AVERTISSEMENT

Le sort de la France dépend aujourd’hui d’elle-même, d’elle seule. Elle

a voulu régler, dans sa pleine et entière souveraineté, sa constitution,

ses ressources, sa vie dans le présent et dans l’avenir. C’est par une

conséquence naturelle qu’elle doit aussi choisir et savoir garder dans

le monde une place conforme à ses intérêts et à ses idées, suffisante à

sa dignité et à sa grandeur. En reprenant ses droits, elle s’est donné

de grands devoirs. Elle a revendiqué la libre disposition et toute la

responsabilité de ses destinées, en deçà et au delà de ses frontières.

L’histoire nationale est le meilleur guide qu’elle puisse suivre dans

l’accomplissement de cette tâche, lourde et glorieuse. Tous les peuples

qui ont entendu faire ou refaire leurs destinées ont toujours cherché

dans leur passé des règles pour leur avenir, dans l’histoire de leurs

erreurs ou de leurs traditions les principes salutaires de leur

régénération et de leur progrès. Les Français l’ont bien compris, en

partie du moins; les maîtres les plus autorisés de notre haut

enseignement n’ont pas dédaigné d’écrire pour les enfants du peuple des

manuels d’histoire, et les hommes chargés de l’instruction nationale ont

donné une grande place à l’histoire de France dans les programmes de nos

écoles. Tous ont mis en pratique ce principe que M. Lavisse formulait

récemment: «La charge principale de l’éducation civique revient au

professeur d’histoire.»

Mais ce n’est pas assez pour être un vrai Français respectueux du passé,

soucieux de l’avenir, que de savoir la France. Une nation telle que la

nôtre, qui a beaucoup agi sur le monde, eût-elle fait vœu de resserrer

son champ d’action pour y faire la moisson présente et attendre des

temps plus propices, doit regarder sans cesse au delà des limites que la

violence ou sa propre sagesse lui ont provisoirement tracées. Les

lumières qu’elle recueille sur le dehors sont encore des forces qu’elle

accumule au dedans. La richesse d’un domaine ne tient pas seulement à la

valeur du sol, à l’énergie patiente des colons: tout ce qui l’entoure

contribue à sa fécondité, les progrès des terres voisines, la fraîcheur

des sources qui viennent des montagnes et les pluies bienfaisantes que

les vents lui apportent de plus loin encore. Le propriétaire doit

regarder sans cesse au-dessus des haies qui ferment sa terre, devant

lui, derrière lui, et jusqu’au fond de l’horizon.

Les Français doivent aussi s’habituer à des examens minutieux et

constants de l’Europe et du monde: la fécondité de leur domaine, le

succès de leurs efforts, de leurs espérances les plus chères sont à ce

prix. Leurs observations ne s’arrêteront pas au temps présent: les

nuages qui s’amoncellent à de certains moments sur l’horizon de la

vieille Europe se sont formés dans l’océan lointain des siècles

disparus, et les vents qui les poussent sont des courants anciens qu’il

faut suivre dans l’histoire pour s’en servir encore, ou s’en préserver

de nouveau. Des questions qui semblent seulement se poser aujourd’hui

ont pour la plupart reçu déjà, autrefois, des solutions bonnes ou

mauvaises qu’il importe à la France de connaître. L’étude, sans doute,

en est autrement complexe et délicate que celle de notre histoire

nationale. Elle n’en est que plus nécessaire: dans un vaste corps

politique, très ancien, tel que l’Europe, les intérêts, les idées, les

traditions ont souvent changé. Ce que l’on croit savoir peut être plus

fatal que ce que l’on ignore. En fait de politique extérieure, les

demi-savants sont parfois plus dangereux que les ignorants. Et les

Français n’ont plus le droit d’être ignorants, ni savants à demi.

Ces réflexions, que nous ne voulons pas prolonger outre mesure, étaient

nécessaires pour expliquer la nature et la portée du présent livre. Ce

n’est pas un manuel de diplomatie: c’est une œuvre d’enseignement et

d’histoire qui n’apprendra rien à des diplomates éprouvés, mais qui

pourra leur procurer dans le public des auxiliaires éclairés, et plût au

ciel que ce fût la nation tout entière! Autrefois, lorsque les peuples

remettaient leurs destinées entre les mains des familles souveraines,

les enfants de ces familles, fils et filles, étaient conduits dans les

archives de l’État pour y être préparés, par l’étude du droit public et

la connaissance des intérêts traditionnels de l’État, à la tâche qui les

attendait. Partout aujourd’hui où la nation a repris sa souveraineté,

c’est à elle qu’il appartient de donner à ses enfants ces leçons. Une

grande nation comme la nôtre, et dans le temps présent, y est plus

particulièrement tenue. Ce manuel est à sa manière, et en ce sens, un

manuel d’éducation civique: il n’a pas d’autre prétention.

Lyon, juillet 1892.

Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4] · 第 4 / 116 题