POLITIQUE EXTÉRIEURE DE MAZARIN

La mort de Richelieu ne changea point la direction générale qu’il avait

donnée à la politique française. Louis XIII continua sa confiance aux

hommes qui avaient, sous ses ordres, travaillé à déjouer les intrigues,

à ruiner les desseins de la politique espagnole, le chancelier Pierre

Séguier, le surintendant Claude Le Bouthillier, comte de Chavigny, et

Sublet des Noyers. Il plaça à la tête du conseil l’homme que le cardinal

avait lui-même désigné comme son successeur, en mourant, qu’il avait

donné à la France et qu’il laissait au roi, le cardinal Mazarin.

Mazarin était un Italien qui avait séjourné trois ans en Espagne et qui

avait pris part comme soldat, puis comme négociateur, aux affaires de la

Valteline et du duché de Mantoue. D’abord au service du pape, il avait

pris pour devenir diplomate, sans se faire prêtre, le costume

ecclésiastique. Devenu Français en 1639, et, par la grâce de Richelieu,

cardinal le 16 décembre 1641, il avait servi Richelieu à la cour et la

politique française en Italie avec un dévouement toujours heureux. Nul

mieux que lui ne pouvait connaître les procédés de la diplomatie

italienne et les desseins de l’Espagne. L’Italie, depuis le seizième

siècle, était la terre classique de la diplomatie moderne; depuis

Philippe II, elle était livrée presque entièrement à l’influence

espagnole. Italien, et très Français cependant, «Mazarin était propre,

suivant les expressions mêmes de Bossuet, par son génie et ses

correspondances, à ménager les esprits de sa nation». Ce ne fut pas un

hasard si, des deux ministres appelés à diriger la politique française

après Richelieu, l’un, Mazarin, était Italien, l’autre, de Lionne, un

Français longtemps employé par la France en Italie. De pareils choix

étaient tout indiqués par la situation même où se trouvait la France

vis-à-vis de l’Espagne.

Pour que la politique espagnole cessât à tout jamais d’être redoutable

pour la France, il fallait qu’elle perdît en Europe son principal point

d’appui, l’Italie. Les provinces extérieures de l’Espagne, les Pays-Bas,

la Franche-Comté, constituaient de grandes forteresses avancées qui

n’avaient de force de résistance, de danger pour nous qu’à la condition

d’être étroitement reliées à une place centrale très forte. L’Espagne

n’était presque qu’une île rejetée à l’extrémité de la Méditerranée.

L’Italie se trouvait, au contraire, la clef des routes qui conduisent de

la Méditerranée dans le centre de l’Europe, par le Rhône, le Rhin, le

Danube. Aussi, tant que Richelieu ne se crut pas assez fort pour

attaquer l’Espagne chez elle, ne pouvant lui arracher l’Italie, il

l’empêcha d’en sortir. De 1635 à 1642, il avait entamé la Flandre,

conquis la Lorraine, occupé Casal et Pignerol, soulevé la Catalogne et

le Portugal, il avait essayé de soustraire l’Allemagne à l’influence

espagnole. C’étaient de grands résultats, déjà; ils ne devaient être

complets et définitifs que le jour où les rois d’Espagne ne

disposeraient plus en maîtres de l’Italie. Richelieu laissait à Mazarin

le soin d’achever son œuvre sur nos frontières, en Allemagne, et de la

consacrer surtout par des succès éclatants en Italie.

Ce fut là en effet le triple objet que se proposa Mazarin. Il résolut

d’abord de pousser vivement la guerre, partout, contre les Espagnols, en

Flandre, en Allemagne, sur les frontières, dans les mers d’Espagne. Le

20 janvier 1646, il adressait aux plénipotentiaires du roi à Munster la

dépêche suivante qui contenait tout son programme: «L’acquisition des

Pays-Bas espagnols formerait à la ville de Paris un boulevard

inexpugnable. Ce serait alors véritablement que l’on pourrait l’appeler

le cœur de la France et qu’il serait placé dans l’endroit le plus sûr du

royaume, _puisque l’on aurait étendu les frontières jusques à la

Hollande, et, du côté de l’Allemagne, jusques au Rhin par la rétention

de la Lorraine et de l’Alsace et par la possession du Luxembourg et de

la comté de Bourgogne_ (Franche-Comté). En second lieu, ce serait sortir

avec tant de fruit et de réputation de la présente guerre que les plus

malins seraient bien en peine d’y trouver à redire.» On pouvait

_répandre du sang_ et _consommer des trésors_ si le premier résultat de

cette longue guerre devait être le démembrement de l’Espagne, et

l’acquisition d’une frontière naturelle pour la France, au nord, à

l’est, au midi.

En 1643, la victoire de Rocroy ouvrit aux armées françaises la vallée de

la Meuse; la prise de Thionville et de Sierck, celle de la Moselle. Le

Luxembourg fut menacé de deux côtés à la fois. En 1644, la victoire de

Fribourg eut pour conséquence l’occupation de Philippsbourg, Worms,

Mayence, Landau, de toute la vallée moyenne du Rhin. En 1646, Gassion,

Rantzau, et enfin Condé, maître de Dunkerque, occupèrent la Flandre

occidentale. En 1648 enfin, Schomberg, réparant la défaite de d’Harcourt

et de Condé lui-même à Lerida, enlevait Tortose, et s’établissait aux

bouches de l’Èbre, tandis que la victoire de Lens ruinait ce qui restait

encore à l’Espagne de ses forces militaires. Ces cinq années de guerre

avaient achevé de détruire le prestige militaire des Espagnols,

laissaient leurs frontières plus découvertes encore qu’à la mort de

Richelieu. La Catalogne était envahie, le Portugal indépendant.

Tandis que nos généraux abattaient les armées de l’Espagne, et que nos

armées envahissaient ses frontières, la diplomatie de Mazarin, fidèle

aux traditions d’Henri IV et de Richelieu, assurait à la France le

concours des puissances protestantes qui avait déjà permis au grand

cardinal d’entreprendre avec succès cette lutte décisive contre

l’Espagne. Dans les premiers temps de son ministère, Mazarin avait

trouvé une violente opposition dirigée à la cour par Mme de Chevreuse,

«pleine de partialité pour l’Espagne», qui conseillait à la régente de

faire la paix avec Philippe IV, à l’exclusion de nos alliés. Mazarin

avait convaincu Anne d’Autriche de la nécessité de conserver les

alliances protestantes et déjoué les intrigues des _importants_. Le 29

février 1644, puis le 1er mars, il avait signé deux nouveaux traités

avec les Provinces-Unies qui lui assuraient, moyennant un subside de

120 000 livres, le concours de la république contre la maison

d’Autriche. Un article stipulait qu’aucune des deux puissances alliées

ne signerait la paix séparément.

Pour détourner la Suède de l’Allemagne, l’Autriche avait lancé les

généraux suédois sur le Danemark. Torstenson avait occupé le Holstein,

le Sleswig et presque tout le Jutland, Horn, les provinces de Scanie et

d’Œland. Mazarin envoya auprès des puissances belligérantes, à Stockholm

et à Copenhague, un de ses agents, La Thuillerie, qui fut assez heureux

pour rétablir entre elles la paix à Bromsebro (13 août 1645), «l’affaire

la plus importante qui fût pour le service du roi et le bien du parti

confédéré». Les fruits de cette utile médiation furent le retour des

armées suédoises en Allemagne, et la conclusion d’un traité signé à

Copenhague entre la France et le Danemark (25 novembre 1645). A la même

époque, la diplomatie de Mazarin rattachait à la France et tournait

contre l’Autriche les princes d’Orient: le woyéwode de Transylvanie,

Ragolsky, recevait les subsides de la France et s’engageait à attaquer

l’Empereur, et le roi de Pologne Wladislas VII, que l’Autriche s’était

efforcée d’armer contre la Suède, épousait Marie de Gonzague. Cette

princesse française, d’abord mal reçue par son mari, devint dans la

suite un véritable agent de la politique française dans le Nord.

Ces négociations contribuèrent au succès de nos armées pendant l’année

1646. Si Condé prit Dunkerque le 11 octobre, la flotte hollandaise qui

vint croiser devant le port, et l’armée qui menaça le Brabant

contribuèrent à ce succès définitif, et la belle campagne de Turenne en

Allemagne, en Thuringe, en Franconie, jusque dans le haut Palatinat, la

retraite précipitée des Impériaux en Bavière furent les effets immédiats

de la jonction des armées françaises et suédoises dans la Hesse: «Cette

jonction mit les affaires d’Allemagne au plus haut point qu’elles

eussent jamais été.» Le duc de Bavière, menacé dans ses propres États,

demanda la paix aussitôt en 1647, et la défection de ce prince fut à son

tour le motif qui décida l’Empereur, en 1648, à se retirer de la lutte.

Trois ans à peine après son arrivée aux affaires, dès 1646, Mazarin

voyait approcher le moment où l’Espagne vaincue par notre diplomatie et

nos armées, épuisée et isolée, serait forcée de nous faire des

concessions territoriales. Après la prise de Dunkerque, il proposa à

Philippe IV de lui abandonner le Portugal et la Catalogne, s’il voulait

nous donner les Pays-Bas et la main de l’infante Marie-Thérèse pour

Louis XIV. La France désirait la paix: Mazarin crut pouvoir, à cette

époque, la lui procurer à des conditions avantageuses. Et tout le monde

en Europe crut que le moment en était venu.

Philippe IV parut d’abord accepter les propositions du cardinal; mais il

reprit courage en apprenant que les Hollandais, jaloux de l’extension de

la France en Flandre, de la prise de Dunkerque et des progrès du

commerce français, se disposaient à nous abandonner. Il comptait aussi

sur un parti qui se formait à la cour contre Mazarin et prévoyait les

troubles prochains de la Fronde. Les Espagnols firent traîner les

négociations, et il fallut plus de dix années encore pour les amener,

par une guerre longue, mais glorieuse, à une paix réellement avantageuse

pour la France.

Les ennemis de Mazarin, les Frondeurs et les grands seigneurs, lui ont

reproché d’avoir en 1647 prolongé à dessein la guerre avec l’Espagne.

Mazarin s’est expliqué à ce sujet dans une lettre qu’il adressa en 1651

à Brienne: «Je n’aurais pas été seulement un perfide, j’aurais été un

insensé, si je n’avais pas travaillé du meilleur de mon cœur à

l’accomplissement de la paix, puisque, par ce moyen, la tranquillité

étant rétablie dans le royaume, avec toutes les facilités que la guerre

en bannit d’ordinaire: on m’aurait donné plus de gloire et de

bénédictions de ce que j’y aurais contribué, sans que la malice même et

l’envie eussent pu fournir de matière à attaquer ma conduite, ni à

l’égard de n’avoir pas su conserver les alliés de la France, ni d’avoir

laissé perdre les avantages que le feu roi avait remportés sur les

ennemis, ni d’avoir employé les moyens et les forces de l’État

faiblement dans les entreprises qu’on avait faites en Flandre,

Allemagne, Lorraine, Italie et Catalogne pour les affermir avec de

nouvelles conquêtes et importantes.

»Ce sont les ministres d’Espagne qui n’ont jamais eu d’autre but que de

tirer en longueur la négociation avec la France pour faire un

accommodement séparé avec MM. les États, afin qu’étant délivrés de cette

guerre-là, ils la pussent continuer plus fortement contre cette

couronne; ce qui pourtant n’aurait pas empêché qu’ils n’eussent été

contraints de donner les mains à une paix raisonnable si le commencement

de nos désordres ne leur eût enflé le courage.» En janvier 1648,

l’Espagne, reconnaissant les Provinces-Unies et s’engageant à fermer le

port d’Anvers, détachait les Hollandais de notre alliance. A la même

époque, les embarras du trésor fournirent au parlement de France et au

peuple de Paris une bonne occasion de se révolter contre le roi. Les

Espagnols se crurent assez forts et la France assez faible pour rejeter

les offres formelles de Mazarin. Puisqu’il en était ainsi, Mazarin

résolut d’en venir contre eux aux extrémités: «_venir a gli extremi_».

La France n’était pas cependant si faible encore, malgré la défection

des Hollandais et les troubles de l’intérieur, que se l’imaginait

Philippe IV. Si Mazarin, en 1648, n’avait pas le pouvoir d’imposer la

paix à l’Espagne, en Allemagne, du moins, les succès de sa politique

avaient achevé l’œuvre de Richelieu; en Italie, son habileté, sa

fermeté, servies par les événements, en préparaient la réalisation.

Quelques mois avant la mort de Richelieu, l’Empereur avait envoyé en

Westphalie son plénipotentiaire, Trautsmansdorff; il ne désirait pas

alors plus sincèrement la paix que Philippe IV et son ministre

Penaranda. Il espérait détacher la Suède de notre alliance ou l’occuper

de telle manière qu’elle ne pût nous secourir. En revanche, l’Allemagne,

les électeurs et particulièrement le duc de Bavière, les princes, les

villes souhaitaient vivement la fin d’une guerre qui désolait l’Empire

au profit des Espagnols. A Nuremberg (1640), à Ratisbonne (1641),

Maximilien de Bavière avait déterminé les électeurs et la diète à

combattre auprès de Ferdinand III l’influence du parti espagnol. Mazarin

connaissait, comme Richelieu, les dispositions de l’Allemagne et de la

Bavière. Il les encouragea et s’en servit. «La Bavière est résolue,

écrivait-il dans ses carnets, en 1644, ainsi que la plupart des princes

d’Allemagne, à conclure une trêve: elle a besoin à tout prix de sortir

de cette guerre.»

Conformément à ses instructions, nos plénipotentiaires en Westphalie,

d’Avaux et Servien, envoyèrent aux princes et aux villes une lettre pour

les engager à venir au congrès soutenir leurs droits et pourvoir à leur

conservation. La France ne voulait rien acquérir en Allemagne; elle ne

se proposait «de tant de sang répandu, de tant de biens employés que la

gloire d’avoir sauvé et garanti les princes et les villes de

l’oppression (1645)». Les agents de Mazarin parcoururent les cours et

les villes, porteurs d’instructions analogues, pendant les années 1645

et 1646.

La victoire de Nordlingen (sept. 1645) détermina le duc de Bavière à

entamer une première négociation de paix avec nous, par l’intermédiaire

de son confesseur Vervaux. «Il est bon pour nous, disait Mazarin, qu’il

soit mortifié, mais non pas tout à fait ruiné, parce que cela ne peut

être sans l’avantage des protestants, qui auront toujours plus

d’attachement pour la Suède que pour la France.» C’était la pensée même

de Richelieu, reprise et exprimée par son successeur. Si l’on

réussissait à constituer entre la Suède et les protestants

irréconciliables, l’Autriche et le parti catholique d’Espagne toujours

puissant à Vienne, un parti pour ainsi dire national, un tiers parti par

l’accord des électeurs, la paix religieuse et politique de l’Allemagne

serait à jamais assurée au profit de la France, de son influence, aux

dépens de l’Espagne et de ses desseins.

La belle campagne de Turenne et de Wrangel dans l’Allemagne du Sud, en

1646, força le duc de Bavière, qui hésitait encore, à se prêter aux

desseins de la France, à priver de son concours l’Empereur et les

Espagnols. Mazarin en profita aussitôt: il eut beaucoup de peine à faire

accepter aux Suédois l’idée d’une paix particulière avec la Bavière

catholique. Son agent à Stockholm, Chanut, réussit cependant: il

s’appuya sur le parti des Lagardie qui balançait l’influence des anciens

ministres de Gustave-Adolphe, d’Oxenstiern, pour convaincre la reine

Christine. Le 14 mars 1647, le général suédois Wrangel et Turenne

signaient avec les représentants de la Bavière, par l’intermédiaire des

diplomates français Tracy et Croissy, la trêve d’Ulm qui garantissait à

l’électeur ses États, à la France la neutralité de la Bavière. Mazarin

trouvait ainsi le moyen «de tenir en échec les Suédois dans les desseins

immodérés qu’ils avaient en faveur des protestants». La défection de la

Bavière était d’autre part «la ruine infaillible de la maison d’Autriche

(de l’Espagne) en Allemagne». Aussitôt après, Turenne imposait des

traités analogues à l’électeur de Mayence et au landgrave de

Hesse-Cassel; le Brandebourg et la Saxe s’étaient déjà retirés de la

lutte: Ferdinand n’avait plus un allié en Allemagne.

Les prétentions de la Suède, qui continuait les traditions de

Gustave-Adolphe sous la direction d’Oxenstiern, compromirent encore une

fois les relations de la France et de l’électeur de Bavière. Il revint,

au mois de septembre 1647, à l’Empereur, «le but des Suédois étant non

seulement de détruire le catholicisme, mais encore de soumettre

l’Allemagne à leur domination». Enfin, cependant, la victoire de

Susmarshausen (17 mai 1648), l’arrivée des Français sur l’Isar

déterminèrent Maximilien à une démarche décisive en faveur de la paix

générale. Il eut raison des Espagnols, qui, par l’intermédiaire de leur

ambassadeur, de Terra-Nova, «remuaient ciel et terre à Vienne pour

obliger l’Empereur à rompre l’assemblée de Munster». Ferdinand III, le

24 octobre, se résolut à signer les traités de Munster et d’Osnabrück

(24 octobre 1648).

La paix de Westphalie procurait à la France et à ses alliés des

avantages territoriaux considérables. Elle reconnaissait d’une manière

définitive et légale la conquête des Trois Évêchés: elle nous mettait en

possession du landgraviat de haute et basse Alsace, du Sungau

(Altkirch), de la préfecture des villes impériales, et de tous les

droits en général que l’Autriche avait exercés sur la rive gauche du

Rhin. Pour ménager l’Empire, on avait stipulé dans l’article 87,

contrairement aux termes des articles 73 et 74, que tous ces territoires

continueraient à relever du domaine de l’Empire. Il fallait que les

conquêtes de la France se fissent aux dépens de l’Empereur, non de

l’Empire; et l’on eut recours à cet artifice diplomatique qui fut par la

suite la source de nouveaux conflits entre la France et l’Allemagne.

Quoi qu’il en fût, la frontière française était portée jusqu’au Rhin, et

le cours moyen du Rhin était mis entre les mains de la France par

l’Alsace d’une part, par Vieux-Brisach et Philippsbourg de l’autre, de

telle manière que les Espagnols devaient perdre à jamais l’espoir de

relier le Luxembourg à la Franche-Comté.

Les Suédois occupèrent la Poméranie citérieure et une partie de

l’ultérieure, entre autres la ville de Stettin, les îles de Wollin et de

Rügen, Wismar; Brême et Verden, les embouchures de l’Oder et du Weser.

Ils obtinrent une indemnité considérable, des voix à la diète, le droit

d’établir une université à Greifswald, une cour de justice à Wismar. La

Suède devenait la plus importante des puissances protestantes de

l’Allemagne. Le Brandebourg, protestant aussi, acquérait Halberstadt,

Minden et Camin, l’expectative de l’archevêché de Magdebourg et une voix

à la diète; les ducs de Mecklembourg et de Hanovre, le landgrave de

Hesse, des territoires sécularisés. Le Palatin recouvra son électorat et

une partie de ses États, sans préjudice pour l’électeur de Bavière, qui

garda son titre d’électeur moyennant la création d’un huitième

électorat.

Cette réorganisation politique de l’Allemagne était une victoire pour la

France, aussi considérable que la conquête de l’Alsace. Elle

s’accomplissait aux dépens de l’Empereur. Les princes souverains, qui

auraient pu, au delà du Rhin, s’affaiblir en se combattant, sortaient de

la lutte singulièrement accrus en droit et en fait. Ils avaient acquis

le droit de conclure avec les puissances souveraines étrangères des

alliances particulières et reçu des agrandissements territoriaux, le

Brandebourg et la Suède au nord, la Bavière au sud. Le pouvoir de

l’Empereur était ruiné, et sur ses ruines se formaient des États

indépendants qui auraient désormais leur politique et leurs intérêts

particuliers.

La paix religieuse de l’Allemagne était rétablie au profit des

électeurs. Désormais catholiques, calvinistes et luthériens devaient

avoir les mêmes droits, c’est-à-dire que d’après la formule: _cujus

regio, ejus religio_ (tel prince, telle religion), les princes

souverains étaient maîtres de pratiquer et d’imposer à leurs sujets

telle religion qu’ils voudraient, à la condition de laisser le droit

d’émigrer à ceux d’entre eux qui ne se soumettraient point à cette

règle. Les électeurs acquéraient ainsi non seulement la souveraineté

politique, mais la souveraineté religieuse dans leurs États. Ces

conditions ne permettraient plus aux Espagnols, aux Suédois, ou à

d’autres, de rétablir l’unité allemande au moyen de l’unité religieuse.

L’Europe centrale resterait divisée, à côté de la France agrandie et

unifiée.

C’était un événement considérable, au moment où l’Espagne refusait de

cesser la lutte que cette pacification générale de l’Allemagne, cet

affaiblissement de l’Empereur dans l’Empire. Philippe IV n’avait plus à

compter ni sur le concours de Ferdinand III et des princes catholiques,

ni même sur les craintes que leur inspiraient jusque-là les entreprises

des protestants et des Suédois. C’était la France qui héritait désormais

de son influence en Allemagne, en la pacifiant.

Au même moment, l’Espagne perdait sa prépondérance en Italie. C’était le

résultat le plus décisif de la politique de Mazarin, celui dont on doit

lui faire plus particulièrement honneur. Il n’avait eu en Allemagne qu’à

continuer les desseins de Richelieu; en Europe, qu’à ménager les

alliances traditionnelles de la France. On constate au contraire par les

instructions que Richelieu donna à Fontenay-Mareuil, notre ambassadeur à

Rome (26 juin 1641), qu’à cette date encore l’Italie presque tout

entière était espagnole.

Les ducs de Toscane, feudataires de l’Empire pour l’investiture de

Sienne, avaient toujours mis au service des Habsbourg leurs troupes et

leurs vaisseaux; Gênes était liée à l’Espagne par les créances

hypothécaires que celle-ci lui avait reconnues sur le duché de Milan et

le royaume de Naples; Lucques et Modène étaient également sous la

protection de la maison d’Autriche. La domination espagnole, sous le

pontificat d’Urbain VIII et le gouvernement des Barberini, ses neveux,

atteignait son apogée à la cour de Rome, c’est-à-dire auprès d’un État

qui, malgré l’exiguïté de son territoire, avait des revenus

considérables et une grande influence en Europe. La majorité des

cardinaux était hostile à la France; une élection nouvelle ne pourrait

pas même modifier les dispositions du saint-siège: de telle manière que,

depuis les Alpes jusqu’à la Sicile, sauf la Savoie, Parme et le

Mantouan, directement ou indirectement, en 1642 encore, l’Italie

acceptait le joug de la maison d’Autriche. Pendant cette année même, De

Lionne à ses débuts avait dépensé en vain les ressources d’un talent

diplomatique qui en fit dans la suite le meilleur agent et le successeur

de Mazarin, pour former contre les Espagnols une ligue italienne: il

avait gagné le ministre de Modène, le poète Testi, mais il avait échoué

à Florence et à Venise. Il n’avait même pas réussi à reconquérir au duc

de Parme, notre allié, le duché de Castro que le pape faisait occuper

par ses troupes, ni à faire lever la sentence d’excommunication qui

avait suivi de près l’occupation. Richelieu mourut avant que la France

eût seulement le temps de réparer ces échecs.

Mazarin, Italien de naissance et «de cœur très français», consacra

aussitôt une attention toute particulière aux affaires d’Italie, et les

succès que sa diplomatie ne tarda pas à y remporter furent la meilleure

justification du choix que Richelieu avait fait en le désignant au roi

pour lui succéder. Il rappela de Lionne de Parme pour se servir de lui

«dans les grandes occupations qu’il avait»: le cardinal Bichi, qu’il mit

à sa place, réussit à terminer l’affaire de Castro. Le 31 mars 1644, la

paix de Ferrare terminait la guerre entre le pape, le duc de Parme et

les États italiens qui l’avaient soutenu, Modène, Toscane, Venise. Les

fruits de cette heureuse médiation furent les progrès immédiats de

l’influence française en Italie. Le duc de Modène se mit ouvertement au

service du roi, le duc de Toscane permit le passage de ses États et

l’accès de ses ports aux troupes que la France lèverait en Italie. A

Venise, le gros du conseil était affectionné à la France. «Le jour où le

pape, dit le cardinal Bichi, serait de bonne résolution, se déciderait

contre l’Espagne, ils franchiraient le saut pour chasser les Espagnols

d’Italie.»

Le pape Urbain VIII était très âgé en 1644, et sa mauvaise santé faisait

prévoir une vacance prochaine du trône pontifical. Le choix de son

successeur devait être décisif; le cardinal Bichi quitta Venise, après

s’être assuré que les cardinaux vénitiens voteraient pour le candidat

français, et se rendit à Rome pour acquérir des partisans à la France

dans le collège des cardinaux. Il comptait sur les neveux d’Urbain VIII,

les Barberinis. La question se posa, le 29 juillet 1644, à la mort

d’Urbain VIII; le candidat de la France était le cardinal Bentivoglio;

le candidat de l’Espagne, le cardinal Pamphilio. La jalousie du

représentant de la France, Saint-Chamond, contre le cardinal Bichi, la

trahison des Barberinis et la duplicité du frère de Mazarin, qui se

laissa séduire par la promesse d’un chapeau, déterminèrent l’élection de

Pamphilio, qui devint pape sous le nom d’Innocent X. Mazarin ne se

consola pas de cet échec: il réprimanda son frère, rappela l’ambassadeur

en disgrâce et retira aux Barberinis la pension que le roi leur faisait.

Il se résolut à chercher à tout prix une revanche.

Les événements d’Italie lui fournirent bientôt l’occasion de réaliser

son dessein, de réparer son échec et d’établir d’une manière éclatante

l’influence de la France dans le centre de la péninsule. L’Espagne,

depuis Philippe II, occupait les présides de Toscane, Orbitello,

Porto-Ercole, Telamone, etc., Porto-Longone, dans l’île d’Elbe, qui

reliaient ses possessions du nord à celles du sud, et servaient

d’arsenaux ou de refuges à ses flottes. Mazarin s’était déterminé à les

lui enlever. Au même moment, averti, dès 1643, par Fontenay-Mareuil,

notre ambassadeur à Rome, que les Napolitains étaient prêts à se

révolter, il songeait à appuyer les rebelles et à leur donner un roi

qui, sans être français, subirait du moins l’influence de la France, le

prince de Savoie par exemple. En échange, le prince de Savoie nous

donnerait Nice et la Savoie «pour la cession que Louis XIV lui aurait

faite de ses droits sur le royaume de Naples».

C’était là la _grande entreprise_ que méditait le cardinal au début de

l’année 1645; la France y eût acquis la frontière des Alpes, «tout ce

qui est en deçà proche les monts». L’Espagne aurait perdu l’Italie.

Mazarin «était tout feu», dit un contemporain. Il faisait approvisionner

les flottes; il s’assurait le concours ou le libre passage des États

italiens. L’expédition partit de Toulon, le 26 avril 1646; elle était

dirigée d’abord contre les présides de Toscane par l’amiral duc de

Brezé; mais le but principal était la conquête de Naples pour le prince

de Savoie, que rejoignit bientôt l’amiral français. La mort du duc de

Brezé, tué devant Orbitello, l’incapacité du prince de Savoie, les

maladies qui décimèrent les troupes d’occupation, firent échouer, le 2

août 1646, cette première entreprise.

Trois semaines après, Mazarin montrait l’importance qu’il attachait à

ses projets sur l’Italie en organisant une seconde expédition, sous la

conduite du maréchal de la Meilleraye. Au mois d’octobre 1646,

Porto-Longone, dans l’île d’Elbe, Piombino, sur le continent en face,

étaient occupés par les Français. «La perte de ce port ôte la

communication, disait Mazarin, du royaume de Naples dans le duché de

Milan.» Avant d’entreprendre l’expédition de Naples, Mazarin résolut d’y

envoyer l’homme qui, avec de Lionne, connaissait le mieux les affaires

d’Italie, Fontenay-Mareuil; il le chargea, en 1647, de hâter

l’insurrection qui, depuis quatre années, couvait dans les provinces

méridionales de l’Italie contre les Espagnols. Deux mois après son

arrivée (juillet 1647), le peuple de Naples, encouragé par la présence

d’une flotte française qui cinglait devant le port, se soulevait à la

voix de Thomas Aniello (Masaniello). En apprenant la révolte, Mazarin

témoigna une allégresse incroyable; mais, très avisé, connaissant les

Napolitains, craignant que l’intervention de la France ne les

réconciliât avec les Espagnols, il résista à l’envie de manger ce fruit

qui n’était pas encore mûr: «_mangiare un frutto non maturo_».

Il profita des embarras que les Espagnols avaient dans le sud et de

l’alliance qu’il venait de signer, le 1er septembre 1647, avec le duc de

Modène, pour envahir le Milanais par la route de Crémone. Il comptait

aussi sur une révolution dirigée par les Visconti, à Milan, contre les

Espagnols. Les intempéries de la saison, et peut-être le mauvais vouloir

des princes de Savoie et de Modène, firent échouer cette tentative, dont

le succès eût permis d’attendre avantageusement les suites de la

révolution de Naples.

Les intrigues de Fontenay-Mareuil, les pamphlets répandus par Mazarin,

entretenaient les Napolitains dans leurs projets d’indépendance.

Masaniello, devenu fou, assassiné par les Espagnols, fut remplacé par un

noble, Toraldo, prince de Massa, puis par un armurier, Gennaro Arèse,

qui, le 24 octobre 1647, proclama la république. Mazarin se réjouissait

des nouvelles qu’il recevait d’Italie; les Napolitains, menacés par

l’armée et la flotte de l’Espagne, allaient être forcés d’appeler la

France. «Leurs affaires étaient dans les dernières extrémités et hors

d’apparence de réconciliation avec l’Espagne (novembre 1647).» Ordre

était donné à la flotte de Toulon d’appareiller vers Naples, lorsque

l’intervention malencontreuse et stérile du duc de Guise vint renverser

les projets de Mazarin. Descendant, par les femmes, des rois français de

Naples, présent en Italie au moment de la révolte, il s’adressa aux

Napolitains, malgré la défense de Louis XIV, et reçut d’eux un accueil

enthousiaste. Il n’avait ni argent, ni munitions, ni troupes; lorsque la

flotte française parut devant Naples, redoutant les desseins du cardinal

et des généraux à son égard, il considéra les Français comme des ennemis

aussi dangereux que des Espagnols. Lorsque la flotte se fut retirée, il

ne se trouva plus assez fort contre les Espagnols qui, au mois d’avril

1648, reprirent possession de Naples. L’insubordination d’un grand

seigneur faisait échouer cette entreprise si longuement préparée par

Mazarin, qui devait être, suivant les expressions de de Lionne: _la

grande affaire décisive de la paix ou de la guerre, de la ruine ou de

quelque salut de la monarchie d’Espagne_. Au dehors comme au dedans, le

cardinal se heurtait, au début de l’année 1648, aux mêmes obstacles. Les

Frondeurs et les grands seigneurs sauvaient l’Espagne d’une ruine

certaine.

Malgré tout, la politique de Mazarin, l’habileté de ses agents, de

Lionne, Bichi, Fontenay-Mareuil, avaient profondément modifié, au profit

de la France, la situation de l’Italie. Venise était sortie de sa

réserve habituelle. Nous avions conquis à notre alliance le duc de

Modène; le Milanais avait été menacé par une coalition des princes

italiens. Le pape Innocent X, nommé par l’influence de l’Espagne,

tremblait pourtant devant la puissance du roi de France; le duc de

Toscane ne s’était pas opposé à l’occupation des présides, et, si

l’expédition de Naples avait échoué, Porto-Longone et Piombino nous

restaient, de telle manière que nos flottes pouvaient sûrement

surveiller l’Italie centrale et la Méditerranée.

L’Italie soustraite à l’influence espagnole, l’Allemagne pacifiée,

neutralisée, l’Espagne entamée sur toutes ses frontières, tels étaient,

après cinq années, les résultats de la politique extérieure de Mazarin.

La Fronde les méconnut et les compromit.

Cinq ans plus tard, au début de l’année 1653, la France avait de nouveau

perdu en Italie Porto-Longone, Piombino, Casal; en Flandre, Dunkerque,

Gravelines, Furne, Mardick. La Catalogne était retombée sous le joug de

l’Espagne. Le fruit de quinze ans de guerre et d’habiles négociations

nous était ravi; le sol de la France avait été livré par les rebelles

aux Espagnols. Condé avait donné le gouvernement des villes de Guyenne à

l’envoyé de Philippe IV, de Watteville. Des garnisons ennemies

occupaient Rocroy, Rethel, Mouzon, Sainte-Menehould, et menaçaient la

capitale. Condé et des députés de Bordeaux négociaient avec l’Angleterre

pour lui procurer La Rochelle et un port sur la Gironde. Il semblait que

les grands seigneurs prissent à tâche de démembrer l’unité française,

reconstituée par la royauté, au moment où elle allait s’achever par les

soins de Richelieu et de Mazarin.

Ce fut cette trahison de la grande noblesse qui fit la force de Mazarin

à son retour; il revint en effet tout-puissant (1653): «L’éminentissime,

dit Guy Palin, est vraiment tel et aussi puissant que Dieu le père au

commencement du monde.» La bourgeoisie l’accueillit comme un serviteur

dévoué à la France, nécessaire à son salut. Il le comprit, s’appuya sur

elle, s’entoura de ministres du tiers état, Le Tellier, Servien, de

Lionne, Fouquet, Colbert, et reprit avec eux l’œuvre de régénération que

la Fronde avait interrompue.

Contre l’Espagne, les opérations militaires furent de nouveau vivement

poussées. Le 8 juillet 1653, Turenne enleva Rethel, pour couper les

communications entre le Luxembourg et les Pays-Bas. Le jeune roi parut

au milieu de son armée qui reprit Sainte-Menehould et Mouzon, et

l’Alsace fut arrachée, par le traité de Bâle (1654), au comte

d’Harcourt, qui se préparait à l’ouvrir aux Espagnols. Bientôt ce fut

Stenai (août 1654) qui tomba en notre pouvoir, tandis que Condé échouait

devant Arras et se retirait à Cambrai, et que le prince de Conti,

demeuré au service du roi, chassait les ennemis de Rose et de Prats de

Mollo, les clefs de la Cerdagne. L’année suivante (1655), l’armée du

nord, toujours dirigée par Turenne et encouragée par la présence du roi,

occupait Landrecies (18 juin), Condé et Saint-Ghislain. En deux années,

Turenne, par la prise de Rethel, Mouzon, Stenai, Landrecies et Condé,

avait de nouveau porté la frontière française du Nord au point où elle

est aujourd’hui; celle d’Alsace était assurée: la Cerdagne nous

appartenait. La France était désormais à l’abri des entreprises de

l’Espagne.

Elle était trop épuisée, en retour, par vingt années de guerre, pour

pouvoir lui porter un coup décisif. Le ministre espagnol, Don Luis de

Haro, et l’archiduc Léopold, qui gouvernait les Pays-Bas,

reconnaissaient de leur côté que l’Espagne était un _vaisseau qui allait

sombrer_, et qu’elle avait à peine les _moyens de faire une seule

guerre_. Mazarin pensa que le moment était venu de procurer à l’État la

paix à des conditions avantageuses. Il accueillit le plénipotentiaire

que l’archiduc Léopold lui dépêcha le 20 février 1656, Don Bonifaz, et

il renvoya secrètement de Lionne à Madrid, avec pleins pouvoirs «pour

ajuster, conclure et signer un traité de paix». Il désirait que ce

traité fût, pour la France, l’occasion de reculer sa frontière au nord

par l’occupation de quatre places en Flandre ou dans l’Artois; au sud,

jusqu’aux Pyrénées, par la cession du Roussillon et de la Cerdagne.

Mais, revenant à un projet qu’il avait déjà indiqué aux Espagnols, il ne

réclamait aucune cession de territoire, si Philippe IV voulait donner sa

fille à Louis XIV, et si cette princesse apportait _tous ses droits au

roi qui l’épouserait_. Le cardinal savait sacrifier le présent pour

assurer l’avenir.

Philippe IV se refusa d’abord à toute cession territoriale, à ces

propositions de mariage surtout qui lui paraissaient, avec raison,

préparer une cession générale et prochaine de la monarchie espagnole à

la France. L’insistance de de Lionne, son habileté le décidèrent à céder

sur le premier point, mais la victoire de Condé à Valenciennes, la

nécessité où se trouvait l’Espagne de ne pas abandonner un pareil

auxiliaire, firent qu’on ne s’entendit point sur les satisfactions à

donner au prince. Les conférences furent rompues. Elles avaient prouvé

du moins à Mazarin que, pour la première fois depuis un siècle,

l’Espagne était prête à acheter la paix en s’humiliant.

Pour l’y contraindre définitivement, Mazarin eut recours aux procédés

diplomatiques qui, depuis Richelieu, avaient modifié la situation de la

France vis-à-vis de sa rivale. Il resserra ou reforma le faisceau

d’alliances protestantes qui avait assuré à nos armées, aux Pays-Bas et

en Allemagne, un concours décisif. Il ne fallait plus penser à la

Hollande depuis que le stathouder Guillaume II était mort (1650). Mais

il y avait l’Angleterre, qui reprenait son rang avec Cromwell parmi les

puissances européennes: «Il est important, disait-il dès 1650, de

s’accommoder avec les Anglais.» L’Espagne, en 1652, pour reprendre

Dunkerque, avait fait appel à Cromwell, qui avait reconstitué les forces

navales de l’Angleterre, inquiété par l’acte de navigation le commerce

européen et fait trembler les Hollandais: l’amiral Blake même avait

saisi des navires français. Un pareil adversaire pouvait devenir un

allié précieux.

Au mois de décembre 1652, Mazarin envoya à Londres un premier agent,

l’intendant de Picardie, Antoine de Bordeux; puis il lui adjoignit, à

titre de conseiller, Jean de Baas, en janvier 1654. Il les chargeait

d’offrir au protecteur Dunkerque, s’il voulait aider la France à

conquérir la Flandre maritime, ne croyant pas payer trop cher une telle

alliance. Il proposa ensuite à Cromwell un traité de commerce

avantageux; Cromwell attendit d’abord, tout en armant, que le sort se

fût déclaré pour nous; quand la levée du siège d’Arras l’eut

suffisamment convaincu qu’il avait intérêt à se joindre à nous, il donna

l’ordre à sa flotte d’attaquer les colonies espagnoles d’Amérique, la

Jamaïque (mai 1655), et, le 3 novembre, il signa avec la France le

traité de Westminster, traité de commerce qui se transforma, par les

soins de Mazarin, le 23 mars 1657, en un traité d’alliance offensive et

défensive.

Le préambule de cet acte en indiquait l’objet et la portée: «Le conseil

d’Espagne ayant _assez fait connaître en tout temps, mais principalement

l’année dernière par une preuve convaincante_, n’avoir d’autre dessein

que de troubler la paix de la chrétienté, les deux puissances

s’accordaient par le traité de Paris pour le contraindre à la paix.»

Elles entreprendraient simultanément, avec 20 000 hommes fournis par la

France, 6000 hommes et une flotte fournie par l’Angleterre, les sièges

de Dunkerque au profit de l’Angleterre, de Gravelines pour la France.

Les Hollandais s’inquiétèrent: on leur envoya de Thou pour les

déterminer à rester au moins neutres. La victoire des Dunes (juin 1658),

la prise de Dunkerque (23 juin), de Furnes, de Dixmude (4 juillet), de

Gravelines (août), et bientôt la conquête de la Flandre maritime par

Turenne, furent les conséquences de l’alliance anglaise. On avait

mauvaise grâce à reprocher alors au cardinal cette alliance avec une

puissance protestante qui avait décidé de la guerre, cette cession de

Dunkerque compensée par la conquête de la Flandre. Mazarin n’était pas

gêné pour répondre que sa politique était conforme à celle de Henri IV

et de Richelieu, qu’il avait seulement substitué l’alliance anglaise à

l’alliance hollandaise. La postérité a jugé, comme le fit alors, dans

une sorte de mémoire justificatif, Servien, que les ennemis de Mazarin

ne pouvaient être que les pires ennemis du royaume.

Tandis qu’il pressait ainsi l’Espagne aux Pays-Bas, avec le concours des

Anglais, le cardinal, suivant une tradition constante, la maintenait

isolée en Europe. Le traité de Westphalie lui fermait l’Allemagne et ne

permettait guère à l’empereur Ferdinand de la lui rouvrir. Mais quel

succès plus éclatant, et quel avantage définitif, si l’on eût pu

arracher l’Empire même aux Habsbourg, et le donner à quelque prince

«qui, n’ayant pas d’autres intérêts à suivre et à considérer que ceux de

l’Empire, n’ait d’autre objet que de le gouverner en paix». L’Allemagne

eût échappé pour jamais à l’influence espagnole.

La mort de Ferdinand III (2 avril 1657), qui n’avait qu’un fils de

dix-sept ans, Léopold, parut à Mazarin une occasion de tenter cette

entreprise décisive: il en chargea de Lionne, qu’il adjoignit au

maréchal de Gramont, comme autrefois Servien à de Longueville. Sa

mission consistait à faire exclure l’archiduc Léopold qui, «quoique

brouillé avec les Espagnols, ne serait pas trois mois Empereur sans se

réunir avec eux et sans donner au conseil de Madrid l’autorité de

gouverner l’Empire monarchiquement»: il devait déterminer les électeurs

en faveur du duc de Bavière, du duc de Neubourg, ou enfin, de Louis XIV

lui-même. C’était la même politique qu’Henri IV avait pratiquée en 1603,

au temps où il se décidait à prendre la couronne impériale, pour

l’arracher aux Habsbourg, politique très conforme d’ailleurs aux

traditions des successeurs de Charlemagne. Malheureusement les électeurs

se défiaient de la France; l’ambassadeur espagnol Penaranda semait

l’argent, et intriguait. Dès le 1er janvier 1658, informé par nos

ambassadeurs, Mazarin renonça à ses projets et se contenta d’_assurer la

paix de Munster_ par une ligue des princes catholiques et protestants.

Les affaires du Nord, autant que la mauvaise volonté des électeurs, lui

faisaient de la modération un devoir: l’abdication de Christine (1654),

en Suède, avait mis aux prises son successeur Charles-Gustave et le roi

de Pologne, Jean Casimir, marié en 1647 à Marie de Gonzague. Une guerre

entre la Pologne et la Suède, analogue à la lutte du Danemark et de la

Suède, terminée à temps par le traité de Bromsebro (1645), eût été une

occasion pour l’Empereur de reprendre ce qu’il avait été forcé de céder

à la Suède en 1648, pour l’Espagne de rallumer la guerre en Allemagne.

De 1655 à 1656, Mazarin mit tout en œuvre pour acheminer «un

accommodement entre la Suède et la Pologne, comme la maison d’Autriche

l’empêcherait tant qu’elle pourrait». Il chargea son agent, d’Avaugour,

de s’entendre à ce sujet avec les Lagardie et de suivre même

Charles-Gustave en Pologne, quand il eut commencé la guerre, pour en

suspendre les effets.

Mazarin représenta alors, en 1658, aux princes et villes d’Empire

«qu’ils avaient intérêt à faire cesser les troubles du Nord et à établir

un repos profond en Allemagne.» Il ne fallait pas, au moment où

l’Espagne était prête à s’humilier, que la perspective d’une nouvelle

guerre dans l’Empire relevât son courage et son orgueil. Le ministre

autrichien à Stockholm, le baron de l’Isola, d’accord avec l’ambassadeur

espagnol, Penaranda, essayait d’engager l’Empereur, l’électeur de

Brandebourg, dans une guerre générale contre la Suède. Mazarin renonça à

une nouvelle rupture avec l’Autriche, pour empêcher la guerre de

reprendre en Allemagne, et en retour, afin de bien s’assurer qu’elle

n’éclaterait pas, il imposa au nouvel Empereur «une capitulation assez

forte pour le brider (juin 1658)». Les articles 13 et 14 de cette sorte

de charte impériale obligeaient Léopold à ne jamais secourir les ennemis

de la France ou de la Suède: «ils lui liaient les mains à ne pouvoir

assister les Espagnols ni contre la France, ni contre ses alliés». La

capitulation achevait en droit ce que les traités de Westphalie avaient

établi en fait, la séparation définitive des deux branches de la maison

d’Autriche.

La ligue du Rhin (14 août 1658), qui se forma indistinctement de princes

catholiques et protestants, et à laquelle Louis XIV adhéra, constitua

aussitôt après dans l’Empire une force indépendante de l’Empereur, prête

à s’opposer à lui, si jamais il songeait à soutenir les Espagnols aux

Pays-Bas, ou à attaquer la Suède dans le nord. L’Espagne ne pouvait plus

compter, ni sur le concours d’aucun prince dans l’Europe centrale, ni

sur les troubles que l’agression de Charles-Gustave semblait devoir

provoquer dans l’Europe du Nord.

L’Italie, qu’elle avait paru reprendre pendant la Fronde, lui avait de

nouveau échappé. En 1653, le lieutenant général du Plessis-Besançon

avait parcouru les États italiens, sur l’ordre de Mazarin, pour leur

offrir le concours pacifique et désintéressé de la France. Il avait

réussi à ramener à notre alliance le duc de Mantoue en 1655. Le duc de

Modène vint à Paris à la même époque et maria son fils à une nièce de

Mazarin. Une nouvelle expédition sur Naples, dirigée par le duc de

Guise, cette fois de l’aveu du cardinal (1654), ne fut pas aussi

heureuse que notre action diplomatique. Mais la mort d’Innocent X, qui

avait toujours été hostile à la France et s’était déclaré, contre

Mazarin, le protecteur du cardinal de Retz, fut une véritable défaite

pour l’Espagne. Son successeur, Chigi, Alexandre VII, quoique élu par

l’influence espagnole, se montra plus favorable à la France, et lui

donna une première satisfaction, en retirant à Retz l’archevêché de

Paris, puis en le chassant de Rome. Le mariage d’Olympe Mancini avec un

prince de la maison de Savoie resserra enfin notre alliance avec cette

maison, tandis que la capitulation imposée à l’Empereur en 1658

procurait au duc de Savoie des avantages éventuels. Le Milanais fut

encore menacé à cette époque par les forces coalisées de la Savoie, de

Modène et de Louis XIV.

Inquiétée dans ses possessions italiennes, isolée de l’Allemagne,

incapable de résister aux forces réunies de la France et de

l’Angleterre, l’Espagne était venue, à la fin de 1658, aux extrémités où

le cardinal espérait la réduire. Un agent de Philippe IV, Pimentelli, se

rendit secrètement à Lyon, où la cour s’était transportée pour négocier

le mariage de Louis XIV et de Marguerite de Savoie: il proposait la paix

et la main de l’infante Marie-Thérèse. Mazarin accueillit ces

ouvertures, en prenant garde de ne pas se brouiller avec les Anglais,

rompit les négociations de mariage avec la Savoie, et revint à Paris,

suivi de l’agent espagnol. Au mois de mai 1658, l’Angleterre, la France

et l’Espagne signèrent une suspension d’armes qui permit de conclure un

traité préliminaire, le 4 juin 1659. Les négociations définitives de

paix et de mariage, un instant suspendues par l’amour du roi pour Marie

Mancini, que Mazarin n’hésita pas à sacrifier aux intérêts de l’État,

s’ouvrirent, le 13 août, dans l’île des Faisans, entre les ministres de

France et d’Espagne, et aboutirent, le 7 novembre 1659, à la paix des

Pyrénées.

La France acquérait, outre la paix, dont elle avait grand besoin, des

provinces entières, le Roussillon et l’Artois moins Aire et Saint-Omer,

une ligne de places fortes qui lui constituait une frontière redoutable,

dans le Nord où elle ne pouvait avoir de défense naturelle: Thionville,

Montmédy et Damvillers, dans le Luxembourg, Philippeville, Marienbourg,

Avesnes, Landrecies et le Quesnoi dans le Hainaut, Gravelines, Bourbourg

et Saint-Venant en Flandre. C’est à ces conditions seulement, et après

de longues discussions, que Louis XIV consentit à pardonner entièrement

au prince de Condé. Le traité des Pyrénées ratifiait l’acquisition

déguisée de la Lorraine, nous donnant de nombreuses places et le libre

passage dans le duché. Il ratifiait aussi l’occupation de l’Alsace.

C’était bien la paix qu’avait poursuivie Mazarin, humiliante pour

l’Espagne, riche d’avantages immédiats ou futurs pour la France. Le

contrat de mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse, signé le même jour,

laissait à la royauté française, dans le cas où la dot de 500 000 écus,

consentie par Philippe IV à sa fille, ne lui serait pas payée,

l’espérance et le moyen d’acquérir non plus quelques provinces, mais la

totalité de cette monarchie espagnole qui la faisait trembler depuis un

siècle.

Mazarin n’avait pas réussi à donner l’Empire à Louis XIV, si même il y

avait songé sérieusement; il lui donnait du moins l’Espagne; et le

résultat était à peu près le même: l’affaiblissement de l’Espagne, la

prépondérance de la France en Italie, en Allemagne, et jusque dans les

affaires du nord que Mazarin avait pacifiquement réglées, après la mort

de Charles-Gustave, à Copenhague (6 juin 1660) et à Oliva (3 mai 1660),

ruinaient à jamais les desseins de la maison d’Autriche. C’en était fait

désormais des projets d’Empire catholique que Philippe II et ses

successeurs avaient essayé d’imposer à l’Europe. Il n’y avait plus qu’un

fantôme de roi en Espagne; il n’y avait plus d’Empereur en Allemagne. La

France, pacifiée à l’intérieur, garantie sur ses frontières, respectée

au dehors, n’avait plus à craindre ni les entreprises de ses voisins, ni

la complicité des factions avec eux. Elle avait confiance dans la valeur

d’une politique éprouvée par les succès de Richelieu et de Mazarin,

réglée sur ses seuls intérêts, étrangère à toute passion religieuse, à

tout système qui n’était pas celui de sa propre sûreté par

l’élargissement de ses frontières.

Cependant, cette confiance même et l’extension de son territoire

commençaient à la rendre redoutable, non seulement à ses ennemis, mais à

ses alliés. Et c’était là un danger nouveau, que lui créaient ses succès

même et l’absence de dangers. La Hollande, pour lui arracher les

Pays-Bas, s’était séparée d’elle avec éclat en 1647. Les ducs de Savoie

et de Lorraine tremblaient aux pieds des Alpes et des Vosges, et la peur

est mauvaise conseillère. En Allemagne on avait commencé à parler d’une

candidature du roi Très Chrétien à l’Empire, qui pouvait inquiéter les

princes. Le premier rang, en Europe, appartenait alors incontestablement

à la France: le seul moyen qu’elle eût de le conserver, c’était de

veiller, comme en ce début de siècle, à ses affaires, sans avoir ni

l’air ni la prétention de gouverner celles des autres, de s’éclairer

dans le succès, comme elle avait fait dans le danger, à la seule lumière

de son intérêt présent.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 16 / 116 题