SCÈNE II

On voit un appartement dans la maison de Titus.

_Un banquet est dressé._ TITUS, MARCUS, LAVINIA _et_ _le jeune_ LUCIUS,

_enfant de Lucius._

TITUS.--Bon, bon.--Maintenant asseyons-nous, et songez à ne prendre de

nourriture que ce qu'il en faut pour conserver en nous assez de forces

pour venger nos affreux malheurs. Marcus, dénoue le noeud de ton

douloureux embrassement; ta nièce et moi, pauvres créatures, sommes

privés de nos mains, et nous ne pouvons exprimer notre profond chagrin

en nous pressant de nos bras. Cette pauvre main droite qui me reste ne

m'est laissée que pour tourmenter mon sein; et lorsque mon coeur, rendu

fou par la souffrance, bat violemment dans cette prison de chair, je le

réprime ainsi par mes coups. (_A Lavinia._) Toi, carte de douleurs, qui

me parles par signes, tu ne peux, quand ton coeur précipite ses

battements douloureux, le frapper comme moi pour l'apaiser. Blesse-le

par tes soupirs, ma fille; tue-le par des gémissements, ou saisis un

petit couteau entre tes dents, et fais une ouverture là où palpite ton

coeur, afin que toutes les larmes que laissent tomber tes pauvres yeux

puissent couler dans cette fente et noyer dans des flots amers ce coeur

insensé qui se lamente.

MARCUS.--Fi donc! mon frère, fi donc! N'enseigne point à ta fille à

porter des mains homicides sur sa frêle vie!

TITUS.--Quoi, le chagrin te fait-il déjà extravaguer, Marcus? ce n'est

qu'à moi seul qu'il appartient d'être fou. Quelles mains homicides

peut-elle porter sur sa vie? Ah! pourquoi prononces-tu le nom de

_mains_? c'est presser Énée de raconter deux fois l'embrasement de Troie

et l'histoire de ses cruelles infortunes. Ah! évite de toucher à un

sujet qui t'amène à parler de _mains_, de peur de nous rappeler que nous

n'en avons point.--Fi donc, fi donc! quels discours extravagants! Comme

si nous pouvions oublier que nous n'avons pas de mains, quand même

Marcus ne prononcerait pas le mot de mains!--Allons, commençons: chère

fille, mange ceci.--Il n'y a point à boire? Écoute, Marcus, ce qu'elle

veut dire.--Je puis interpréter tous ses signes douloureux. Elle dit

qu'elle ne boit d'autre boisson que ses larmes brassées avec ses

chagrins et fermentées sur ses joues[16]. Muette infortunée, j'apprendrai

tes pensées et je saurai aussi bien tes gestes muets que les ermites

mendiants savent leurs saintes prières. Tu ne pousseras point de soupir,

tu n'élèveras point les moignons vers le ciel, tu ne feras pas un clin

d'oeil, un signe de tête, tu ne te mettras pas à genoux, tu ne feras pas

un geste, que je n'en compose un alphabet, et que je ne parvienne, par

une pratique assidue, à savoir ce que tu veux dire.

[Note 16: _Brew'd with her sorrows, mesh'd upon her cheeks; Grossière

allusion à l'art du brasseur.]

LE JEUNE ENFANT.--Mon bon grand-père, laisse là ces plaintes amères, et

égaye ma tante par quelque belle histoire.

MARCUS.--Hélas! ce pauvre enfant, ému de nos douleurs, pleure de voir le

chagrin de son grand-père.

TITUS.--Calme-toi, tendre rejeton, tu es fait de larmes, et ta vie

s'écoulerait bientôt avec elles. (_Marcus frappe le plat avec un

couteau._) Que frappes-tu de ton couteau, Marcus?

MARCUS.--Ce que j'ai tué, seigneur, une mouche.

TITUS.--Malédiction sur toi, meurtrier, tu assassines mon coeur: mes

yeux sont rassasiés de voir la tyrannie. Un acte de mort exercé sur un

être innocent ne sied point au frère de Titus.--Sors de ma présence, je

vois que tu n'es pas fait pour être en ma société.

MARCUS.--Hélas! seigneur, je n'ai tué qu'une mouche.

TITUS.--Eh quoi! si cette mouche avait un père et une mère? comme tu les

verrais laisser pendre leurs ailes délicates et dorées et frapper l'air

de leur murmure gémissant! Pauvre et innocente mouche, qui était venue

ici pour nous égayer par son bourdonnement mélodieux! et tu l'as tuée!

MARCUS.--Pardonnez, seigneur, c'était une mouche noire et difforme,

semblable au More de l'impératrice: voilà pourquoi je l'ai tuée.

TITUS.--Oh! oh! alors pardonne-moi de t'avoir blâmé, car tu as fait une

action charitable. Donne-moi ton couteau; je veux outrager son cadavre,

me faisant illusion comme si je voyais en lui le More qui serait venu

exprès pour m'empoisonner. (_Il porte des coups à l'insecte._) Voilà

pour toi, et voilà pour Tamora; ah! scélérat!--Cependant je ne crois pas

que nous soyons encore réduits si bas que nous ne puissions entre nous

tuer une mouche qui vient nous offrir la ressemblance de ce More noir

comme le charbon.

MARCUS.--Hélas, pauvre homme! la douleur a fait tant de ravages en lui,

qu'il prend de vains fantômes pour des objets réels.

TITUS.--Allons, levons-nous.--Lavinia, viens avec moi: je vais dans mon

cabinet; je veux lire avec toi les tristes aventures arrivées dans les

temps anciens.--(_Au jeune Lucius._) Viens, mon enfant, lire avec moi;

ta vue est jeune, et tu liras lorsque la mienne commencera à se

troubler.

(Ils sortent.)

Titus Andronicus(#25707) · 第 20 / 35 题