Les Pays-Bas, qui semblent dépendre à la fois de l’Allemagne du Nord,
des vallées du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut, des plateaux ardennais,
ont pourtant leur individualité marquée par leur nom même. Ce n’est plus
le continent, ce n’est pas encore la mer: de la mer, le pays est séparé
par ses digues, ses polders et ses dunes; du continent, par une série de
marais, de canaux et de lacs. C’est une région, qui malgré ses analogies
avec les régions voisines, a pourtant son caractère propre et sa nature
particulière.
Au moyen âge, il se forma là entre la France et l’Allemagne une
nationalité mixte et libre qui, dès le treizième siècle, avait ses
monuments, sa langue, ses magistrats et ses assemblées, et, au quinzième
siècle, sous le gouvernement des ducs de Bourgogne, constituait déjà un
État fédératif. Les différentes parties de cet État, qui ne reposait que
sur une sorte d’union personnelle, conservèrent leurs privilèges et leur
caractère, plutôt françaises au sud, plutôt allemandes au nord, plus
municipales au nord-ouest, plus féodales dans l’est et dans le sud; à
partir de la Réforme il y eut en Hollande et en Zélande une majorité de
calvinistes très convaincus; mais les Flandres restèrent attachées au
catholicisme. Et pourtant, malgré cette diversité, on constatait entre
les diverses provinces une communauté d’habitudes, de mœurs, de
traditions historiques, tout ce qui constitue une nation.
La politique de Philippe II, qui se proposait de ramener à l’unité les
formes variées de privilèges, de libertés religieuses et politiques
introduites par le temps dans les provinces hétérogènes de son vaste
empire, donna aux Pays-Bas la conscience définitive de leurs intérêts
communs, et la force nécessaire pour les défendre. Cela se produisit
surtout dans les provinces du Nord plus que dans la Belgique, moins
isolée, moins indépendante aussi de l’Europe. Hollande, Zélande, Frise,
Gueldre, Utrecht, Groningue, Over-Yssel se soulevèrent en 1567, se
confédérèrent en 1579, et, tandis que les provinces du Sud rentraient
pour deux siècles sous la domination des Habsbourg, firent reconnaître
en 1609 leur indépendance. Cinquante ans à peine après, elles luttaient
déjà non plus pour l’existence, mais pour la suprématie, disputant la
mer aux Anglais, l’Europe à Louis XIV. Une prospérité si rapide ne
s’expliquerait pas si la nature et l’histoire n’avaient longuement
préparé l’existence et la grandeur de cette nation.
La trêve de 1609, conclue entre les Provinces-Unies et l’Espagne, par
les soins de Henri IV et de Jacques Ier, fut le dernier terme de
l’insurrection des Pays-Bas, le premier de la vie indépendante et
normale de l’État hollandais. L’Espagne ne reconnut pas officiellement
l’autonomie des Provinces-Unies, mais elle l’admit implicitement en
traitant avec elles comme avec une puissance européenne.
Suivant l’expression d’un diplomate français, Buzenval, le nouvel État
s’était _formé sur le moule de la liberté_. C’était un État républicain,
fédératif, constitué par l’union des sept provinces. Chacune d’elles
apportait son concours à l’Union, en conservant ses libertés, ses
habitudes, ses institutions provinciales.
La Gueldre, où dominait la noblesse, noblesse pauvre et courageuse,
avait ses États provinciaux formés des délégués des villes et des
nobles. Les délégués étaient élus par quartier, neuf par chaque
quartier, votaient comme ils étaient élus, de telle manière que le vote
d’un quartier pouvait s’opposer victorieusement au vote des deux autres.
Les provinces d’Over-Yssel et d’Utrecht étaient organisées de la même
manière. A Utrecht, il y avait plutôt trois ordres que trois quartiers:
l’ordre des villes, Utrecht et les petites cités placées sous son
patronat; l’ordre du clergé, le chapitre et ses dépendances; la
noblesse. Chaque ordre avait une voix et le droit de _liberum veto_
comme en Gueldre. A Groningue, il n’y avait que deux ordres, la
noblesse, calviniste, et la ville, catholique, toujours en opposition.
L’organisation de la Frise était très différente, toute démocratique:
les propriétaires fonciers étaient tous électeurs, se faisant
représenter par des délégués. Les onze villes, dont les institutions
municipales étaient aussi démocratiques, avaient chacune leur délégué.
Les États étaient plus nombreux, et les décisions se prenaient à la
majorité des suffrages. En Hollande, le pouvoir appartenait aux villes,
riches, industrieuses et commerçantes, dont la population comptait pour
les deux tiers dans la population totale de l’État, et à Amsterdam
particulièrement. Le plat pays n’était point représenté: les nobles
avaient sept voix, les villes dix-huit. En Zélande, les villes étaient
tout aussi, mais la maison d’Orange était beaucoup. Elle n’avait qu’une
voix sur sept qui étaient données aux villes. Cependant elle disposait à
son gré de trois villes et tenait ainsi presque toujours en échec les
volontés des autres.
Chaque province, ayant gardé dans la confédération une part du pouvoir
législatif, avait aussi sa part du pouvoir exécutif: elle en déléguait
l’exercice à un stathouder élu, en droit, quoique choisi en fait
héréditairement dans la maison de Nassau. Celui-ci commandait l’armée,
nommait les bourgmestres et les échevins des villes, et assistait aux
délibérations des États; mais les États s’étaient réservé le droit de
présenter des candidats aux charges des compagnies vacantes dans
l’armée, et les conseils de villes, le même droit pour les candidats aux
charges municipales.
Les institutions fédérales étaient les États généraux, et le conseil
d’État. Les États généraux, les Hautes Puissances, étaient composés des
délégués de chaque province, nommés (1581) les uns pour trois ans, les
autres pour six, d’autres enfin à vie. Peu importait d’ailleurs: on ne
comptait que le suffrage de la province. Les États généraux avaient le
droit de paix et de guerre, fixaient le contingent de l’impôt et de
l’armée; ils recevaient les ambassadeurs et traitaient avec l’étranger;
ils avaient le droit de désigner les ambassadeurs, avec certaines
réserves, la désignation de l’ambassadeur en France appartenant toujours
à la Hollande, celui de l’envoyé en Angleterre toujours à la Zélande.
Les États nommaient le généralissime et l’amiral général, l’état-major
de l’armée et de la flotte. Pour ne point accroître outre mesure ce
pouvoir fédéral, il avait été convenu dès l’origine que les décisions
importantes ne pourraient être prises qu’à l’unanimité de toutes les
provinces.
Auprès des États généraux, l’autre institut fédéral était le conseil
d’État, composé de douze membres, trois pour la province de Hollande,
investi du pouvoir exécutif de la nouvelle République. Le secrétaire en
avait la direction: les ministres de la République, les stathouders pour
l’armée, les trésoriers et receveurs généraux pour les finances y
siégeaient de droit, venaient y prendre leurs instructions et y rendre
leurs comptes. Le conseil d’État avait toute l’administration de l’État,
veillait à son organisation intérieure, à ses intérêts au dehors. Ayant
le maniement des affaires, il fallait qu’il décidât vite: il décidait à
la majorité des suffrages, et les suffrages se comptaient non par
provinces, mais par députés.
La Généralité avait enfin non seulement son armée et son budget, dont le
contingent provincial allait être fixé par un règlement de 1612, mais
ses domaines. C’étaient, sur le continent, la Drenthe, une partie de la
Flandre et du Brabant, qui avaient été conquises en commun sur
l’Espagne, et tout ce que l’on pourrait conquérir encore de la même
manière: les territoires dits _de la Généralité_. C’étaient, au loin,
les colonies enlevées au Portugal, depuis 1580, ou à l’Espagne.
L’exploitation des colonies et le commerce étaient déjà le fondement de
la richesse et de la prospérité du nouvel État: habitués par la pêche du
hareng à la pratique de la mer, les Hollandais s’étaient constitué une
flotte qu’on évaluait en 1572 à six cents navires, et qui leur avait
permis de recueillir dans les mers du Nord l’héritage de la Hanse. La
guerre avec l’Espagne ouvrit aux marins hollandais de plus vastes
horizons: ils allèrent chercher dans les Indes orientales et
occidentales les produits qu’ils ne trouvaient plus dans les ports du
Portugal et de l’Espagne. La route la plus sûre leur parut d’abord être
au nord. En 1594, un marchand, d’origine normande, B. de Moucheron, et
un commissaire des États, Linschoten, aux frais de la nation; en 1596,
Heemskerk et Barentsz, s’engagèrent, sans succès, dans l’océan Glacial,
et n’en rapportèrent que des connaissances géographiques. La route
habituelle du cap de Bonne-Espérance conduisit les Hollandais à des
résultats plus pratiques: en 1595, les frères Houtman de Gouda, qui,
dans leur jeunesse, avaient séjourné à Lisbonne, firent le tour de
l’Afrique, et de Mozambique se dirigèrent vers les îles de la Sonde. A
leur retour des compagnies coloniales se fondèrent à Amsterdam, à
Rotterdam, en Zélande, à Delft; en 1602, Olden-Barnevelt, faisant dans
ce monde commercial la même fédération qui s’était faite entre les
villes et les provinces, constitua la compagnie des Indes orientales,
avec le monopole du commerce aux Indes et les ressources nécessaires
pour l’exploiter: cette compagnie, qui était placée sous la surveillance
de l’État, allait donner à la Hollande un vaste empire colonial, fonder
et développer son commerce sur les ruines du commerce portugais et
espagnol.
Les pays de la Généralité, qui servaient à la république de boulevards
contre ses voisins, avaient aussi pour son commerce une grande
importance. Les Hollandais avaient profité de leur établissement à
Maestricht pour fermer à leur profit la Meuse au commerce des étrangers.
Ils avaient fait de même à Rheinsberg sur le Rhin, et sur l’Ems. Ils
avaient aussi occupé les embouchures de l’Escaut et fait de la ruine
d’Anvers, le principal port des Pays-Bas avant la Révolution, le rival
de leurs propres ports, une condition essentielle de leur paix avec
l’Espagne. Ils rêvaient enfin, pour leur sûreté et pour leur commerce,
d’étendre dans les Pays-Bas catholiques le territoire de la Généralité,
comme ils convoitaient l’empire colonial de leurs anciens maîtres.
Telles étaient, en 1609, l’organisation, les ressources, les intérêts
des Provinces-Unies. Cette organisation intérieure avait ses défauts et
ses dangers: des dangers plus grands encore se préparaient pour la
république par le conflit inévitable de ses intérêts avec ceux des
puissances voisines.
Le principal défaut de la constitution hollandaise, c’est qu’elle n’en
était point une. L’union d’Utrecht formée entre les provinces (1581)
n’était pas une charte: c’était un traité d’alliance commune et
défensive entre les provinces qui étaient et demeuraient des États
souverains. Il y avait des institutions fédérales, mais il n’y avait pas
de droit fédéral. En sorte que, légalement, les Provinces-Unies n’eurent
pas de souverain, mais sept souverains, les provinces. Pourtant, comme
il ne peut pas y avoir d’État sans gouvernement central, et que les
Pays-Bas devenaient un État, un gouvernement de fait s’établit par la
force même des choses.
De 1581 à 1584, ce fut celui de Guillaume le Taciturne, capitaine et
amiral de l’Union, stathouder des sept provinces, ayant à ces titres
divers le droit de régler les différends entre les provinces, de nommer
les officiers militaires et civils, véritable président de cette
république fédérale. Après sa mort et le gouvernement faible de
Leicester (1585-1587), grand bailli des Pays-Bas, le pouvoir passa à la
province de Hollande, la plus riche, la plus peuplée, dans la capitale
de laquelle les États généraux se tenaient depuis 1593, et dont
l’_avocat_, plus tard le pensionnaire, dirigeait la politique et
soutenait les intérêts. Ce ne fut plus un pouvoir militaire, comme celui
des Nassau, mais un gouvernement aristocratique. Cette contradiction
entre le droit et le fait, cette anarchie légale d’une part, ce
gouvernement illégal de l’autre, furent pour la république la source de
discordes et de conflits intérieurs qui s’annonçaient dès 1609.
Le gouvernement aristocratique de Hollande, dirigé par les marchands
d’Amsterdam et leur homme de confiance, Olden-Barnevelt, voulut, pour
jouir en paix des profits de la guerre, la trêve avec l’Espagne, et la
signa malgré la résistance des provinces et surtout du prince de
Nassau.--Maurice de Nassau, qui avait recueilli une partie des charges
de son père, songeait dès cette époque à reconstituer entièrement le
pouvoir que Guillaume le Taciturne avait eu; appuyé sur l’armée, sur la
province de Zélande qui proposa de lui donner, en 1609, le titre de
gouverneur général, il voulait la continuation de la guerre contre
l’Espagne, la ruine des marchands d’Amsterdam, une république militaire
enfin dont il serait le chef. En 1607, Olden-Barnevelt traçait de la
république et des dangers qui la menaçaient à l’intérieur le tableau
suivant: «Les Provinces-Unies ne sont pas une république, mais sept
provinces différentes dont chacune a sa forme de gouvernement, et qui
n’ont de commun entre elles que les mesures prises en vue de la défense
commune; quand la sécurité de l’État sera suffisante et que l’on aura la
paix, l’envie et l’indolence feront tomber l’État dans des désordres et
une anarchie extrême. Nous n’avons pas un gouvernement armé d’une
autorité propre et suffisante pour maintenir les villes, les provinces
et les sujets dans l’obéissance; notre perte sera certaine: _dum Romæ
deliberatur, Saguntum perit_.»
Le danger n’était pas moins grand au dehors qu’au dedans: l’Espagne, en
1609, ne pouvait se résigner au sacrifice de la moitié des Pays-Bas, aux
pertes que faisait subir à son commerce le développement du commerce
hollandais. La trêve de douze ans n’était pas une paix définitive. Mais,
en outre, la Hollande voulait à la fois s’accroître sur mer et sur
terre, et ses intérêts, soit dans les Flandres, soit aux colonies,
étaient en contradiction avec les intérêts des puissances qui l’avaient
le plus soutenue dans ses guerres contre l’Espagne, l’Angleterre et la
France.
Le concours d’Élisabeth n’avait jamais été désintéressé: en 1585, elle
s’était fait remettre en gage certains ports flamands, Flessingue et
Briel, et, lorsqu’elle chargeait Leicester du gouvernement des Pays-Bas
protestants, elle avait eu le dessein très arrêté de les confisquer au
profit de l’Angleterre. Puis, en 1604, pour garder leurs conquêtes en
Flandre, Jacques Ier et les Anglais avaient fait leur paix avec
l’Espagne, sans se soucier des Hollandais; un projet de mariage entre le
prince de Galles et l’infante d’Espagne avait même été alors en
question: l’infante aurait apporté les Pays-Bas tout entiers comme dot à
l’Angleterre. Ainsi, l’Angleterre, en secourant les Pays-Bas, cherchait
à se les annexer: de telles ambitions ne s’accordaient ni avec
l’existence, ni avec les projets d’agrandissement des Provinces-Unies en
Flandre: aux colonies, les Anglais disputaient aux Hollandais les
dépouilles de l’Espagne; leur commerce s’était développé par la guerre
contre l’Espagne, comme celui de leurs voisins. Leurs marins
prétendaient, aux dépens de la marine hollandaise, à la souveraineté des
mers. Ils avaient fondé des colonies en Amérique et créé pour le
commerce et l’exploitation des colonies, à l’exemple des Hollandais, une
compagnie des Indes orientales (1600).
Les Français, d’autre part, que Henri IV poussait aux entreprises
coloniales, en soutenant Champlain au Canada, en formant des compagnies
de commerce pour l’Amérique (1603), pour l’Indoustan (1604), se
préparaient à disputer aux Provinces-Unies le commerce et les
territoires des mondes nouveaux jusqu’alors fermés à l’Europe par la
puissance espagnole.--Mais ils se proposaient surtout, pour arrondir
leurs frontières, de s’approprier les provinces espagnoles situées au
nord du royaume: en 1605, Henri IV demandait à la Hollande, pour prix de
son concours, Sluis aux bouches de l’Escaut; en 1606, il parlait même
d’établir sa souveraineté aux Pays-Bas. En même temps, par des
négociations de mariage avec l’Espagne, Henri IV cherchait à recueillir
par une autre voie, sous forme de dot ou d’héritage, les provinces qu’il
convoitait. Dans la pensée du roi, la trêve de 1609 était une solution
provisoire qui laissait la porte ouverte à ses espérances, à ses
revendications. Ainsi, dès le début du dix-septième siècle, les
provinces flamandes, le commerce et les colonies de l’Espagne étaient
une proie que la France et l’Angleterre entendaient disputer aux
Provinces-Unies: la Hollande se défiait autant de ses alliés que de ses
anciens maîtres. Après la guerre d’indépendance, des guerres
commerciales, des conflits d’ambitions, des guerres d’agrandissements:
tel était l’avenir de la république, au dehors.
La trêve avec l’Espagne recula pour quelques années ces dangers
extérieurs, mais accrut les difficultés intérieures. Maurice de Nassau
et le parti militaire, inoccupés pendant la paix, disputèrent le
gouvernement à la Hollande, aux marchands, à Olden-Barnevelt: les
querelles religieuses qui divisèrent le calvinisme aux Pays-Bas à cette
époque leur fournirent les moyens et les prétextes nécessaires. Au nom
de l’humanité et de la liberté, J. Arminius, puis, après sa mort (1609),
les docteurs de l’université de Leyde, nièrent la prédestination absolue
de la grâce, le dogme impitoyable de Calvin. C’était pourtant cette
doctrine qui avait armé et soutenu le peuple hollandais dans sa
résistance à Philippe II; comme toutes les religions fatalistes, elle
avait déterminé aux Pays-Bas la guerre sainte et inexpiable: ce fut donc
au nom des intérêts de la patrie que l’adversaire d’Arminius, le
théologien Gomar, parut soutenir la pure doctrine du calvinisme. Il eut
pour lui le parti militaire, immédiatement, le parti de la guerre à
outrance contre les catholiques. Il eut aussi le bas peuple, parce que
la liberté suppose une éducation et que la grâce au contraire prend ses
élus où il lui plaît; Arminius avait au contraire comme appuis les
savants, leurs protecteurs éclairés et leurs amis, tous les membres de
la haute aristocratie bourgeoise, Olden-Barnevelt d’abord.
La rivalité du parti militaire et du parti bourgeois, de Maurice de
Nassau et de Barnevelt éclata d’abord dans ces querelles religieuses:
Maurice gagna aux doctrines de Gomar les provinces de l’Est et la
Zélande; il voulut les imposer ensuite à la Hollande, qui prétendit, en
vertu des droits souverains de chaque province, rester maîtresse de
régler le culte chez elle. Les États généraux, acquis à l’influence de
Maurice de Nassau, convoquèrent un synode général à Dordrecht; en vertu
de ses pouvoirs, le stathouder cassa dans toutes les provinces les
magistrats arminiens (août 1618). Le synode de Dordrecht fit du
gomarisme une religion d’État: tous les pasteurs arminiens furent exilés
et déposés: «L’Antechrist de Genève, disaient les luthériens, avait
remplacé l’Antechrist de Rome.» Tant de violence et de fanatisme étaient
pour le parti militaire des occasions de reprendre le pouvoir: c’était
la Hollande qui avait été vaincue à Dordrecht. Le triomphe de Gomar
entraîna la perte de Barnevelt, qui fut condamné comme papiste, renégat,
vendu à l’Espagne et exécuté le 13 mai 1619. Il n’y avait plus d’autre
pouvoir central que celui du stathouder, d’autre chef que Maurice de
Nassau.
Ce changement se produisit au moment où la guerre allait reprendre avec
l’Espagne. Olivarès poussa Philippe IV, à l’expiration de la trêve, à
rouvrir les hostilités contre la Hollande, comme il reprenait partout en
Europe les projets de Philippe II. Les victoires du stathouder, Maurice
(1625), puis de son frère Frédéric-Henri, justifièrent et consacrèrent
la victoire qu’ils venaient de remporter sur le parti aristocratique à
l’intérieur.
Le territoire de la Généralité, de 1629 à 1647, fut agrandi par des
conquêtes constantes. Herzogenbusch (Bois-le-Duc), la clef du Brabant
hollandais, fut prise après un siège remarquable de trois mois; puis ce
fut Wesel (septembre 1629), la clef de la haute Gueldre, puis Maestricht
(1632). En 1637, après des efforts inutiles contre Louvain et
Berg-op-Zoom, Frédéric-Henri prit Venlo, Roermond, toute la haute
Gueldre, acheva par Bréda la conquête du Brabant septentrional. Anvers
fut dès lors l’objectif des efforts des Hollandais; en 1644, ils s’en
rapprochèrent en occupant le Sas-de-Gand, puis Hulst en 1645, toute la
Flandre maritime. La folie de Frédéric-Henri arrêta seule ces progrès.
Les conquêtes des Hollandais, pendant cette période, dans les deux
Indes, furent encore plus rapides. En 1621, ils fondèrent la capitale de
leur empire colonial, Batavia, dans l’île de Java; ils complétèrent cet
empire en Asie par la conquête des colonies portugaises, Malacca,
Ceylan, les Moluques. En Afrique, ils enlevèrent aux Portugais la côte
de Coromandel, le Cap, des places du Congo et de la Guinée. En 1621, ils
constituèrent sur le modèle de la Compagnie des Indes orientales celle
des Indes occidentales, dont le domaine fut, en Amérique, l’empire
portugais du Brésil, trois cents lieues de côte, les villes de Bahia, de
Fernambouc, conquises de 1624 à 1640. Le commerce hollandais
s’enrichissait aux dépens du commerce espagnol: de 1621 à 1634 la
Compagnie des Indes occidentales captura 540 vaisseaux espagnols et pour
plus de 150 millions de livres de marchandises. Les flottes de Philippe
IV furent, sur toutes les mers, ruinées par les victoires de Tromp en
Asie, et particulièrement dans la Manche (victoires de l’Escaut, des
Dunes, 1639). En quelques années la Hollande avait conquis un empire
colonial immense, la domination des mers, le monopole du commerce du
monde.
L’Espagne était ruinée: la Hollande n’avait plus à craindre pour son
indépendance. C’était un ennemi de moins pour elle.
L’Angleterre, qui, en tout autre temps, n’aurait pas vu sans jalousie
les progrès de la marine et du commerce hollandais, était trop occupée
par ses guerres civiles pour chercher querelle à ses voisins: la
Hollande n’avait rien à redouter de ce côté.
La France, qui avait engagé une lutte décisive contre la maison
d’Autriche, avait eu besoin des Provinces-Unies et ne leur avait pas
marchandé son concours (traités du 15 avril 1634, 1er mars 1644). La
Hollande, pourtant, s’était mise à redouter les victoires de la France,
qui contribuaient aux siennes. Tandis que Richelieu lui abandonnait
l’empire de la mer, elle prétendit lui interdire toute conquête en
Flandre et se réserva les Pays-Bas tout entiers, comme une annexe
naturelle, afin d’en avoir tous les ports et tous les revenus.
En 1634, cependant, les Hollandais avaient consenti à un partage
éventuel des pays catholiques. Mais, à mesure que les Français, de 1635
à 1642, le réalisèrent par leurs victoires en Flandre, ils hésitèrent
davantage à remplir les conditions de l’alliance. Lorsqu’en 1645 et
1646, l’armée de Condé s’approcha, puis s’empara de Dunkerque (7 août
1646), leur mécontentement se manifesta hautement. La mésintelligence se
mit entre les politiques des deux pays: dans le courant de l’année 1646,
Mazarin négocia une paix particulière avec l’Espagne, qui nous eût donné
les Pays-Bas catholiques; de Pauw et Knuyt, pour la Hollande, firent de
même. La diplomatie de Mazarin n’eut pas de résultats; celle des
Hollandais, en 1647, aboutit à la paix de Munster, paix séparée entre
Philippe IV et les Provinces-Unies, qui assura à ces dernières toutes
leurs conquêtes aux Pays-Bas ou dans les Indes, la fermeture du port
d’Anvers et des bouches de l’Escaut, et reconnut, pour la première fois,
officiellement leur indépendance. C’était une paix glorieuse et un grand
profit pour elles, mais une vraie trahison à l’égard de la France, qui,
dans les temps malheureux de la Fronde, exposée seule à ses ennemis,
s’en ressentit bien vite et s’en souvint longtemps.
Ainsi, les Provinces-Unies étaient peu à peu entraînées par leurs
intérêts et leurs projets d’agrandissement aux Pays-Bas à se faire de la
France une ennemie et à la traiter comme telle: il est vrai qu’en 1648
l’ennemie ne paraissait pas redoutable, ayant à la fois la guerre civile
dans sa capitale et la guerre étrangère sur ses frontières.
Par un concours heureux de circonstances, la guerre où s’était épuisée
l’Espagne, les guerres civiles de Charles Ier en Angleterre, la Fronde
enfin en France, les Provinces-Unies, en 1650, prenaient, au milieu des
puissances européennes, une place désormais incontestée, presque la
première.
Leur prospérité commerciale, industrielle et coloniale, dont la guerre
avait jeté les fondements, s’accrut rapidement par la paix. La marine
marchande de la province de Hollande seule comptait dix mille voiles,
occupait cent soixante-huit mille matelots; les Hollandais eurent les
deux tiers du commerce du monde: car ils firent le cabotage en France,
en Suède, en Pologne, en Danemark, dans la Méditerranée, et le commerce
des Indes. Ces _rouliers des mers_ transportaient par an plus d’un
milliard de marchandises. «Comme l’abeille, dit un contemporain, ils
semblaient pomper le suc de tous les pays. On a dit que la Norvège était
leur forêt; les rives du Rhin, de la Garonne, de la Dordogne, leurs
vignobles; l’Allemagne, l’Espagne et l’Irlande, leurs parcs à moutons;
la Prusse et la Pologne, leurs greniers; l’Inde et l’Arabie, leurs
jardins.» L’exploitation de leurs immenses domaines coloniaux était une
industrie qui leur rapportait net vingt millions par an. Ils en avaient
d’autres que les ouvriers, chassés de Belgique par des guerres
continuelles, leur avaient apportées, et qui s’étaient vite
naturalisées: les fabriques de laine, de toiles, de tapisseries, de
broderies, occupaient plus de 60 000 habitants. Ils en avaient
d’anciennes, la pêche et la salaison des harengs, qui leur rapportaient
huit millions par an. La preuve matérielle de cette prospérité, ce fut,
en quelques années, un afflux d’argent, qui fit de la banque
d’Amsterdam, comme autrefois de celle de Venise, une banque européenne
de prêts, de dépôts et de circulation, et des Hollandais, les banquiers
des souverains.
Il y en eut une autre preuve, d’un ordre plus élevé, et durable comme
les chefs-d’œuvre artistiques qui nous la fournissent. Le bien-être des
campagnes et des villes était tel alors qu’il s’en dégageait un charme
et une poésie réaliste: les peintres hollandais s’en inspirèrent et la
traduisirent dans des œuvres qui, entre toutes les époques et tous les
genres de peintures, ont formé une époque et un art très particuliers.
C’est d’abord Peter van Laer (1613-1674), dont le surnom, le Bamboche,
est bien caractéristique, le peintre des anecdotes champêtres, et
surtout des plaisirs et des fêtes de la campagne; puis Adrien Brauwer
(1608-1641) et Adrien van Ostade (1610-1685), qui excellent à décrire,
l’un les joies crapuleuses des gueux, l’autre les gaietés simples des
braves gens; Jean Steen (mort en 1673), dont la _Représentation de la
vie humaine_ paraît comme une succession de fêtes; Heemskeerk, dit «des
paysans» (1610-1680). Terburg (1608-1681) appartient à une société plus
élevée: en 1646 il peint, à Munster, les plénipotentiaires du Congrès,
puis, devenu bourgmestre de Deventer, le conseil communal, les types de
la haute société qu’il fréquente, et surtout leurs plaisirs, la _Leçon
de musique_, le _Concert_; Metzu (1640-1669), G. Netscher (1639-1680),
font de même; Gérard Dow (1610-1675) aussi a sa manière d’initier le
public aux joies modestes du home hollandais, ordonné avec économie, et
que la misère ne visite guère; enfin, van Goyen (1596-1666), Jacob van
Ruysdaël (1625-1682), Hobbema (né en 1638), Paulus Potter (1625-1654),
Adrien van de Velde, Nicolas Berghem, traduisent la nature, joyeuse,
parce qu’elle a la vie et la donne, la nature, source de toute richesse
et du vrai bonheur, en Hollande surtout, paysages, mers, canaux, moulins
et troupeaux: la religion de la nature, simple et sans déclamation,
remplace la religion qui inspirait, au moyen âge, les œuvres flamandes.
Cette évolution se fait sentir chez Rembrandt (1607-1669), qui sans
doute diffère des précédents par l’imagination dramatique, inspirée des
scènes de l’Ancien Testament, par le sentiment religieux et une science
incomparable des moyens, et leur ressemble pourtant, même en ses sujets
religieux, par la réalité de sa manière.
Pour les contemporains de tous ces maîtres, la vie était bonne et la
nature bienfaisante. Les bourgeois enrichis aimaient les artistes qui la
leur représentèrent ainsi. Ils aimaient l’art et la science. Ils
commandaient des portraits à toute une école de peintres, Jean de
Ravensteyn (1580-1665), Mirevelt (1570-1641), Rembrandt, F. Bol
(1609-1670), B. Vanderhelst (1613), Franz Hals (1584), des monuments à
Jean de Kampen; ils fondaient ou encourageaient les universités de Leyde
et d’Utrecht, où enseignaient Lipsius, Vossius, les Scaliger, Grotius,
Heinsius, Périzonius, les héritiers des grands érudits du seizième
siècle. Ils accueillirent du dehors tous les savants et tous les
penseurs, et la Hollande devint un asile pour la pensée libre, un foyer
de haute culture scientifique, intellectuelle.
Joignez à tout cela un remarquable développement de la langue et de la
littérature néerlandaise: le philologue Spiegel fit du jargon des
matelots une langue littéraire, en même temps que Malherbe, en France,
et de la même manière. Peter Hooft (1581-1647), dans cette langue,
écrivait l’histoire nationale; Vouders (1586-1679), des drames
populaires; et «le père» Cats, des fables, connues en Hollande comme
l’est chez nous l’œuvre du bon La Fontaine. Ces écrivains avaient des
lecteurs: la Hollande était assez riche et assez éclairée pour donner à
tous les citoyens une instruction suffisante; au sortir de l’école,
ceux-ci continuaient à lire et à s’instruire. Les gazettes pullulèrent,
fournissant ainsi une preuve de la liberté, de l’activité d’esprit et du
bien-être en ce pays.
En 1650, la guerre, la diplomatie et la politique ont donné aux
Provinces-Unies la première place en Europe; la richesse commerciale et
industrielle, la culture intellectuelle et artistique lui procurèrent de
nouveaux titres à ce rang privilégié. Et de tout ce qu’elles avaient
alors de glorieux et de grand, ce sont ces titres qu’elles ont le plus
longtemps gardés.
Au temps même de leur prospérité, pendant ces dix années qui sont
l’époque la plus glorieuse de leur histoire, les défauts de leur
organisation intérieure cependant s’accentuèrent, des conflits se
préparèrent et se produisirent avec leurs voisines, jalouses et
ambitieuses comme elles.
Depuis la mort d’Olden-Barnevelt, les stathouders avaient pris la
direction des Provinces avec succès, si bien que la paix de Munster
semblait être leur œuvre et qu’ils comptaient en retirer des avantages
décisifs pour la maison de Nassau. Guillaume II, qui avait reçu de son
père, Frédéric-Henri, l’héritage de ses services et de ses charges,
stathouder en six provinces, capitaine général et amiral, rêvait de
fonder la dynastie royale des Nassau: beau-frère de l’électeur de
Brandebourg, qui avait épousé sa sœur, gendre de Charles Ier, neveu de
Louis XIII, il avait négocié avec Mazarin, qui lui promettait le
marquisat d’Anvers «et une grandeur tout autre que celle de ses
prédécesseurs». Il avait surtout négocié avec les provinces de Zélande,
d’Over-Yssel, Groningue et Frise, pour ruiner la prépondérance de la
province de Hollande, en gardant ses troupes après la paix. La
résistance des bourgeois d’Amsterdam, qui gouvernaient la Hollande,
comme la Hollande gouvernait la confédération, le détermina à tenter un
coup de main sur cette ville (30 juillet 1650). Une fièvre violente
l’emporta au mois de novembre, à vingt-quatre ans, et la guerre civile
n’éclata point; mais la confédération ne trouva point, dans cet
événement inattendu, la force légale qui lui manquait. Elle changea de
maître, tout simplement.
La Hollande profita de l’enfance de Guillaume III, qui naquit huit jours
après la mort de son père, pour reprendre à elle le pouvoir tout entier.
La constitution de 1651, promulguée par une grande assemblée, qui se
tint à La Haye, et à laquelle la Hollande dicta ses volontés, était
moins une constitution fédérale qu’un acte de revanche et de défense.
Toutes les institutions générales, d’un caractère fédéral, furent
amoindries: le stathoudérat fut supprimé dans certaines provinces, en
Hollande particulièrement, et dépouillé de son droit d’arbitrage entre
les provinces qui fut transféré aux députés des provinces elles-mêmes.
Les charges de capitaine et d’amiral général furent laissées vacantes,
et l’intérim en fut confié aux différentes provinces. Le conseil d’État,
qui avait paru soutenir les entreprises de Guillaume II, fut supprimé.
Il ne restait plus que les États généraux, dont les pouvoirs étaient
limités par ceux des provinces, ne pouvant rien décider qui n’eût été
approuvé par tous unanimement, et partageant avec eux la nomination des
officiers et le commandement des troupes. Les États des provinces,
affranchis de toute dépendance vis-à-vis des États généraux et du
conseil d’État, soustraits à l’autorité du stathoudérat, devenaient les
maîtres du gouvernement. Il n’y avait plus que ce pouvoir dans la
confédération: la vie de l’État était désormais une sorte d’anarchie
légale, dont la Hollande entendait profiter pour établir, sur les ruines
de tout pouvoir fédéral, la supériorité de ses États provinciaux et de
son grand pensionnaire. Les Provinces-Unies devenaient la Hollande.
Unies au moment du danger, les provinces se divisaient dans la
prospérité, sans force contre les dangers que lui préparait au dehors
cette prospérité même.
L’Angleterre, gouvernée par Cromwell, voulait rattraper le temps qu’elle
avait perdu par ses discordes civiles, et reprendre la place qu’elle
avait laissé occuper par les Provinces-Unies. Comme si rien ne s’était
passé depuis le règne d’Élisabeth, Cromwell, en 1651, eut l’audace de
proposer à la Hollande l’union des deux pays, sous l’autorité d’un
conseil commun siégeant à Londres, une sorte d’annexion de la république
la plus ancienne à la république anglaise, la plus jeune. Puis l’acte de
navigation (5 août 1651), après cette première menace, fut une
déclaration de guerre au commerce hollandais: les ports anglais furent
fermés aux caboteurs qui n’y apportaient pas les produits de leur pays.
Cromwell cherchait cette guerre, après avoir reconstitué une flotte de
cent six vaisseaux; il l’eut, glorieuse: dès 1653, les amiraux
hollandais, Tromp et Ruyter, placés à la tête de flottes insuffisantes,
s’écriaient: «Les Anglais sont maîtres de nous et des mers.» Les côtes
de la Hollande étaient menacées; son empire colonial se désagrégeait par
la révolte du Brésil; son meilleur amiral, Tromp, fut blessé grièvement
à la Hogue (1653): elle demanda la paix en 1654.
Au même moment, Mazarin, à peu près débarrassé de la Fronde, reprenait
les projets traditionnels des rois de France aux Pays-Bas, comme
Cromwell ceux d’Élisabeth aux colonies et sur mer. Il chargeait alors
Chanut, à La Haye, de faire des propositions aux Provinces-Unies: il
leur demandait leur concours contre l’Espagne, leur offrait le sien
contre l’Angleterre, et exigeait, pour prix de son alliance, le partage
des Pays-Bas espagnols.
Les Hollandais, qui avaient pu, sans aucune gêne, profiter de la
faiblesse de l’Espagne, quand l’Angleterre se divisait et que la France
luttait contre elle, devaient désormais faire à ses voisins une part de
cette riche proie. Ce fut un moment décisif dans leur histoire que celui
où ils durent choisir entre leurs ambitions diverses et tracer une
limite à leur rêve de grandeur. Pour ménager la France, il fallait lui
abandonner une partie de la Flandre; pour satisfaire les Anglais, une
partie du commerce maritime et des colonies espagnoles. Les souvenirs de
la guerre d’indépendance, de la conquête des Pays-Bas déterminèrent la
Hollande à se réconcilier avec l’Angleterre, comme elle avait fait avec
l’Espagne, pour les fermer à la France et se les réserver. Le grand
pensionnaire De Witt préféra humilier devant Cromwell (traité de
Westminster, 1654) la marine de la Hollande que de partager les Flandres
avec Mazarin.
Il se repentit bien vite de la faute qu’il venait de commettre: en se
rapprochant de Cromwell à son tour, Mazarin trouva le moyen de conquérir
et de partager, malgré la Hollande, les Pays-Bas. A la suite du traité
de Paris et des Pyrénées (1659), Louis XIV occupa Gravelines, l’Artois
moins Aire et Saint-Omer, Landrecies, le Quesnoi, Avesnes, Philippeville
et Marienbourg. L’Angleterre reçut Dunkerque pour l’avoir aidé, et les
Hollandais virent ce partage s’accomplir, quoiqu’ils eussent refusé de
s’y associer. Si bien qu’après s’être humiliés devant les Anglais pour
l’empêcher, ils en furent pour leurs frais, et perdirent en outre ce
qu’une entente avec la France leur aurait du moins procuré. La passion,
leur haine contre la France les avaient mal inspirés: et, pour n’avoir
pas su choisir entre leurs intérêts divers, ils les avaient tous
sacrifiés.
Ce fut pour De Witt une rude leçon: il se résolut, pour n’en plus
recevoir de pareilles, de pratiquer une politique d’abstention et de
paix, qui aurait du moins l’avantage de ne pas le forcer à prendre
parti. A l’intérieur, la paix n’était pas moins nécessaire à ses amis
qui redoutaient les menées de la faction stathoudérienne, et
l’abstention était facile à un gouvernement émietté entre les provinces
et les villes. De cette double nécessité, De Witt fit un système qu’il a
exposé dans un livre essentiel, l’_Intérêt de la Hollande_, paru en
1662. Il le pratiqua en achetant par des concessions coloniales, le 4
septembre 1662, l’alliance de l’Angleterre. Il envoya à la cour de
France son ami Van Beuninghen et le chargea d’offrir à Louis XIV son
alliance, le 27 avril 1662: le roi se préparait alors à attaquer et à
isoler l’Espagne. Pour avoir la promesse d’un concours éventuel des
Provinces-Unies contre l’Espagne ou tout au moins leur neutralité, il
leur abandonna des avantages commerciaux, par exemple la suppression du
droit de cinquante sous par tonneau qui était, comme l’acte de
navigation, très nuisible au commerce hollandais. De son côté, De Witt
consentit à s’entendre avec Louis XIV (1662-1664) pour le _cantonnement_
et même pour le partage des Pays-Bas: «Il vaut mieux, disait alors De
Witt aux États de Hollande, partager avec la France que chercher à
contester inutilement à un roi allié et puissant la jouissance de ces
droits.»
Dans la même période, De Witt désarma le parti orangiste, par des
concessions habiles à la province de Zélande qui en était le plus ferme
appui: «C’est une maison détruite», écrivait d’Estrades, le 22 mars
1663.
La diplomatie de De Witt, pendant ces cinq années, fit des merveilles
pour corriger les défauts d’une situation extérieure et intérieure qu’il
n’avait pas créée: ce n’était point sa faute si les intérêts et les
prétentions des Provinces-Unies étaient en contradiction sur le
continent avec l’ambition et les intérêts de la France, avec ceux de
l’Angleterre aux colonies et sur mer: cela datait du jour où les
Provinces-Unies avaient paru en Europe comme une puissance nouvelle, où
elles avaient donné le signal et voulu prendre leur part du démembrement
de l’Espagne, aux Pays-Bas et dans les colonies à la fois. A mesure que
ce démembrement se faisait, leur situation devenait plus critique, parce
qu’elles ne savaient pas choisir.
Ce n’était point non plus la faute du grand pensionnaire si, depuis
l’origine, les Provinces-Unies, toujours déchirées par l’égoïsme des
provinces, la rivalité des stathouders et de la province de Hollande,
n’avaient pas eu de constitution fédérale: il faisait appliquer la
Constitution de 1651, sans l’exagérer, mais sans pouvoir la modifier. Il
ne pouvait empêcher que l’héritier de Guillaume II songeât à revendiquer
les droits de ses pères: à mesure que Guillaume III grandissait, le
péril augmentait pour le parti républicain et pour la province de
Hollande. De Witt pouvait déployer des talents de diplomate presque
égaux à la prodigieuse habileté de De Lionne: il ne pouvait changer le
cours des choses, les intérêts des nations en Europe, des partis en
Hollande. Et son système d’abstention n’était bon que tant que les
voisins de la Hollande ne le forceraient pas à sortir de sa réserve.
Le 22 août 1661, Monk, fidèle aux traditions de Cromwell, qu’il avait
pourtant trahi, disait à l’ambassadeur hollandais: «Il faut, coûte que
coûte, que la nation anglaise étende son commerce, ou la paix ne durera
pas.» Le règne de Charles II avait, par le luxe de la cour, réveillé
l’esprit commercial et l’ambition de la nation: mis en goût par
l’annexion de la Jamaïque, les Anglais convoitaient les colonies
hollandaises. Charles II, conseillé par tout un parti de politiques qui
poussaient la royauté à se faire pardonner son absolutisme par sa
sollicitude pour les intérêts nationaux, commença, sans déclaration de
guerre, les hostilités contre la Hollande (1665): l’amiral Holmes pilla
les colonies hollandaises de Gorée, du Cap-Vert, de Tabago et de la
Nouvelle-Amsterdam (New-York). Le parlement et le roi, d’ordinaire
toujours divisés, s’accordaient «sur la nécessité de protéger le
commerce anglais contre la concurrence étrangère». Malgré ses intentions
pacifiques, De Witt fut obligé de soutenir cette guerre. Cette fois, il
avait eu le temps de la préparer; il la soutint glorieusement. Les
victoires de son frère et de Ruyter lui permirent d’humilier les Anglais
jusque dans la Tamise (1666), et surtout de conclure une paix honorable.
«Ce n’était qu’à regret qu’il avait vu sa patrie engagée dans une
funeste guerre.» Il fit des concessions aux Anglais pour procurer à ses
concitoyens la paix de Breda (1667): il abandonnait aux uns les colonies
de la Nouvelle-Hollande, isolées du reste des colonies hollandaises,
mais rendait aux autres Pouleron, la plus riche des Moluques, et des
libertés de commerce qui avaient été réduites par l’acte de navigation
et les victoires de Cromwell. _Mitis et fortis_, telle était la devise
des Provinces-Unies, symbole de la politique du grand pensionnaire,
inscrite sur les médailles hollandaises du temps.
L’attitude de Louis XIV commandait en outre la prudence à De Witt: après
de longues négociations, menées par d’Estrades à La Haye, et malgré
l’offre du grand pensionnaire de consentir à un partage des Pays-Bas
espagnols, Louis XIV, se croyant sûr de l’Europe, avait en 1665
revendiqué, en vertu des droits de la reine, toutes les provinces
espagnoles du nord. En 1666, malgré le traité qui le liait à la
Hollande, il s’était efforcé, en gardant la neutralité, de prolonger la
lutte des deux puissances maritimes, pour avoir les mains libres aux
Pays-Bas; puis, en mai 1667, il se promena en conquérant dans le Hainaut
et dans les Flandres. De Witt était mis en demeure de ne pas désavouer
la maxime de la Hollande: _Gallus amicus, non vicinus._ L’amitié de la
France, mais non son voisinage, «le voisinage de ce soleil qui menaçait
de tout brûler». Louis XIV ne voulait pas de «fossés», suivant
l’expression de De Lionne: les Hollandais demandaient une _barrière_,
par l’extension des pays de la Généralité. De Witt était fort
embarrassé; il ne souhaitait pas une rupture avec le roi de France,
pleine de conséquences redoutables, ni l’abandon des Pays-Bas à la
France. «Abandonner l’Espagne, c’est faire cadeau des Pays-Bas à la
France, disait-il; prendre à soi seul parti pour elle, c’est folie.»
Pendant cinq mois, De Witt eut recours à la diplomatie pour arrêter les
victoires de Louis XIV sans l’irriter. Puis, n’y parvenant pas, il
revint en dernier lieu aux procédés de ses concitoyens: il se résolut à
former une ligue contre la France, au risque de s’en faire une ennemie;
un changement de ministère en Angleterre qui porta au pouvoir Arlington
et Temple, favorables à la Hollande, le décida à cette attitude
énergique qui devait être fatale aux Provinces-Unies, contraire à la
politique de neutralité qu’il avait observée depuis dix ans. La triple
alliance de La Haye, conclue entre la Suède, l’Angleterre et la Hollande
(janvier 1668), suspendit les conquêtes de Louis XIV aux Pays-Bas.
Mais cette alliance laissa la Hollande exposée en même temps que
l’Espagne aux ressentiments et aux entreprises du «grand roi». Les
alliés que De Witt avait réunis lui échappèrent: le roi d’Angleterre et
la Suède gagnés par l’or de la France, le ministère anglais par la
promesse de ports dans les Flandres. En 1671, la diplomatie de De Lionne
isolait la Hollande, et Louis XIV se préparait à l’envahir, pour prendre
à La Haye la clef des Pays-Bas. L’œuvre diplomatique de De Witt était
détruite: les puissances rivales des Provinces-Unies, l’Angleterre et la
France, formaient contre elles une alliance redoutable, qui devait être
le prélude d’un partage de l’Espagne et la ruine immédiate de leur
grandeur.
Enfin une crise non moins considérable se préparait dans l’intérieur de
la République: Guillaume III, en 1666, avait seize ans, et la popularité
lui venait de toutes parts. Les villes, les corporations des villes, la
flotte, les officiers, l’accueillaient avec faveur; une cour se formait
autour de lui. Ses partisans, nombreux surtout en Zélande, réclamaient
pour lui les charges de son père, son admission au conseil d’État. Pour
arrêter ce mouvement, De Witt proposa aux États de se charger de
l’éducation du prince: c’était une sorte de promesse pour l’avenir, qui
n’engageait à rien pour le présent. De Witt crut avoir écarté le danger
(1666); mais, dès 1667, il s’apercevait vite du contraire: «La Hollande
pense faire du prince un enfant de l’État, mais je vois bien qu’elle
sera dans peu un enfant du prince.» Il prit alors une nouvelle mesure,
l’Édit perpétuel (janvier 1667): il fit déclarer par les États de
Hollande que la charge de stathouder serait incompatible avec celles de
capitaine et d’amiral général; que le pouvoir civil et l’autorité
militaire ne pourraient jamais être réunis. Puis, pour rallier les
provinces de Gueldre et d’Over-Yssel, très attachées à la maison de
Nassau, il leur fit accepter le _projet d’harmonie_ qui leur laissait le
droit de confier le stathoudérat à Guillaume III, mais en maintenant
l’incompatibilité éventuelle entre cette charge et les charges de
capitaine et d’amiral général. La province d’Utrecht avait accepté
l’_édit perpétuel_.
Par ces deux lois, De Witt croyait la majorité des provinces assurée à
sa politique et au parti républicain. Mais, à la fin de la même année,
Guillaume III, mûr déjà à dix-huit ans, et jaloux de reprendre ses
droits, entrait dans l’assemblée de Zélande, à titre de premier noble,
puis attirait à lui les hommes d’État hollandais, jaloux de De Wilt,
Beverninck, Fagel, Van Beuningen. Grâce à eux, le 24 mai 1670, il parut
au conseil d’État, obtint le droit de siéger aux États généraux; au mois
de novembre, les États de Gueldre, puis toutes les provinces, même la
Hollande, le nommèrent capitaine général: les précautions de De Witt, à
l’intérieur, étaient ruinées par la politique ambitieuse et habile de
Guillaume III, comme au dehors par l’ambition de Louis XIV et la
diplomatie de De Lionne.
Les Provinces-Unies, en 1671, étaient ainsi menacées à la fois d’une
guerre étrangère sur terre et sur mer et d’une guerre civile. Les
efforts d’un homme de génie n’avaient rien pu contre la logique
implacable des événements: la crise de 1672, où l’État hollandais
faillit sombrer, où le parti républicain et son chef le plus illustre et
le plus habile succombèrent, fut la conséquence fatale de la situation
des Provinces-Unies en Europe, de leurs intérêts difficiles à défendre à
la fois sur terre et sur mer contre la France et l’Angleterre réunies,
de leur fâcheuse organisation intérieure. Il fallait qu’elles
choisissent entre la domination des mers et les conquêtes continentales,
entre la République ou la dictature militaire. La révolution de 1672
leur imposa cette solution, qui régla désormais pour deux siècles leurs
destinées. Le gouvernement du prince d’Orange, déclaré héréditaire en
1674, fit enfin l’unité des Provinces-Unies aux dépens de leur liberté.
Ce gouvernement décida aussi de leur politique extérieure: enchaînées
par la politique de Guillaume III à l’alliance anglaise, elles
sacrifièrent à cette alliance les intérêts de leur commerce et leurs
ambitions coloniales. Par les traités de Ryswick et de la Barrière
(1697-1715) elles obtinrent d’une façon détournée le protectorat des
Pays-Bas catholiques, qu’elles disputèrent victorieusement à la France.
Ce fut leur part dans le démembrement de la monarchie espagnole qui
s’accomplit à la faveur de la guerre de la succession d’Espagne: elles
laissèrent alors à l’Angleterre les dépouilles du commerce et des
colonies espagnoles, qui firent de cette puissance, au début du
dix-huitième siècle, la première puissance maritime. Elles ne furent
plus, suivant l’expression de Frédéric, «qu’une chaloupe à la remorque
des vaisseaux anglais».
Cette image est devenue classique et méritait de l’être. Les
Provinces-Unies, qui avaient été, au dix-septième siècle, une puissance
de premier ordre, capable de lutter contre la France et l’Angleterre,
devinrent, dès le début du dix-huitième siècle, en quelques années, une
puissance secondaire. Cette décadence rapide s’explique par les vices de
leur constitution intérieure et la trop grande étendue de leurs desseins
au dehors. Pour maintenir leur unité, elles durent sacrifier leurs
libertés; pour soutenir leur grandeur sur le continent, contre la
France, elles abandonnèrent aux Anglais la prépondérance maritime et
coloniale. Leur politique étrangère, comme leur régime intérieur, avait
vécu longtemps de contrastes et d’occasions, réglée sur leurs intérêts
seulement. Lorsque, au temps de leur plus grande prospérité, elles
durent choisir entre les occasions et leurs intérêts, parfois
embrouillés et contradictoires, elles hésitèrent à prendre un parti et
finirent par prendre celui qui convenait le moins à leur puissance et à
leur liberté, en se laissant guider par leur haine contre la France
plutôt que par une vue claire de leur avenir. Elles déchurent alors par
la perte de ce qui avait fait leur force et leur grandeur au siècle
précédent, lorsqu’elles défendaient contre l’Espagne les libertés et les
privilèges de leurs provinces, et fondaient, sur les ruines de leur
véritable ennemie, leur commerce, leurs colonies et leur marine.