SCÈNE IV

DÉMÉTRIUS _et_ CHIRON, _avec_ LAVINIA _violée, les mains et la langue

coupées_.

DÉMÉTRIUS.--Va maintenant; dis, si tu peux parler, qui t'a coupé la

langue et t'a déshonorée.

CHIRON.--Écris ta pensée, trahis ainsi tes sentiments; et, si tes

moignons te le permettent, fais l'office d'écrivain.

DÉMÉTRIUS, _à Chiron_.--Vois, comme elle peut manifester son

ressentiment avec des signes et des indices.

CHIRON, _à Lavinia_.--Va chez toi, demande de l'eau de senteur et lave

tes mains.

DÉMÉTRIUS.--Elle n'a point de langue pour appeler ni de mains à laver;

ainsi laissons-la à ses promenades silencieuses.

CHIRON.--Si j'étais à sa place, j'irais me pendre.

DÉMÉTRIUS.--Oui, si tu avais des mains pour t'aider à nouer la corde.

(Démétrius et Chiron sortent.)

(Entre Marcus.)

MARCUS.--Que vois-je? Serait-ce ma nièce qui fuit si vite? Ma nièce, un

mot: où est ton mari? Si c'est un songe, je voudrais me réveiller au

prix de tout ce que je possède. Et si je suis éveillé, que l'influence

de quelque astre fatal me frappe et me plonge dans un sommeil

éternel.--Parle-moi, chère nièce, quelle main féroce et sans pitié t'a

ainsi mutilée? qui a coupé et dépouillé ton corps de ses deux branches,

de ses doux ossements à l'ombre desquels des rois ont désiré de

s'endormir sans pouvoir obtenir un aussi grand bonheur que la moitié de

ta tendresse?--Pourquoi ne me réponds-tu pas?--Hélas! un ruisseau

cramoisi de sang fumant comme une source bouillante et agitée par le

vent sort et tombe entre tes deux lèvres de rose, va et revient avec le

souffle de ta respiration. Sûrement quelque nouveau Térée a profané ta

fleur, et, pour t'empêcher de découvrir son forfait, t'a coupé la

langue. Ah! voilà que tu détournes ton visage confus,--et malgré tout ce

sang que tu perds, et qui sort comme des trois bouches d'un conduit, tes

joues se colorent encore comme la face de Titan lorsqu'il rougit d'être

assailli par un nuage. Répondrai-je pour toi? Dirai-je que cela est

vrai? Que ne puis-je lire dans ton coeur, et connaître cette bête

féroce, afin que je puisse l'accabler d'injures pour soulager mon coeur!

Le chagrin caché, fermé comme un four fermé, brûle et calcine le coeur

où il est renfermé. La belle Philomèle ne perdit que la langue; et elle

parvint à broder ses sentiments sur un ennuyeux canevas; mais, toi, mon

aimable nièce, cette ressource t'a été enlevée. Tu as rencontré un Térée

plus rusé, qui a coupé ces jolis doigts qui auraient brodé bien mieux

que ceux de Philomèle. Ah! si le monstre avait vu ces mains de lis

trembler, comme les feuilles du tremble, sur un luth, et faire frémir

ses cordes de soie du plaisir d'en être caressées, il n'eût pu les

toucher, au prix même de sa vie. S'il eût entendu la céleste harmonie

que produisait cette langue mélodieuse, il eût laissé échapper de ses

mains le couteau cruel, et se fût endormi, comme Cerbère aux pieds du

poëte de Thrace.--Allons, viens, viens frapper ton père d'aveuglement;

car une pareille vue doit rendre un père aveugle. Un orage d'une heure

suffit pour noyer les prairies parfumées: que ne doivent donc pas

produire sur les yeux de ton père des années de larmes? Ne me fuis

point: nous pleurerons avec toi; plût au ciel que nos larmes pussent

soulager ta souffrance!

(Ils sortent tous deux.)

Titus Andronicus(#25707) · 第 16 / 35 题