SCÈNE II

UN CAPITAINE, ET _foule_.

LE CAPITAINE.--Romains, faites place: le digne Andronicus, le patron de

la vertu, et le plus brave champion de Rome, toujours heureux dans les

batailles qu'il livre, revient, couronné par la gloire et la fortune,

des pays lointains où il a circonscrit avec son épée et mis sous le joug

les ennemis de Rome.

(On entend les trompettes. Paraissent Mutius et Martius: suivent deux

soldats portant un cercueil drapé de noir, ensuite marchent Quintus et

Lucius. Après eux paraît Titus Andronicus, suivi de Tamora, reine des

Goths, d'Alarbus, Chiron et Démétrius, avec le More Aaron, prisonniers.

Les soldats et le peuple suivent: on dépose à terre le cercueil, et

Titus parle.)

TITUS.--Salut, Rome, victorieuse dans tes robes de deuil! tel que la

nef, qui a déchargé sa cargaison, rentre chargée d'un fardeau précieux

dans la baie où elle a d'abord levé l'ancre: tel Andronicus, ceint de

branches de laurier, revient de nouveau saluer sa patrie de ses larmes;

larmes de joie sincère de se retrouver à Rome!--O toi, puissant

protecteur de ce Capitole, sois propice aux religieux devoirs que nous

nous proposons de remplir.--Romains, de vingt-cinq fils vaillants,

moitié du nombre que possédait Priam, voilà tous ceux qui me restent

vivants ou morts! Que Rome récompense de son amour ceux qui survivent,

et que ceux que je conduis à leur dernière demeure reçoivent la

sépulture avec leurs ancêtres: c'est ici que les Goths m'ont permis de

remettre mon épée dans le fourreau.--Mais, Titus, père cruel et sans

souci des tiens, pourquoi laisses-tu tes fils, encore sans sépulture,

errer sur la redoutable rive du Styx? Laissez-moi les déposer près de

leurs frères. (_On ouvre la tombe de sa famille._) Saluons-les dans le

silence qui convient aux morts! dormez en paix, vous qui êtes morts dans

les guerres de votre patrie. O asile sacré, qui renfermes toutes mes

joies, paisible retraite de la vertu et de l'honneur, combien de mes

fils as-tu reçus dans ton sein, que tu ne me rendras jamais!

LUCIUS.--Cédez-nous le plus illustre des prisonniers goths, pour couper

ses membres, les entasser sur un bûcher, et les brûler en sacrifice _ad

manes fratrum_, devant cette prison terrestre de leurs ossements, afin

que leurs ombres ne soient pas mécontentes, et que nous ne soyons pas

obsédés sur la terre par des apparitions.

TITUS.--Je vous donne celui-ci, le plus noble de ceux qui survivent, le

fils aîné de cette malheureuse reine.

TAMORA.--Arrêtez, Romains!--Généreux conquérant, victorieux Titus,

prends pitié des larmes que je verse, larmes d'une mère qui supplie pour

son fils. Et si jamais tes enfants te furent chers, ah! songe que mon

fils m'est aussi cher. N'est-ce pas assez d'être tes captifs, soumis au

joug romain et d'être amenés à Rome pour orner ton triomphe et ton

retour? Faut-il encore que mes fils soient égorgés dans vos rues, pour

avoir vaillamment défendu la cause de leur pays? Oh! si ce fut pour les

tiens un pieux devoir de combattre pour leur souverain et leur patrie,

il en est de même pour eux. Andronicus, ne souille point de sang ta

tombe. Veux-tu te rapprocher de la nature des dieux? Rapproche-toi d'eux

en étant miséricordieux: la douce pitié est le symbole de la vraie

grandeur. Trois fois noble Titus, épargne mon fils premier-né.

TITUS.--Modérez-vous, madame, et pardonnez-moi. Ceux que vous voyez

autour de moi sont les frères de ceux que les Goths ont vus vivre et

mourir, et leur piété demande un sacrifice pour leurs frères immolés.

Votre fils est marqué pour être la victime; il faut qu'il meure pour

apaiser les ombres plaintives de ceux qui ne sont plus.

LUCIUS.--Qu'on l'emmène, et qu'on allume à l'instant le bûcher: coupons

ses membres avec nos épées, jusqu'à ce qu'il soit entièrement consumé.

(Mutius, Marcus, Quintus, Lucius, sortent emmenant Alarbus.)

TAMORA.--O piété impie et barbare!

CHIRON.--Jamais la Scythie fut-elle à moitié aussi féroce?

DÉMÉTRIUS.--Ne compare point la Scythie à l'ambitieuse Rome. Alarbus

marche au repos; et nous, nous survivons pour trembler sous le regard

menaçant de Titus.--Allons, madame, prenez courage; mais espérez en même

temps que les mêmes dieux qui fournirent à la reine de Troie[2]

l'occasion d'exercer sa vengeance sur le tyran de Thrace surpris dans sa

tente, pourront favoriser également Tamora, reine des Goths (lorsque les

Goths étaient Goths et Tamora reine), et lui permettre de venger sur ses

ennemis ses sanglants affronts.

[Note 2: Hécube et Polymnestre.]

(Lucius, Quintus, Marcus et Mutius rentrent avec leurs épées

sanglantes.)

LUCIUS.--Enfin, mon seigneur et père, nous avons accompli nos rites

romains: les membres d'Alarbus sont coupés, et ses entrailles alimentent

la flamme du sacrifice, dont la fumée, comme l'encens, parfume les

cieux: il ne reste plus qu'à enterrer nos frères, et à leur souhaiter la

bienvenue à Rome au bruit des trompettes.

TITUS.--Qu'il en soit ainsi, et qu'Andronicus adresse à leurs ombres le

dernier adieu. (_Les trompettes sonnent, tandis qu'on dépose les

cercueils dans la tombe._) Reposez ici, mes fils, dans la paix et

l'honneur; intrépides défenseurs de Rome, reposez ici, à l'abri des

vicissitudes et des malheurs de ce monde. Ici ne se cache pas la

trahison, ici ne respire pas l'envie: ici n'entre point l'infernale

haine; ici nulle tempête, nul bruit ne troubleront votre repos; vous y

goûterez un silence, un sommeil éternels. (_Entre Lavinia._) Reposez

ici, ô mes fils, en honneur et en paix!

LAVINIA.--Que Titus aussi vive longtemps en honneur et en paix! Mon

noble seigneur et père, vivez aussi! Hélas! je viens aussi payer le

tribut de ma douleur à cette tombe, à la mémoire de mes frères; et je me

jette à vos pieds, en répandant sur la terre mes larmes de joie, pour

votre retour à Rome. Ah! bénissez-moi ici de votre main victorieuse,

dont les plus illustres citoyens de Rome célèbrent les succès.

TITUS.--Bienfaisante Rome, tu m'as conservé avec amour la consolation de

ma vieillesse, pour réjouir mon coeur.--Vis, Lavinia: que tes jours

surpassent les jours de ton père, et que l'éloge de tes vertus survive à

l'éternité de la gloire.

(Entrent Marcus Andronicus, Saturninus, Bassianus et autres.)

MARCUS.--Vive à jamais le seigneur Titus, mon frère chéri, héros

triomphant sous les yeux de Rome!

TITUS.--Je vous rends grâces, généreux tribun, mon noble frère Marcus.

MARCUS.--Et vous, soyez les bienvenus, mes neveux, qui revenez d'une

guerre heureuse, vous qui survivez, et vous qui dormez dans la gloire.

Jeunes héros, votre bonheur est égal, à vous tous qui avez tiré l'épée

pour le service de votre patrie, et cependant cette pompe funèbre est un

triomphe plus assuré, ils ont atteint au bonheur de Solon[3] et triomphé

du hasard dans le lit de l'honneur.--Titus Andronicus, le peuple romain,

dont vous avez été toujours le juste ami, vous envoie par moi, son

tribun et son ministre, ce _pallium_ d'une blancheur sans tache, et vous

admet à l'élection pour l'empire, concurremment avec les enfants de

notre dernier empereur. Placez-vous donc au nombre des candidats[4];

mettez cette robe et aidez à donner un chef à Rome, aujourd'hui sans

maître[5].

[Note 3: Allusion à la maxime de Solon: «Nul homme ne peut être

estimé heureux qu'après sa mort.»]

[Note 4: _Candidatus._ Candidat, on sait que ce mot a pris son

origine de la robe blanche que portaient les candidats.]

[Note 5: Mot à mot, mettre une tête à Rome sans tête.]

TITUS.--Son corps glorieux demande une tête plus forte que la mienne,

rendue tremblante par l'âge et la faiblesse. Quoi, irai-je revêtir cette

robe et vous importuner? me laisser proclamer aujourd'hui empereur pour

céder demain l'empire et ma vie, et vous laisser à tous les soins d'une

nouvelle élection? Rome, j'ai été ton soldat quarante ans, j'ai commandé

avec succès tes forces; j'ai enseveli vingt-un fils, tous vaillants,

tous armés chevaliers sur le champ de bataille, et tués honorablement

les armes à la main, pour la cause et le service de leur illustre

patrie: donnez-moi un bâton d'honneur pour appuyer ma vieillesse, mais

non pas un sceptre pour gouverner le monde; il le tenait d'une main

ferme, seigneurs, celui qui l'a porté le dernier.

MARCUS.--Titus, tu demanderas l'empire, et tu l'obtiendras.

SATURNINUS.--Orgueilleux et ambitieux tribun, peux-tu oser...

MARCUS.--Modérez-vous, prince Saturninus.

SATURNINUS.--Romains, rendez-moi justice. Patriciens tirez vos épées et

ne les remettez dans le fourreau que lorsque Saturninus sera empereur de

Rome.--Andronicus, il vaudrait mieux que tu te fusses embarqué pour les

enfers que de venir me voler les coeurs du peuple.

LUCIUS.--Présomptueux Saturninus, qui interromps le bien que te veut

faire le généreux Titus.....

TITUS.--Calmez-vous, prince: je vous restituerai le coeur du peuple et

je le sévrerai de sa propre volonté.

SATURNINUS.--Andronicus, je ne te flatte point; mais je t'honore et je

t'honorerai tant que je vivrai. Si tu veux fortifier mon parti de tes

amis, j'en serai reconnaissant; et la reconnaissance est une noble

récompense pour les âmes généreuses.

TITUS.--Peuple romain, et vous tribuns du peuple, je demande vos voix et

vos suffrages; voulez-vous en accorder la faveur à Andronicus?

LES TRIBUNS.--Pour satisfaire le brave Andronicus et le féliciter de son

heureux retour à Rome, le peuple acceptera l'empereur qu'il aura nommé.

TITUS.--Tribuns, je vous rends grâces: je demande donc que vous élisiez

empereur le fils aîné de votre dernier souverain, le prince Saturninus,

dont j'espère que les vertus réfléchiront leur éclat sur Rome, comme

Titan réfléchit ses rayons sur la terre, et mûriront la justice dans

toute cette république: si vous voulez, sur mon conseil, couronnez-le et

criez _vive notre Empereur!_

MARCUS.--Par le suffrage et avec les applaudissements unanimes de la

nation, des patriciens et des plébéiens, nous créons Saturninus

empereur, souverain de Rome, et nous crions _vive Saturninus, notre

empereur!_

(Une longue fanfare, jusqu'à ce que les tribuns descendent.)

SATURNINUS.--Titus Andronicus, en reconnaissance de la faveur de ton

suffrage dans notre élection, je t'adresse les remercîments que méritent

tes services, et je veux payer par des actions ta générosité; et pour

commencer Titus, afin d'illustrer ton nom et ton honorable famille, je

veux élever ta fille Lavinia au rang d'impératrice, de souveraine de

Rome et de maîtresse de mon coeur, et la prendre pour épouse dans le

Panthéon sacré: parle, Andronicus, cette proposition te plaît-elle?

TITUS.--Oui, mon digne souverain; je me tiens pour hautement honoré de

cette alliance; et ici, à la vue de Rome, je consacre à Saturninus, le

maître et le chef de notre république, l'empereur du vaste univers, mon

épée, mon char de triomphe et mes captifs, présents dignes du souverain

maître de Rome.--Recevez donc, comme un tribut que je vous dois, les

marques de mon honneur abaissées à vos pieds.

SATURNINUS.--Je te rends grâces, noble Titus, père de mon existence.

Rome se souviendra combien je suis fier de toi et de tes dons, et

lorsqu'il m'arrivera d'oublier jamais le moindre de tes inappréciables

services, Romains, oubliez aussi vos serments de fidélité envers moi.

TITUS, _à Tamora_.--Maintenant, madame, vous êtes la prisonnière de

l'empereur; de celui qui, en considération de votre rang et de votre

mérite, vous traitera avec noblesse, ainsi que votre suite.

SATURNINUS.--Une belle princesse, assurément, et du teint dont je

voudrais choisir mon épouse, si mon choix était encore à faire. Belle

reine, chassez ces nuages de votre front; quoique les hasards de la

guerre vous aient fait subir ce changement de fortune, vous ne venez

point pour être méprisée dans Rome; partout vous serez traitée en reine.

Reposez-vous sur ma parole; et que l'abattement n'éteigne pas toutes vos

espérances. Madame, celui qui vous console peut vous faire plus grande

que n'est la reine des Goths.--Lavinia, ceci ne vous déplaît pas?

LAVINIA.--Moi, seigneur? Non. Vos nobles intentions me garantissent que

ces paroles sont une courtoisie royale.

SATURNINUS.--Je vous rends grâces, aimable Lavinia.--Romains, sortons;

nous rendons ici la liberté à nos prisonniers sans aucune rançon; vous,

seigneur, faites proclamer notre élection au son des tambours et des

trompettes.

BASSIANUS, _s'emparant de Lavinia_.--Seigneur Titus, avec votre

permission, cette jeune fille est à moi.

TITUS.--Comment? seigneur, agissez-vous sérieusement, seigneur?

BASSIANUS.--Oui, noble Titus, et je suis résolu de me faire justice à

moi-même, et de réclamer mes droits.

(L'empereur fait sa cour à Tamora par signes.)

MARCUS.--_Suum cuique_[6] est le droit de notre justice romaine; ce

prince en use et ne reprend que son bien.

[Note 6: Chacun son droit.]

LUCIUS.--Et il en restera le possesseur, tant que Lucius vivra.

TITUS.--Traîtres, loin de moi. Où est la garde de l'empereur? Trahison,

seigneur! Lavinia est ravie.

SATURNINUS.--Ravie? par qui?

BASSIANUS.--Par celui qui peut avec justice enlever au monde entier sa

fiancée.

(Marcus et Bassianus sortent avec Lavinia.)

MUTIUS.--Mes frères, aidez à la conduire hors de cette enceinte; et moi,

avec mon épée, je me charge de garder cette porte.

TITUS, _à Saturninus_.--Suivez-moi, seigneur, et bientôt je la ramènerai

dans vos bras.

MUTIUS, _à Titus_.--Seigneur, vous ne passerez point cette porte.

TITUS.--Quoi, traître, tu me fermeras le chemin à Rome!

(Il le poignarde.)

MUTIUS, _tombant_.--Au secours, Lucius, au secours?

LUCIUS.--Seigneur, vous êtes injuste, et plus que cela; vous avez tué

votre fils dans une querelle mal fondée.

TITUS.--Ni toi, ni lui, vous n'êtes plus mes fils: mes fils n'auraient

jamais voulu me déshonorer. Traître, rends Lavinia à l'empereur.

LUCIUS.--Morte, si vous le voulez; mais non pas pour être son épouse,

puisqu'elle est légitimement promise à la tendresse d'un autre.

(Il sort.)

SATURNINUS.--Non, Titus, non. L'empereur n'a pas besoin d'elle; ni

d'elle, ni de toi, ni d'aucun de ta race; il me faut du temps pour me

fier à celui qui m'a joué une fois; jamais tu n'auras ma confiance, ni

toi, ni tes fils perfides et insolents, tous ligués ensemble pour me

déshonorer. N'y avait-il donc dans Rome que Saturninus, dont tu pusses

faire l'objet de tes insultes? Cette conduite, Andronicus, cadre bien

avec tes insolentes vanteries lorsque tu dis que j'ai mendié l'empire de

tes mains.

TITUS.--O c'est monstrueux! quels sont ces reproches?

SATURNINUS.--Poursuis; va, cède cette créature volage à celui qui

brandit pour elle son épée, tu auras un vaillant gendre, un homme bien

fait pour se quereller avec tes fils déréglés et pour exciter des

tumultes dans la république de Rome.

TITUS.--Ces paroles sont autant de rasoirs pour mon coeur blessé.

SATURNINUS.--Et vous, aimable Tamora, reine des Goths, qui surpassez en

beauté les plus belles dames romaines, comme Diane au milieu de ses

nymphes, si vous agréez ce choix soudain que je fais, dans l'instant

même, Tamora, je vous choisis pour épouse, et je veux vous créer

impératrice de Rome.--Parlez, reine des Goths, applaudissez-vous à mon

choix? Et je le jure ici par tous les dieux de Rome, puisque le pontife

et l'eau sacrée sont si près de nous, que ces flambeaux sont allumés, et

que tout est préparé pour l'hyménée, je ne reverrai point les rues de

Rome, ni ne monterai à mon palais, que je n'emmène avec moi de ce lieu

mon épouse.

TAMORA.--Et ici, à la vue du ciel, je jure à Rome, que si Saturninus

élève à cet honneur la reine des Goths, elle sera l'humble servante, la

tendre nourrice et la mère de sa jeunesse.

SATURNINUS.--Montez, belle reine, au Panthéon. Seigneurs, accompagnez

votre illustre empereur, et sa charmante épouse, envoyée par le ciel au

prince Saturninus, dont la sagesse répare l'injustice de sa fortune: là,

nous accomplirons les cérémonies de notre hymen.

(Saturninus sort avec son cortége; avec lui sortent aussi Tamora et ses

fils, Aaron et les Goths.)

TITUS ANDRONICUS, _seul_.--Je ne suis pas invité à suivre cette

mariée.--Titus, quand donc t'es-tu jamais vu ainsi seul, déshonoré, et

provoqué par mille affronts?

MARCUS.--Ah! vois, Titus, vois, vois ce que tu as fait; tuer un fils

vertueux dans une injuste querelle!

TITUS.--Non, tribun insensé, non; il n'est point mon fils,--ni toi, ni

ces hommes complices de l'attentat qui a déshonoré toute notre famille.

Indigne frère! indignes enfants!

LUCIUS.--Mais accordez-lui du moins la sépulture convenable, donnez à

Mutius une place dans le tombeau de nos frères.

TITUS.--Traîtres, écartez-vous: il ne reposera point dans cette tombe.

Ce monument subsiste depuis cinq siècles, je l'ai reconstruit avec

magnificence: ici ne reposent avec gloire que les guerriers, et les

serviteurs de Rome; il n'y a point de place pour celui qui a été tué

dans une querelle honteuse! Allez l'ensevelir où vous pourrez, il

n'entrera pas ici.

MARCUS.--Mon frère, c'est en vous une impiété; les exploits de mon neveu

Mutius parlent en sa faveur; il doit être enseveli avec ses frères.

QUINTUS ET MARTIUS.--Il le sera, ou nous le suivrons.

TITUS.--_Il le sera_, dites-vous? Quel est l'insolent qui a proféré ce

mot?

QUINTUS.--Celui qui le soutiendrait en tout autre lieu que celui-ci.

TITUS.--Quoi! voudriez-vous l'y ensevelir malgré moi?

MARCUS.--Non, noble Titus, mais nous te supplions de pardonner à Mutius,

et de lui accorder la sépulture.

TITUS.--Marcus, c'est toi-même qui as abattu mon cimier, c'est toi qui,

avec ces enfants, as blessé mon honneur: je vous tiens tous pour mes

ennemis: ne m'importunez plus davantage, mais allez-vous-en.

LUCIUS.--Il est hors de lui.--Retirons-nous.

QUINTUS.--Moi, non, jusqu'à ce que les ossements de Mutius soient

ensevelis.

(Le frère et les enfants se jettent aux genoux d'Andronicus.)

MARCUS.--Mon frère, la nature parle dans ce titre.

QUINTUS.--Mon père, la nature parle dans ce nom.

TITUS.--Ne me parlez plus, si vous tenez à votre bonheur.

MARCUS.--Illustre Titus, toi qui es plus que la moitié de mon âme.

LUCIUS.--Mon bon père, l'âme et la vie de nous tous...

MARCUS.--Permets que ton frère Marcus enterre ici dans l'asile de la

vertu son noble neveu, qui est mort dans la cause de l'honneur et de

Lavinia: tu es Romain, ne sois donc pas barbare. Les Grecs, mieux

conseillés, consentirent à ensevelir Ajax[7], qui s'était tué lui-même,

et le sage fils de Laërte plaida éloquemment pour ses funérailles: ne

refuse donc pas l'entrée de ce tombeau au jeune Mutius qui faisait ta

joie.

[Note 7: «Allusion évidente à l'_Ajax_ de Sophocle, dont il

n'existait aucune traduction du temps de Shakspeare» (STEVENS.)]

TITUS.--Lève-toi, Marcus, lève-toi.--Le plus triste jour que j'aie vu

jamais, c'est celui-ci; être déshonoré par mes enfants à Rome! Allons,

ensevelissez-le... et moi après.

(Ses frères déposent Mutius dans le tombeau.)

LUCIUS.--Cher Mutius, repose ici avec tes frères jusqu'à ce que nous

venions orner ta tombe de trophées.

TOUS.--Que personne ne verse des larmes sur le noble Mutius: celui-là

vit dans la renommée qui mourut pour la cause de la vertu.

MARCUS.--Mon frère, pour faire diversion à ce mortel chagrin, dis-moi

comment il arrive que la rusée reine des Goths se trouve soudain la

souveraine de Rome?

TITUS.--Je l'ignore, Marcus; mais je sais que cela est. Si c'était

prémédité ou non, le ciel peut le dire; mais n'a-t-elle donc pas des

obligations à l'homme qui l'a amenée de si loin pour monter ici à cette

fortune suprême? Oui, et elle le récompensera généreusement.

(Une fanfare.--L'empereur, Tamora, Chiron et Démétrius, avec le More

Aaron et la suite, entrent par une porte du Capitole: Bassianus et

Lavinia, avec leurs amis paraissent à l'autre porte.)

SATURNINUS.--Ainsi, Bassianus, vous tenez votre conquête; que le ciel

vous rende heureux avec votre belle épouse!

BASSIANUS.--Et vous, avec la vôtre, seigneur; je n'en dis pas davantage,

et ne vous en souhaite pas moins; et je vous fais mes adieux.

SATURNINUS.--Traître, si Rome a des lois ou nous quelque pouvoir, toi et

ta faction vous vous repentirez de ce rapt.

BASSIANUS.--Appelez-vous un _rapt_, seigneur, de prendre mon bien, celle

qui fut ma fiancée fidèle et qui est à présent ma femme? Mais que les

lois de Rome en décident; en attendant, je suis possesseur de ce qui est

à moi.

SATURNINUS.--Fort bien, fort bien, vous êtes bref, seigneur, mais si

nous vivons, je serai aussi tranchant avec vous.

BASSIANUS.--Seigneur, je dois répondre de ce que j'ai fait, du mieux que

je pourrai, et j'en répondrai sur ma tête. Je n'ai plus qu'une chose à

faire savoir à Votre Majesté;--par tous les devoirs que j'ai envers

Rome, ce noble seigneur, Titus que voilà ici, est outragé dans l'opinion

d'autrui et dans son honneur; lui qui, pour vous rendre Lavinia, a tué

de sa propre main son plus jeune fils par zèle pour vous, et enflammé de

colère de se voir traversé dans le don qu'il avait franchement fait.

Rendez-lui donc vos bonnes grâces, Saturninus, à lui, qui s'est montré

dans toutes ses actions le père et l'ami de Rome et de vous.

TITUS.--Prince Bassianus, laisse-moi le soin de rappeler mes actions.

C'est toi, et mes fils qui m'avez déshonoré. Que Rome et le juste ciel

soient mes juges, et disent combien j'ai chéri et honoré Saturninus.

TAMORA, _à l'empereur_.--Mon digne souverain, si jamais Tamora a pu

plaire aux yeux de Votre Majesté, daignez m'entendre parler avec

impartialité pour tous, et à ma prière, cher époux, pardonnez le passé.

SATURNINUS.--Quoi, madame, me voir déshonoré publiquement, et le

souffrir lâchement sans en tirer vengeance!

TAMORA.--Non pas, seigneur; que les dieux de Rome me préservent d'être

jamais l'auteur de votre déshonneur. Mais, sur mon honneur, j'ose

protester de l'innocence du brave Titus dans ce qui s'est passé; et sa

fureur, qu'il n'a pas dissimulée, atteste son chagrin. Daignez donc, à

ma prière, le regarder d'un oeil favorable: ne perdez pas, sur un

soupçon injuste, un si noble ami, et n'affligez pas de vos regards

irrités son coeur généreux. (_A part à l'empereur._) Seigneur,

laissez-vous guider par moi, laissez-vous gagner: dissimulez tous vos

chagrins et vos ressentiments; vous n'êtes que depuis un moment placé

sur le trône; craignez que le peuple et les patriciens aussi, après un

examen approfondi, ne prennent le parti de Titus, et ne nous renversent,

en nous accusant d'ingratitude, ce que Rome tient pour un crime odieux.

Cédez à leurs prières, et laissez-moi faire. Je trouverai un jour pour

les massacrer tous, pour effacer de la terre leur faction et leur

famille, ce père cruel et ses perfides enfants, à qui j'ai demandé en

vain la vie de mon fils chéri; je leur ferai connaître ce qu'il en coûte

pour laisser une reine s'agenouiller dans les rues, et demander grâce en

vain. (_Haut._) Allons, allons, mon cher empereur.--Approchez,

Andronicus.--Saturninus, relevez ce bon vieillard, et consolez son

coeur, accablé sous les menaces de votre front courroucé.

SATURNINUS.--Levez-vous, Titus, levez-vous, mon impératrice a triomphé.

TITUS.--Je rends grâces à Votre Majesté, et à elle, seigneur. Ces

paroles et ces regards me redonnent la vie.

TAMORA.--Titus, je suis incorporée à Rome; je suis maintenant devenue

Romaine par une heureuse adoption, et je dois conseiller l'empereur pour

son bien. Toutes les querelles expirent en ce jour, Andronicus.--Et que

j'aie l'honneur, mon cher empereur, de vous avoir réconcilié avec vos

amis.--Quant à vous, prince Bassianus, j'ai donné ma parole à l'empereur

que vous seriez plus doux et plus traitable.--Ne craignez rien,

seigneur;--et vous aussi, Lavinia: guidés par mon conseil, vous allez

tous, humblement à genoux, demander pardon à Sa Majesté.

LUCIUS.--Nous l'implorons, et nous prenons le ciel et Sa Majesté à

témoin, que nous avons agi avec toute la modération qui nous a été

possible, en défendant l'honneur de notre soeur et le nôtre.

MARCUS.--J'atteste la même chose sur mon honneur.

SATURNINUS.--Retirez-vous, et ne me parlez plus; ne m'importunez plus.

TAMORA.--Non, non, généreux empereur. Il faut que nous soyons tous amis.

Le tribun et ses neveux vous demandent grâce à genoux; vous ne refuserez

pas, cher époux, ramenez vos regards sur eux.

SATURNINUS.--Marcus, à ta considération, à celle de ton frère Titus, et

cédant aux sollicitations de Tamora, je pardonne à ces jeunes gens leurs

attentats odieux.--Levez-vous, Lavinia, quoique vous m'ayez abandonné

comme un rustre. J'ai trouvé une amie; et j'ai juré par la mort, que je

ne quitterais pas le prêtre sans être marié.--Venez: si la cour de

l'empereur peut fêter deux mariées, vous serez ma convive, Lavinia, vous

et vos amis.--Ce jour sera tout entier à l'amour, Tamora.

TITUS.--Demain, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté, que nous

chassions la panthère et le cerf ensemble, nous irons donner à Votre

Majesté le _bonjour_ avec les cors et les meutes.

SATURNINUS.--Volontiers, Titus; et je vous en remercie.

(Ils sortent.)

Titus Andronicus(#25707) · 第 9 / 35 题