LOUIS XIV ET GUILLAUME III

(1672-1702)

La révolution de 1672, qui appela au gouvernement des Provinces-Unies le

descendant de Guillaume le Taciturne, Guillaume III, âgé de vingt-deux

ans à peine, et détermina la résistance à outrance des Hollandais à

Louis XIV, fut un événement considérable dans l’histoire des Pays-Bas et

de l’Europe au dix-septième siècle.

Lorsque le peuple hollandais, en face des dangers qu’il courait, acclama

Guillaume III en Zélande et en Hollande comme stathouder (19 juin 1672),

lorsque les États de chaque province ratifièrent, le 4 juillet 1672, en

sa faveur, le choix du peuple, lorsque enfin les États généraux lui

confièrent presque tous les pouvoirs (8 juillet), ce fut moins une

révolution soudaine, qu’une évolution nécessaire de l’État. Pour

résister à l’étranger, les Provinces-Unies avaient besoin de se serrer

autour d’un chef. La guerre contre l’Espagne les avait unies à Utrecht

au seizième siècle et jusqu’en 1648; la paix, de 1648 à 1672, avait

affaibli cette union, et donné le pouvoir aux marchands d’Amsterdam qui

avaient encouragé, pour régner, les tendances séparatistes des

provinces. La guerre contre la France réveilla de nouveau en Hollande le

sentiment des intérêts communs; le peuple, pour sauver son indépendance,

refit l’unité et abdiqua sa liberté au profit de la maison de Nassau,

comme au temps de la première guerre d’indépendance.

Le pouvoir de Guillaume III s’établit ainsi sur la nécessité de

repousser l’invasion et de combattre les projets de Louis XIV, en sorte

que la lutte contre la France, qui avait été l’origine de sa fortune,

devint la condition de son autorité en Hollande. Elle fut aussi le

fondement de son crédit en Europe, et la règle de sa politique.

La diplomatie de Richelieu, de Mazarin et de de Lionne avait donné à la

France le premier rang: par les efforts continus qu’ils avaient faits

pour garantir et déterminer sa frontière, elle était peu à peu devenue

le champion des nations protestantes et de toutes les nations contre les

Habsbourg. Mais Louis XIV s’était efforcé d’ériger en droit ce qui

n’était qu’un effet des circonstances. De champion, il s’était fait

protecteur et presque souverain; il prétendait à une sorte de tutelle

sur tous les États européens, en même temps qu’il achevait l’œuvre de

ses ancêtres et l’unité de ses États aux dépens de l’Espagne et de

l’Empire. Les progrès de ses armes, les prétentions de sa diplomatie

irritaient et alarmaient l’Europe, et surtout les princes et les nations

protestantes, menacés par ce retour de croisade catholique. Beaucoup

cependant craignaient de manifester leur irritation, qui eût pu leur

attirer des représailles; l’or de la France, ou ses promesses avaient

endormi bien des défiances: la peur ou l’intérêt isolaient ou même

opposaient les uns aux autres des États qui auraient pu s’allier pour

résister aux entreprises et aux prétentions de Louis XIV. L’Espagne

était impuissante; l’Empereur la livrait aux appétits de la France, avec

l’espoir de satisfaire les siens; en Angleterre, rois et ministres

laissaient faire, par cupidité ou par intérêt; la Suède vendait au plus

offrant son alliance, et l’électeur de Brandebourg, dont les Allemands

ont fait depuis le champion des libertés germaniques et du

protestantisme, comme l’Empereur et les autres princes de l’Empire,

recevait les subsides de Louis XIV, sans le moindre scrupule et sans

l’apparence d’un regret.

La Hollande seule ne pouvait plus s’accommoder avec Louis XIV: pour

sauver ses frontières, comme la France en 1624, elle opposait au droit

monarchique le droit des nations; à la domination de la France et du

catholicisme, l’indépendance de son gouvernement et de ses croyances.

Entre les conditions que le roi Très Chrétien voulait lui imposer et les

principes avec lesquels elle était née et prétendait vivre, la

conciliation était à jamais impossible. Son exemple fut aussitôt un

encouragement pour les autres États protestants, une espérance pour

toutes les nations européennes, jalouses ou inquiètes des entreprises de

la France. Elle était amenée, par les mêmes motifs que la France au

temps de Louis XIII, à reprendre le rôle qui avait procuré à celle-ci de

grands succès et les applaudissements de tous, dans le drame qui se

jouait sur le théâtre de l’Europe entre les protestants et les

catholiques, les nations modernes et le passé.

Ce fut le mérite du prince d’Orange de comprendre les ressources et le

rôle que cette situation unique réservait à sa patrie, même à l’heure

des plus grands dangers. Son premier discours aux États généraux, en

1672, eut pour principal objet de les indiquer à ses concitoyens. Il y

fit un tableau de l’Europe, alarmée des progrès de Louis XIV, et montra

que, comme la Hollande, elle attendait un libérateur. Pour combattre la

France, il se souvint de Richelieu et de son œuvre diplomatique. Il

remplit cette tâche avec la volonté obstinée qui formait le fonds de sa

nature, et qui s’était développée dans ses rapports avec le parti

républicain, avec une habileté aussi, une prudence, une connaissance des

affaires européennes qui firent de lui le premier diplomate de son

temps.

En 1672, Guillaume d’Orange fit rejeter définitivement les conditions de

la France (4 août): les écluses furent ouvertes. La mort des frères de

Witt consacra la révolution: tandis qu’il essayait de reprendre Naarden

et Werden, le prince d’Orange négociait avec les souverains européens.

L’électeur de Brandebourg était son oncle: protestant comme lui, inquiet

des progrès de la France dans son duché de Clèves, il avait fait appel,

à la fin de juillet, à l’Empereur pour la défense de l’Empire; malgré

les promesses que lui fit l’ambassadeur de France, La Vauguyon, de

rendre les places de l’Empire à leurs légitimes possesseurs, il s’allia

à Guillaume III et arma. L’Empereur, déterminé par son envoyé à la Haye,

L’Isola, ennemi acharné de la France, malgré les représentations de

Gremonville, adhéra, le 17 octobre 1672, à l’alliance de La Haye, et les

Impériaux se dirigèrent sur le Rhin: ils devaient y rejoindre les

troupes de l’électeur et l’armée que le prince d’Orange menait sur

Maëstricht, avec l’intention de prendre les Français à revers.

L’habileté et l’activité de Turenne prévinrent les effets de cette

coalition et ruinèrent la coalition elle-même que l’électeur de

Brandebourg abandonna par le traité de Vossen (10 avril 1673).

Mais Guillaume d’Orange resta sur la brèche, tant que les

Provinces-Unies et l’Europe demeurèrent menacées. Le 6 septembre 1672,

il débloquait Amsterdam par la prise de Naarden: cette victoire

militaire fut suivie d’autres succès diplomatiques qui la rendirent plus

considérable encore. Guillaume d’Orange refusa de souscrire aux

conditions que la Suède, au congrès de Cologne (1672-1673), lui transmit

de la part de la France et de l’Angleterre: le 20 mai 1673, le 1er

juillet 1673, le stathouder concluait une alliance défensive avec le

Danemark et le duc de Lorraine; le 30 août 1673, il obtenait de nouveau

de l’Empereur la promesse d’un secours de 30 000 hommes, et bientôt de

l’Espagne une alliance formelle, à la condition de lui donner Maëstricht

et de ne pas signer la paix séparément avec Louis XIV.

Cette nouvelle ligue eut un double effet: le prince d’Orange réussit

cette fois à faire sa jonction, malgré Turenne, avec les Impériaux. Il

put occuper Bonn, et forcer le maréchal de Luxembourg à se replier

rapidement sur la Meuse: Utrecht et Wœrden, la Gueldre, l’Over-Yssel, la

Drenthe furent délivrées de l’invasion (novembre 1673). D’autre part, la

déclaration de guerre de l’Espagne à la France détourna sur les Pays-Bas

espagnols la colère et les armes de la France. A la fin de 1673, la

Hollande était à peu près sauvée: la politique, plus encore que les

troupes de Guillaume III, l’avait tirée, en moins de deux années, d’une

situation désespérée.

Ces résultats, du même coup, affermirent la position de Guillaume III en

Hollande, et fondèrent sa réputation en Europe. Sur la proposition de

Fagel, le 23 janvier 1674, les députés de Harlem proposèrent aux États

de Hollande d’établir l’hérédité du stathoudérat en faveur de la maison

de Nassau; et, le 2 février, les États déclarèrent les fonctions de

stathouder, de capitaine et d’amiral général héréditaires dans la

postérité mâle de Guillaume III. Le même jour, la Zélande adopta une

résolution semblable, et bientôt, le 20 avril 1674, les États généraux,

subissant encore l’influence des deux provinces, ratifièrent ces

mesures, comme ils avaient accepté la constitution républicaine et

fédéraliste de 1650. Un homme avait sauvé l’État: l’État, reconstitué,

devenait une monarchie, moins le nom, à son profit.

En Europe, l’effet fut considérable; les ennemis de la Hollande

désarmèrent, des amis douteux lui revinrent; l’alliance contre la France

devint décidément la Grande-Alliance. Le 5 février 1674, le parlement

anglais, dirigé par Shaftesbury, exigea de Charles II qu’il fît la paix

avec les Provinces-Unies, et il la fit, malgré la mission de Ruvigny à

Londres et les instances de Louis XIV. En même temps, l’évêque de

Munster, puis l’archevêque de Cologne, privé de son conseiller Guillaume

de Furstenberg, que l’Empereur fit enlever par des partisans dans les

murs mêmes de Cologne, abandonnèrent la France et accordèrent aux

Provinces-Unies leur neutralité. L’électeur de Brandebourg rompit, le

1er juillet 1674, celle que Louis XIV lui avait imposée l’année

précédente; le duc de Brunswick-Luneburg l’imita, le 20 juin 1674, et le

28 mai, la diète de Ratisbonne, au nom de l’Empire allemand, recueillant

tous les griefs des princes allemands «contre le tout-puissant doge de

France», avec l’espoir de les venger, lui déclara la guerre. «Louis XIV

restait seul, dit Mignet, comme le désirait Louvois, _seul contre

tous_.» La Hollande, isolée de l’Europe en 1671, devenait au contraire

le centre des ligues formées par les États européens, catholiques ou

protestantes, contre la puissance de la France. L’activité diplomatique

de Guillaume III, son obstination, son désintéressement avaient opéré en

quatre années dans l’Europe cette révolution, plus considérable que

celle qui s’était accomplie, en 1672, en Hollande. Elle détermina la

politique générale jusqu’aux traités d’Utrecht, comme les négociations

de Richelieu l’avaient conduite aux traités de Westphalie; chaque fois

que les nations européennes, l’Angleterre ou Neuchâtel, et les

protestants surtout eurent à redouter les projets du roi de France, ce

fut au prince d’Orange qu’ils s’adressèrent. Il parut et fut le champion

de toutes les nations libres et de toutes les Églises réformées,

l’ennemi acharné de Louis XIV par passion, par politique, par religion.

En sorte que la lutte de Guillaume III et de Louis XIV, toujours et

naturellement opposés de caractères, de sentiments, de mœurs et

d’intérêts, forme et explique toute l’histoire de l’Europe occidentale

jusqu’au début du dix-huitième siècle. Ce fut le duel de deux hommes, de

deux principes politiques, de deux religions.

La première passe se termina par la paix de Nimègue. Elle fut très vive.

La France fut réduite à se défendre dans les Pays-Bas, en Espagne, sur

le haut et le bas Rhin, dans la Méditerranée: elle se défendit avec

avantage. L’Espagne n’avait pas assez de forces à lui opposer. L’Empire

était divisé; il n’existait entre les princes ni union, ni concert, ni

ordre dans les préparatifs, ni vigueur dans l’exécution. Le prince

d’Orange avait pu former la ligue, il n’avait pas encore le pouvoir de

la diriger; les gouverneurs espagnols des Pays-Bas lui désobéissaient;

le général impérial de Souches le trahit même. L’Empereur se préoccupait

plus de soumettre les Hongrois que de combattre les Français; l’électeur

de Brandebourg repoussait l’invasion suédoise à Fehrbellin (1675), puis

se préparait à en profiter pour agrandir ses États. Suivant les jolies

expressions de Bolingbroke, «la France était entourée d’une multitude

d’ennemis, tous intéressés à sa défaite; mais, comme les fondateurs de

Babel, ils parlaient des langues différentes, et, ainsi que les premiers

furent incapables d’édifier, les autres furent dans l’impuissance de

démolir, faute de pouvoir s’entendre.»

La France en profita pour vaincre et conquérir encore: elle abandonna,

dès le mois de mai 1674, toutes ses conquêtes éloignées, la Hollande et

pensa à en faire «dans des endroits où elle pourrait mieux attaquer et

se défendre»: en Franche-Comté, aux Pays-Bas (victoire de Senef, prise

de Liège, Huy, Limbourg, 1675), sur le Rhin (campagnes de Turenne). La

France en profita surtout pour négocier: elle essaya, par l’offre d’une

brillante souveraineté aux Pays-Bas, de détacher de la coalition le

prince d’Orange, mécontent de ses alliés: «Il faut avant toutes choses,

répondit-il, satisfaire l’Espagne, et mon intérêt particulier ne

prévaudra jamais dans une négociation à laquelle le sort futur de

l’Europe est intimement lié.»

Louis XIV réussit mieux avec les Hollandais: aux conférences de Nimègue,

que Charles II d’Angleterre avait fait accepter en 1676 aux

belligérants, il tira parti du mécontentement des marchands d’Amsterdam,

las de cette guerre sans résultats, sûrs désormais d’en sortir sains et

saufs; il leur offrit des places de barrière aux Pays-Bas catholiques,

et comme une sorte de partage de ces provinces qu’ils convoitaient, avec

des avantages commerciaux, s’ils voulaient abandonner la

Grande-Alliance. Quand on a combattu pour sa propre existence et,

qu’après un danger de mort, la vie se présente sous un jour inespéré, il

est tout naturel qu’on veuille en jouir bien vite, sans s’exposer, pour

d’autres, à de nouveaux risques. C’est ce que pensèrent les bourgeois de

Hollande, gens peu chevaleresques d’ailleurs; «il est préférable de

subir les conditions que la France met à la paix que de s’exposer à

périr.» Beverningh, au mois de juin 1678, porta leur résolution à Louis

XIV; Boreel, le 10 août, signa la paix de Nimègue avec les

plénipotentiaires français d’Estrades, d’Avaux et Croissy, sans

l’Espagne et sans l’Empire.

En vain Guillaume III s’efforça de combattre les tendances et les

résolutions de ses concitoyens. A Temple qui lui parlait, en 1677, des

intentions pacifiques de tous les Hollandais, il dit: «Je m’opposerai à

la paix, seul, tant que je le pourrai»; en 1678, il déclara que cette

paix lui paraissait à la fois honteuse et ruineuse: «qui voudrait à

l’avenir traiter avec la République si elle rompt des engagements aussi

solennels!» Il prévoyait que, contre la France, il aurait besoin de

faire un nouvel appel à ses alliés que la Hollande allait trahir. La

guerre était d’ailleurs le fondement de son autorité en Hollande et en

Europe; l’attitude de l’aristocratie bourgeoise pendant les négociations

pour la paix, la conduite des alliés pendant la guerre lui prouvaient

que cette autorité avait besoin de s’accroître encore et de se fortifier

par les moyens qui l’avaient fondée. Le prince d’Orange voulait donc la

guerre, par politique et par intérêt: il la fit jusqu’au dernier moment;

la paix déjà signée à Nimègue, il attaqua à Saint-Denis, près de Mons,

le 14 août, l’armée de Luxembourg; il ne connaissait pas encore le

traité, le fait est bien prouvé aujourd’hui; mais, quand il le connut,

il le déplora moins pour les conditions qui étaient avantageuses pour

les Provinces-Unies et honorables pour leur libérateur, que pour la

situation fausse où il était désormais vis-à-vis de ses alliés. Le

plénipotentiaire français, d’Avaux, sut que le 11 août les alliés eurent

une conférence qui se passa en injures contre les États généraux, en

paroles si offensantes contre leurs ambassadeurs, qu’il n’y manquait

plus que des coups. Le mécontentement de Guillaume III était en

proportion du leur; la paix de Nimègue, c’était peut-être le salut de la

Hollande, mais la ruine du crédit du stathouder en Europe; à la fois un

succès pour son patriotisme et un échec grave pour sa politique

générale. Il se sentait moins maître de la Hollande, moins sûr de

l’Europe.

Louis XIV, au contraire, faisait de nouveau la loi à l’Europe; il

forçait l’Espagne à lui céder la Franche-Comté, Valenciennes, Bouchain,

Condé, Cambrai, Aire, Saint-Omer, Ypres, Werwick, Poperingue, Bailleul,

Cassel, Bavay et Maubeuge, une ligne de places fortes qui, en fermant la

frontière du nord, ouvrait à de nouvelles conquêtes les Pays-Bas

catholiques; il entamait le territoire de l’Empire par l’occupation de

Fribourg-en-Brisgau et obligeait le Danemark, le Brandebourg surtout, à

rendre à la Suède toutes leurs conquêtes (paix de Saint-Germain).

Bientôt même, grâce à l’habileté du comte d’Avaux, qui sut reconstituer

en Hollande le parti républicain et le rattacher à la France, Louis XIV

imposa ses volontés même à La Haye: en 1679, Guillaume III et Fagel

songeaient à reformer entre les Provinces-Unies, l’Angleterre et

l’Autriche, sous prétexte de garantie réciproque, une nouvelle ligue;

d’Avaux visita personnellement chaque député des États, alla les menacer

à domicile, et fit rejeter ce projet. En Angleterre, l’agent de la

France, Barillon, achetait le roi d’Angleterre et le parti de

l’opposition, pour les neutraliser l’un par l’autre. «Le roi de France

était alors, suivant l’expression de Voltaire, en Europe, comme le seul

roi.»

Il pouvait le rester, à la condition de ne pas trop vouloir le paraître,

et s’il se souvenait qu’il devait cette situation privilégiée à une

politique réglée par les seuls intérêts présents de son royaume.

Guillaume III venait de le lui rappeler. Ce qu’il avait fait pour la

Hollande était l’imitation bien vivante de ce que Richelieu et Mazarin

avaient fait pour la France. Il se tenait prêt à le refaire encore, si

la leçon ne servait pas à son adversaire comme à lui-même.

Le prince d’Orange avait appris la patience, dans sa jeunesse, sous le

gouvernement des de Witt. Comme alors, il attendit l’heure et l’occasion

où l’ennemi se découvrirait par de nouvelles hardiesses. Il se prépara

avec soin, afin de mettre toutes les chances de son côté. La guerre

précédente lui avait été au moins une utile école: il avait pu y

apprécier le fort et le faible de ses alliés, l’ambition et l’égoïsme de

la Prusse, l’égoïsme plus grand encore de l’Empereur, l’incurable

anarchie de l’Empire, la faiblesse fanfaronne des Espagnols. Il lui

fallait, pour tenir tête à Louis XIV, un point d’appui plus solide que

tous ceux-là. Ce fut en Angleterre qu’il le chercha, certain de le

trouver, non dans une royauté vendue, mais dans la masse de la nation,

protestante, jalouse de la France, inquiète pour son indépendance. Il

s’y insinua, d’abord en épousant la fille du duc d’York, que le

ministère anglican et patriote, dirigé par Danby, voulait marier à un

prince protestant. Il s’y constitua bientôt un parti, lord Sunderland,

Godolphin, Temple, qui le pressaient déjà par l’intermédiaire de de

Leuwen, ministre des États généraux à Londres, d’intervenir, en 1680,

entre les communes et le roi. L’attitude de Shaftesbury, qui lui était

nettement hostile, qui se déclara pour le comte de Monmouth, puis la

popularité que les excès de ce parti rendirent à Charles II, retardèrent

de quelques années le succès de ses démarches. Il était bien décidé

cette fois à ne recommencer la lutte contre Louis XIV qu’avec la

certitude d’y entraîner l’Angleterre.

Les prétextes, de 1680 à 1685, ne lui manquèrent pas, ni les raisons de

former en Europe de nouvelles ligues. Le roi de France procéda, aussitôt

après la paix de Nimègue, à des réunions soi-disant juridiques, qui

constituaient tout un plan d’agrandissement pacifique. Cette politique,

que l’on attribue généralement à Louvois, était conforme aux traditions

de la maison capétienne qui a tant usé des arrêts de parlement, et

nécessaire dans des régions pleines d’enclaves féodales dont les traités

de Westphalie et de Nimègue n’avaient pu régler le sort. L’agent

principal en était d’ailleurs Colbert de Croissy et non pas Louvois,

comme l’a cru M. Rousset, sur la foi de documents mal interprétés,

Colbert de Croissy, ancien magistrat, choisi autrefois déjà par Mazarin

pour régler les points litigieux des traités de Westphalie. Ceci,

d’ailleurs, pour faire la part des responsabilités, et non pour atténuer

les conséquences fâcheuses de cette politique qui irrita l’Espagne,

l’Empire et jusqu’à nos plus anciens alliés, les Suédois.

Les réunions commencèrent en 1680; des places en Flandre, le comté de

Chiny, les petites souverainetés d’Alsace, et Strasbourg surtout (4

octobre 1681), puis la principauté d’Orange, furent successivement

confisquées: ces conquêtes auraient pu provoquer une guerre européenne

si l’Espagne et l’Empire avaient été plus forts, les Hollandais moins

disposés à la paix, Charles II moins fidèle à Louis XIV et l’Empereur

moins menacé par les Turcs. Il n’y eut qu’une guerre très courte entre

la France et l’Espagne, où Guillaume III jugea prudent de ne pas

intervenir; les États généraux, tout à fait séduits par d’Avaux,

imposèrent leur médiation à l’Espagne: par la trêve de Ratisbonne (15

août 1684), Louis XIV resta maître de ses conquêtes. La trêve de

Ratisbonne complétait et étendait l’œuvre de la paix de Nimègue.

Tout le monde tremblait en Europe, ou s’humiliait devant le roi de

France. En 1684, Gênes fut bombardée pour n’avoir pas voulu se détacher

de l’Espagne, et son doge vint à Versailles implorer la clémence du

Grand Roi, comme les Hollandais en 1672. En 1686, dans les eaux

espagnoles, à Cadix, Louis XIV fit attaquer, presque sans raison, des

vaisseaux espagnols et hollandais. Le pape lui-même, comme s’il devait

céder la place à un nouveau chef de la chrétienté, fut obligé de

s’humilier devant la France pour un léger affront fait à son

ambassadeur. Décidément tout réussissait à souhait à Louis XIV, la paix

ou la guerre, les traités ou les trêves, la corruption ou la menace.

Une double faute vint arrêter soudain le cours de cette fortune et

fournit à Guillaume III l’occasion qu’il attendait avec impatience. La

première, la révocation de l’édit de Nantes, aliéna à Louis XIV tous les

bourgeois hollandais qui, conseillés par d’Avaux, lui étaient restés,

depuis 1678, fidèlement attachés. Il y avait, parmi les protestants

persécutés en France, beaucoup de Hollandais naturalisés dont les

familles, restées en Hollande, furent exaspérées. Pour être moins

directement atteints, les protestants d’Angleterre, c’est-à-dire la

majorité, crurent voir dans cet acte une menace pour leur propre

indépendance religieuse, le premier acte d’un grand effort de

contre-réformation catholique dont ils seraient tôt ou tard les

victimes. Les princes protestants d’Allemagne s’émurent aussi. Mais le

parti français ruiné en Hollande, toute l’Angleterre unie pour le

maintien du protestantisme contre Louis XIV et Jacques II, c’étaient là

surtout les conséquences, précieuses pour Guillaume III, de la

Révocation: Louis XIV n’avait plus pour lui en Angleterre désormais que

le roi, et personne dans les Provinces-Unies: il s’était découvert à

plaisir. Le moment était venu pour son adversaire irréconciliable de lui

porter un coup fatal. Guillaume III eut à Clèves une entrevue avec

l’électeur de Brandebourg, et tous deux décidèrent d’adhérer à la ligue

d’Augsbourg (1686) que l’empereur Léopold venait de former avec les

princes d’Empire, l’Espagne et la Suède (9 juillet 1686). Il eut en même

temps une correspondance avec le duc de Savoie, le pape Innocent XI, qui

manifestèrent leur désir «de voir le prince d’Orange passer en Allemagne

pour soutenir les intérêts de l’Empereur et de Sa Sainteté.» A l’exemple

du pape, les catholiques pouvaient désormais prendre pour chef un prince

protestant, comme autrefois les protestants s’étaient unis, contre les

Habsbourg, autour du roi Très Chrétien.

Louis XIV se plut à les provoquer encore: il excita par de nouvelles

vexations Innocent XI, envoya Lavardin à Rome le braver, arrêta le nonce

dans ses États, et se brouilla tout à fait avec lui dans l’affaire de

l’électorat de Cologne. Le pape refusa à Furstenberg, évêque de

Strasbourg, créature de la France, coadjuteur de l’électeur mort en

1688, des lettres de dispense qui lui permissent, tout en gardant son

évêché, d’occuper au profit de Louis XIV l’électorat de Cologne. Il

s’entendait avec l’Empereur et Guillaume d’Orange. Décidément,

protestants et catholiques s’unissaient, de 1686 à 1688, partout en

Europe, contre les Bourbons. Le prince d’Orange parlait aux uns des

intérêts de la religion commune, aux autres des dangers de l’ambition de

la France; il ne lui restait plus qu’un dernier effort à faire pour

entraîner les Provinces-Unies et pour dégager l’Angleterre de la

sujétion de son roi et du vasselage de la France. Il s’y préparait,

invité le 30 juin 1688 par les tories et par les whigs à franchir le

détroit et à renverser Jacques II: il formait un camp à Nimègue, il

groupait autour de lui les seigneurs anglais.

Une seconde faute de Louis XIV lui permit enfin de réaliser ce qu’il

souhaitait si ardemment depuis dix années, l’union intime de

l’Angleterre et de la Hollande contre la France. Le grand roi se méprit

sur la portée et la nature de la coalition qui se formait contre lui. Il

ne vit pas que Guillaume III en était l’âme, que, par ses soins, l’œuvre

de l’Empereur, œuvre allemande d’abord, la ligue d’Augsbourg, était

devenue de nouveau une ligue européenne, prête à se fortifier de

l’accession de l’Angleterre et de la Hollande, si Guillaume détrônait

son beau-père. Il aurait dû, selon les conseils pressants de d’Avaux,

attaquer et retenir Guillaume dans les Pays-Bas. Il attaqua l’Empereur

dans le Palatinat, les électorats de Trèves et de Mayence

(septembre-octobre 1688).

Le prince d’Orange était libre désormais de franchir le détroit. On

l’avait entendu dire souvent «qu’il ne donnerait jamais à ses ennemis

l’occasion de l’accuser d’avoir emmené avec lui ses meilleures troupes

des États, en les laissant exposés au premier coup de main qui pourrait

être tenté contre eux durant son absence». Non seulement l’entreprise de

Guillaume ne pouvait plus paraître aux Hollandais une entreprise

téméraire; mais elle devait être considérée plutôt comme le meilleur

moyen d’enlever à Louis XIV l’alliance de l’Angleterre, à la veille

d’une guerre qui ne pouvait manquer d’être générale. Le 8 octobre 1688,

les États généraux donnèrent leur consentement à l’expédition de

Guillaume III: le 5 novembre, le stathouder débarquait à Torbay; le 23

décembre, Jacques II quittait l’Angleterre. La maladresse de Louis XIV

avait enfin donné l’Angleterre au prince d’Orange; et c’était

d’Angleterre désormais, qu’appuyé sur la Hollande, sur les griefs des

protestants et des catholiques à la fois, il allait reprendre contre la

France une lutte décisive.

Tous les intérêts, toutes les ambitions trouvèrent leur expression dans

cette nouvelle grande alliance, conclue en 1689. Guillaume d’Orange en

fut naturellement l’instigateur: il pensait y entraîner l’Angleterre,

jalouse du progrès de la France aux colonies, les Provinces-Unies,

irritées de la politique protectionniste de Louis XIV. Heinsius, qui

prit, au mois d’avril 1689, la direction des affaires extérieures de la

Hollande, le servit dans cette tâche avec un zèle et un dévouement

absolus. Le 12 mai 1689, Hop, pensionnaire d’Amsterdam, déterminait

l’empereur Léopold à un traité d’alliance offensive et défensive avec

les Provinces-Unies, en lui faisant espérer, aux dépens de la France, la

succession d’Espagne. Le 12 août, l’Angleterre adhérait à cette

alliance, l’Espagne, le 16 juin 1690. L’électeur de Bavière, pour

s’établir dans les Pays-Bas, le duc de Savoie, pour acquérir le

Milanais, se joignaient aux coalisés. Quelques jours auparavant, Louis

XIV pouvait assez raisonnablement espérer de subjuguer la Flandre et de

donner des lois à l’Allemagne; à présent, «il pourrait s’estimer heureux

s’il réussissait à défendre ses propres frontières contre une

confédération telle que l’Europe n’en avait pas vu depuis plusieurs

siècles».

La campagne de 1689 fut malheureuse pour les Français, et devait l’être:

l’électeur de Brandebourg et le duc de Lorraine leur reprirent toutes

les places de l’électorat de Cologne, Bonn, Mayence (octobre). Le prince

de Waldeck et Marlborough repoussèrent le maréchal d’Humières à

Walcourt. Le gouverneur espagnol de Gastanaga débloqua Gand et occupa

Liège. Pour ruiner la grande alliance, Louvois et Louis XIV comprirent

enfin que c’était son auteur qu’il fallait atteindre: ils résolurent de

l’isoler et de l’occuper au delà de la Manche: au mois de mars 1689,

Jacques II avait abordé en Irlande avec une armée de dix mille hommes,

afin de soutenir les catholiques irlandais commandés par Tyrconnel; au

mois d’octobre 1689, au printemps de 1690, Guillaume d’Orange, aidé des

protestants français et de Schomberg, le plus illustre d’entre eux,

débarqua à Belfast, pour reprendre l’Irlande. Louis XIV envoya au

secours de Jacques II le comte de Lauzun et huit mille Français. La

bataille de la Boyne (juin 1690) vint ruiner ces calculs. La victoire de

Tourville, à Beachy-Head (juillet 1690), parut d’un meilleur augure;

mais en juillet 1690, Guillaume III entrait à Dublin, Jacques II

reprenait le chemin du continent, puis, en 1690-1691, la défaite

d’Agrim, la prise de Limerick, par Ginckel, laissèrent définitivement

l’Irlande aux mains de Guillaume III. Il la traita avec modération pour

n’avoir plus à s’en occuper, déjouant ainsi, par sa politique encore

plus que par ses armes, les desseins de la France.

Rassuré désormais sur la possession de son nouveau royaume, il passa, à

la hâte, sur le continent, pour y prendre la direction des opérations

militaires et réparer l’effet des victoires de Luxembourg aux Pays-Bas

et de Catinat en Italie (1690). Il ne put empêcher la prise de Mons, fut

battu en 1692 à Steinkerque, en 1693, à Nerwinden; tandis que le duc de

Savoie était défait aussi à la Marsaille (1693). Louis XIV avait essayé

encore une fois de le ramener en Angleterre par une descente, mais la

flotte qui devait préparer cette invasion avait échoué complètement à la

Hogue (1692). C’était une guerre ruineuse pour les deux partis: les

victoires de Luxembourg étaient toujours chèrement achetées et sans

grand résultat. Quoique vaincu souvent, Guillaume d’Orange défendait

pied à pied les Pays-Bas catholiques que l’Espagne affaiblie et

l’Empereur occupé par les Turcs n’auraient pu fermer à Louis XIV.

Au mois de décembre, sentant que tout le poids de la guerre tombait sur

les puissances maritimes, que la France, comme elles, éprouvait le

besoin de la paix, le roi d’Angleterre accepta une première négociation.

Le 15 octobre 1693, Louis XIV écrivait à son ministre à Stockholm,

d’Avaux, qu’il était prêt à accepter la médiation de la Suède, une des

rares puissances européennes qui n’eussent pas pris part à la guerre. Il

formula des concessions importantes, offrit de céder les Pays-Bas à la

Bavière, de renoncer à l’héritage espagnol, si l’Empereur et ses

successeurs en étaient également exclus.

Ces propositions de Louis XIV marquent une date importante dans

l’histoire de sa politique extérieure. Après des années d’audace et de

vastes ambitions, l’heure de la sagesse est venue. Il écrit au roi de

Suède «qu’il n’a point de dessein et d’ambition qui puisse troubler le

repos de l’Europe». Et il le prouve, en renonçant à la succession

d’Espagne, et aux Pays-Bas en particulier. La coalition des puissances

maritimes et de l’Empereur, formée par Guillaume III pour faire

réfléchir et reculer Louis XIV, malgré les échecs des alliés, en trois

ans, avait produit le résultat qu’espérait son auteur: le roi de France

songea que le succès de cette ligue pourrait bien reconstituer, au

profit de l’archiduc, l’Empire de Charles-Quint; fidèle à la politique

traditionnelle de ses ancêtres, pour éviter un pareil mal, il renonçait

à toutes ses espérances, dans l’espoir plus important de détacher

l’Angleterre et la Hollande de l’Empereur. Il offrit à la Hollande la

barrière qu’elle désirait, en abandonnant à la Bavière les Pays-Bas, et

à l’Angleterre, il promit de reconnaître, en faveur du prince d’Orange,

la révolution de 1688. Il lui suffisait de garantir à la France

définitivement les provinces qu’elle avait acquises en ce siècle, et une

situation qui, avec le temps, pourrait lui permettre d’en acquérir

encore, sans alarmer l’Europe.

Il fallut quatre ans pour que ces conditions fussent définitivement

acceptées par les alliés au Congrès de Ryswick (1697). Elles indiquaient

déjà, à l’époque où elles furent formulées pour la première fois, que

Louis XIV était devenu plus modéré et plus sage. Guillaume III, dont la

haine n’était point aveugle, eut le mérite de le comprendre

immédiatement: la guerre n’était plus nécessaire dès que la France

rentrait volontairement dans ses limites et que son roi revenait à la

raison. Au mois de novembre 1694, une entrevue eut lieu à Maestricht

entre un envoyé du prince d’Orange, Dykweldt, et des plénipotentiaires

français, de Caillières et Harlay-Bonneuil. Elle n’aboutit pas, par

l’insolence et les prétentions des Hollandais. Mais Guillaume était

résolu à prendre acte des concessions de la France, et à ne pas

encourager les prétentions de l’Empereur.

Lorsque, après la prise de Namur (1695), la grande alliance fut

renouvelée, l’article secret relatif aux droits de l’archiduc à la

couronne d’Espagne n’y fut pas inséré. Le 21 mars 1696, Guillaume

écrivait à Heinsius qu’il n’avait pas l’intention de satisfaire

l’ambition de Léopold, et que la paix lui paraissait préférable et

nécessaire. Lorsque, le 10 mars 1696, Caillières se rendit en Hollande

pour reprendre les négociations de paix, le roi d’Angleterre était bien

décidé à les faire aboutir, malgré la résistance de l’Autriche. La

défection du duc de Savoie, qui revint à Louis XIV avec l’espoir

d’occuper le Milanais, le confirma dans cette résolution (mai 1696): à

la fin de décembre, la médiation de la Suède était acceptée, et le

Congrès s’ouvrit au mois de février au château de Ryswick, propriété du

prince d’Orange.

Les préliminaires de la France, restitution des places conquises depuis

1679, y compris Strasbourg et Luxembourg, reconnaissance du roi

d’Angleterre, constitution d’une barrière pour les Provinces-Unies,

étaient de nature à plaire aux puissances maritimes. Les négociations

traînèrent encore, parce que ces conditions déplaisaient à l’Empereur,

qui eût voulu faire inscrire dans le traité le droit de son fils à la

succession d’Espagne. De même qu’il avait à peu près seul résisté,

depuis vingt ans, à Louis XIV, Guillaume résolut de s’entendre seul avec

lui. A la fin de juin 1697, il chargea son confident Bentinck, comte de

Portland, de négocier séparément avec le maréchal de Boufflers. Le 1er

août, ils signèrent une convention qui, le 20 et le 21 septembre, fut

imposée aux alliés. L’Empereur ne l’accepta que le 31 octobre. Il ne

gagna à ces délais que de perdre Strasbourg, cette clef de l’Alsace,

qu’au début de l’année Louis XIV offrait encore de rendre, et qu’il

garda. L’Espagne, plus sage, avait recouvré Luxembourg. Les Hollandais

obtenaient une barrière; l’Angleterre et Guillaume III, la déchéance

définitive, officielle de la maison des Stuart.

En 1697, le long duel de Guillaume III et de Louis XIV se terminait à la

satisfaction du premier, et sans grand dommage pour la France. Le traité

de Nimègue avait consacré l’indépendance de la Hollande, le traité de

Ryswick consacrait celle de l’Angleterre et maintenait entre les maisons

de Bourbon et de Habsbourg un exact équilibre au profit de la liberté et

de l’indépendance réciproque des États européens. L’œuvre de Guillaume

III était tout entière achevée par l’obstination qu’il avait mise

d’abord à combattre Louis XIV, puis à se rapprocher de lui, dès qu’il

consentit à reconnaître le fait accompli et, dans une certaine mesure,

le droit des nations à se gouverner elles-mêmes. La réputation du prince

d’Orange, son crédit en Europe étaient désormais aussi grands que

l’autorité et le renom de la France. Et voici ce qu’en France même, un

grand orateur, Massillon, disait de lui, en face de Louis XIV: «Un

prince profond dans ses vues, habile à former des ligues et à réunir les

esprits, plus heureux à exciter les guerres qu’à combattre, plus à

craindre encore dans le secret du cabinet qu’à la tête des armées, un

ennemi que la haine du nom français avait rendu capable d’imaginer de

grandes choses et de les exécuter, un de ces génies qui semblent être

nés pour mouvoir à leur gré les peuples et les souverains, un grand

homme, s’il n’avait voulu être roi.» (_Oraison funèbre du Dauphin._)

Moins le dernier trait, c’était déjà le jugement de l’histoire.

On peut croire que c’était aussi le jugement de Louis XIV: il était

sincère lorsqu’il disait de Guillaume à Boufflers: «Quoique les

engagements dans lesquels est entré le prince d’Orange m’aient empêché

de lui porter l’affection que j’ai toujours montrée pour sa maison, il

peut rester néanmoins parfaitement assuré que je ne saurais le voir à la

tête d’une ligue aussi puissante que celle qui a été formée contre moi,

sans avoir pour lui l’estime que commande la déférence des principales

puissances de l’Europe à ses opinions, que sa persévérance, même dans

des alliances contraires à mes intérêts, me donne lieu de croire que

celle que je contracterais avec lui pour le bien de l’Europe serait

également durable.» Si ce fut un grand mérite au prince d’Orange d’avoir

su, après une lutte de vingt années, revenir à Louis XIV quand Louis XIV

revenait à la raison, ce n’en était pas un moins grand chez son

adversaire, après vingt années de domination, d’avoir écouté une si rude

leçon de modération, et gardé plus d’estime que de rancune pour le jeune

prince qui la lui avait donnée.

Grâce à l’énergie de l’un, à la sagesse de l’autre, jamais l’Europe ne

fut plus près de voir se résoudre pacifiquement le conflit séculaire qui

avait provoqué tant de coalitions et de guerres. Ni les Habsbourg, ni

les Bourbons n’étaient plus à craindre pour les nations modernes. La

France, puis la Hollande avaient triomphé de leurs ambitions, nourries

par les souvenirs du passé, et pouvaient jouir en sûreté du fruit de

leurs victoires, de leur diplomatie, de leur activité. Elles

s’illustraient, au premier rang, par la littérature et les arts, tandis

qu’elles s’agrandissaient en Europe et se constituaient de riches

colonies. Plus de luttes enfin entre protestants et catholiques, du

moment que le roi Très Chrétien et le chef des protestants d’Angleterre

et de Hollande songeaient à s’unir.

Au lendemain de la paix de Ryswick, Louis XIV envoyait en effet le

maréchal de Tallard auprès de Guillaume III, tandis que celui-ci lui

dépêchait son ami Portland. Le roi de France et le roi d’Angleterre,

après s’être si longtemps combattus, allaient donc s’entendre pour

assurer le repos de la chrétienté: il était évident «qu’avec la

puissance de l’un, la considération acquise par l’autre, la bonne

intelligence entre tous les deux contribuerait plus que toutes choses au

maintien de la paix.»

Ce qui pouvait encore la troubler, c’était la question de la succession

d’Espagne qui devait se poser d’un jour à l’autre. L’Empereur et

l’électeur de Bavière se préparaient, par des partis formés à Madrid, à

la recueillir au profit de leurs fils; ils comptaient sur les puissances

maritimes pour les y aider, et Guillaume III avait commencé au mois

d’avril 1698 par proposer aux deux compétiteurs un partage dont la

France eût naturellement été exclue. Mais, à la même époque, Tallard

offrit, de la part de Louis XIV, au roi d’Angleterre, représentant des

deux puissances maritimes, un règlement à l’amiable de cette redoutable

question: les droits de la maison de France seraient reconnus en faveur

d’un fils du Dauphin; ceux de l’électeur de Bavière aussi, dans une

certaine mesure, par la cession des Pays-Bas en toute souveraineté, les

intérêts de l’Angleterre et de la Hollande sauvegardés par un traité de

commerce. Guillaume réclama pour les Provinces-Unies une barrière plus

considérable encore, et pour l’Angleterre des places de sûreté et de

commerce dans la Méditerranée, Port-Mahon, Ceuta, Oran, Gibraltar, ou

dans les Indes. «Quoique l’Angleterre et la Hollande n’eussent pas de

droits pour entrer dans ce partage», c’était seulement en les admettant

que Louis XIV pouvait décider Guillaume III à faire reconnaître ceux du

Dauphin. Il aurait, il est vrai, pu attendre l’ouverture de la

succession, et recourir alors à la force: il préférait à l’avance un

arrangement pacifique avec le roi d’Angleterre. «Il est certain que la

disposition des peuples d’Espagne, l’état de mes forces et les mesures

que j’ai prises me donneraient de justes espérances d’une guerre

heureuse. Mais on sait quand on la commence, et l’on en ignore la fin.

Après avoir sacrifié d’aussi grands avantages pour rendre le repos à mes

sujets, nul intérêt ne me parut plus pressant que celui de leur

conserver la tranquillité dont ils jouissaient.»

Son désir de la paix alla si loin qu’il finit par renoncer, même pour

son fils, à l’Espagne et aux Indes, afin de ne pas fournir aux

puissances coloniales un motif d’en réclamer leur part. Guillaume III et

Louis XIV s’entendirent à La Haye par un traité de partage (septembre

1698) pour laisser le principal de l’héritage à l’électeur de Bavière;

on détacherait de cet héritage Naples et la Sicile, le Cuipuscoa sur la

frontière d’Espagne, et le marquisat de Final pour les donner à la

France; le Milanais formerait la part de l’archiduc. «Il est plus

avantageux à ma couronne, écrivait Louis XIV, d’acquérir ces provinces

que de mettre un de mes petits-fils sur le trône d’Espagne, en accordant

l’Italie à l’Empereur et des places aux Anglais et aux Hollandais dans

les Indes et sur la mer Méditerranée. L’intérêt de toute l’Europe

s’accorde même en cette occasion à ce que je juge de plus conforme aux

miens.» L’entente du roi d’Angleterre et du roi de France conciliait

enfin les intérêts essentiels de la France et de l’Europe,

pacifiquement, sans crainte d’un de ces conflits redoutables que leur

opposition avait tant de fois fait naître.

Au mois de février 1699, un événement imprévu vint déjouer les mesures

de prudence que les deux souverains avaient prises: «La mort, dit

Tallard, n’avait point souscrit à notre traité et n’était pas entrée

dans l’engagement de conserver les jours du prince électoral de Bavière

qui vient de mourir.» Cette mort d’un enfant de cinq ans remettait tout

en question. Il n’y avait plus d’autres candidats à la succession

d’Espagne que le dauphin et l’archiduc. Le tiers parti sur lequel

Guillaume III et Louis XIV avaient pu s’entendre n’était plus possible:

il fallut reprendre les négociations, dans des conditions plus délicates

encore. «Nous ne sommes pas dans un petit labyrinthe, disait Guillaume

III.» La modération extrême de Louis XIV permit encore une fois d’en

sortir. Il renonça au principal de la succession, qu’il consentit à

laisser aux Habsbourg, mais à une condition expresse: ceux-ci n’auraient

en Italie aucune des provinces espagnoles qui leur avaient servi tant de

fois à établir contre nous leurs communications entre l’Espagne et

l’Autriche. La France n’avait pas travaillé pendant deux siècles à

rompre le cercle de fer formé autour de ses frontières par Charles-Quint

et ses successeurs, pour leur permettre de le reformer de nouveau.

Le premier traité de partage assurait au dauphin Naples et la Sicile; le

deuxième traité de partage (11 juin 1699) lui promettait le Milanais,

que la France, pour achever sa frontière, aurait le droit d’échanger

contre la Lorraine, ou contre la Navarre, ou contre le Luxembourg, ou

contre la Savoie, le duché de Nice et Barcelonnette. Le fondement commun

de ces deux négociations, c’était la promesse faite par Louis XIV aux

puissances maritimes de ne pas annexer l’empire colonial de l’Espagne,

et, en échange de cette promesse, l’engagement réciproque de ces

puissances, représentées par Guillaume III, de ne pas laisser

reconstituer l’empire de Charles-Quint.

Il y avait pourtant entre ces deux traités une différence essentielle:

dans l’un, la monarchie espagnole était attribuée presque tout entière à

un prince qui légitimement pouvait en être l’héritier naturel. Pour

conclure le second et ne pas se prononcer entre les héritiers appelés à

recueillir, à défaut de celui-là, cette belle succession, les deux

négociateurs la leur partageaient et démembraient l’Espagne à leur

convenance. Ils avaient abandonné ainsi les principes pour lesquels ils

s’étaient autrefois combattus: Louis XIV renonçait aux droits du Dauphin

sur l’Espagne, et violait le principe de l’hérédité monarchique qu’il

avait si vivement soutenu en Angleterre. Guillaume III donnait les mains

à un partage de la monarchie espagnole, imposait un roi à l’Espagne sans

la consulter, oubliait en un mot les droits imprescriptibles des nations

dont il avait été le champion heureux. Après un siècle de luttes où le

droit des familles souveraines s’était opposé au droit des nations, la

paix se faisait par une trahison mutuelle des princes qui les avaient

soutenus. Et sur leurs ruines, s’établissaient des principes nouveaux,

par des alliances fondées non sur la communauté des intérêts, mais sur

l’opposition des convoitises, par des conventions de partage entre les

plus forts aux dépens des plus faibles.

L’Espagne ne les accepta pas. Elle ne voulait pas être partagée et

entendait désigner elle-même à son roi le successeur qu’il devait

choisir. Il lui parut nécessaire, pour sauver la monarchie, de désigner

un prince français: dès le mois de septembre 1699, ce fut l’avis du

Conseil d’État, exprimé par un vote formel, le 6 juin 1700. Porto

Carrero, qui y dominait, agit sur l’esprit du roi, à la veille de sa

mort, par des considérations d’ordre religieux, s’installa à son chevet

et lui arracha le 7 octobre un testament qui avait ainsi la valeur d’un

acte national: le duc d’Anjou, ou, à son défaut, le duc de Berry étaient

appelés au trône d’Espagne à la condition de renoncer à celui de France

et de ne jamais annexer l’Espagne à leur patrie. S’ils refusaient, les

Habsbourg leur étaient substitués aux mêmes conditions.

Le 1er novembre, Charles II mourait; l’Europe, l’Espagne surtout, et les

puissances maritimes attendaient avec anxiété la décision du roi de

France: reconnaissance des traités de partage ou du testament.

Louis XIV accepta le testament (16 nov. 1700); il cédait à des

considérations sérieuses que Torcy nous a conservées dans ses mémoires:

l’Empereur n’avait pas reconnu les traités de partage, malgré les

instances de Guillaume III; si la France n’acceptait pas le testament,

il devenait, par la volonté de Charles II, le seul maître de l’héritage

espagnol. De toutes les manières, la guerre avec l’Empereur ne pouvait

être évitée: mieux valait encore la faire avec l’Espagne pour soi que

contre soi. D’autre part, le Dauphin fit valoir énergiquement les droits

de son fils contestés peut-être autrefois, certains désormais. Ces

raisons d’ordre politique et juridique déterminèrent le roi de France. A

cette nouvelle, Guillaume III entra fort en colère. Il écrivit, le 16

novembre même, à Heinsius: «Je ne doute pas que ce procédé inouï de la

France ne vous cause autant de surprise qu’il en excite en moi.

Convenons que nous avons été dupes.» Il se disait dupe; en réalité, il

n’était que victime des principes qu’il avait tant de fois proclamés et

défendus: de quel droit prétendait-il maintenant partager l’Espagne

contre son gré, l’empêcher de se choisir un roi capable de défendre son

intégrité, comme la Hollande avait fait autrefois, en l’appelant

lui-même au stathoudérat?

Les Hollandais et les Anglais ne s’alarmèrent pas comme lui: ils se

réjouirent que le testament eût été préféré au partage. Ce testament

établissait la séparation absolue de la France et de l’Espagne. Élevé

dans la péninsule, gouverné par le conseil d’Espagne, le duc d’Anjou,

servant les intérêts de ses nouveaux sujets, ne ferait rien qui fût

préjudiciable aux puissances maritimes. Les conventions de 1699

attribuaient au contraire à la France de nouvelles provinces. Au mois

d’avril 1701, le parlement anglais blâma vivement le traité de partage,

négocié et signé sans son consentement, et força Guillaume III à

reconnaître Philippe V. La diplomatie du prince d’Orange, heureuse tant

qu’elle s’était appuyée sur le droit des nations en Hollande, en

Angleterre, en Allemagne, échouait pour l’avoir violé en Espagne, et

Louis XIV recueillait, au contraire, les fruits de sa sagesse: il

s’était à temps contenu pour n’avoir pas à payer trop cher les fautes de

sa jeunesse ambitieuse. Le siècle nouveau s’ouvrait pour la France par

une brillante victoire pacifique, l’établissement d’un prince français

en ce pays d’Espagne qui lui avait été si longtemps hostile.

Par malheur, en présence d’un tel résultat, presque inespéré, Louis XIV

se laissa encore une fois aller aux imprudences et aux provocations

inutiles. S’il n’eût consulté que l’intérêt de la France, il eût été

satisfait du profit qu’il y avait pour elle à établir son influence en

Espagne, en Flandre, en Italie. Son amour démesuré de la gloire le

conseilla mal, comme toujours: il céda à la pensée dangereuse d’unir,

sous le sceptre des Bourbons, ces pays que ses ancêtres avaient empêchés

de s’unir sous le sceptre des Habsbourg.

En vain, plus adroit, son ambassadeur à Londres, Tallard, lui

écrivait-il, le 21 décembre 1700, qu’il devait exhorter les Espagnols à

ne rien innover présentement dans leur commerce avec l’Angleterre et la

Hollande, qu’il ne pouvait manier trop délicatement ce qui concernait la

sûreté des Pays-Bas. Louis XIV les excita justement à faire le

contraire. En février 1701, il fit chasser des Pays-Bas catholiques les

garnisons hollandaises, qui, d’après les stipulations de Ryswick,

occupaient les places de la Barrière; puis au gouvernement de l’électeur

de Bavière il substitua un gouvernement purement français, sous la

direction du comte de Bergheick: cela équivalait à une déclaration de

guerre à la Hollande. En même temps le roi de France obtenait pour ses

sujets dans les colonies espagnoles le même traitement que pour les

sujets espagnols; il envoyait des vaisseaux à Cadix et dans les Indes,

comme s’il eût eu le dessein de confisquer le commerce des colonies

espagnoles.

Aussitôt Guillaume III reprit crédit auprès des Hollandais et des

Anglais et se mit à l’œuvre pour former la grande alliance de 1701. Sa

santé à cette époque était visiblement altérée; mais l’espoir de prendre

sa revanche soutenait sa faiblesse (mai 1701). Le 15 juillet, il passa

en Hollande et commença à négocier une alliance avec l’Empereur, qui

avait refusé de reconnaître Philippe V, et le Danemark. Le 7 septembre,

l’alliance des puissances maritimes et de la cour de Vienne était

scellée: sous prétexte d’empêcher la réunion des monarchies d’Espagne et

de France, les puissances maritimes s’entendaient avec l’Empereur pour

partager l’héritage de Charles II; la Hollande aurait les Pays-Bas

catholiques, l’Angleterre, les possessions espagnoles des Indes. Les

fautes de Louis XIV procuraient ainsi à la Hollande et à l’Angleterre

cette part de l’empire espagnol qu’elles convoitaient, que sa diplomatie

avait réussi à leur refuser, que le testament de Charles II ne leur

accordait pas.

Après cela, la reconnaissance de Jacques III, à Saint-Germain, quand son

père y mourut le 17 septembre 1701, n’était plus qu’un acte sans grande

importance: elle entraîna les torys anglais à la guerre; mais la guerre

était décidée. Au mois d’octobre 1701, les deux principaux agents de

Guillaume III, Marlborough et Heinsius, s’occupaient des derniers

préparatifs. Le roi d’Angleterre lui-même formait avec les généraux

allemands et prussiens le plan de campagne de 1702. Boufflers se

dirigeait sur les Pays-Bas, Vendôme était en Italie, où les Impériaux et

les Français s’étaient déjà heurtés. La mort de Guillaume III (19 mars

1702) ne changea rien aux dispositions des puissances européennes. La

guerre de la Succession d’Espagne était commencée.

Guillaume III mourait au moment où, après quelques années d’entente avec

Louis XIV, il reprenait contre lui le combat à outrance qu’il avait

engagé en 1672, avec l’aide des puissances européennes. Malgré sa mort,

le triomphe de sa politique, continuée en Angleterre par les whigs et

Marlborough, en Hollande par Heinsius, fut complet. De 1709 à 1713,

Louis XIV fut obligé de s’humilier devant la coalition formée par

Guillaume d’Orange, comme il ne l’avait jamais fait. Les principes que,

presque toute sa vie, Guillaume avait représentés en Europe furent

inscrits dans les traités d’Utrecht: le droit des peuples y remporta une

victoire décisive et définitive sur le droit monarchique. L’Angleterre

garda son roi, l’Espagne, le sien. Le droit de succession, le droit

monarchique, fut désormais réglé par des traités publics et la volonté

des nations, non par celles des souverains. L’Angleterre et l’Europe

furent protégées, par les renonciations contre la réunion de l’Espagne

et de la France, contre les prétentions de Louis XIV à la domination

politique et religieuse de l’Europe. La France était abaissée et

limitée. Guillaume III avait eu le dernier mot sur Louis XIV. C’est

qu’en réalité le combat à outrance de ces deux ennemis irréconciliables

était la lutte de deux grands principes, et le principe que représenta

dès le début l’humble stathouder de Hollande contre le tout-puissant roi

de France, le droit des nations à se gouverner elles-mêmes, était celui

qui fatalement, par la logique des idées ou l’œuvre des politiques,

devait tôt ou tard s’imposer à l’Europe moderne.

Cependant la victoire remportée par les élèves et les principes de

Guillaume III, après sa mort, n’était pas complète et n’assurait pas la

paix de l’Europe, autant qu’elle l’aurait pu si elle eût été complète.

Il leur avait donné l’exemple en 1699, de partager, malgré elle,

l’Espagne au gré des puissances maritimes et de la France. Les traités

d’Utrecht furent un partage du même genre: l’Italie fut donnée aux

Habsbourg, l’Espagne aux Bourbons, la Flandre aux Hollandais, des places

maritimes et le commerce colonial à l’Angleterre. Cette dernière

puissance avait réglé ce partage comme son roi quinze ans plus tôt: elle

eut la part du lion, puisqu’elle avait vaincu. La force, qui avait

réussi à établir le droit, le prima, et ce fut un exemple fâcheux pour

l’Europe du dix-huitième siècle qui laissa s’élever, par d’autres

partages et les mêmes procédés, de nouvelles dominations dangereuses

pour la sûreté de tous les États. La France, au moins, était assez

affaiblie par les guerres de Louis XIV pour ne pas céder comme lui à la

tentation d’abuser de ses forces, et assez forte encore pour se faire

respecter: situation unique dont Louis XIV, en ses derniers jours,

sentit tout le prix. Si ses successeurs l’eussent compris comme lui, la

France aurait pu traverser sans dommage, par la seule ressource de son

intérêt bien entendu, les difficultés qui la menaçaient encore.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 22 / 116 题