux-Ponts et d’une sœur de

Gustave-Adolphe, avait été de bonne heure préparé par sa mère à

recueillir la succession de son oncle. De bonnes études à Upsal, de

longs voyages en Danemark, en Hollande, en Suisse, des recherches dans

les archives de l’État suédois, en avaient fait, à dix-huit ans, un

homme capable de comprendre les intérêts de la Suède en Europe et de la

royauté en Suède. En 1641, il constatait que les nobles, cherchant

toujours leur intérêt, travaillaient à détruire les fondements de

l’autorité royale, et qu’il fallait défendre l’œuvre de Gustave Wasa et

de Gustave-Adolphe. Élevé par une mère très protestante, il se remettait

à Dieu de son avenir et de celui de la Suède.

Ce serait une erreur de se le figurer comme un homme uniquement amoureux

de grandes actions et de gloire militaire: il voulut être, fut un bon

général, et devint un roi soldat, pour les raisons qui avaient déterminé

Christine à abdiquer et à le choisir: il fallait, à ses yeux, un pareil

souverain à la Suède. Partant pour l’Allemagne, où il allait apprendre

son métier à l’école de Torstenson, en 1641, il écrivait à son père: «Je

dois me soumettre à ce changement. Votre Grandeur et ma mère vénérée

m’avez toujours fait une loi d’apprendre à connaître les fondements de

la grandeur de cet État, et, _puisque les fondements en sont la guerre_,

je dois, si je veux avoir une place en Suède, acquérir de l’expérience à

la guerre.» En 1647, il quitta un moment l’armée, appelé par les Suédois

qui voulaient déterminer Christine à l’épouser; Christine refusa, mais

elle l’appela au trône en abdiquant. Défendre l’autorité royale, la

religion et faire de la guerre, pour y parvenir, la règle de son

gouvernement, telle fut sa politique, conforme à l’opinion de tous les

hommes d’État suédois, fatale pour la Suède.

En 1654, quelques jours après son avènement, il chargeait le maréchal

Hermann Fleming, qu’il avait choisi pour être l’agent de ses projets de

réforme, de faire une enquête sur les biens de la couronne et les

aliénations récentes ou anciennes. L’enquête établit que le roi n’avait

pas même droit à de la paille pour ses chevaux quand il parcourait le

royaume. Il demanda à la diète de lui donner, en révoquant les

aliénations, en _faisant la réduction_, les moyens de gouverner et de

vivre. Il proposa en même temps de ramener la religion d’État à la

pureté dont elle s’était écartée, sous l’influence des étrangers appelés

par Christine en Suède; puis, après avoir même demandé que les pasteurs

fussent chargés d’animer, par leurs prêches, la jeunesse à la guerre, il

proposa une croisade protestante contre la Pologne: les nobles avaient

fait une telle résistance aux projets de réduction, qu’on ne pouvait les

convaincre qu’en leur parlant des intérêts de la religion, qu’en les

appelant aux bénéfices d’une conquête.

De motifs légitimes à envahir la Pologne, Charles X n’avait que le refus

fait, à son avènement, par Jean-Casimir Wasa de le reconnaître comme roi

de Suède. Mais la Pologne était alors menacée déjà d’un démembrement par

les Russes, redoutables sous le gouvernement d’Alexis Romanow, et par

l’électeur de Brandebourg. L’occasion semblait belle, sous prétexte

d’arrêter les progrès des Russes, de reculer les frontières des

provinces baltiques, de les agrandir d’une partie de la Pologne.

C’était la politique que Frédéric II pratiqua heureusement en 1772. Le

roi de Suède proposa à la Prusse et à la Russie un partage de ce royaume

(3 juin 1655), puis le 14 juin il passa la Baltique et envahit la

Pologne, dont il fut maître en quelques mois. Posen, Varsovie, Cracovie,

toutes les capitales polonaises tombèrent en son pouvoir: les woiéwodes

polonais et l’électeur de Brandebourg même, comme vassal, lui prêtèrent

serment. Cette conquête, trop rapide, ne pouvait être durable: le roi

accablait les catholiques d’impôts; ses soldats pillaient les biens des

églises et des couvents. Et puis, fatalement entraînés à la guerre sans

relâche, les Suédois ne pouvaient rien fonder de solide: en 1655, ils se

demandaient s’ils envahiraient la Silésie pour châtier l’Autriche du

concours qu’elle avait prêté aux Polonais, ou si, pour rallier les

Polonais à leur cause, ils attaqueraient la Russie et la Porte, ou si

enfin, d’accord avec Cromwell, ils ne se tourneraient pas contre le

Danemark.

Ce furent le roi de Danemark, Frédéric III, le czar et l’Empereur qui se

tournèrent contre Charles X: ils formèrent, en 1656-1657, une grande

ligue où l’électeur de Brandebourg entra avec l’espoir de s’affranchir

de la suzeraineté de la Pologne, et le roi de Pologne pour recouvrer ses

États. Charles X n’hésita point: laissant les bords de la Vistule où il

se serait perdu, il se jeta, en 1658, sur le Jutland et le Holstein,

passa le Petit-Belt sur la glace pour occuper Fionie, puis Seeland. Ses

troupes campèrent devant Copenhague et imposèrent aux Danois, par le

traité de Roskilde (1658), des conditions onéreuses qui achevaient de

mettre la Baltique entre les mains de la Suède et lui ouvraient la mer

du Nord. Les provinces de Scanie, de Bleckingie, l’île de Bornholm et le

gouvernement de Drontheim, la vieille capitale de la Norvège, furent

cédés à Charles X. Celui-ci songeait à ruiner Copenhague, à transporter

à Landscrona le siège de son empire, qui se fût étendu sans contestation

sur toute la Baltique.

Ces vastes projets alarmèrent les puissances maritimes; la Hollande

envoya l’amiral Opdam au secours de Copenhague: les Suédois, battus dans

le Sund, furent obligés d’en abandonner le siège, et une nouvelle

coalition se forma aussitôt contre la Suède entre le Danemark, la

Pologne, la Moscovie, le Brandebourg et l’Empereur. L’Empereur et

l’électeur de Brandebourg occupèrent la Poméranie (septembre 1659). «Ces

guerres continuelles où la Suède est entraînée par son roi et surtout

par certaines maximes politiques, disait alors L’Isola, finiront par

tourner à la ruine de la Suède.» L’œuvre de Gustave-Adolphe était

compromise.

Pour la sauver, la politique française, dirigée habilement par Mazarin,

détermina Charles X à plus de modération, et ses ennemis à des

concessions: «Rien n’assure tant la victoire et les conquêtes que la

paix,» disait Mazarin au roi de Suède. Il menaçait en même temps

l’Empereur, les princes allemands, le roi de Pologne, de se joindre aux

Suédois s’ils continuaient, au mépris des traités de Westphalie, leurs

conquêtes. La mort de Charles X, emporté par la fièvre (le 11 février

1660), la fermeté et l’autorité de Mazarin, l’activité de ses agents, de

Lumbres en Pologne, le chevalier Terlon en Danemark, amenèrent la

pacification du Nord: la paix d’Oliva (3 mai 1660) garantit à la maison

de Deux-Ponts le trône de Suède, à la Suède la possession de la

Poméranie et de la partie septentrionale de la Livonie; la paix de

Copenhague (6 juin 1660) donna aux Suédois les provinces de Bleckingie

et de Scanie, et bientôt la diplomatie de Mazarin força les Russes à

accorder à la Suède le traité de Kardis (juillet 1664), qui lui

garantissait toutes les conquêtes de Gustave-Adolphe.

La politique de Charles X avait été profitable encore à la Suède, dont

elle achevait l’unité territoriale, moins cependant par l’effet de ses

succès militaires que par le concours de la France, alors

toute-puissante. Elle avait reçu de rudes avertissements: de la Russie,

qui grandissait avec les Romanow, du Brandebourg, qui se réorganisait

sous le grand électeur. «La balance, écrivait Mazarin à Cromwell, au

mois de juillet 1658, penche plutôt du côté de sa chute. Sa ruine est

bien plus à craindre que sa trop grande puissance.» Dès cette époque, on

pouvait voir que les anciennes puissances du Nord, la Suède, le Danemark

et la Pologne, s’entre-détruisaient au profit de leurs voisins et rivaux

de Brandebourg et de Russie. La question d’Orient était déjà posée.

A l’intérieur, la politique militaire du roi avait accru la misère du

peuple, «qui entretenait de mauvaises pensées,» et des villes, sans

abattre définitivement, comme il l’espérait, l’opposition de

l’aristocratie. Fleming avait poursuivi énergiquement l’opération de la

réduction: elle s’était faite à peu près pendant les succès du roi en

Pologne et en Danemark; elle fut ralentie par ses revers et abandonnée

au début de 1658. Dans les assemblées provinciales que Charles X

convoqua, pour ne pas réunir les diètes générales, en 1656, 1657,

l’hostilité de la noblesse fut constante; à Stockholm, elle fut à un

point qu’un officier du roi s’écria: «Nous avons un exemple dans la

république de Pologne. Si les nobles polonais avaient voulu payer à

temps, ils ne seraient pas dans l’état où ils sont», vaincus, soumis à

l’étranger, menacés d’être partagés par leurs voisins. La Suède courait

les mêmes dangers. Au lendemain des traités de Westphalie, elle

approchait déjà de sa décadence, comme la Pologne.

La longue minorité de Charles XI, qui n’avait que cinq ans quand son

père mourut, hâta encore cette décadence. Charles X avait confié la

tutelle et la régence à sa veuve, à son frère l’archiduc Adolphe, aux

cinq grands officiers du royaume, Lagardie, Fleming, ses conseillers et

ses collaborateurs. L’aristocratie, dans la première diète, annula le

testament, écarta du pouvoir son principal adversaire, Fleming, et le

frère du roi; elle prétendait de nouveau gouverner l’État à son profit,

aux dépens de la royauté et des paysans. Dans le courant de l’année

1660, le sénat, composé encore des fonctionnaires et des serviteurs de

la royauté, essaya de résister; le 11 novembre 1660, la noblesse modifia

la constitution de 1634: «_Additamentum ad formam regiminis._» Le nombre

des conseillers d’État fut porté à quarante, afin que l’aristocratie fît

entrer ses membres au Conseil et pût y avoir la majorité; la nomination

de ces conseillers fut rendue aux diètes, qui durent se réunir

régulièrement, tous les trois ans, sans convocation, et ne pouvaient

jamais être remplacées par des diètes provinciales. Les régents furent

obligés de gouverner avec le nouveau sénat, et le sénat suivant les

volontés de la diète. Cette prétendue addition à la constitution de 1634

en était la négation même. Le pouvoir de la royauté était de nouveau

sacrifié aux entreprises et aux intérêts de l’aristocratie.

A l’intérieur, les sénateurs s’enrichirent aux dépens de la couronne; au

dehors, ils ne songèrent qu’à vendre au plus offrant l’alliance de la

Suède. Ils la vendirent en 1661 à Louis XIV, qui avait besoin d’eux pour

établir le duc d’Enghien en Pologne; en 1667, ils la vendirent à la

Hollande et à l’Espagne contre Louis XIV (triple alliance de La Haye);

en 1668, à l’Empereur; en 1672, à Louis XIV de nouveau contre la

Hollande. Ils touchaient l’argent, mais ne tenaient point leurs

engagements. «Si le sénat de Rome, écrivait Pomponne, avait eu aussi peu

de penchant pour la guerre que celui de Suède en a aujourd’hui, l’empire

romain n’aurait pas été d’une si grande étendue. Ces messieurs, quand

ils ont touché l’argent, ne songent plus qu’à attendre, avec beaucoup

d’impatience, un autre terme pour le recevoir.» De 1661 à 1674, la Suède

eut, par ce système, la paix, mais une paix sans dignité au dehors et

sans profit à l’intérieur.

La guerre, que le gouvernement suédois entreprit enfin, en 1674, fut

plus honteuse encore et plus funeste: Feuquières, en payant chaque

sénateur, Lagardie et Wrangel lui-même, en prenant à la charge de Louis

XIV l’entretien de la flotte et des troupes suédoises, détermina les

Suédois à une intervention en Allemagne contre l’Empereur et la Prusse:

cette intervention aboutit au désastre de Fehrbellin (18 avril 1675),

qui ruina la réputation militaire de la Suède au profit du Brandebourg.

Une ligue se forma dans le Nord contre elle, où entrèrent la Hollande,

le duc de Lünebourg, l’évêque de Munster et le grand électeur de

Brandebourg. Les Prussiens enlevèrent la Poméranie; les Danois

envahirent la Suède par le nord et par le sud, prirent Gothland, la

Scanie, le Halhand, Helsingborg, Landscrona; les flottes suédoises

furent anéanties par Tromp et l’amiral danois Juul. La Suède était

menacée d’un démembrement, lorsque les armées et la diplomatie de Louis

XIV forcèrent le grand électeur au traité de Saint-Germain (29 juin

1679), Christian IV, de Danemark, au traité de Lund (26 septembre 1679).

C’était la seconde fois que la France sauvait la Suède d’une ruine

imminente. Le moment était critique: les paysans, irrités par les

gaspillages et les hontes de la régence, avaient fait cause commune avec

les envahisseurs. Le pays, ruiné, désorganisé, n’avait même plus les

ressources militaires qu’en 1660 Charles X lui avait avec soin

conservées: la guerre l’avait épuisé, la guerre ne pouvait plus le

soutenir ni le défendre. Ses voisins, qui l’avaient longtemps redouté,

devenus redoutables à leur tour, attendaient, comme aux frontières de

Pologne, l’heure propice.

Charles XI, déclaré majeur à la fin de l’année 1672, à dix-sept ans,

mais qui ne fut véritablement roi qu’en 1679, eut le mérite de voir

clairement cette situation et d’y porter énergiquement remède. Ses

tuteurs et les régents l’avaient tenu à dessein dans l’ignorance. Il sut

voir par lui-même et s’instruire. Comme Wasa, au nom duquel la

reconnaissance des Suédois a toujours associé son souvenir, il s’appuya

résolument sur les paysans, qui avaient tant souffert depuis cinquante

ans, pour ruiner l’aristocratie et restaurer la royauté et le royaume.

Dès 1673, pour s’affranchir de l’autorité du sénat, il se constitua un

conseil privé avec lequel il prépara des réformes essentielles: il

attendit la fin de la guerre pour les réaliser. La diète de 1675 fit

entendre déjà les plaintes des paysans, des bourgeois et de la petite

noblesse contre les sénateurs et demanda une commission d’enquête. La

diète de 1680 réclama plus vivement encore; le roi soutint et encouragea

ces réclamations pour se donner le droit d’agir: les sénateurs furent

assignés devant une commission nommée par la diète. Ils durent rendre

compte de leurs malversations et furent condamnés, le 27 mai 1682, à une

forte indemnité.

Puis la diète de 1680 institua une autre commission pour opérer la

_réduction_: Charles XI appela à la tête de cette commission le

conseiller de son père, Fleming, auquel il confia d’ailleurs toute la

direction des finances: la restitution des domaines royaux usurpés par

la noblesse depuis 1609 fut poursuivie rigoureusement, aussi bien dans

les provinces récemment acquises que dans les vieilles provinces

suédoises. La noblesse de Livonie essaya de résister, envoya Patkul et

d’autres délégués à Stockholm pour protester. Le roi les fit arrêter et

condamner à mort. Les nobles suédois menaçaient de s’expatrier, d’aller

prendre du service en France: rien ne put arrêter Charles XI. La

réduction n’était pas seulement un moyen de reconstituer le trésor

royal, c’était à la fois le châtiment et la ruine de l’aristocratie.

Dans cette campagne le roi était soutenu par les paysans, qu’il se

proposait d’affranchir dans ses domaines et dans ceux des nobles. Ils le

soutinrent mieux lorsqu’il proposa à la diète de 1682 l’égalité de tous

les ordres, d’abord devant l’impôt destiné à solder les troupes, pour la

commune défense de la patrie, puis devant tous les impôts. Dépouillée de

ses privilèges financiers, l’aristocratie fut, dans la même diète,

dépouillée de ses droits en matière législative: pour s’opposer à la

réduction, un noble prétendit qu’elle était illégale, n’ayant pas été

consentie par tous les ordres de la diète. La diète de 1682 autorisa le

roi à déclarer que, revêtu du suprême pouvoir de gouverner son royaume,

conformément aux lois et statuts, il pouvait promulguer à lui seul des

lois, que c’était un crime d’État de lui refuser obéissance. Enfin la

ruine du sénat (_reichsrath_), qui depuis vingt ans gouvernait la Suède,

acheva la perte de la noblesse: le 28 février 1682, le roi annonça aux

sénateurs qu’ils ne seraient plus les conseillers du royaume, mais du

roi; puis il les invita, au mois de mars, à donner leur démission. Il

n’appela plus à travailler avec lui que des hommes dévoués et nouveaux,

Fleming, Lindsköld, Gyllenborg, Dalberg; à partir de ce moment, le roi

eut un conseil privé, mais le royaume n’eut plus de sénat. Par la

suppression du sénat, l’impuissance de la diète et la politique

financière de Charles XI, l’aristocratie était réduite à merci: en 1693,

la diète déclarait le roi «souverain, seul maître de légiférer et de

commander, responsable de ses actes devant Dieu seul».

Ce n’était pas, comme on l’a prétendu, par une puérile imitation de la

monarchie de Louis XIV, que Charles XI poursuivit ces réformes

essentielles, mais par un juste sentiment des nécessités politiques,

pour le bien de ses États. Les finances furent administrées avec une

sévère économie, «le roi ne voulant pas même qu’on tirât de la poudre

pour la naissance de son fils». Un budget annuel des recettes et des

dépenses fut publié par l’ordre de Fleming, un comptoir d’État créé en

1680 par ses soins, puis une banque. Quand Charles XI mourut, le trésor

royal contenait plusieurs millions de rixdalers en réserve. Les mines,

la principale richesse du royaume, furent améliorées, développées,

réorganisées. Grâce à la paix, l’industrie reprit dans les villes; le

commerce fut encouragé par un certain nombre d’ordonnances analogues à

celles de Colbert. Encouragements aux universités, aux sciences, aux

arts, projet d’un code général, Charles XI n’oublia rien pour justifier

ses réformes par ses services, son pouvoir par ses bienfaits.

Pour abattre l’aristocratie, pour réparer les maux que les nobles et la

guerre avaient faits à la Suède, Charles XI n’avait pas cru, comme ses

prédécesseurs, la guerre nécessaire. Il est vrai que la haine des

paysans et des bourgeois contre la noblesse l’avait soutenu et encouragé

dans ses réformes; mais, par un système absolument pacifique, il leur

avait rendu, en diminutions d’impôts, en économies, en règlements

industriels et en libertés, le concours qu’ils lui avaient prêté. Blessé

par la politique agressive de la France, dont il fut la première

victime, en 1680, dans ses propriétés patrimoniales de Deux-Ponts, il

s’allia en 1680 à la Hollande, en 1686 à la Hollande et au Brandebourg,

puis entra dans la ligue d’Augsbourg le 9 juillet 1686: mais il ne fit

jamais la guerre à Louis XIV, et, sauf l’envoi de sept mille auxiliaires

à Guillaume III (15 août 1689), il sut garder la plus stricte

neutralité. Cette politique contribua à développer le commerce suédois

dans la Baltique et dans la mer du Nord, tandis que les vaisseaux

anglais et hollandais, pendant la guerre, n’osaient plus s’y engager;

elle donna à la Suède la paix dont elle avait besoin et lui procura à

Ryswick l’honneur de rendre la paix à l’Europe.

Dès 1692, Louis XIV demandait à Charles XI sa médiation, comme au plus

ancien allié de la France: il lui décernait le titre de «restaurateur de

la tranquillité publique», qu’il mérita en effet par la part qu’il prit,

peu de temps avant sa mort (1697), à la pacification de Ryswick. Les

Suédois l’ont depuis justement considéré comme un de leurs plus grands

rois. Sa politique, pacifique au dehors, ferme et éclairée au dedans,

avait arrêté la décadence de la Suède, réorganisé l’État, conservé les

conquêtes de Gustave-Adolphe; mais la tradition en Suède fut plus forte

que sa sagesse. Le royaume, assuré de ses frontières par les traités de

1648, n’avait plus, comme il s’en était rendu compte, d’intérêt à la

guerre. La tradition fut plus forte pourtant sur son peuple et son

successeur que son exemple et ses leçons. Les entreprises militaires de

son fils, Charles XII, parurent utiles et glorieuses aux Suédois. Vingt

ans d’une politique folle et sans objet ruinèrent pour jamais l’œuvre de

tout un siècle de victoires fécondes et de modération bienfaisante.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 39 / 116 题