Place publique de Rome.
TITUS, MARCUS _père, le jeune_ LUCIUS ET _autres Romains tenant des
arcs; Titus porte les flèches, lesquelles ont des lettres à leurs
pointes_.
TITUS.--Viens, Marcus, viens.--Cousins, voici le chemin.--Allons, mon
enfant,--voyons ton adresse à tirer. Vraiment, tu ne manques pas le but,
et la flèche y arrive tout droit. _Terras Astræa
reliquit_[22].--Rappelez-vous bien, Marcus.--Elle est partie, elle est
partie.--Monsieur, voyez à vos outils.--Vous, mes cousins, vous irez
sonder l'Océan, et vous jetterez vos filets; peut-être trouverez-vous la
justice au fond de la mer; et cependant il y en a aussi peu sur mer que
sur terre.--Non, Publius et Sempronius, il faut que vous fassiez cela;
c'est vous qui devez creuser avec la bêche et la pioche, et percer le
centre le plus reculé de la terre; et lorsque vous serez arrivés au
royaume de Pluton, je vous prie, présentez-lui cette requête: dites-lui
que c'est pour demander justice et implorer son secours; et que c'est de
la part du vieil Andronicus, accablé de chagrins dans l'ingrate
Rome.--Ah! Rome!--Oui, oui, j'ai fait ton malheur le jour que j'ai réuni
les suffrages du peuple sur celui qui me tyrannise ainsi.--Allez,
partez, et je vous prie, soyez tous bien attentifs, et ne laissez pas
passer un seul vaisseau de guerre sans y faire une exacte recherche; ce
méchant empereur pourrait bien l'avoir embarquée pour l'écarter d'ici,
et alors, cousins, nous pourrions appeler en vain la Justice.
[Note 22: Astrée quitte la terre.]
MARCUS.--O Publius! n'est-il pas déplorable de voir ainsi ton digne
oncle dans le délire?
PUBLIUS.--C'est pour cela qu'il nous importe beaucoup, seigneur, de ne
pas le quitter, de veiller sur lui jour et nuit, et de traiter le plus
doucement que nous pourrons sa folie, jusqu'à ce que le temps apporte
quelque remède salutaire à son mal.
MARCUS.--Cousins, ses chagrins sont au-dessus de tous les remèdes.
Joignons-nous aux Goths; et par une guerre vengeresse, punissons Rome de
son ingratitude, et que la vengeance atteigne le traître Saturninus.
TITUS.--Eh bien, Publius? eh bien, messieurs, l'avez-vous rencontré?
PUBLIUS.--Non, seigneur; mais Pluton vous envoie dire que si vous voulez
obtenir vengeance de l'enfer vous l'aurez. Quant à la Justice, elle est
occupée, à ce qu'il croit, dans le ciel avec Jupiter, ou quelque part
ailleurs; en sorte que vous êtes forcé d'attendre un peu.
TITUS.--Il me fait tort de m'éconduire ainsi avec ses délais; je me
plongerai dans le lac brûlant de l'abîme, et je saurai arracher la
Justice de l'Achéron par les talons.--Marcus, nous ne sommes que des
roseaux; nous ne sommes pas des cèdres; nous ne sommes pas des hommes
charpentés d'ossements gigantesques, ni de la taille des cyclopes; mais
nous sommes de fer, Marcus, nous sommes d'acier jusqu'à la moelle des
os, et cependant nous sommes écrasés de plus d'outrages que notre dos
n'en peut supporter.--Puisque la Justice n'est ni sur la terre ni dans
les enfers, nous solliciterons le ciel et nous fléchirons les dieux pour
qu'ils envoient la Justice ici-bas pour venger nos affronts. Allons, à
l'ouvrage.--Vous êtes un habile archer, Marcus. (_Il lui donne des
flèches._) _Ad Jovem_[23], voilà pour toi.--Ici, _ad Apollinem_[24], _ad
Martem_[25]. C'est pour moi-même.--Ici, mon enfant, à _Pallas_.--Ici, à
_Mercure_.--A _Saturne_, Caïus, et non pas à Saturninus.--Il vaudrait
autant tirer contre le vent.--Allons, à l'oeuvre, enfant. Marcus, tire
quand je te l'ordonnerai. Sur ma parole, j'ai écrit cette liste à
merveille: il ne reste pas un dieu qui n'ait sa requête.
[Note 23: A Jupiter]
[Note 24: à Apollon]
[Note 25: à Mars, etc.]
MARCUS.--Cousins, lancez toutes vos flèches vers la cour, nous
mortifierons l'empereur dans son orgueil.
TITUS.--Allons amis, tirez. (_Ils tirent._) A merveille, Lucius. Cher
enfant, c'est dans le sein de la Vierge, envoie-la à Pallas.
MARCUS.--Seigneur, je vise un mille par delà la lune: de ce coup, votre
lettre est arrivée à Jupiter.
TITUS.--Ah! Publius, Publius, qu'as-tu fait? Vois, vois, tu as coupé une
des cornes du Taureau.
MARCUS.--C'était là le jeu, seigneur; quand Publius a lancé sa flèche,
le Taureau, dans sa douleur, a donné un si furieux coup au Bélier que
les deux cornes de l'animal sont tombées dans le palais; et qui les
pouvait trouver que le scélérat de l'impératrice?--Elle s'est mise à
rire, et elle a dit au More qu'il ne pouvait s'empêcher de les donner en
présent à son maître.
TITUS.--Oui, cela va bien: Dieu donne la prospérité à votre grandeur!
(_Entre un paysan avec un panier et une paire de pigeons._) Des
nouvelles, des nouvelles du ciel! Marcus, le message est arrivé.--Eh
bien, l'ami, quelles nouvelles apportes-tu? as-tu des lettres? me
fera-t-on justice? Que dit Jupiter?
LE PAYSAN.--Quoi, le faiseur de potences[26]? Il dit qu'il les a fait
descendre, parce que l'homme ne doit être pendu que la semaine
prochaine.
[Note 26: Au lieu de Jupiter, le paysan entend Gibbet-Maker, faiseur
de potences.]
TITUS.--Que dit Jupiter? Voilà ce que je te demande.
LE PAYSAN.--Hélas! monsieur, je ne connais pas Jupiter, je n'ai bu
jamais avec lui de ma vie.
TITUS.--Comment, coquin, n'es-tu pas le porteur?
LE PAYSAN.--Oui, monsieur, de mes pigeons: de rien autre chose.
TITUS.--Quoi, ne viens-tu pas du ciel?
LE PAYSAN.--Du ciel? Hélas, monsieur, jamais je n'ai été là: Dieu me
préserve d'être assez audacieux pour prétendre au ciel dans ma jeunesse!
Quoi! je vais tout simplement avec mes pigeons au _Tribunal peuple_[27],
pour arranger une matière de querelle entre mon oncle et un des gens de
l'_impérial_.
[Note 27: _Tribunal peuple_ est ici pour tribun du peuple, _impérial_
pour l'empereur.]
MARCUS.--Allons, seigneur, cela est juste ce qu'il faut pour votre
harangue. Qu'il aille remettre les pigeons à l'empereur de votre part.
TITUS.--Dis-moi, peux-tu débiter une harangue à l'empereur avec _grâce_?
LE PAYSAN.--Franchement, monsieur, je n'ai jamais pu dire _grâces_ de ma
vie.
TITUS.--Allons, drôle, approche: ne fais plus de difficulté; mais donne
tes pigeons à l'empereur. Par moi, tu obtiendras de lui
justice.--Arrête, arrête!--En attendant, voilà de l'argent pour ta
commission.--Donnez-moi une plume et de l'encre.--L'ami, peux-tu
remettre une supplique avec grâce?
LE PAYSAN,--Oui, monsieur.
TITUS.--Eh bien, voilà une supplique pour toi. Et quand tu seras
introduit près de l'empereur, dès le premier abord il faut te
prosterner; ensuite lui baiser les pieds; et alors remets-lui tes
pigeons, et alors attends ta récompense. Je serai tout près, l'ami: vois
à t'acquitter bravement de ce message.
LE PAYSAN.--Oh! je vous le garantis, monsieur: laissez-moi faire.
TITUS.--Dis, as-tu un couteau? Voyons-le.--Marcus, plie-le dans la
harangue: car tu l'as faite sur le ton d'un humble suppliant.--Et
lorsque tu l'auras donnée à l'empereur, reviens frapper à ma porte, et
dis-moi ce qu'il t'aura dit.
LE PAYSAN.--Dieu soit avec vous, monsieur! Je le ferai.
TITUS.--Venez, Marcus, allons.--Publius, suis-moi.
(Ils sortent.)