(1648-1688)
Au commencement du dix-septième siècle, la dynastie des Tudors,
lorsqu’elle s’éteignit avec Élisabeth (1603), avait réussi à constituer
en Angleterre une monarchie presque absolue. Les guerres civiles à la
suite desquelles elle avait pris le pouvoir avaient détruit la haute
aristocratie anglaise; l’aristocratie ecclésiastique fut à son tour
soumise à l’autorité royale par la réforme de Henri VIII: à un corps
fermé et dépendant de Rome, il substitua une hiérarchie étroitement
subordonnée au roi. Pendant tout le seizième siècle, sans supprimer les
vieilles institutions parlementaires et les droits politiques des
citoyens anglais, qui avaient limité jusque-là son autorité, la royauté
put les négliger. Wolsey avait un moment résolu de gouverner sans les
deux chambres; Th. Cromwell gouverna avec elles, mais en les réduisant à
une servile obéissance. Élisabeth, grâce à sa stricte économie, sa
politique de paix et de compromis, échappa la plupart du temps à la
nécessité de convoquer le parlement; si elle fit parfois, au point de
vue politique, des concessions aux représentants de la nation, elle n’en
fit jamais au point de vue religieux. En droit, le gouvernement ancien
de l’Angleterre n’était point changé; en fait, il se transforma dans le
cours du seizième siècle en une sorte de monarchie absolue, qui
gouvernait sans contrôle les sujets et les consciences.
Tous les sujets pourtant, à la mort d’Élisabeth, ni toutes les
consciences n’étaient pas disposés à subir définitivement ce despotisme,
à abandonner leurs droits et leurs libertés.
Au seizième siècle, et particulièrement au temps d’Élisabeth, les
bourgeois des villes s’étaient enrichis par l’industrie et le commerce;
les petits gentilshommes des campagnes, les francs-tenanciers s’étaient
rendus acquéreurs des biens de la noblesse, ou des propriétés que la
royauté vendait pour se procurer des ressources; au milieu de plus de
biens, pour cette classe moyenne, plus de sécurité devenait un besoin.
Les institutions lui manquaient moins que la force et la volonté de s’en
servir. La force lui revenait par les progrès de sa grandeur matérielle;
la conscience de ses intérêts lui rendit le sentiment de ses droits.
Enfin, les passions religieuses vinrent donner à ces Communes la force
morale dont elles avaient besoin, et de la recherche de leurs droits
firent pour elles un devoir. La Réforme, avec Henri VIII et même
Élisabeth, avait été plutôt politique que religieuse, un instrument de
domination plutôt qu’une œuvre d’affranchissement; beaucoup d’Anglais,
chassés par les persécutions de Marie Tudor, avaient appris à connaître
sur le continent, en Suisse surtout, une forme de gouvernement
ecclésiastique plus libre et plus conforme aux nouvelles doctrines.
Après s’être délivrés de Rome, ils n’entendaient point se soumettre à
une nouvelle tyrannie spirituelle: c’étaient les puritains, partisans de
la pure réforme, les presbytériens, qui ne voulaient plus d’évêques,
ministres des rois, mais des prêtres seulement, ministres de l’Évangile.
Élisabeth les avait persécutés, au même titre que les catholiques, comme
non conformistes. Les persécutions firent de leur secte un parti qui se
recrutait surtout dans la classe moyenne. Dès lors les Communes
revendiquèrent à la fois leurs libertés politiques et religieuses.
L’énergie des consciences amena l’audace des idées et des actes. Les
croyances religieuses avaient besoin d’être protégées par des droits
politiques, et les droits politiques eurent la force d’un devoir
religieux.
Le gouvernement de Jacques Stuart mit aux prises la royauté anglicane et
les presbytériens des Communes. Jacques Ier ne se contenta pas de
gouverner absolument, il fit maladroitement la théorie du gouvernement
absolu de droit divin; les théologiens, dont il fit ses évêques,
appuyèrent ses prétentions et se prétendirent à leur tour les seuls
interprètes et les gardiens de la véritable foi. Les prélatistes, zélés
pour la prérogative royale, et les puritains violents, zélés pour les
privilèges du parlement, se trouvaient en présence, animés d’une haine
mutuelle, bien plus grande que celle qui, dans la génération précédente,
avait armé les catholiques et les protestants.
La politique obstinément pacifique de Jacques Ier, qui, malgré les vœux
des commerçants anglais, et à l’exemple de Marie de Médicis, vécut en
bonne intelligence avec l’Espagne, lui permit de gouverner pendant sept
années sans parlement, sans contrôle, sinon sans opposition (1614-1621).
Mais, dans les dernières années de son règne, les progrès de la
puissance espagnole et du catholicisme en Europe forcèrent la royauté
anglaise à abandonner sa politique d’abstention, à déclarer la guerre à
l’Espagne, à faire alliance avec la Hollande et la France contre les
Habsbourg. Pour soutenir cette guerre, il fallut recourir aux
parlements, et, dès 1621, les Communes commencèrent la lutte contre les
Stuart.
Cette lutte éclata surtout en 1625, à l’avènement de Charles Ier, pour
ne s’achever que par sa déposition. L’échec de Buckingham à Cadix, ses
prodigalités ruineuses, irritèrent le parlement, qui demanda sa mise en
accusation. Une monarchie absolue n’a pas de serviteurs responsables:
Charles Ier garda Buckingham et renvoya le parlement. L’impossibilité de
se procurer des ressources, la résistance des fermiers, des industriels
et des gentilshommes campagnards, qui refusaient les impôts non
consentis par les Communes, un nouvel échec de Buckingham devant la
Rochelle, forcèrent Charles Ier à rappeler son parlement (1628) et à
capituler devant lui: il accepta, pour obtenir des subsides, la pétition
des droits, «destinée, suivant l’expression de Pym, à doter l’Angleterre
de vraies lois»; mais il l’accepta comme un moyen, provisoirement,
décidé à maintenir et à étendre les droits de la royauté.
Buckingham fut assassiné sur ces entrefaites, mais la tyrannie vécut
toujours, dirigée d’une manière plus vigoureuse par lord Wentworth, qui
passa des Communes à la royauté. Charles Ier appela au siège épiscopal
de Londres Laud, le représentant le plus énergique des doctrines
anglicanes: l’opposition des Communes s’augmenta d’inquiétudes
religieuses. Elles ne craignirent plus seulement pour leurs droits, mais
pour la parole de vérité qui avait fait le bonheur de l’Angleterre
pendant de longues années de prospérité. Lorsque, en 1629, Charles Ier
ajourna, puis renvoya le parlement, qu’il ne devait plus réunir pendant
onze années, le combat était définitivement engagé à outrance
(_thorough_) entre l’anglicanisme et la royauté d’une part, le
puritanisme et les Communes de l’autre. «Tous ceux qui ont brisé les
parlements, disait au départ l’un des députés les plus ardents, Eliot,
les parlements les briseront à leur tour.»
Pour se libérer de toute dépendance envers le parlement, Charles Ier eut
recours à une politique de paix et d’économie. L’administration du comte
de Portland forma un heureux contraste avec les prodigalités de
Buckingham. L’Angleterre resta indifférente et neutre dans le grand
débat qui se réglait en Allemagne entre le catholicisme et la Réforme,
entre les Habsbourg et leurs ennemis. Lord Wentworth conseillait cette
politique d’abstention au dehors, et de vigueur à l’intérieur. Il
encourageait le roi à lever arbitrairement des taxes dans le royaume; à
l’aide de la cour étoilée, il disposait de la justice: et ainsi, il se
proposait «de mettre la royauté au-dessus de toutes conditions et
restrictions de la part des sujets, et de la rendre au dehors, même aux
yeux des plus grands rois, la monarchie la plus considérable de la
chrétienté. C’est une affaire qu’on ne pouvait réussir qu’en temps de
paix.»--En même temps, Laud s’acharnait avec la dernière rigueur à la
poursuite des non conformistes; à l’aide de la haute commission
ecclésiastique, devenu archevêque de Canterbury, il suspendit les
pasteurs «qui prêchaient l’évangile,» interdit aux puritains d’avoir des
chapelains particuliers, ou des bibles de poche avec notes calvinistes:
pour éloigner l’Angleterre du calvinisme, il la rapprochait du
catholicisme, dont il s’efforçait de rétablir les pompes, les usages,
afin de fortifier la hiérarchie et le droit divin. Ce fut, en religion
et en politique, un système d’absolutisme à outrance: «Thorough.»
Le moment était décisif: la royauté anglaise se modelait sur les
royautés absolues du continent; ce n’était ni la conséquence de ses
bienfaits, comme au temps d’Élisabeth, ni, comme sous le règne de
Jacques Ier, de théories hautement avouées, appliquées sans suite et
sans vigueur; ni, comme dans les premières années de Charles Ier,
l’effet de l’arrogance d’un favori tout-puissant, d’un roi jeune et
présomptueux. C’était un plan formé par des hommes décidés à l’appliquer
dans son ensemble. Les libertés anglaises étaient menacées par un siège
en règle, leurs adversaires s’avançaient à l’aide d’une série
d’approches où ils se fortifiaient avec méthode. Wentworth se fit nommer
gouverneur d’Irlande, y établit solidement l’autorité du roi, lui créa,
dans ce pays qui n’avait jamais eu de libertés, sans difficulté, une
armée, puis des finances; Laud, avec moins de succès, mais autant de
ténacité, supprima le presbytérianisme en Écosse, créa pour un de ses
agents l’archevêché d’Édimbourg et imposa la liturgie et le rite
anglican aux Écossais.
Roi absolu en Irlande et en Écosse, Charles Ier n’avait plus qu’à
achever son œuvre en Angleterre: malgré la résistance de quelques
hommes, comme Hampden, la bourgeoisie puritaine semblait s’avouer
vaincue. Elle émigrait en masse vers l’Amérique; plus de vingt mille
Anglais abandonnèrent alors leur pays, et parmi eux, des seigneurs même,
les lords Warwick, Say, Brooke. Hampden acheta des terres dans le
Narragansett, songeant aussi à la retraite.
Ce fut l’Écosse qui sauva les libertés anglaises, en forçant les lignes
qu’une stratégie patiente traçait autour d’elles. Au moment où Charles
Ier se préparait à soumettre ses sujets à l’impôt arbitraire du _ship
money_ et à les réduire définitivement à son pouvoir, les Écossais se
révoltèrent, à Édimbourg, contre les ministres anglicans, et signèrent
le _covenant_. Leslie revint d’Allemagne prendre la direction de ce
mouvement national et religieux qui mit la royauté aux abois, rendit
courage aux Anglais, et détermina la convocation du Long-Parlement
(1640).
Ce parlement se réunit, prêt à la lutte: du coup, l’émigration puritaine
s’arrêta. Les institutions despotiques, les impôts illégaux furent
supprimés, les ministres déclarés responsables, Laud et Wentworth
arrêtés, jugés en mai 1641. Strafford (lord Wentworth), abandonné par le
roi, fut exécuté. En un an, les Communes ruinaient l’œuvre préparée par
Charles Ier et ses ministres; et, pour assurer leur victoire, imposaient
au roi la _Grande Remontrance_, avec l’obligation de ne dissoudre le
parlement que de son consentement. Après une tentative malheureuse pour
se saisir des chefs de l’opposition, Pym, Hollis, Hampden, Charles Ier
quitta Londres, appelant aux armes ses partisans.
La lutte parlementaire devenait une lutte à main armée; mais les
Communes, en face du danger, ne respectèrent pas plus la légalité que le
roi n’avait fait. Charles Ier avait voulu supprimer le parlement et la
liberté; les Communes ruinèrent la royauté et le gouvernement. Elles
prétendirent s’arroger le droit de nommer les ministres, de lever des
troupes et d’en prendre le commandement (janvier 1642). Désormais, de
quelque manière que se terminât la lutte, elle ne pouvait aboutir qu’à
un renversement de l’ancienne constitution anglaise, ou à la suppression
de la royauté, ou à celle du parlement, qui, l’une et l’autre, étaient
les assises séculaires de cette constitution.
Le parti parlementaire eut d’abord le dessous. Il disposait de
ressources considérables, de la fortune des villes, des revenus des
ports, de la capitale; mais il n’avait ni troupes sûres, ni généraux
éprouvés. Son armée était recrutée de mercenaires qui n’avaient jamais
fait la guerre: des orateurs et des marchands ne faisaient pas des
officiers. Le roi manquait d’argent; mais ses partisans, tous
gentilshommes, suivis de leurs domestiques, les _Cavaliers_ avaient
l’habitude des armes, et du courage à défaut de discipline. Lorsque la
guerre eut duré un an, les royalistes étaient victorieux dans le nord et
dans l’ouest; ils occupaient Bristol et menaçaient Londres. Ils avaient
remporté plusieurs victoires à Edgehill (1642), Roundway-Hill (1643),
sans essuyer une seule défaite sérieuse.
Il parut alors que les deux partis, capables de se diviser le royaume,
n’avaient ni assez de droits, ni assez de forces pour y constituer à eux
seuls un gouvernement. Ils cherchèrent des alliés au dehors, le roi
auprès des Irlandais qui consentirent à oublier le despotisme de son
ministre Strafford; «le roi Pym», le chef des parlementaires, auprès des
Écossais, en leur accordant l’_unité de religion_, la substitution du
presbytérianisme à l’anglicanisme, dans l’île tout entière (septembre
1643). C’en était fait, non seulement de la constitution légale, mais de
l’honneur du pays. La force décidait de ce conflit entre le despotisme
du prince et celui de l’assemblée. Les Écossais, des nouveaux venus, les
Irlandais même, des vaincus, entraient sur le sol anglais, pour donner
la victoire au roi ou à ses sujets rebelles.
Le roi fut vaincu à Marston-Moor (juillet 1644), à Newbury: mais ce
n’étaient ni les parlementaires, ni les Écossais qui avaient le mérite
et qui devaient avoir le profit de sa défaite. C’était un homme nouveau
et un parti nouveau, mieux organisé que les royalistes et les
parlementaires, un vrai parti de citoyens anglais pénétrés de la
grandeur et des intérêts de l’Angleterre, de ces hommes qui gardèrent,
en Amérique, fidèlement, l’image et les traditions de la mère patrie,
Cromwell et les Indépendants.
Cromwell, né en 1599, d’une famille de gentilshommes fermiers qui avait
eu sa place dans les Communes au temps d’Élisabeth, député aux Communes
dès 1628, allié de Hampden, avait attendu, sombre et mélancolique,
l’heure de faire valoir contre la royauté ses qualités et ses idées. Sa
nature n’était point faite pour les débats parlementaires, mais pour
d’autres combats. Sa valeur ne devait pas se montrer par des paroles,
mais par des actes. C’était un soldat puritain, très simplement vêtu de
gros linge et de drap, le sabre serré à la taille. Les parlementaires
avaient de l’argent, de mauvais soldats et point d’officiers. Le roi
n’avait ni argent, ni soldats, mais de bons officiers qui savaient se
battre. Cromwell recruta, sans argent, parmi les fermiers anglais et les
sectaires, des soldats qui n’avaient pas besoin de solde, parce qu’ils
attendaient une récompense plus haute, le triomphe de leurs doctrines;
il forma un régiment d’une discipline absolue et d’une grande force de
résistance, les Côtes de fer. Le régiment de Cromwell emporta la
victoire à Marston-Moor et à Newbury; après la démission d’Essex et
Manchester, ce régiment devint une armée qui, sous le commandement de
Fairfax et de Cromwell, détruisit définitivement l’armée royale à Naseby
(1646).
Dès lors, il n’y eut plus en Angleterre ni roi, ni parlement. Le roi, en
janvier 1647, fut livré par les Écossais à ses ennemis qui exigeaient de
lui la direction de l’armée et de la flotte pendant vingt ans,
l’interdiction de tous les emplois civils et militaires aux royalistes
ayant pris part à la guerre, l’abolition de l’épiscopat, en un mot son
abdication.--Bientôt, il n’allait plus y avoir de parlement: l’armée se
transformait en une vaste assemblée qui se considéra comme représentant
les hommes pieux au même titre que le parlement de Westminster, et qui
devenait de plus en plus consciente de sa supériorité sur son rival dans
les questions politiques. Elle nomma, à raison de deux délégués par
régiment, un conseil d’_adjuteurs ou assistants_, qui furent les
ministres de ce parlement improvisé. Par la force même des choses,
l’Angleterre, sous des noms différents et des formes diverses, fut
gouvernée réellement par l’épée: c’était l’épée, non la loi qui avait
vaincu. Puisque la force devait décider, le plus fort restait maître du
pouvoir. Le despotisme, étant la seule forme de gouvernement où pussent
aboutir les revendications du roi et des Communes, s’établit au profit
de l’armée et de Cromwell qui l’avait formée.
Cette évolution ne fut complètement achevée qu’en 1653: pendant l’année
1647, Cromwell et son gendre Ireton négocièrent avec le roi contre le
parlement, puis avec le parlement contre le roi. En 1648, les voyant
prêts à s’entendre entre eux, sans l’armée ou plutôt contre le parti
militaire, ils épurèrent les Communes et les forcèrent à traduire
Charles Ier devant la haute-cour de Windsor, qui le condamna à mort. Le
roi exécuté et remplacé par un conseil d’État de quarante et un membres
(1649) et un parlement de cent membres à peine, le _parlement Croupion_,
il ne restait presque plus rien des anciens pouvoirs constitutionnels de
l’Angleterre.
C’est en 1653 que Cromwell supprima le peu qui en restait encore; il
ruina par un coup d’État la chambre des Communes et la Commission
exécutive. Cette fois il demeurait seul avec l’armée derrière lui:
depuis le mois d’avril jusqu’au mois de juillet 1653, l’Angleterre fut
gouvernée provisoirement par un conseil d’État formé de huit officiers
et quatre civils. C’était décidément le Conseil des officiers,
l’assemblée militaire qui disposaient de l’Angleterre, et Cromwell
disposait souverainement de cette assemblée.
Il convoqua alors un parlement pour donner à son pouvoir une apparence
de légalité: mais les membres en avaient été nommés par lui seul, sur
l’avis de son conseil d’officiers. Ce n’était que l’ombre d’un
parlement; ce fut le parlement _Barebone_ (décharné) qui dura trois
mois, ne fit rien et disparut dès qu’il voulut essayer de gouverner sans
Cromwell et sans l’armée. Sur la proposition de l’un des officiers en
chef, Lambert, Cromwell fut alors déclaré lord protecteur (16 décembre
1653). Le protectorat conféré par l’armée était le seul gouvernement que
la Révolution pût établir.
Le 3 septembre 1654, Cromwell essaya encore une fois d’associer la
nation à son autorité: il appela un nouveau parlement qui fut composé de
quatre cent soixante députés assez librement élus, cette fois, mais il
le renvoya, dès qu’il s’aperçut qu’il voulait modifier le Protectorat,
et reprendre le pouvoir (janvier 1655). Ce nouvel essai aboutit à un
établissement plus complet de la dictature militaire, qui s’exerça
désormais au centre par le Protecteur, dans les provinces, par ses
auxiliaires naturels, les majors généraux de l’armée.
Ainsi, chaque effort que faisait Cromwell pour rentrer dans la légalité
l’en éloignait davantage; il ne pouvait fortifier par le droit le
pouvoir que la force avait remis entre ses mains, et, comme par une
fatalité dont il ne pouvait se dégager, celle de ses origines, chacune
de ses tentatives pour revenir au droit le ramenait à l’arbitraire et à
la violence. Jusqu’à la fin de sa vie, il renouvela inutilement ces
tentatives: en 1656, il convoqua encore un parlement; malgré la pression
des majors généraux sur les élections, et les menaces des honnêtes
soldats aux électeurs, il y trouva, sur cinq cents membres, deux cents
qui lui étaient nettement hostiles et les renvoya, malgré leurs
protestations. Il essaya en même temps, avec ce parlement mutilé, de
prendre la couronne et de gouverner légalement, en régnant conformément
aux traditions de l’antique constitution anglaise (février 1657). Les
républicains s’opposaient au rétablissement d’un parlement dévoué au
dictateur. Les majors généraux et l’armée s’opposèrent à la restauration
de la royauté en sa faveur. Tout ce que Cromwell put obtenir, ce fut le
droit de désigner son successeur, sans que le Protectorat cessât pour
cela d’être une magistrature élective. Il mourut le 3 septembre 1658,
laissant le pouvoir à son fils, Richard Cromwell, ou plutôt à l’armée
qui le lui avait donné, maître incontesté du présent, mais non de
l’avenir.
La Révolution n’était point achevée: les Communes et la royauté
s’étaient entre-détruites, et l’armée avait profité de leurs luttes,
pour gouverner à leur place, sans pouvoir créer sur leurs ruines un
gouvernement légal. Il restait des parlementaires résolument ennemis de
la dictature militaire: Henri Vane, Bradshaw, Haselreg, qui avait sans
se lasser tenu tête au Protecteur dans tous les parlements qu’il avait
convoqués. Il restait des royalistes qui attendaient et préparaient le
retour de Charles Stuart: le marquis de Hertford, lord Broghill, les
comtes de Newport, de Lindsey, de Peterborough, le vicomte Falkland,
bien des fois excommuniés et irréconciliables, les lettrés et les
savants Cowley, Davenant, Butler, Hobbes, les Écossais, et le major
général Monk que Cromwell, enfin, soupçonnait de s’entendre avec eux. Et
les institutions sur lesquelles les uns et les autres s’appuyaient,
fortes de la tradition de plusieurs siècles, et du respect instinctif
des Anglais, étaient plus solides et plus durables, malgré leur
faiblesse présente, que le gouvernement improvisé et arbitraire de
l’armée.
Ce gouvernement, Cromwell l’avait fait accepter à l’Angleterre, quand il
n’y avait plus d’autre force capable de rétablir la paix publique; à
défaut de légalité, il lui avait donné l’estime, puis la reconnaissance
des Anglais. La dictature avait mis fin à la fois à la guerre civile et
aux hontes de la monarchie. Au dedans, elle avait tenu sa promesse.
Cromwell avait réussi à pacifier et à guérir. «La police, les jeux
publics, les routes, les finances réorganisées, la justice réformée par
l’ordonnance sur la cour de Chancellerie; l’Église reconstituée
librement, et sans qu’aucune atteinte pût être portée aux droits de la
conscience, le commerce national encouragé par l’acte de navigation
(1650),» telle fut son œuvre à l’intérieur.
Au dehors, il avait rendu à l’Angleterre la place prépondérante qu’elle
devait avoir entre les trois royaumes; l’alliance fragile des
parlementaires et des Écossais qui, après la mort de Charles Ier,
étaient revenus à son fils, l’alliance catholique des Irlandais et des
royalistes avaient réduit le prestige et l’autorité de l’Angleterre. Par
ses victoires de Dunbar (1650), de Worcester (1651) sur l’Écossais
Leslie, par sa modération après la victoire, Cromwell soumit de nouveau
et pacifia l’Écosse. «L’ancien royaume des Stuarts, dit Macaulay, fut
réduit pour la première fois à une soumission profonde. Il ne resta
aucun vestige de cette indépendance si virilement défendue contre les
plus puissants et les plus habiles des Plantagenets. Le parlement
anglais fit des lois pour l’Écosse. Des juges anglais tinrent leurs
assises en Écosse. Cette indomptable Église elle-même, qui a défendu ses
prérogatives contre tant de gouvernements, osa à peine faire entendre un
murmure.» Et les Écossais reconnurent cette époque comme une époque de
paix et de prospérité.
La politique de Cromwell fut aussi féconde en résultats, sinon aussi
tolérante, en Irlande. En quelques mois il subjugua l’Irlande, comme
elle ne l’avait pas été depuis cinq siècles: ses généraux Ireton,
Ludlow, puis son fils Henry Cromwell triomphèrent après lui,
cruellement, de toutes les résistances de religion ou de race. Les
propriétaires catholiques, qui avaient pris part à la lutte, furent
expropriés et déportés; les autres perdirent le tiers de leurs
propriétés; et des colons anglais prirent possession du sol pour
l’exploiter et l’enrichir. «Le nom de Cromwell, dit un historien
anglais, M. Green, est resté en Irlande la plus sanglante injure qu’on
puisse lancer à son ennemi, et, de fait, aucune nation moderne n’eut à
subir d’aussi horribles traitements que l’Irlande pendant cette nouvelle
colonisation du pays par les Anglais.» Quelque impitoyable que fût la
politique du Protecteur, il réussit du moins à réduire à l’impuissance,
pour longtemps, les Irlandais. L’unité des Iles Britanniques fut
assurée, comme elle ne l’avait jamais été jusque-là, au profit de la
race anglaise.
Ce ne fut pas seulement dans les îles, mais en Europe que l’Angleterre,
avec Cromwell, reprit sa place. «Après un demi-siècle, durant lequel
l’Angleterre avait à peine eu plus de poids dans la politique européenne
que Venise ou la Saxe, elle devint subitement le premier pouvoir du
monde, dicta des termes de paix aux Provinces-Unies (victoire de Blake,
1653, traité de Westminster, 1654), vainquit les Espagnols sur terre et
sur mer, s’empara d’une des plus belles îles des Antilles (la Jamaïque,
1655), et acquit sur les côtes de Flandre (alliance avec Mazarin,
1656-1657) une forteresse (Dunkerque) qui consola l’orgueil national de
la perte de Calais. Elle domina sur la mer. Elle fut à la tête des
intérêts protestants. Toutes les églises réformées éparses dans les
royaumes catholiques romains reconnurent Cromwell comme leur protecteur.
Les huguenots du Languedoc, les bergers qui, dans les hameaux des Alpes,
professaient un protestantisme plus ancien que celui d’Augsbourg (les
Vaudois), furent à l’abri de l’oppression par la terreur qu’inspirait
son grand nom. Il n’y avait rien que Cromwell eût autant de raison de
désirer qu’une guerre religieuse générale en Europe. Le cœur de la
nation anglaise eût été avec lui.»
L’historien protestant Burnet prétend que, reprenant les projets
protestants de Sully, Cromwell rêvait de constituer en Europe une grande
fédération protestante dont l’Angleterre eût eu l’honneur et la
direction. Jamais, depuis Élisabeth, l’Angleterre n’avait eu un pareil
prestige sur le continent et sur la mer; elle regagnait tout le temps
qu’elle avait perdu sous le gouvernement des Stuart; elle disputait à la
Hollande et à la France, au profit de son commerce et de ses colonies,
les dépouilles de l’Espagne. «A ce moment, dit Ranke, l’Angleterre
s’éveille à une conscience plus claire qu’auparavant de l’avantage que
lui donnait sa position géographique et à la conviction que la vocation
maritime était celle que lui destinait la nature.» Cette conscience
s’affirma de jour en jour plus nettement et fit depuis la grandeur de
l’Angleterre. Ce fut aux yeux des Anglais le mérite de Cromwell de
l’avoir devinée, encouragée et servie. L’Angleterre ne l’eut pas comme
roi, mais elle n’a pas eu de plus grands rois. Et ce gouvernement, sans
traditions, lui donna des traditions qu’elle cherchait et qu’elle
n’abandonna plus.
C’est pour cela que Cromwell fut jusqu’à la fin obéi par la population
entière des Iles Britanniques, redouté par tous les pouvoirs étrangers,
qu’il fut enseveli parmi les anciens souverains de l’Angleterre avec une
pompe funèbre telle que Londres n’en avait encore pas vue, et que son
fils Richard lui succéda aussi paisiblement que jamais prince de Galles
succéda à un roi d’Angleterre.
Mais, après lui, la dictature fléchit entre les mains de Richard
Cromwell, hésitant entre l’armée et les parlementaires; l’armée
elle-même se divisa entre les anciens officiers de Cromwell. Lorsque
l’Angleterre se vit prête à tomber sous la plus odieuse et la plus
dégradante des formes de gouvernement, un gouvernement unissant tous les
maux du despotisme à tous les maux de l’anarchie, le pouvoir de tyrans
élevés et renversés par des révolutions militaires à court intervalle,
Lambert, Desborough, Harrisson, la nation, dégoûtée et inquiète, revint
à la monarchie légitime.
Une partie de l’armée, l’armée d’Écosse qui, après avoir rendu de grands
services, était trop éloignée de Westminster pour avoir part aux profits
des révolutions militaires; des parlementaires, las du joug de l’armée,
«ces soudards»: sir Ashley Cooper, l’orateur du parlement, Lenthall,
Fairfax, Maynard, Prynne, s’allièrent aux chefs du jeune parti
royaliste, Hyde, Mordaunt, Greenwill, partisans fidèles de la monarchie,
mais d’une monarchie éclairée, tolérante, facile au pardon et aux
concessions. La déclaration de Charles II (4 avril 1660), rédigée par
Hyde, signée par le roi à Bréda, lue au parlement le 5 mai, apprit aux
Anglais que le fils de Charles Ier reconnaissait les Communes comme une
partie vitale de la Constitution royale. Le 8 mai, les deux Chambres
proclamèrent que «le droit de Charles II à la couronne de ses pères
était complet par la mort de son auguste père de glorieuse mémoire.» Le
29 mai 1660, quand Charles II rentra à Londres, acclamé de tous, le
conflit de la royauté et des Communes, qui durait depuis un demi-siècle,
semblait avoir pris fin, d’un commun accord, par la restauration de
l’une et des autres, et la reconnaissance de leurs droits mutuels.
L’armée, désorganisée, gagnée par Monk, abdiqua, puis, en 1668, fut
licenciée; les soldats de Cromwell retournèrent à leurs boutiques et à
leurs fermes, déposant leurs armes, mais gardant leurs convictions
puritaines.
En réalité, la restauration des Stuart, pas plus que la dictature de
Cromwell, ne résolvait le problème politique et religieux qui avait
provoqué tant de conflits et de si rudes combats. La déclaration royale
du mois de mai 1660 n’était qu’une trêve: ce n’était pas un traité qui
fixât désormais les droits de la royauté et des Communes. Presbytériens
et épiscopaux, Têtes Rondes et royalistes s’étaient mis d’accord pour
sauver, par un retour aux lois anciennes, le pays de l’anarchie
militaire. Ils se fussent divisés, s’ils avaient essayé de combler les
lacunes de cette constitution, d’en corriger les défauts, de régler
l’exacte répartition du pouvoir entre le roi, les lords et les Communes.
Les Cavaliers, appuyés sur l’anglicanisme, les Communes et les
presbytériens restèrent en présence, incertains de leurs droits, de
leurs libertés, opposés les uns aux autres en politique comme en
religion.
La lutte n’éclata pas dans le parlement _Convention_: il avait rappelé
Charles II; il était à la fois presbytérien de sentiment, et par raison
sincèrement royaliste. Les ministres qui représentaient le roi devant
cette assemblée, Clarendon (Hyde), Southampton, Ormond, étaient des
royalistes; lord Montagu, comte de Sandwich, Monk, duc d’Albermarle, qui
disposaient de l’armée et de la flotte, lord Saye, et Seele, Ashley
Cooper, étaient des Têtes Rondes. Les deux partis avaient leur influence
dans les assemblées et les conseils du roi.
Mais le _parlement Cavalier_, élu en 1661, commença à se montrer plus
zélé pour la royauté que le roi, pour l’épiscopat que les évêques. Les
anciens parlementaires, et Vane, particulièrement, furent poursuivis; la
paix ne fut pas même laissée aux morts: les corps de Cromwell, Bradshaw
et Ireton furent déterrés et pendus aux gibets de Tyburn, ceux de Pym et
de Blake lui-même chassés de Westminster. La persécution religieuse,
plus dure encore qu’au temps d’Élisabeth, reprit contre les
presbytériens et les puritains, au profit des évêques anglicans qui
chassèrent de leurs cures plus de deux mille recteurs, firent jeter dans
les prisons, plus de douze mille quakers (_Saint-Barthélemy anglaise_,
1662). Clarendon, que l’on considérait comme un nouveau Laud, était
l’âme de cette réaction royaliste et anglicane. Il était décidé «à
combattre toutes les usurpations commises par les deux Chambres depuis
1640, et même avant cette époque, sous le nom de privilèges.»
Si Charles II avait soutenu les revendications du parlement Cavalier et
les desseins de son chancelier, la guerre aurait repris, au lendemain de
la Restauration, aussi vive qu’au temps du Long-Parlement. Mais Charles
II ne ressemblait pas à son père, et ne se souciait pas d’engager une
lutte nouvelle. Voluptueux, désœuvré et sceptique, il voulait jouir des
avantages de sa puissance aussi largement que possible; il n’entendait
ni se hasarder, ni s’épuiser, ni surtout s’entêter sottement dans des
luttes à outrance avec le parlementarisme. Publiquement, il cédait aux
remontrances, quand elles devenaient trop vives, et abandonnait ses
ministres trop compromettants: en 1667, il retira le pouvoir à
Clarendon, qui lui avait donné le sien, et appela au ministère un
presbytérien déclaré, sir Ashley-Cooper.
Secrètement, il comptait sur l’étranger, plus que sur les royalistes
d’Angleterre, pour affermir la royauté. Avant la Restauration même, il
s’était entendu avec la France pour rétablir, au profit de son autorité,
le catholicisme en Angleterre: encouragé par son frère, le duc d’York,
catholique plus que lui, et, plus que lui, énergique et passionné, il
forma le projet d’opposer les anglicans aux presbytériens, de les
détruire les uns par les autres, et sur la ruine de tous les partis,
avec l’appui de la France, de constituer définitivement, mais lentement,
sans rien brusquer, l’absolutisme royal. Dès 1663, assuré du concours
des puritains, qu’on avait persécutés en vertu de l’acte d’uniformité,
il s’efforça d’établir la tolérance, non seulement au profit des
presbytériens, mais aussi des catholiques. Ashley l’appuya en effet,
mais la majorité du parlement, inquiète, prononça un décret de
bannissement contre les prêtres catholiques. En 1667, quand il renvoya
Clarendon, et parut donner satisfaction aux presbytériens, il favorisait
le parti catholique; à Cooper, il associa dans le ministère Arlington et
Clifford, catholiques déjà déclarés. Il forma un ministère de complots
et d’intrigues, la _Cabal_. En 1670 enfin, mal soutenu par les
presbytériens qui lui rappelaient «que les principes de la religion
romaine étaient incompatibles avec la sûreté du gouvernement,» il se
jeta dans les bras de Louis XIV, signa avec lui un traité secret
d’alliance et de subsides pour la restauration du catholicisme en
Angleterre, et la ruine de la Hollande. La diplomatie de Louis XIV
s’associait l’Angleterre contre la Hollande; Charles II s’assurait le
concours de Louis XIV contre ses sujets (traité de Douvres, 1670). Il
garda le traité secret, ne le communiquant qu’à ses ministres
catholiques, et, grâce à la guerre de Hollande, il put augmenter
l’armée, y appeler des officiers catholiques, donner la flotte au duc
d’York; il offrit l’_indulgence_ aux presbytériens (1672), espérant
obtenir la leur pour sa politique catholique. Il donna à Ashley le comté
de Shaftesbury et le titre de lord.
Ainsi, l’indifférence naturelle ou calculée de Charles II à l’égard des
deux grands partis qui s’étaient heurtés dans la première Révolution, sa
temporisation, sa mollesse même, empêchèrent le retour des luttes
violentes d’autrefois.
Il faut aussi tenir compte d’une transformation importante des partis
politiques et des esprits, qui se produisit alors en Angleterre: après
les excès et les désordres de la Révolution, le public, en Angleterre,
était avide de repos et de bien-être. Las des phrases et des actes des
puritains, les Anglais se préoccupèrent plus de leurs intérêts et de
leurs plaisirs que de religion. La science, avec Newton, la philosophie
naturelle avec Bacon, la politique avec Hobbes et Locke, agissaient peu
à peu sur les esprits et les détournaient des luttes et des questions
théologiques; en théologie même, les _latitudinaires_, presbytériens
corrigés et rationalistes, Taylor, Chillingworth, Burnet, donnaient la
préférence à la raison sur la tradition de la Bible et de l’Église.
Cette évolution des intérêts et des idées concordait assez bien avec la
dissipation et le scepticisme du roi.
Enfin, l’esprit mercantile, la soif des entreprises et la passion de la
colonisation, développées par l’administration de Cromwell, et
redevenues aussi fortes qu’au temps d’Élisabeth, le souci de la grandeur
extérieure de l’Angleterre, commun à toutes les classes et à tous les
partis, détournaient leur attention des querelles intérieures: un
puritain, Penn, fondait la colonie de Pensylvanie; des royalistes, les
deux Carolines; la colonie hollandaise de New-Amsterdam devint l’état de
New-York; Clarendon fit à la Hollande une guerre malheureuse; mais ses
ennemis de la Cabale, après avoir blâmé la conduite de cette guerre,
s’unirent pour les mêmes raisons à Louis XIV contre les Provinces-Unies.
Les ministres catholiques, qui semblaient vendre leur pays à la France
en 1670, avaient pourtant stipulé la cession à l’Angleterre, en Flandre,
de places maritimes importantes. _Delenda est Carthago_, cette menace
adressée à la Hollande par Ashley, fut la maxime de tous les Anglais de
ce temps, plus pressés peut-être de détruire leur rivale commerciale que
de fonder le gouvernement constitutionnel de l’Angleterre.
En 1673, la situation de Charles II et des esprits en Angleterre changea
considérablement. On découvrit alors le secret de la tolérance du roi à
l’égard des dissidents de l’Église orthodoxe, ses négociations avec
Louis XIV, ses projets de restauration catholique. Il y eut comme un
réveil de toute l’Angleterre en faveur du protestantisme, qui coïncida
avec la résistance énergique des protestants hollandais à Louis XIV. Dès
lors, Charles II se trouva dans une situation beaucoup plus mauvaise que
son père: catholique, il n’avait plus de partisans. Et l’Angleterre se
trouva dans un bien meilleur état qu’en 1640: elle n’était plus divisée,
comme alors, en sectes hostiles, engagée dans une lutte sans issue. Tout
le monde à la Chambre des Communes et des lords vota le bill du Test qui
exigeait de chaque fonctionnaire une déclaration de foi protestante, et
l’on vit se former, avec les gentilshommes de province, qui jusque-là,
anglicans, soutenaient les prérogatives royales, et les propriétaires
puritains dévoués aux Communes, un grand parti, hostile à la royauté
catholique des Stuart, le _country party_. Le plus grand homme d’État de
ce temps, malgré sa légèreté apparente, lord Shaftesbury, l’ancien
partisan de Cromwell, puis jusque-là le confident de Charles II, prit la
direction de ce parti: trompé par les Stuart qui lui avaient caché les
stipulations de Douvres, interprète passionné des inquiétudes de
l’Angleterre protestante, il déclara à Charles II une guerre à outrance.
Charles II sentit qu’il était perdu, s’il ne se refaisait un parti. Il
renvoya ses ministres catholiques, fit la paix avec la Hollande; il
donna le pouvoir au parti des anglicans, aux Cavaliers dont il rassura
la foi protestante, en chassant de la cour les catholiques, en acceptant
l’acte du Test; ils lui promirent en retour de maintenir intacts son
autorité et ses privilèges royaux. A Shaftesbury, il opposa lord Danby
(1674-1679).
L’alliance pourtant n’était pas sincère: Charles II négociait plus que
jamais, secrètement, avec Louis XIV «pour convertir l’hérésie
pestilentielle qui a si longtemps dominé dans une grande partie du
Nord.» Il avait l’air, avec Danby, de se rapprocher des protestants de
Hollande, mais il revenait toujours à la France. Les dépositions, et les
impostures de Titus Oates, qui prétendit à l’existence d’un complot des
jésuites, le meurtre étrange du juge Godfrey, à qui il fit sa
déposition, la saisie des papiers du secrétaire du duc d’York, Coleman,
ruinèrent le ministère Danby, et rendirent le pouvoir à Shaftesbury qui
eut alors toute l’Angleterre pour lui contre la royauté. Il gouverna à
la tête du _parti du pays_ (country party), avec le concours des lords
Russel, Cavendish, Halifax et Essex. La haine du catholicisme unissait
de nouveau tous les Anglais contre l’absolutisme royal. Charles était
isolé dans son royaume; cynique jusque-là et indifférent, il devint
sombre et pensif et comprit qu’il avait affaire à un peuple singulier, à
tout un peuple qui ne pouvait être ni effrayé, ni dompté.
Ce qui sauva alors Charles II, ce ne fut ni le concours de la France, ni
sa politique personnelle, artificieuse et antipatriotique, ce fut le
souvenir des maux que la ruine du pouvoir royal avait faits à
l’Angleterre, la crainte d’une nouvelle révolution; Shaftesbury, qui
avait servi Cromwell, et vu toutes les révolutions, n’était pas arrêté
par des scrupules de ce genre. Il proposait au pays une nouvelle
révolution, un changement de dynastie; il voulait exclure du trône
l’héritier légitime, le duc d’York, papiste déclaré, et ses filles,
protestantes toutes deux, Marie même, l’aînée, quoique mariée au
champion du protestantisme, Guillaume d’Orange. Il soutenait par l’_acte
d’exclusion_, la candidature de Monmouth, fils naturel de Charles II,
assez bon soldat, et très populaire, mais sans droits au trône.
Beaucoup de ses collègues au ministère, Halifax, Essex, Temple et les
partisans du _country party_ pensaient tout autrement: très hostiles à
la monarchie absolue et au catholicisme, ils l’étaient aussi à une
révolution dynastique qui aurait compromis la royauté. Ils n’étaient pas
_tories_ dans le sens de cette épithète qu’on leur appliqua alors,
Irlandais et papistes; ils l’étaient dans le sens moderne du mot,
c’est-à-dire, fidèles à la tradition de l’autorité royale. Ils
réussirent à repousser le bill d’exclusion, à vaincre Shaftesbury et les
_whigs_, non pas presbytériens fanatiques, comme le nom semble
l’indiquer, mais partisans de la supériorité des Communes sur le roi.
Charles II bénéficia des principes modérés des torys et en même temps
des excès des whigs et de Shaftesbury, qui, reprenant les traditions du
parti révolutionnaire, appelait le pays aux armes et formait des comités
secrets (1681-1683). L’enthousiasme loyaliste se réveilla aussi fort
qu’en 1660, et, pendant les dernières années de son règne (1683-1685),
la crainte d’une révolution rendit au roi la popularité que ses
intrigues catholiques et son alliance avec Louis XIV lui avaient fait
perdre.
Jacques II, qui lui succéda, aurait dû profiter de ces avantages et de
cette leçon: la Chambre des Communes lui était presque entièrement
acquise; Monmouth, qui essaya de lui disputer la couronne, fut décrété
coupable de haute trahison, arrêté et exécuté (1685). Le peuple anglais
comptait sur l’énergie de son nouveau roi en face de l’étranger. Jacques
II, catholique déclaré et violent, entama immédiatement la lutte contre
les libertés et la religion officielle de l’Angleterre. La révolte de
Monmouth fut suivie d’une répression sanglante que dirigea le grand juge
Jeffreys, et cette répression fut le premier acte de tout un système de
tyrannie. L’effectif de l’armée permanente fut porté à vingt mille
hommes; l’acte du Test fut violé en 1686 par la nomination de nombreux
officiers catholiques, de membres catholiques au conseil privé, de lord
Tyrconnel au gouvernement des troupes; enfin il fut abrogé en 1687, par
une déclaration royale d’indulgence en faveur des catholiques. Jacques
II ne se contentait pas de réclamer la tolérance pour les catholiques,
il persécutait les évêques anglicans, en instituant une haute cour, il
déposait les gouverneurs protestants des provinces, les lords Dorset,
Shrewsbury, Pembroke, les chefs torys d’Irlande ou d’Écosse, Ormond et
Queensbury; il chassait les protestants de l’armée. Enfin, il ne
paraissait être que l’agent de Louis XIV, engagé dans une lutte sans
merci contre ses sujets et les États protestants.
Dès lors, les whigs, les torys, le clergé anglican et les presbytériens
s’unirent pour offrir, le 30 juin 1688, la couronne à Guillaume
d’Orange, le gendre de Jacques II, le champion de la foi protestante
contre Louis XIV. Isolé, Jacques II ne comptait plus que sur le roi de
France. Celui-ci, au lieu de forcer Guillaume III à rester sur le
continent en attaquant la Hollande, envahit l’Allemagne. Le 5 novembre
1688, Guillaume aborda à Torbay, rallia les gentilshommes, les bourgeois
des villes, les grands lords torys du nord, Danby, Norfolk; Jacques II
quitta Londres, puis l’Angleterre (le 23 décembre 1688). Les Stuart
étaient de nouveau renversés: ils reprenaient le chemin de l’exil.
Cette fois du moins la royauté n’était pas détruite. Après une régence
qui dura un mois et demi (janvier-février 1689), Guillaume et Marie
furent reconnus roi et reine d’Angleterre. Le 13 février, Guillaume et
Marie signèrent la Déclaration des droits. Cet acte réglait le passé et
assurait l’avenir.
Il contenait d’abord un récit des actes illégaux et arbitraires commis
par Jacques II, pour motiver le vote qui avait entraîné son abdication;
il fixait en outre les conditions du nouveau gouvernement, les droits
des Communes, comme autrefois la grande Charte avait fait ceux de la
féodalité aristocratique et ecclésiastique: «la royauté, sans le
parlement, n’a pas le droit de suspendre et d’exécuter des lois; toute
levée d’argent non consentie par le parlement est illégale. Toute levée
de troupes, en temps de paix, est illégale si le parlement ne l’a
autorisée; les élections, les discussions au parlement doivent être
libres, et les parlements régulièrement convoqués. La liberté des sujets
est mise sous la sauvegarde de l’_habeas corpus_ et des parlements.» Le
bill des droits qui compléta cette charte exclut pour jamais du
gouvernement les princes catholiques ou unis à des personnes catholiques
et établit le libre exercice de tous les cultes protestants. Ces actes
législatifs, qui confirmaient la chute des Stuart et réglaient le
pouvoir de Guillaume III, constituaient une victoire considérable,
définitive des communes anglaises. La lutte engagée entre elles et les
Stuart depuis 1603 se terminait à leur profit.
Mais cette victoire n’avait pas été déterminée, comme celle du
Long-parlement, par le concours d’une secte religieuse et de l’armée,
capables à leur tour de dicter des conditions à un pays libre. Le
triomphe des Communes était celui du peuple anglais tout entier, uni,
sans distinction de partis ni de confession, autour du parlement contre
les Stuart catholiques pour la défense de la religion protestante et des
libertés nationales. Et ce triomphe fut, pour cette raison, définitif:
la constitution nouvelle établit, de l’avis des torys et des whigs, des
anglicans et des presbytériens, conformément aux doctrines de Locke, que
les rois d’Angleterre tenaient leur couronne de la volonté de la nation,
pour le bien du royaume, et suivant ses lois traditionnelles, en vertu
d’un contrat qu’ils étaient rigoureusement obligés d’observer. Elle
établit aussi que nul ne pourrait être roi d’Angleterre, s’il n’était
protestant, s’il ne renonçait aux doctrines catholiques sur le droit
divin de la royauté. Ce n’était pas seulement une ère de paix qui
s’ouvrait pour l’Angleterre après un siècle de luttes et de discordes
civiles. C’était l’avènement d’un droit nouveau, fondé sur le
protestantisme et la philosophie, qui allait peu à peu, pendant le
dix-huitième siècle, s’imposer aux différents États européens.
Pour en venir là, l’Angleterre avait souffert tout un siècle de
querelles intestines qui l’avaient, en général, détournée des affaires
européennes, et des siennes même au dehors. Mais elle avait retrouvé
dans ces luttes le fondement de son unité morale, religieuse, politique,
et même au temps de Cromwell les principes de sa grandeur extérieure.
Elle s’éveillait après ce long sommeil troublé par des rêves sanglants à
une vie nouvelle, libre, à la conscience de ses droits et de ses
intérêts.