L’Allemagne, au dix-septième siècle, est l’image réduite de l’Europe
tout entière. Elle a passé par les mêmes crises, subi les mêmes
transformations, appliqué les mêmes principes, souffert des mêmes
déchirements et gardé, à travers les révolutions du temps présent, des
traces nombreuses du passé. Au début des temps modernes, elle était
encore, comme l’Europe du moyen âge, une juxtaposition, un
enchevêtrement de petits États féodaux, principautés, villes libres,
fiefs de chevaliers au-dessus desquels planait cependant, comme sur
l’Europe, le pouvoir unique et universel de l’Empereur, saint, romain et
germanique. Mais, depuis le quatorzième siècle, des pouvoirs
intermédiaires se constituaient, les électorats, qui disputaient à
l’Empereur le gouvernement de l’Allemagne, aux petits seigneurs féodaux
leur indépendance: établis dans des régions naturelles que
l’organisation impériale ou le morcellement féodal n’avaient pu
détruire, la Saxe, le Brandebourg, la Bohême, le Palatinat, les
provinces ecclésiastiques du Rhin, les princes-électeurs travaillèrent à
y former, comme les rois de France ou d’Angleterre, à l’aide du droit
romain, des États souverains, d’autant plus dangereux pour l’Empereur
qu’ils disposaient de l’élection impériale, et qu’ils pouvaient agir
plus directement sur les éléments multiples du monde féodal allemand.
Aux dépens de l’unité allemande, fictive et nominale, ils firent des
unités particulières, comme il s’en faisait alors en Europe, au profit
des nations, aux dépens de la grande unité chrétienne du moyen âge.
La Réforme, au seizième siècle, avait achevé de diviser l’Allemagne,
comme elle divisait l’Europe. Elle avait enlevé à l’Empereur ce
caractère sacré, cette autorité religieuse et morale qui, à défaut de
ressources matérielles, avaient soutenu son pouvoir contre la turbulence
des féodaux et des villes et les entreprises des électeurs. Des villes
impériales passèrent aux doctrines nouvelles, véritables républiques
luthériennes, qui ne reconnurent plus d’autre maître que la Bible; les
chevaliers bataillèrent pour Luther et lui recrutèrent de véritables
armées. Enfin, des électeurs, trop heureux de ruiner à la fois
l’Empereur, les seigneurs et les communautés catholiques, luttèrent avec
les armes que leur fournissait la religion pour la grandeur de leurs
États particuliers. La France et l’Angleterre, intéressées comme eux à
la ruine de l’hégémonie impériale, les soutinrent dans cette lutte, et
l’Empire parut abdiquer avec Charles-Quint.
La Réforme, après avoir divisé l’Allemagne, se divisa à son tour entre
luthériens et calvinistes, et prolongea ainsi les divisions qu’elle
avait formées. Les progrès du protestantisme furent arrêtés; les princes
n’eurent pas à craindre la constitution d’un nouvel empire protestant
qui, au profit de l’un d’entre eux, eût ruiné leurs revendications et
leurs conquêtes; les villes et les petits seigneurs résistèrent aussi à
l’absolutisme des princes. Les catholiques enfin profitèrent de ces
discordes pour arrêter l’incendie qui les menaçait de toutes parts et se
fortifièrent dans les positions qu’ils conservaient encore, dans le sud,
en Bavière, en Autriche, dans les provinces rhénanes, auprès des
universités et des princes. Imitant leurs adversaires, les réformés, les
jésuites, placés à la tête de ce mouvement de contre-réformation
catholique, appelèrent surtout à leur aide les princes et se chargèrent
à la fois de leur éducation et de leurs intérêts. Ils étouffèrent, pour
le plus grand profit de la religion et de leur autorité, les résistances
locales que soutenaient une foi différente ou des habitudes anciennes
d’indépendance. La Bohême leur résista, et la guerre de Trente ans
éclata.
La défenestration de Prague n’était d’abord en apparence qu’une révolte
particulière dans les États particuliers et patrimoniaux de l’Autriche.
Maîtres et souverains dans leur électorat de Bohême, comme les princes
électeurs dans le leur, les empereurs d’Autriche voulaient imposer le
catholicisme à leurs sujets tchèques. L’archiduc Ferdinand de Styrie
avait fait de même en Styrie. Élève, comme lui, des jésuites, le duc de
Bavière, Maximilien, avait définitivement expulsé de ses États les
protestants. Inversement, les électeurs de Saxe, qui étaient les
champions du luthéranisme, poursuivaient alors les calvinistes, et les
électeurs palatins sévissaient tantôt contre les luthériens, tantôt
contre les calvinistes, suivant qu’ils passaient de l’une à l’autre
confession. C’était une conséquence logique des principes que les
électeurs appliquaient à leur gouvernement particulier, imposant à tous
autour d’eux leur autorité absolue, en religion comme en politique.
C’était pour ainsi dire le droit commun des États européens, de
l’Angleterre où, depuis Élisabeth, les Tudors poursuivaient les
catholiques, de l’Espagne, où Philippe II soutenait des luttes
mémorables contre les protestants de ses États. _Cujus regio ejus
religio_: les sujets doivent suivre la religion du prince. Aux yeux des
princes allemands, comme des souverains européens, l’action de Mathias
contre les Bohémiens devait paraître légitime, et la révolte de la
Bohême n’aurait dû sembler qu’une sédition coupable.
En réalité, cette affaire locale intéressait l’Allemagne et l’Europe
tout entières par ses rapports étroits avec les affaires et les
querelles qui les occupaient depuis un siècle. Les Bohémiens n’étaient
pas des sujets de l’Autriche, au même sens que les Bavarois l’étaient du
duc Maximilien. La Bohême ne comptait qu’un Allemand contre neuf Slaves.
C’était une nation qui défendait sa langue, ses coutumes et son
autonomie, comme les Gueux en Hollande. La religion n’était point
affaire de dissentiment passager entre un prince et des sujets de même
race. Le protestantisme aidait la Bohême à défendre ses franchises et
ses libertés contre l’étranger qui voulait les ruiner au nom de la
religion catholique. L’Empereur lui-même n’était pas un souverain comme
les autres: dominé par les jésuites, appuyé sur le parti catholique en
Allemagne, sur l’Espagne et sur l’Italie, il paraissait prêt à reprendre
avec l’aide de la contre-réformation catholique sur les princes
allemands et sur l’Europe l’autorité qu’il avait perdue depuis un
siècle. La cause des Bohémiens devenait ainsi, par une suite naturelle,
celle des princes et des nations protestantes menacées par cette
tentative de retour à l’unité catholique et politique du moyen âge.
Les princes protestants d’Allemagne entrèrent d’abord en lice:
l’électeur palatin, Frédéric V, se mit en relation avec les chefs des
Tchèques rebelles, appela à son aide l’Union protestante et se fit élire
roi en Bohême. Mansfeld, ce général allemand qui rappelait par tant de
côtés les Ritter aventureux qui, au seizième siècle, avaient contribué
au triomphe de la Réforme, travailla au succès de Frédéric V (1er
octobre 1619). Ses premières victoires furent le signal d’un véritable
réveil du parti protestant dans tout l’Empire: le margrave de
Bade-Durlach expulsa les catholiques de ses États. Au nom de la
religion, les princes protestants continuèrent, au profit de leur
pouvoir, l’œuvre de sécularisation dans le Brunswick et le Wurtemberg.
L’opposition irrémédiable des calvinistes et des luthériens rendit
incomplète et vaine cette levée de boucliers. L’électeur de Saxe,
Jean-Georges, chef des luthériens, refusa de suivre le chef des
calvinistes, le Palatin: ses conseillers lui persuadèrent qu’il y avait
plus de différence entre le catholicisme et le luthéranisme qu’entre la
religion luthérienne et catholique. Il finit même par se rallier à
l’Empereur, et se chargea pour lui de combattre les rebelles en Lusace.
Tous les catholiques, au contraire, se serrèrent autour de l’Empereur:
le duc de Bavière lui fournit son général, Tilly, et ses meilleures
troupes; Philippe III envoya dans la vallée du Rhin et les électorats
ecclésiastiques Spinola. Frédéric V fut défait à la Montagne Blanche,
détrôné, et devait l’être. Il fut mis au ban de l’Empire, ses États
confisqués, les droits religieux et politiques de la Bohême furent
abolis. Ce qu’il y eut de plus grave fut qu’à la diète de Ratisbonne,
l’Empereur transféra à son allié, le duc de Bavière, la dignité
électorale qui avait appartenu au Palatin. Le nombre des électeurs
protestants, déjà inférieur à celui des électeurs catholiques, se trouva
encore réduit: le duc de Saxe sentit trop tard la faute qu’il avait
faite en abandonnant l’Alliance protestante. L’unité catholique de
l’Allemagne se reconstituait, aux dépens des princes réformés. C’était
aussi la restauration, de plus en plus prochaine, du pouvoir impérial,
la revanche presque certaine de l’Empereur sur les électeurs battus par
leurs propres armes, la fin de cette république de princes souverains
qu’ils avaient constituée sur les ruines de l’empire de Charles-Quint.
L’Europe ne s’émut pas moins de ce retour à un passé qu’après des luttes
sanglantes elle croyait détruit. Les puissances protestantes, qui
avaient soutenu froidement le Palatin, sentirent leur faute, et se
reprirent à craindre les empiétements de la monarchie catholique de
Philippe II. La France surtout se décida à intervenir quand elle vit,
par la Valteline et le Palatinat, se former autour de ses frontières un
cercle de provinces espagnoles ou autrichiennes, depuis les Pays-Bas
jusqu’à l’Italie, aussi dangereux pour sa sécurité qu’au début du
seizième siècle. Trop occupée par ses discordes intérieures pour prendre
la direction effective des opérations contre la maison d’Autriche, elle
eut recours à la diplomatie pour former une coalition du Danemark, de la
Suède, de l’Angleterre, de la Hollande: le roi de Danemark, Christian
IV, entra en Allemagne pour relever le drapeau du protestantisme,
soutenir les princes menacés, et défendre l’Europe. A partir de ce
moment, la guerre se changea en une guerre européenne. L’Allemagne
devint le champ clos des nations: ce fut son malheur; c’était sa
destinée, que lui faisaient son passé et le privilège onéreux d’avoir
conservé l’Empire, dernier boulevard de l’unité catholique et politique
du moyen âge.
Le roi de Danemark ne fut pas heureux: il perdit dans la guerre son
meilleur général, Mansfeld, tandis que l’Empereur en acquérait un de
premier ordre, Wallenstein, et se servait heureusement du Bavarois
Tilly. Les États de Christian furent envahis; ses armées et son trésor
ruinés. L’Empereur était maître du Weser, du Sund et de l’Elbe. Il
atteignait la Baltique; en donnant à Wallenstein le Mecklembourg et la
charge d’amiral, il constituait contre les États du Nord une puissance
maritime redoutable. Il s’établissait dans l’Allemagne du Nord avec une
autorité qu’au temps de sa plus grande puissance l’Empire n’y avait
jamais eue.
La paix de Lubeck (1629) sauva l’indépendance du Danemark, mais consacra
la victoire de l’Empereur sur l’Allemagne, la ruine des princes du Nord;
jamais l’Empire n’avait été aussi près de devenir, entre les mains des
Habsbourg, un grand État uni depuis la Baltique jusqu’à la Méditerranée
sous un même pouvoir. Wallenstein fortifiait ce pouvoir et préparait
cette œuvre par la force: avec son armée de l’Eiffel, il menaçait les
électeurs de Trèves et de Cologne, avec celle du Wetterau, l’électeur de
Mayence; dans le nord surtout, il réduisait à l’impuissance les
électeurs de Saxe et de Brandebourg. Les princes redoutaient son
ambition et sa puissance; les catholiques mêmes commençaient à craindre
les prétentions de l’Empereur, qu’ils avaient servies d’abord.
En vain Ferdinand II, pour ramener ces derniers, leur donna-t-il des
satisfactions d’ordre matériel et religieux. Par le célèbre édit de
Restitution, après la défaite du Danemark (1629), tous les biens
ecclésiastiques qui, depuis 1552, étaient restés aux mains des Réformés
revinrent aux catholiques: l’Empereur remettait en vigueur, pour leur
plaire, la clause formelle du _Réservat ecclésiastique_ qui les retirait
aux titulaires devenus de gré ou de force protestants. Les électeurs
catholiques avaient réclamé cette mesure avantageuse pour eux, favorable
à l’Église, au rétablissement de l’unité religieuse en Allemagne. Mais
elle servait l’Empereur autant qu’eux-mêmes, et sa politique autant que
la foi. Ferdinand put ainsi établir son fils dans les riches diocèses
ainsi reconquis d’Halberstadt et Magdebourg, positions uniques pour
dominer le Weser, l’Elbe et les pays du nord. Et, s’il paraissait
poursuivre énergiquement le retour de ses États héréditaires à la foi
romaine, il y fortifiait du même coup son autorité, et se rendait encore
plus redoutable à l’Allemagne.
L’Europe n’était pas moins menacée, beaucoup plus qu’en 1623, et plus
directement. Ce n’était pas le protestantisme, ni les princes allemands
seulement, qui étaient vaincus. La lutte du Danemark et de l’Autriche
était la première passe d’un duel entre les nations européennes et
l’Empereur, et l’Europe saignait des blessures faites au Danemark. La
France, particulièrement, éclairée par le génie de Richelieu, voyait
avec inquiétude approcher le moment où l’Allemagne se réunirait sous la
domination politique et religieuse de l’Empereur, encouragé et soutenu
par l’Espagne. Trop peu sûre d’elle-même pour relever le gant, elle
négocia encore pour gagner du temps. Elle cultiva avec soin tous les
germes de division au delà du Rhin, inquiétudes ou rancunes, et
particulièrement tout ce qui pouvait séparer les électeurs
ecclésiastiques et Ferdinand II. Les discordes du parti protestant,
l’abstention de l’Europe avaient favorisé les progrès de l’Empereur: la
scission du parti catholique, l’intervention active de la France, alliée
à la Suède, à la Savoie et à la Hollande, devait les suspendre. Il y
allait de la sécurité de la France et des protestants allemands, de
l’indépendance des nations en Europe et des princes, réformés ou non, en
Allemagne. Ce fut encore sur un champ de bataille allemand, à la diète
de Ratisbonne, que la question se décida.
L’Empereur y arriva, entouré du prestige de ses victoires, pour demander
aux électeurs la désignation de son fils comme roi des Romains, comme
son successeur à l’Empire. Conseillé par Wallenstein, il songeait à
faire de l’Empire une monarchie héréditaire à la fois et absolue.
C’était le moment décisif. Une coalition des électeurs fit échouer les
projets de Ferdinand II. Effrayés par son ambition, ils exigèrent le
renvoi de Wallenstein, et, quand ils l’eurent obtenu, refusèrent leurs
voix au fils de l’Empereur. Ce fut une autre _journée des Dupes_, aussi
fatale aux ennemis de la France que la première l’avait été aux ennemis
du Cardinal. Le chef du parti catholique, le duc de Bavière, gagné par
les agents de Richelieu, au milieu de cette lutte diplomatique, était
passé à la France; en même temps, la diplomatie française avait trouvé
un chef au parti protestant, le meilleur qu’il eût eu encore, le jeune
roi de Suède, Gustave-Adolphe: il avait détourné ses armes de l’ennemi
héréditaire de sa maison, la Pologne, pour les diriger contre
l’Empereur, l’ennemi de sa foi. Le renvoi de Wallenstein, l’occupation
de la Poméranie, du Mecklembourg par Gustave-Adolphe, ruinaient en moins
d’une année les projets de Ferdinand II sur l’Allemagne du Nord.
Cette coalition des protestants et des catholiques contre l’Empereur ne
pouvait être qu’éphémère. Les succès des Suédois remplirent les
catholiques de terreur. «Nous sommes submergés, s’écriaient-ils. L’eau
nous entre dans la bouche. Protégez-nous du diable de Suède!» Le duc de
Bavière fit de nouveau appel à la ligue catholique; son général, Tilly,
enleva Magdebourg aux Suédois, envahit la Saxe et se fit battre à
Leipzig (1631). Irrité par cette résistance, enhardi par cette victoire,
Gustave-Adolphe ne garda pas de mesures avec les catholiques. L’édit de
restitution eut son lendemain: le roi de Suède sécularisa les riches
domaines ecclésiastiques de la Franconie et du Rhin, Erfurt, Wurzbourg,
Francfort. «L’Allemagne, disait-il, est un malade qui ne peut être guéri
que par de violents remèdes.» Il voulait le salut des Allemands, par
leur conversion au protestantisme, et la fin de la guerre par
l’établissement d’un grand empire protestant, sous la direction de la
Suède. Pour y parvenir, la violence, la conquête et la force étaient en
effet les seuls moyens.
En vain Gustave-Adolphe disait-il aux catholiques: «Vous n’entendez pas
votre intérêt, lorsque vous vous sacrifiez pour les Habsbourg. Cette
maison ne recherche que sa propre grandeur. Elle vous opprimera, vous,
catholiques, aussi bien que les protestants.» Les catholiques n’étaient
point convaincus. Il leur semblait, avec raison, que la Suède et
l’Autriche avaient les mêmes desseins. Ils étaient proprement entre
l’arbre et l’écorce. Dans leur détresse, ils firent appel à la France
qui les avait sauvés du péril autrichien. Richelieu entendit cet appel,
envoya des ambassadeurs à Francfort, pour décider Gustave-Adolphe à
respecter la neutralité de la Bavière qu’il avait promise à Berwald
(janvier 1631). Sa diplomatie échoua devant la volonté de l’_homme de
fer_: la Bavière fut envahie, Tilly vaincu sur le Lech et tué, la
capitale de l’électeur occupée. Chassé de ses États héréditaires, le duc
de Bavière fut obligé de faire amende honorable à Wallenstein que
l’Empereur venait de rappeler. L’Autriche restait, défendue par lui, la
dernière forteresse du catholicisme, et l’Allemagne, foulée par les
armées étrangères, se jetait désespérée entre ses bras. Les Habsbourg
avaient une nouvelle occasion de l’étouffer.
La mort de Gustave-Adolphe à Lutzen fut le signal d’une violente
réaction catholique. Elle déconcerta les protestants allemands, que le
chancelier Oxenstiern ne put réunir à Heilbronn (1633). Elle fit de
Wallenstein, de son armée et de son Empereur, les maîtres incontestés de
l’Europe centrale. Tous les partis s’étaient épuisés dans cette longue
guerre; les États protestants, le Danemark, la Suède, le Brandebourg, la
Saxe, le Palatinat, étaient ruinés ou ravagés. La Bavière elle-même,
longtemps invincible et riche, sortait humiliée et pauvre de cette
dernière invasion. L’ambassadeur espagnol commandait à Vienne, des
soudards et des pillards recrutés dans tous les coins de l’Europe
achevaient, sous les ordres d’un aventurier, ce que l’or espagnol avait
préparé. Les luttes religieuses, la résistance des nations aux projets
des Habsbourg, tout ce grand drame européen, dont le dernier acte venait
de se jouer sur la scène de l’Allemagne, par lassitude des principaux
acteurs, paraissaient conduire à un dénouement fatal, le triomphe d’une
foule brutale, née et vivant de la guerre, à la solde de l’Espagne qui
l’avait fait naître et l’entretenait.
Restait cependant la France, qui, depuis dix ans, dans la coulisse,
regardait ce drame avec l’espoir et le dessein d’écarter ce dénoûment.
Elle avait, pendant cette période, refait ses forces, tandis que
l’Europe et l’Allemagne épuisaient les leurs. Elle avait fait, selon les
belles expressions de Richelieu, comme ces grands économes qui, soigneux
d’amasser de l’argent, savent le dépenser à propos pour se garantir
d’une plus grande perte. Elle entra enfin en scène, avec un cortège
d’alliés réconfortés par sa confiance, de généraux et d’armées recrutés
dans le grand marché militaire de l’Allemagne. Cette dernière période de
la lutte fut la plus longue de toutes, et plus douloureuse encore pour
l’Europe centrale, traversée en tous sens par les troupes de Bernard de
Saxe-Weimar, Torstenson, Banner, Guébriand, par les armées de Gallas et
de Piccolomini, lieutenants infidèles de Wallenstein, demeurés après sa
mort à la tête des soldats qu’il avait réunis. Mais, pour la France,
c’était vaincre déjà que de gagner du temps, que de retarder la victoire
inévitable, en 1635, de l’Empereur.
Enfin, l’excès des souffrances communes réconcilia les princes de
l’Allemagne, les calvinistes et les luthériens, les protestants irrités
de l’édit de restitution, les catholiques dépouillés par les
sécularisations de Gustave-Adolphe. Les électeurs de Brandebourg et de
Saxe acceptèrent de l’empereur Ferdinand II la paix de Prague (1635), le
transfert de la dignité électorale à la Bavière, moyennant l’amnistie
générale de tous les réformés et la suspension, pendant quarante années,
de l’édit de restitution. Le duc de Bavière, à son tour, détermina les
électeurs catholiques à Nuremberg (1640) à s’unir aux protestants pour
imposer à l’Empereur la paix religieuse. Entre la Suède qui voulait la
guerre avec acharnement, pour en vivre et conserver ses provinces
allemandes, l’Empereur et l’Espagne qui ne désarmeraient qu’après avoir
réussi, il se forma enfin un tiers parti, pacifique parce qu’il était
las de la guerre, rassuré pour ses intérêts par la perspective d’une
paix que la France dicterait. A mesure que la guerre durait, et semblait
plus favorable à la France, les princes allemands se détachaient,
protestants de la Suède, catholiques de l’Empereur: et la paix générale
de l’Allemagne et de l’Europe préparée depuis 1641, poursuivie par
Mazarin après Richelieu, se faisait enfin à Osnabruck et Munster (24
octobre 1648).
Comme la guerre qu’elle terminait, la paix de Westphalie était à la fois
européenne et allemande. Et l’Empire faisait en somme les frais de cette
pacification générale comme ceux de cette lutte de trente années. Les
nations européennes, qui refusaient de se soumettre à la suprématie de
l’Empereur, recevaient satisfaction: les Provinces-Unies étaient
reconnues par l’Espagne; la Suisse, par la maison d’Autriche. La Suède
et la France, qui avaient soutenu victorieusement leurs droits, en
tiraient des avantages particuliers pour leur propre sécurité. L’une
formait, avec les provinces qu’elle recevait au delà de la Baltique,
Poméranie et Stettin, Rugen et Vollin, des bailliages en Mecklembourg,
les évêchés de Brême et Verden, un boulevard avancé, pour protéger sa
capitale. L’autre reculait, au profit aussi de sa capitale, ses
frontières du nord-est jusqu’au Rhin en occupant définitivement les
trois évêchés et la plus grande partie de l’Alsace. L’Allemagne payait
de ses provinces les services qu’elle leur avait demandés à toutes deux
contre l’Empereur.
Les princes auraient eu mauvaise grâce à se plaindre de ces sacrifices.
Après une guerre pleine de vicissitudes, qui, plusieurs fois, les avait
mis à deux doigts de leur perte, ils se retrouvaient plus forts en droit
et en fait qu’ils n’avaient jamais été, les vrais maîtres de l’Empire.
En matière religieuse, la paix de Westphalie n’établissait pas, comme on
l’a dit, la liberté de conscience, mais consacrait l’autorité souveraine
des princes sur leurs sujets respectifs: _cujus regio ejus religio_.
Contre ce despotisme légal, les sujets n’eurent plus qu’une ressource,
le droit d’émigrer. En matière politique, les États de l’Empire étaient
soumis à la toute-puissance de leurs souverains; en sorte que les
électeurs, les princes et les grandes villes libres disposeraient de
leurs sujets et de leurs forces sans contrôle, comme des États
indépendants. Leurs droits étaient si complètement reconnus, qu’ils
comprenaient celui de conclure des alliances avec les souverains
étrangers, sans l’agrément de l’Empereur et de l’Empire. Ainsi
s’achevait, par une évolution que les Habsbourg avaient pendant deux
siècles combattue, et par les victoires de la France, la constitution de
puissances territoriales, souveraines, indépendantes, du Rhin à la
Vistule, des Alpes à la Baltique. L’Allemagne se divisait, comme
l’Europe, irrémédiablement: il n’y avait plus d’Empereur pour l’une; il
n’y avait plus d’Empire pour l’autre.
En droit sans doute, l’Empire subsistait encore, divisé en dix cercles
avec son appareil ancien de diètes, de chancellerie, de chambres de
justice. Mais, suivant les paroles d’un historien allemand: «un nuage
épais de phrases et de mensonges couvrait l’échafaudage gothique de la
vieille bâtisse impériale.» Ce qui se faisait dans les assemblées
d’Empire, ce que l’Empereur exécutait en vertu de leurs décrets était
suspect aux princes et aux villes, comme un retour indirect à un passé
détesté, condamné. La justice du Saint-Empire valait son armée, et son
armée valait ses finances. L’Empereur, comme tel, avait une liste civile
de 8000 thalers, trente mille francs!
L’Empire ne pouvait rien pour réparer à l’intérieur les maux de la
guerre, pour rendre à l’Allemagne son prestige et sa force au dehors.
Des guerres qu’avait enfantées la Réforme, et de la dernière surtout,
l’Allemagne sortait appauvrie, dépeuplée, presque anéantie. En beaucoup
d’endroits, la population était diminuée d’un dixième. Plus d’industrie,
ni de commerce. «Une grande région, depuis longtemps civilisée, où les
villes fortes se comptaient par centaines et les villages par milliers,
où la prairie alternait avec le champ labouré, avait été de telle façon
ravagée, que partout on y trouvait des espaces déserts: la nature,
redevenue sauvage, après avoir été longtemps enchaînée sous le joug de
l’homme, faisait sortir de terre ces vieux ennemis des peuples, la
broussaille et la bête fauve.» Contre tant de maux, il fallait des
remèdes prochains et efficaces. L’Empereur était trop loin, et l’Empire,
sans ressources. Ce fut le devoir des princes d’y veiller, et la fortune
de chacun d’eux dépendit de la mesure dans laquelle ils comprirent ce
devoir et le pratiquèrent. En guérissant les maux qu’avait faits la
guerre, ils justifièrent, aux yeux de leurs peuples, les avantages
qu’elle leur procurait, et se les attachèrent par des bienfaits, en même
temps que par une sorte de loyalisme.
Ainsi se perdit dans la paix ce qu’avaient déjà détruit, par une guerre
de trente ans, les haines religieuses, la présence des armées et des
diplomates étrangers, tout sentiment d’une nationalité, d’une patrie
commune aux Allemands. Les habitants de la Saxe, de la Bavière, du
Brandebourg, troublés par tant d’orages, se retrouvèrent, après 1648,
instinctivement et politiquement groupés autour des chefs particuliers,
qui disposaient de leurs biens, de leurs consciences, et par suite de
leur bonheur. A comparer leurs souvenirs et la réalité présente, ils
trouvèrent qu’ils n’avaient rien perdu, qu’ils avaient déjà beaucoup
gagné.
Leurs maîtres firent les mêmes réflexions: tous avaient souffert d’avoir
voulu défendre leur religion, d’avoir servi, catholiques, l’Autriche;
protestants, la Suède. La réparation était venue quand, posant les
armes, groupés autour de la France, qui n’avait aucune prétention à la
conquête politique ou religieuse de l’Empire, ils avaient négocié d’un
commun accord leurs avantages particuliers. L’un, l’électeur de
Brandebourg, avait ainsi pris pied dans l’Allemagne occidentale par
Halberstadt, Minden et Camin; l’autre, le duc de Bavière, acquit des
domaines dans la vallée du Rhin, le haut Palatinat, et la dignité
électorale. Le Palatin recouvra la majeure partie de ses États, et sa
dignité. Le duc de Saxe reçut les Lusaces et une partie de l’archevêché
de Magdebourg. La leçon était instructive et ne fut pas perdue. Les
princes ne songèrent plus à la religion qui les avait divisés, et se
firent une politique conforme à leurs intérêts: libres désormais de
chercher des alliances au dehors, ils travaillèrent à s’arrondir, ne
négligeant aucune occasion d’affirmer, d’étendre et de fortifier leur
souveraineté. Ils s’éloignèrent ainsi moralement, et souvent en fait, de
l’Allemagne, à mesure et pour les mêmes raisons que l’Europe s’éloignait
de l’unité catholique du moyen âge. Du Saint-Empire romain germanique,
il ne resta plus, pour l’Europe, d’unité romaine; pour l’Allemagne, ni
d’Empire, ni même de Germanie.
A partir des traités de Westphalie, il n’y a plus d’histoire générale de
l’Allemagne. L’histoire se fait particulièrement dans chacun des États
qui viennent de conquérir leur indépendance et leur souveraineté.
L’Autriche, en présence de cette situation nouvelle, ne prit pas
résolument son parti. L’empereur Léopold, qui a régné jusqu’à la fin du
dix-septième siècle, s’est efforcé de recoudre les lambeaux du manteau
impérial que la Réforme, la France et les princes avaient déchiré de
toutes parts. La besogne était ingrate, et Léopold n’avait pas les
qualités nécessaires pour une pareille tâche. C’était un petit homme,
myope, froid, d’apparence ecclésiastique, très instruit et fort pieux,
mais d’une indécision rare. Il se perdait dans le détail des affaires et
des conférences, aussi nombreuses qu’au temps de Charles-Quint. Sa cour
était dans un état de misère pitoyable, qui faisait rire les Français:
il n’avait pas les moyens de se donner une armée suffisante pour
défendre sa capitale contre les Turcs. Suivant un joli mot de
l’ambassadeur français à Vienne, «l’Empereur et l’Autriche étaient une
horloge qu’il fallait sans cesse raccommoder».
Malgré tout, Léopold s’abandonna, pendant tout son règne, à la pire
peut-être des ambitions, celle de l’impuissance. Placé bien jeune encore
sur le trône des Césars, il y caressait et y laissait caresser, par ses
familiers, la pensée de refaire, à défaut de l’Empire de Charlemagne,
celui de Charles-Quint. Il ne cessa de jeter les yeux sur l’héritage du
roi d’Espagne, Charles II, que lui disputait Louis XIV. Un instant, il
parut se rendre compte de la vanité de son rêve, et signa, le 20 janvier
1668, un traité secret avec le roi de France: sa conscience s’était
alarmée d’une guerre avec le roi Très Chrétien, qui aurait favorisé les
desseins des puissances protestantes. Et sa religion, ce jour-là, lui
inspira une bonne politique. Il se résigna à faire la part du feu, ou
plutôt à ne pas allumer un incendie général pour arracher à la France
l’héritage espagnol. Il le partagea, à l’avance, avec Louis XIV.
Malheureusement, les scrupules de conscience et les calculs de prudence
résistent rarement aux mouvements d’une ambition, encouragée par de
grands souvenirs. Léopold, à partir de 1673, entraîna l’Autriche dans
toutes les coalitions que les puissances protestantes formèrent contre
Louis XIV. S’il prit part à la guerre de Hollande, ce fut pour sauver
des hérétiques, et pour empêcher la France de mettre la main sur les
Pays-Bas, dont les clefs étaient à La Haye. Il fut le premier auteur de
la ligue d’Augsbourg, qui permit à Guillaume d’Orange de renverser le
catholicisme en Angleterre, et aux calvinistes hollandais de s’établir
dans les Pays-Bas catholiques. Les protestants lui avaient, le 12 mai
1689, laissé espérer la succession d’Espagne, et même l’Alsace et la
Franche-Comté: sa conscience ne calcula pas le prix de leur concours.
Leurs promesses déterminèrent son ambition.
Il en fut puni: les traités de Ryswick lui préparaient une pénible
déception. Tout ce qu’il avait fait pendant cette guerre pour les
puissances protestantes ne lui rapporta rien. Lorsque Guillaume III et
la Hollande eurent obtenu ce qu’ils voulaient, le trône d’Angleterre et
des places de barrière dans les Pays-Bas, ils abandonnèrent brusquement
leur allié (1696). En vain, l’Empereur avait-il épuisé ses finances pour
soutenir la guerre contre Louis XIV, au point d’être forcé d’emprunter
aux Juifs à des taux usuraires et d’hypothéquer ses domaines; en vain,
avait-il réduit son autorité et celle des catholiques dans l’Empire par
la création d’un neuvième électorat protestant en faveur de la maison de
Hanovre. Abandonné par ses alliés protestants, incapable de lutter plus
longtemps contre la France, il dut renoncer à ses plus chères
espérances, et n’obtint pas l’insertion dans le traité de la moindre
clause favorable à ses droits, à ses prétentions sur l’Espagne.
S’il avait mieux connu les intérêts véritables de son État, il se serait
incliné devant le fait accompli. L’Empire avait été ruiné par les
traités de Westphalie, et l’Europe avait manifesté clairement qu’elle
n’en permettrait pas la reconstitution au profit des Habsbourg, ni des
Bourbons. Mais l’Autriche demeurait, après ces traités, dans la seconde
moitié du dix-septième siècle, le premier des États allemands qui
s’élevaient sur les ruines de l’édifice impérial, le plus ancien
d’abord, le plus important par l’étendue des territoires, la variété de
ses ressources, le nombre de ses habitants; tandis que les autres
princes cherchaient au loin des couronnes royales, l’Empereur, archiduc
d’Autriche, en avait deux, celles de Hongrie et de Bohême. Nul doute que
son véritable intérêt ne fût de les conserver, et de s’en servir pour
garder le premier rang en Allemagne.
Il ne le comprit pas: pour réaliser un rêve impossible, il laissa les
Turcs envahir et démembrer ses États héréditaires. En 1663, Neuhœsel, le
boulevard de la Hongrie, tomba entre leurs mains. La Hongrie, la
Moravie, la Silésie même furent ravagées par les musulmans. Sans le
concours des Français, qui décidèrent de la victoire de Saint-Gothard
(1664), l’Autriche elle-même eût été envahie. Ç’aurait dû être un
avertissement pour Léopold Ier, qui, malgré sa victoire, fut obligé
d’abandonner à Mohammed IV la majeure partie de la Hongrie. Il fit au
contraire une nouvelle faute: il traita la partie du domaine magyar
qu’il avait conservée en pays conquis, et provoqua une révolte des
magnats. Leur chef, Tekœli, appela de nouveau les Turcs, tandis que
Léopold (1682) ne songeait qu’à combattre Louis XIV. Comme en 1665,
l’Autriche ne fut sauvée que par l’intervention de l’étranger. Sans la
victoire de Sobieski (1683), Vienne fût devenue une forteresse
musulmane, comme Bude, le _rempart de l’islamisme_, après avoir été
pendant des siècles le boulevard de la chrétienté.
L’Autriche, à cette époque, fut mieux servie par la fortune et par ses
voisins que par la politique de ses princes. Elle ne conserva que par
miracle sa capitale; elle n’acquit la Hongrie que par l’impuissance des
Turcs.
Au moment où l’empire musulman paraissait assez fort pour s’étendre dans
toute la vallée du Danube, sa décadence, depuis longtemps préparée, se
révélait tout d’un coup à l’Europe étonnée. La ruine des institutions
militaires qui l’avaient soutenu était complète: l’énergie des grands
vizirs Kupruli avait pu faire illusion, mais ils succombaient les uns
après les autres aux intrigues du sérail, des janissaires et des ulémas.
Au lendemain de la victoire de Sobieski, le bruit courut des Balkans à
Moscou et de l’Adriatique à la mer Noire que les Turcs, si redoutables,
la veille, avaient tout à redouter. Le vainqueur s’écria qu’on devait et
qu’on pouvait les chasser d’Europe. Les puissances chrétiennes
préparèrent contre eux une ligue redoutable: l’Empereur, Venise et le
roi de Pologne y entrèrent en 1683 pour leur prendre les îles de
l’Archipel, la Hongrie et l’Ukraine; la Pologne et la Russie, en 1684,
s’entendirent à Andrussowo, pour leur enlever la Crimée, «la main droite
du sultan». A peine l’Autriche était-elle préservée d’un démembrement
que la Turquie, sa rivale, se trouvait tout à coup menacée du même sort.
Léopold, qui n’avait pas contribué à ce revirement inespéré, mit tout en
œuvre désormais pour en profiter. Il eut à son service des généraux
étrangers excellents, le prince Charles de Lorraine, le margrave Louis
de Bade, qui, par les victoires de Gran (1684), Bude (1686), Mohacz
(1687), Zalankemen (1691), lui donnèrent la Hongrie tout entière. De cet
immense domaine tout à coup reconquis il fit un État autrichien, soumis
au pouvoir héréditaire des Habsbourg, et un avant-poste contre les
Turcs. Cette conquête, qu’il n’avait ni prévue, ni préparée, le ramena
presque inconsciemment aux véritables traditions de sa famille: au delà
de Charles-Quint, il revit les Babenberg fondant la marche de l’Est,
l’_Œsterreich_, pour la conquête des pays du sud-est sur les infidèles.
Et, sans perdre de vue le rêve impérial qu’il tenait des Habsbourg, il
reprit la pensée première des fondateurs de sa maison: il se vit
groupant les chrétiens des Balkans contre l’infidèle, il appela les
Serbes à la conquête de l’empire turc, les établit en 1691 sur la rive
hongroise du Danube, et forma les confins militaires, la _marche
moderne_ du sud-est. Il parlait d’étendre sa frontière jusqu’à
l’Adriatique par la Bosnie, l’Herzégovine et la Dalmatie, jusqu’à la mer
Noire par la Valachie et la Moldavie.
Désormais rien ne put le détourner de ses projets grandioses, ni les
prières du margrave Louis de Bade, qui lui conseillait plus de
modération après tant d’indifférence, ni son vif désir de la succession
espagnole. Il aima mieux poursuivre en 1691 deux guerres à la fois que
d’interrompre la guerre contre les Turcs. Sa religion encourageait et
soutenait son ambition. La raison n’avait point de part, ni la
politique, dans cette évolution subite du souverain autrichien: c’était
comme une poussée instinctive, un élan invincible produit par la foi et
la victoire, un réveil des traditions anciennes, tout ce qui depuis deux
siècles a constitué et déterminé la marche de l’Autriche vers le
sud-est: _Der Drang nach Osten_.
Quoique gêné par les guerres occidentales, cet élan d’ailleurs aboutit à
la fin du dix-septième siècle à des résultats surprenants. Par ses
seules forces, et sous la conduite d’un général de premier ordre, le
prince Eugène, l’Autriche acheva à Zeuta (1697) la ruine des armées
turques, et la paix de Carlowitz put consoler Léopold Ier de la
déception qu’il avait éprouvée à Ryswick (26 janvier 1699). Toute la
Hongrie et la Transylvanie, sauf le banat de Temesvar, toute la vallée
du Danube, jusqu’aux portes de Fer, passèrent définitivement aux
Allemands. A la paix de Westphalie, l’unité de l’Empire allemand fut
ruinée: mais, cinquante ans après, la paix de Carlowitz fondait et
achevait, dans l’admirable cadre de la vallée du Danube, l’État
autrichien. «L’empire du Danube, dit un historien allemand, trouve le
pivot de sa puissance militaire dans les populations belliqueuses de la
Hongrie. Des intérêts économiques et politiques très forts lient
désormais les États allemands de cette région à la mêlée de peuples
d’autre race sur lesquels l’Allemagne a eu tant de peine à établir sa
supériorité; les longues guerres contre les Turcs font naître, entre les
Allemands et leurs compagnons de guerre, hongrois et slaves, le
sentiment d’un intérêt commun. Désormais l’Allemagne et l’Autriche
devenaient deux empires indépendants, rattachés artificiellement par les
formes d’un droit politique suranné.»
Pendant deux siècles les Habsbourg se sont efforcés de maintenir ces
formes vieillies et cette union impossible. L’histoire de Léopold Ier
qui, après Zeuta et Carlowitz, envoya le prince Eugène et son fils
l’archiduc disputer aux Bourbons l’Espagne à outrance en 1702 et ses
troupes assiéger Belgrade, qui prépara à son fils Charles VI l’amer
déboire des traités d’Utrecht, et aussi les belles compensations de
Passarowitz (1719), est celle de toute la maison d’Autriche depuis sa
mort. Impuissante à restaurer l’Empire de Charles-Quint, elle agrandit
ses propres États; malgré les revers fameux et les lourdes charges de sa
politique occidentale, elle reprend et relève le rôle de la race
allemande en Orient, et retrouve dans ce rôle une raison d’être, sa
véritable destinée, les fondements solides d’une puissance que les
Allemands ne lui contesteront plus.
Il était temps qu’elle rencontrât, en dehors de l’Allemagne, à la fin du
dix-septième siècle, ces compensations et cet avenir nouveau: la
résistance aveugle de Léopold Ier à la politique française ne servit
qu’à développer davantage en Allemagne l’indépendance des princes
souverains. Le traité de Westphalie avait consacré leur indépendance;
les concessions que l’Autriche fut obligée de leur faire pour les
arracher à l’alliance française achevèrent la constitution de leurs
souverainetés.
Le développement du Brandebourg, de 1648 à 1701, est l’image la plus
complète des progrès des électeurs. Pendant la guerre de Trente ans,
l’électorat avait particulièrement souffert. Il avait perdu la moitié de
sa population, la plupart de ses villages: «impossible de se nourrir,»
disait-on, même à Berlin qui n’avait encore que six mille habitants. La
misère et la famine achevaient le mal que la guerre avait fait. Sans
doute, le Brandebourg n’avait pas souffert pour rien: il avait reçu à la
paix des agrandissements considérables, l’archevêché de Magdebourg et
l’évêché d’Halberstadt, celui de Minden et toute la Poméranie
postérieure, au delà de l’Oder. Ces acquisitions ne formaient pas encore
une unité territoriale compacte, mais plutôt des essaims de puissance
prussienne en territoire allemand, du Niémen au Rhin. Mais elles étaient
placées de manière à pouvoir être réunies un jour et à barrer par le
milieu tous les fleuves de la plaine allemande. De la Prusse ducale au
Brandebourg, la Poméranie postérieure faisait un trait d’union auquel il
ne manquait que les embouchures de la Vistule et de l’Oder. Magdebourg
était la grande ville de l’Elbe: avec ses dépendances d’Halberstadt et
d’Hohnstein elle commandait en outre la route du Weser, où la Prusse à
Minden avait pris position. Et de Minden, par le comté de Ravensberg,
les électeurs atteignaient la vallée de l’Ems et de la Lippe, pour
arriver, par la Marck et Clèves, aux portes de la Hollande, dans la
vallée du Rhin. C’était une route stratégique, presque continue, garnie
sur toute sa longueur de postes fortifiés et de camps retranchés, dont
la valeur et l’usage dépendraient de la force des garnisons.
L’électeur de Brandebourg comprit à merveille les avantages et les
nécessités de cette situation. Il fit de son État, avant tout, une
puissance militaire. Frédéric-Guillaume, le grand électeur, a été le
premier fondateur de l’État prussien, parce qu’il lui a donné une armée:
son père lui avait laissé six mille hommes, mal exercés et mal armés. De
1648 à 1655, il mit sur pied vingt mille hommes avec le concours de
vieux capitaines éprouvés, Sparre et Derflinger. Il eût voulu plus
encore, armer tous ses sujets. Il est le premier qui ait eu l’idée, en
1654, de faire de la guerre une industrie nationale en Prusse.
Rien ne l’empêchait de réaliser ses projets: les traités de Westphalie
avaient proclamé l’entière souveraineté des princes sur leurs sujets.
L’usage de cette autorité était plus facile aux électeurs de Brandebourg
qu’à tout autre. Héritiers des margraves ascaniens qui avaient créé de
toutes pièces au moyen âge le territoire du Brandebourg par des
desséchements, et la population elle-même par des colonies d’Allemands
et de Flamands, les Hohenzollern disposaient aisément d’un peuple qui
devait son existence à la volonté de ses princes. Point de noblesse, ni
de privilèges municipaux, ni de sentiment national qu’ils eussent besoin
de ménager. Ils pouvaient tailler à leur guise, puisqu’ils taillaient
dans leur propre ouvrage.
D’ailleurs la guerre de Trente ans avait fait devant eux table rase:
comme les Ascaniens, les Hohenzollern, après cette effroyable tourmente,
sentirent le devoir non seulement de réorganiser l’État, mais de refaire
un peuple. Frédéric-Guillaume accueillit les gens sans patrie, les
bannis, les soldats errants, les pillards qui cherchaient à se fixer;
les Allemands de toute confession que les princes voisins expulsaient en
vertu de leur droit sur les consciences; les protestants français qui,
en 1685, chassés par Louis XIV, vinrent fonder Berlin et apporter au
Brandebourg les secrets de la grande industrie et de la science
françaises. Il n’attendait même pas que la mauvaise politique des
souverains européens lui procurât de telles occasions: il savait les
provoquer. Marié à une Hollandaise, grand admirateur de la Hollande où
il avait passé sa jeunesse, l’électeur attira un grand nombre de colons
de ce pays, des ingénieurs qui creusèrent des canaux, des agriculteurs
qui desséchèrent les marais et enseignèrent à leurs nouveaux concitoyens
l’élevage du bétail et la culture des pommes de terre.
Quand il eut formé ce peuple à son image, agriculteur et soldat,
Frédéric-Guillaume eut le droit de l’instruire à son gré. Il lui donna
un corps et une âme. De tout temps les universités ont été l’âme de la
Prusse: la date de leur fondation correspond à tous les moments décisifs
de son histoire. Lorsque le grand maître de l’ordre teutonique
sécularisa son duché, il ouvrit l’université de Kœnigsberg. Le grand
électeur, en acquérant Clèves, fonda l’université de Duisburg; il releva
l’université de Francfort-sur-l’Oder pour les pays de l’Est. Il rêvait
de constituer à Berlin _une forteresse de la sagesse_, cette souveraine
maîtresse: «Les Hohenzollern attendaient de la science qu’elle fît des
Prussiens. C’était une volonté réfléchie d’obtenir des esprits, par un
commun système d’éducation, l’obéissance à la loi commune.»
Depuis la cité romaine, il n’y avait pas eu en Europe un État aussi
fort. Le Brandebourg, au dix-septième siècle, n’était qu’un être
politique. Formé, comme Rome, d’un mélange de nationalités diverses, il
n’était pas limité par le droit historique d’une nation ancienne.
L’esprit prussien fut celui que l’État inculqua au peuple qui se
constituait avec lui et par lui, une habitude et une seconde nature.
L’État, sur les bords de la Sprée, s’était élevé à la hauteur d’une
Providence: il avait tout créé, le sol en séparant la terre des eaux,
l’homme à son image, et jusqu’à l’esprit des hommes. Il devint enfin
l’objet d’un véritable culte, surtout depuis la Réforme, qui s’était
mise à son service, et ce culte s’étendit jusqu’à l’électeur: il
approchait en effet de si près le dieu idéal du Brandebourg, qu’il
participa à sa puissance et à sa divinité.
Ce fut par une conséquence nécessaire de cette conception politique, que
les sujets affermis dans leur foi attendaient de l’État-providence et de
l’électeur des bienfaits de toute sorte. Frédéric-Guillaume a eu le
mérite de comprendre cette nécessité: par des ordonnances de 1652-1653,
il remit en valeur les terres pauvres et abandonnées du Brandebourg: il
voulait être le père du pays, _der Landesvater_, par une bonne
administration, économe et attentive. Il le fut aussi par l’introduction
de procédés et d’ouvriers nouveaux. Il donna à la Prusse une industrie,
encouragea le commerce par des réformes postales, la création de canaux
et de vastes entreprises coloniales.
Ses services, autant que sa politique, constituèrent un État qui
disposait souverainement des ressources et des forces des sujets. Les
territoires récemment annexés au Brandebourg, l’aristocratie jusque-là
toute-puissante dans les duchés de Clèves ou de Prusse, furent
contraints de subir la condition que le Brandebourg acceptait de bonne
grâce de ses margraves. Leur résistance fut vaincue par le grand
électeur: ce fut la plus grande partie de sa tâche. Il eut désormais le
droit de lever régulièrement l’impôt direct, d’établir des impôts de
consommation, ou accises, qui lui fournirent des ressources
considérables, et, par tous ces moyens, il constitua une force militaire
qui fut la plus considérable de tous les États du Nord.
Frédéric II a dit que de la victoire de Fehrbellin (1675), remportée par
le grand électeur sur les Suédois, date la puissance des Hohenzollern.
Rien n’est plus vrai: par les réformes de Frédéric-Guillaume Ier, l’État
prussien avait acquis des ressources militaires bien supérieures à
toutes celles que pouvaient avoir les autres États allemands. Pour en
trouver de comparables, il fallait franchir les frontières de
l’Allemagne, et ce n’était pas en Pologne ou en Danemark qu’il fallait
chercher. Seule, de l’autre côté de la Baltique, et jusqu’à la porte de
l’État prussien, la Suède vivait pour la guerre et par la guerre, sur
les grands souvenirs, et par les fortes leçons de Gustave-Adolphe. Quand
le grand électeur eut vaincu les Suédois, il donna la preuve que la
première puissance militaire du Nord, c’était la sienne; il indiqua du
même coup à ses successeurs, comme leur premier devoir, la nécessité de
l’entretenir et de la développer.
Il leur apprit encore que la politique, au service de la force, ne nuit
jamais. Et la leçon ne fut pas perdue. Le grand électeur a non seulement
établi les fondements intérieurs de la monarchie prussienne, mais
pratiqué avec un rare bonheur les principes politiques qui devaient, en
Europe, assurer sa grandeur. Ces principes sont d’ailleurs d’une extrême
simplicité: l’État ne doit être engagé au dehors qu’autant que son
intérêt s’y trouve. Et cet intérêt n’est pas dans de lointaines
combinaisons d’avenir, ou dans la persistance de traditions anciennes,
mais dans des avantages immédiatement réalisables. Toute alliance se
présente sous forme d’un marché, et toujours d’un marché à court terme,
où l’avance doit être la plus petite possible, et toujours subordonnée à
un gain sûr, considérable et prochain.
Prenons un exemple: au lendemain de la guerre de Trente ans, le
Brandebourg, de droit, est devenu un État souverain. Mais l’autre
domaine de la monarchie prussienne, le duché de Prusse, est demeuré
vassal de la Pologne. Cette situation est fausse, dangereuse,
humiliante: elle nuit au prestige et à l’unité de l’électorat. Il
importait autant, sinon plus, à l’électeur d’y mettre un terme que
d’acquérir une province nouvelle. Ce fut son premier souci, et son
principal effort.
Il y réussit par une politique de marchandage, que le succès justifia.
Le roi de Pologne, Casimir, était en lutte avec le roi de Suède,
Charles-Gustave. Dans cette lutte, toutes les chances étaient pour les
Suédois: traiter avec eux parut à l’électeur le plus convenable et le
plus sûr. Marché conclu: le Brandebourg fournit au roi de Suède son
armée, qui l’aida à remporter la victoire de Varsovie (juillet 1656). Le
roi de Suède promit de reconnaître la souveraineté de Frédéric-Guillaume
Ier en Prusse, et la reconnut le 20 novembre. Mais cette reconnaissance
ne pouvait avoir de valeur que par le consentement de la Pologne: sa
faiblesse lui en faisait une nécessité. L’électeur en profita: second
marché avec le roi Casimir, qu’il paya du concours de son armée contre
la Suède, et qui lui rapporta, aux traités de Wehlau et d’Oliva
(1657-1660), la souveraineté de la Prusse ducale. L’opération avait
réussi.
Voilà le secret de la grandeur prussienne: toujours aller au plus
pressé, au plus proche, ne pas s’engager dans des rêves lointains
d’empire ou de royauté, se contenter d’une modeste souveraineté, et
l’acquérir immédiatement, sans souci des engagements pris et des
alliances. Politique éminemment réaliste, où la fin, mais une fin
toujours prochaine, justifie les moyens.
Le grand électeur n’en pratiqua jamais d’autre dans les grands conflits
que provoquèrent, au dix-septième siècle, les ambitions et la puissance
du roi de France. Avec Louis XIV, il conclut de véritables marchés. Il
lui vendit, en 1664, en 1666, sa neutralité ou son alliance contre de
bonnes espèces sonnantes, qui lui servirent à réparer, à fortifier son
armée entamée dans les guerres précédentes. Le 31 décembre 1669, il
promit à Louis XIV son concours militaire contre l’Espagne et la
Hollande, s’il voulait lui assurer la Gueldre espagnole; mais aussitôt,
craignant de ne pas obtenir de la France toute-puissante ce qu’il
convoitait, il vendit à la Hollande son alliance 600 000 florins,
payables à Hambourg (6 mai 1672). Il mit son armée en campagne dans la
vallée du Rhin, seulement pour en faire sentir l’importance au roi de
France, qui acheta sa retraite 800 000 livres par le traité de Vossen
(10 avril 1673). Ces bénéfices, aisément réalisés par un marchandage
perpétuel, mirent le grand électeur à même d’en réaliser de plus grands
encore: par ses victoires sur les Suédois, de 1675 à 1677, il occupa
tout ce qui leur restait de la Poméranie. Ses calculs pourtant se
trouvèrent, à la fin, en défaut: il avait cru Louis XIV abattu par la
coalition de l’Autriche, des Pays-Bas et de l’Espagne. La France, par la
paix de Nimègue, affirma sa supériorité et soutint son crédit en Europe:
elle sauva la Suède et força Frédéric-Guillaume à lui rendre ses
conquêtes (paix de Saint-Germain). Le grand électeur s’en consola, par
l’indemnité de 300 000 écus que lui versa Louis XIV et résolut, à
l’avenir, de mieux calculer encore.
Il se garda bien, en 1682-1683, d’entrer dans la nouvelle ligue
européenne que Guillaume d’Orange essaya de former contre Louis XIV: il
ne se décida qu’après la révocation de l’édit de Nantes, en 1686, avec
toutes sortes de précautions, à la condition formelle que ses troupes
n’auraient point à servir en Italie, en Espagne, en Belgique, dans aucun
des États héréditaires de la maison d’Autriche. Il n’avait rien à voir
dans la succession d’Espagne, qui provoquait ce nouveau conflit des
puissances européennes: il ne voulait rien y perdre, soit en se séparant
des États protestants, soit en soutenant les prétentions de l’Empereur.
Il se contenta d’intervenir à Cologne pour agrandir, à l’occasion, ses
domaines du Rhin, sans engager plus de trois mille hommes, qu’il confia
d’ailleurs à un général éprouvé, le protestant Schomberg.
Par cette politique de prudence et d’économie bien entendue, le grand
électeur ne fit pas une alliance qui ne lui rapportât. Il plaçait son
armée réorganisée à gros intérêts, auprès des grandes puissances qui
sollicitaient son concours: il la prêtait temporairement au plus offrant
et dernier enchérisseur. Il la reprenait quand il avait réalisé les
bénéfices, et la gardait intacte pour l’offrir à ceux qui lui en
promettraient de nouveaux. C’était là sans doute une façon de faire des
affaires sans grandeur et sans scrupule, mais aussi sans mécompte et
presque à coup sûr. Quand il mourut, en mai 1688, l’électeur laissait à
son fils un État souverain et solidement constitué, une armée si forte
que toute l’Europe se la disputait, et l’exemple d’une politique appuyée
sur ces deux forces, habile à les employer et à les ménager tour à tour,
pour le seul profit et l’avantage immédiat de la Prusse.
Son successeur, Frédéric III, ne profita pas autant de cet exemple qu’il
usa de la souveraineté et de l’armée constituées par son père. Les
historiens prussiens le lui ont beaucoup reproché: «Il était magnifique
jusqu’à la prodigalité, disent les contemporains, aimant le faste, fort
attaché aux appareils extérieurs de la souveraineté.» Il était de ces
fils de familles récemment enrichies, à qui l’ordre et le travail de
leur père ont donné l’indépendance, et qui, grisés par leur fortune
nouvelle, la dépensent à n’avoir pas l’air de parvenus ou à l’augmenter
par toutes sortes d’entreprises, parfois aventureuses. Comme eux,
Frédéric III a paru ridicule et maladroit. Mais il ne faut pas oublier
que cette impatience de s’élever, d’accroître sa considération et
l’héritage reçu est une forme de l’ambition, et l’ambition, chez les
jeunes gens, vaut mieux que l’inertie et l’usage mesquin d’une grande
fortune qui ne leur a rien coûté. La famille trouve encore son compte à
ces satisfactions de vanité, à cet esprit d’entreprise. Sans doute,
Frédéric III a beaucoup dépensé, à tort et à travers: mais ses dépenses
n’ont pas toutes été perdues. Il a formé de très grands projets: il en a
réalisé un au moins, considérable. Il a fait de son électorat, à la fin
du dix-septième siècle, un royaume, et cela seul aurait dû être, aux
yeux des Prussiens, une excuse suffisante de toutes les fautes qu’il a
pu commettre.
Ce fut, en effet, une date considérable dans l’histoire de la Prusse que
le jour où elle fut érigée en royaume, la consécration définitive des
progrès accomplis en un demi-siècle, le point de départ de progrès
nouveaux dans les siècles suivants.
Par l’établissement de sa royauté, Frédéric Ier acheva l’unité de
l’électorat. Tous les territoires qui, du Niemen au Rhin, formaient
l’État brandebourgeois-prussien, furent compris sous la même
dénomination de royaume de Prusse. Il y eut partout sur le Rhin, le
Weser, en Brandebourg, en Poméranie, en Prusse, des provinces royales,
analogues, administrées de même, qui constituèrent un corps sous une
même tête. Mais la conséquence capitale de l’érection de la Prusse en
royaume a été d’égaler presque à l’Empereur un de ses sujets, et de
fonder en regard de la grande maison catholique des Habsbourg, et en
dehors d’elle, une puissante dynastie protestante. Cet acte acheva de
détruire le peu de liens qui rattachaient la Prusse à l’Empire et de lui
donner désormais, en Allemagne et en Europe, une situation presque
indépendante. Les électeurs de Brandebourg avaient, en cinquante ans,
tiré tous les avantages et toutes les conséquences de la situation
favorable où les avaient mis les traités de Westphalie.
Rien n’est plus curieux que de rapprocher la politique des Hohenzollern
et des Habsbourg à cette époque décisive. Les uns développent
obscurément, patiemment, les clauses des traités de 1648, organisent et
complètent la souveraineté qu’ils ont reçue, accroissent leurs
ressources militaires et leur trésor, ne cherchent que des profits
certains, immédiats. Les autres se refusent à reconnaître les faits
accomplis au milieu du dix-septième siècle, s’obstinent à des rêves
grandioses, à une reconstitution impossible du passé, au lieu de songer
au présent qui s’impose, et laissent d’abord sans défense leur
patrimoine héréditaire pour acquérir des provinces lointaines au delà
des Pyrénées et du Rhin, puis s’égarent dans des rêves plus éloignés
encore, qui les mènent jusqu’à Constantinople. L’ambition déréglée et
chimérique des uns favorise l’ambition patiente et pratique des autres.
C’est pour disputer à Louis XIV l’héritage espagnol que Léopold Ier, de
lui-même, accorde la royauté à Frédéric Ier. La politique impériale
achève la ruine de l’Empire: elle multiplie le nombre des princes
souverains et leur distribue des couronnes.
Tous les princes en Allemagne imitent alors les Hohenzollern, et
profitent de l’aveuglement des Habsbourg avec plus ou moins de bonheur.
Aux portes de Berlin, fort près de Vienne, la maison de Saxe avait la
force des traditions anciennes, et les grands souvenirs du prince
Maurice, qui osa défendre, contre Charles-Quint, les intérêts de la
Réforme et des princes. Elle avait souffert, comme les Hohenzollern, de
la guerre de Trente ans. Comme eux, elle avait été indemnisée largement
par l’acquisition des Deux-Lusaces, qui, depuis des siècles,
appartenaient à la couronne de Bohême. Les traités de Westphalie lui
donnèrent l’indépendance et l’autorité que, par la Réforme, depuis un
siècle, elle cherchait. «Un électeur de Saxe, qui prendrait soin
lui-même de ses affaires, qui aurait de la conduite et de l’économie,
écrivait alors un résident français, serait capable de donner un grand
poids au parti qu’il embrasserait en Allemagne.»
Pendant toute la fin du dix-septième siècle, les électeurs de Saxe,
Jean-Georges Ier (1611-1656), Jean-Georges II (1656-1680), Jean-Georges
III (1680-1694), adoptèrent une politique qui ne différait guère de
celle du Brandebourg. Jusqu’en 1664, ils se rangèrent du côté de
l’Empereur, puis, gagnés par les présents de Louis XIV, ils passèrent à
la France par les traités de Ratisbonne et de Zwickau (1664): ils ne
recherchaient que l’argent. En 1667, lorsque Louis XIV voulut occuper
les Pays-Bas espagnols, les Saxons formèrent secrètement, à Zinna, une
alliance avec le Brandebourg pour lui imposer la paix. Pendant la guerre
de Hollande, comme le grand électeur, ils passèrent successivement de
l’alliance autrichienne à l’alliance française, selon les subsides qu’on
leur offrait. Ils demeurèrent à peu près neutres dans ces grands
conflits, par l’instabilité de leurs alliances, afin de ne rien perdre
et de gagner toujours. S’il y eut une politique de marchandage, ce fut
la leur.
Mais, au moins, à Berlin ces marchés pouvaient se justifier par les
profits qu’en retirait l’État prussien. A Dresde, ils ne servirent qu’à
entretenir le luxe et les prodigalités de la cour, ou à défrayer les
courtisans et les ministres. Le budget des plaisirs auxquels les
électeurs donnaient presque tout leur temps, chasses, festins,
débauches, tournois et fêtes officielles, musique et théâtre, absorbait
tous les revenus de l’État, ruinait l’armée et le peuple. C’est en vain
qu’à sa mort l’électeur Jean-Georges Ier recommanda à ses successeurs
«d’améliorer avec l’aide du temps et de Dieu les pays qui leur sont
échus, ruinés par la guerre, de mettre un terme au train excessif de la
cour, aux nombreux et coûteux divertissements et festins». Il avait
donné un autre exemple: son fils et son petit-fils oublièrent ses leçons
et suivirent son exemple. Ils n’employèrent pas leurs soins à fortifier
leur pouvoir en Saxe aux dépens de la noblesse comme leurs voisins de
Brandebourg, ou leur crédit en Allemagne par la constitution d’une armée
puissante. Ils donnèrent toute leur application à se faire une cour
royale par la prodigalité, l’éclat et la dépense.
En 1697, l’électeur Frédéric-Auguste de Saxe, fatigué de n’avoir à grand
prix que les apparences de la royauté, se résolut à dépenser plus encore
pour en acquérir la réalité. Il commença d’abord par vendre sa
conscience aux catholiques, afin de pouvoir régner en Pologne. Le prix
lui parut léger, autant que l’étaient ses convictions religieuses. Il
fut très lourd en réalité pour la Saxe, qui perdit la situation
privilégiée du plus ancien et du plus respecté des États protestants de
l’Allemagne et paya les frais de l’élection. Frédéric-Auguste n’hésita
pas à vendre au Brandebourg le Petersberg, le dernier reste du comté
originaire de Wettin où reposaient ses ancêtres, en même temps qu’il lui
abandonnait la direction et le protectorat des protestants allemands.
Depuis le jour où la maison électorale de Saxe acquit la couronne de
Pologne, la Saxe fut de plus en plus sacrifiée à l’ambition, à la
politique de ses maîtres. Elle fut enchaînée, comme une puissance
catholique qu’elle n’était pas, à la cour de Vienne. Elle entretint des
armées qui servaient à soutenir l’autorité fragile de ses ducs en
Pologne. Elle devint ainsi une sorte de province polonaise, avec
l’honneur stérile de voir Dresde se transformer en résidence royale.
L’Empire perdait ainsi, par la faute de l’Empereur qui avait favorisé
cette évolution, une de ses plus belles provinces, et la Saxe, par la
faute de ses électeurs, ne recueillait pas comme le Brandebourg, en
force, en indépendance, en dignité, le profit de ce que perdait
l’Empire.
Il n’en fut pas de même en Hanovre: après les traités de Westphalie, les
princes Welfs agrandirent leur État, développèrent l’indépendance,
élevèrent la dignité de leur maison, ne négligeant rien, à l’exemple des
Hohenzollern, pour constituer dans le nord de l’Allemagne une puissance
souveraine et forte. Le duché de Celle-Hanovre-Lunebourg, longtemps
partagé entre les diverses branches de la famille des Guelfes, se
trouvait reconstitué à la veille des traités de 1648 sous la main
vigoureuse du duc de Calenberg. Ses quatre fils, Christian-Louis,
Georges-Guillaume, Jean-Frédéric, Ernest-Auguste, se le partagèrent de
nouveau. Mais tous, à l’exception du troisième qui se fit catholique, se
mit à la solde de Louis XIV et sacrifia son peuple à sa manie de
l’imiter, contribuèrent à agrandir, à faire prospérer l’héritage
paternel. L’aîné, après avoir payé sa dette à la jeunesse par quelques
extravagances et des caprices de despote, prit très au sérieux ses
devoirs de prince, organisa, avec le concours de Schenck de Winterstädt,
ses finances, son armée, veilla à l’éducation de ses sujets, toujours
préoccupé de questions militaires, sans avoir jamais risqué une guerre.
Christian-Louis n’eut pas de meilleur ami que le grand électeur, son
contemporain et son émule. A côté de lui, à Hanovre, Georges-Guillaume,
véritable condottiere mondain qui avait hérité de son père le goût des
aventures, en courut plusieurs qui profitèrent à son duché, bien
administré par le ministre Bülow. Il acquit ainsi Dannenberg et le duché
de Lauenbourg, qui fermèrent au Brandebourg la vallée de l’Elbe, la
route du Danemark et de Lübeck.
Mais ce fut surtout le dernier des quatre frères qui, succédant à l’aîné
en 1679 et assurant à son fils par un mariage la succession de
Georges-Guillaume, fit l’unité et la grandeur du duché et la fortune de
sa maison. Son premier acte fut la déclaration de 1680, qui régla
l’indivisibilité du Hanovre au profit de l’aîné de la famille: c’était
d’un patrimoine privé faire un État moderne. Entre les États constitués
par les traités de Westphalie, le Hanovre n’était qu’au second rang. Il
restait un simple duché: Ernest-Auguste le fit passer en 1692 au rang
d’électorat: ce fut le prix du concours qu’il fournit assidûment aux
rêves ambitieux de l’empereur Léopold. Le nouvel électeur acquérait en
autorité sur ses sujets ce qu’il leur procurait en dignité au dehors:
comme ses voisins de Brandebourg, il réduisit le pouvoir des États de la
province par l’institution d’impôts indirects qui lui permirent de se
passer de leur concours financier. Toute l’administration se centralisa
entre les mains de son conseil secret et de ses ministres Platen et
Grote. Mais ni cette centralisation, ni cet absolutisme ne devaient
nuire au Hanovre, qui devint, par d’utiles réformes, un des États les
plus prospères de l’Allemagne; les dépenses étaient sévèrement
contrôlées, justifiées par l’entretien du pays et de l’armée. Elles
étaient en outre employées à faire du Hanovre, où Leibnitz s’installait
pour de longues années, un foyer de culture et de science allemandes.
Rien ne manquait à cet État moderne qui se fondait ainsi, sur les ruines
de l’Empire, par la complaisance aveugle de l’Empereur et la sagesse de
ses princes, ni l’unité, ni la prospérité, ni l’éclat.
Le successeur d’Ernest-Auguste, Georges-Louis, acheva et consacra les
réformes et les efforts de son père: dur, froid, égoïste, mais entêté et
avare comme un Hohenzollern, il parvint en même temps que son voisin de
Prusse à la royauté en Angleterre; et ce ne fut pas pour sacrifier ses
États allemands, comme les électeurs de Saxe, à son royaume étranger. Le
Hanovre resta toujours son séjour de prédilection; l’or et les armées de
l’Angleterre, l’alliance de l’Autriche procurèrent à son électorat les
duchés de Brême et de Verden, les embouchures de l’Elbe et du Weser: il
put un instant entrevoir l’acquisition du Mecklembourg et de Lübeck.
Unie à la maison de Brandebourg par des alliances de famille et des
intérêts communs, la maison de Hanovre se partageait avec celle de
Hohenzollern la direction de l’Allemagne protestante et la domination de
la basse Allemagne. C’était plus de la moitié de l’Empire déjà qui
échappait à l’Empereur.
Dans le sud, la Bavière qui, dans la guerre de Trente ans, avait appuyé
les prétentions de la maison d’Autriche, l’abandonnait en 1648 et depuis
lors poursuivit uniquement le succès des siennes. Pour le malheur de cet
État et de l’Empire, ces prétentions étaient exactement les mêmes que
celles de la maison d’Autriche. Il semblait qu’au moment où les
Habsbourg, combattus par la France, ruinés par les princes, laissaient
échapper de leurs mains affaiblies le pouvoir impérial, les Vittelsbach,
qui l’avaient eu au moyen âge et l’avaient conservé jusque-là à leurs
voisins d’Autriche, pouvaient le ressaisir et le reconstituer à leur
profit. La France le leur proposa en 1657-1658. Les princes bavarois
reculèrent devant l’étendue du fardeau, d’abord.
Louis XIV ne renonça pas à son projet: il attendit l’occasion favorable
pour renouveler ses offres. A la mort de l’électeur Ferdinand-Marie, son
successeur Maximilien II (1679-1726) se laissa plus volontiers aller à
des rêves d’ambition: fastueux et dépensier, il voulait faire figure de
prince royal et n’en avait pas les moyens. Il espéra d’abord, de la
complaisance de l’Autriche qui lui donna la main d’une archiduchesse
Marie-Antoinette, le trône d’Espagne à la mort de Charles II. La mort de
son fils Joseph, à qui cette couronne paraissait réservée (5 février
1699), du consentement des Habsbourg et de l’Europe, mit fin à ce rêve
princier. Il ne restait plus à Maximilien que le gouvernement des
Pays-Bas et la perspective de l’Empire.
De 1701 à 1713, il s’attacha à cette ambition, sans se laisser arrêter
par aucun obstacle. Il resta seul pendant la guerre de succession
d’Espagne dans le parti de Louis XIV, qui lui avait promis (9 mars 1701)
l’Empire et une royauté aux Pays-Bas. Il vit ses États électoraux
occupés par les alliés (7 novembre 1702) après Hochstett (1704), perdit
la dignité électorale et dut s’estimer heureux de les recouvrer au prix
de la cession des Flandres à l’Autriche (1713).
Trop pressé de se constituer un royaume, Maximilien fut, jusqu’à cette
époque, un souverain de la Bavière _in partibus_; la plupart du temps,
il négligeait ses sujets allemands: résidant aux Pays-Bas ou à
Versailles. Il ne songeait à eux que pour leur imposer des tributs, qui
payaient les frais de son jeu, de ses constructions royales à
Nymphenbourg, ou les dépenses de courtisans avides et toujours ruinés.
La Bavière, qui avait fait si grande figure au début du dix-septième
siècle, ne se releva pas des fautes de ce règne: l’exemple de Maximilien
fut contagieux pour ses successeurs, qui ruinèrent leur duché pour
disputer en 1741 l’Empire à l’Autriche, ou même songèrent à la fin du
dix-huitième siècle à le lui abandonner tout à fait.
Et d’autre part la rivalité des Wittelsbach et des Habsbourg acheva
d’affaiblir la puissance impériale et l’Empire. La discorde des deux
grandes maisons catholiques, dont l’alliance avait fait la force, les
ruina toutes deux, au profit des puissances protestantes du Nord, qui
s’agrandissaient en Allemagne aux dépens de l’Empereur, et se posèrent
en champions de la liberté allemande, trahie par les catholiques du Sud,
alliés de la France.
La _liberté germanique_, tels sont les mots qui, dans la langue du
temps, se substituent en effet dans toutes les cours allemandes, à
Vienne, à Berlin, à Hanovre, à Heidelberg, aux anciens termes d’Empire
et d’Allemagne. Et cette évolution des mots indique une évolution des
idées, la fin d’un passé abandonné, le début de mœurs nouvelles où
s’élabore obscurément l’avenir.
Les princes allemands se dégagent définitivement au dix-huitième siècle
de l’unité impériale qui enchaîne leurs prétentions et la liberté de
leurs croyances. Mais, s’ils recueillent ainsi et développent les
profits de la guerre de Trente ans, ils s’efforcent d’en guérir les maux
dans leurs États et d’en prévenir le retour. Le concours des armées
suédoises et françaises leur a été précieux, mais il a coûté cher à
l’Allemagne dévastée par les soldats étrangers. Délivrer leurs sujets
allemands de la présence de voisins ambitieux devient pour les princes
un objet aussi essentiel que d’assurer leur propre souveraineté conquise
avec leur aide. Ce sentiment se développe chez les princes d’abord, en
face des progrès que fait la puissance française au dix-septième siècle
et des excès même de cette puissance au temps de Louis XIV: «Que le roi
de France sache, s’écrie l’électeur de Brandebourg, que nous ne voulons
être ni ses sujets ni ses esclaves.»--«Le grand dogue, écrit à deux pas
l’électrice de Hanovre, si on le lui permet, ne laissera bientôt plus
aux princes d’Allemagne d’autre trône qu’un tombeau.»--«Sa puissance,
dit l’électeur palatin, durera autant que notre division: si l’on n’y
met bon ordre, il sera le tuteur de toute la chrétienté.» L’incendie de
ses États, dix ans plus tard, rappela aux Allemands les plus mauvais
souvenirs de la guerre de Trente ans. La crainte de la France commença à
les rapprocher comme la haine de l’Autriche les avait détachés de
l’ancienne unité impériale. On vit parfois «toute l’Allemagne, ce vaste
et grand corps, composé de tant de nations et de peuples différents,
selon l’expression de Fléchier, déployer tous ses étendards et marcher
sur nos frontières». Ce ne fut plus le drapeau déchiré de l’Empire qu’on
arbora, mais un nouveau signe de ralliement, la _liberté germanique_.
Sans doute, il tomba bien des fois des mains des princes qui
l’arboraient, avides de recueillir un peu partout les avantages qui
s’offraient à eux. «Un chacun, disait l’un d’eux, n’a soin que de son
intérêt le plus proche, sans se soucier du plus éloigné.» Ce sentiment
général, encore très vague et comme négatif, ne résistait guère encore à
la tentation de profits particuliers, immédiats et positifs. C’est en
vain que Leibniz en appelait du particularisme à la patrie allemande.
Mais peu à peu cependant la haine et la cruauté des Français, la
nécessité où se trouvaient les princes de défendre contre eux leur
souveraineté et la liberté de leurs sujets, éveillaient au delà du Rhin,
mieux que les exhortations du grand publiciste, l’idée de la patrie
allemande, dont les politiques, quarante ans après, allaient à leur tour
prononcer de nouveau le nom.
En même temps, se dessinait à la fin du dix-septième siècle, en
Allemagne, un mouvement religieux, le piétisme: à la voix de Spener, et
dans l’université prussienne de Halle, en 1697, le protestantisme
s’épure; par les leçons de son ami Thomasius, le droit et la langue
allemande s’émancipent de la scolastique et du latin. Et ainsi la
Réforme, qui avait divisé l’Empire en se mettant sous le joug des
langues anciennes, des légistes et des politiques, retourne
insensiblement au peuple, aux coutumes et aux langues populaires, pour
refaire une nation ruinée par les querelles religieuses des deux siècles
précédents. Dans ce travail de reconstitution morale les premiers
symptômes sont vagues, les premiers essais, timides et incertains.
Et pourtant c’étaient bien là les mêmes éléments qui avaient, au
quinzième siècle, reformé l’âme et l’unité française, les misères d’un
pays dévasté par les armées étrangères, la haine du voisin et de
l’envahisseur, le réveil de la conscience nationale enfin par une
inspiration religieuse.
Tel est l’état politique et moral de l’Allemagne à la fin du
dix-septième siècle. Ruiné par la guerre, plus encore par la paix,
l’Empire est misérable et divisé. Mais le remède à ces maux est
prochain; il doit sortir de ces maux mêmes. C’est aux princes souverains
dont l’ambition, l’égoïsme et les querelles religieuses ont, avec l’aide
des armées étrangères, déchiré et désolé l’Allemagne, qu’il appartient,
à défaut de l’Empereur attardé dans des visions du passé ou perdu dans
des rêves chimériques, de le lui appliquer. Les Hohenzollern ne
failliront pas à cette tâche dans les siècles suivants: appuyés sur la
haine des Allemands contre l’étranger, et sur le protestantisme,
quoiqu’ils soient désormais indifférents aux querelles religieuses, ils
feront l’unité de leur État, et plus tard celle de l’Allemagne, par la
recherche exclusive et parfois malhonnête des seuls intérêts immédiats
de la Prusse.