TRAGÉDIE

NOTICE

SUR TITUS ANDRONICUS

On dit qu'à la première représentation des _Euménides_, tragédie

d'Eschyle, la terreur qu'inspira le spectacle causa des fausses couches

à plusieurs femmes; je ne sais quel effet eût produit sur un auditoire

grec la tragédie de _Titus Andronicus_; mais, à la seule lecture, on

serait tenté de la croire composée pour un peuple de cannibales, ou pour

être représentée au milieu des saturnales d'une révolution. Cependant la

tradition nous apprend que cette pièce, aujourd'hui repoussée de la

scène, a excité à plusieurs reprises les applaudissements du parterre

anglais. On ajoute même qu'en 1686, Ravenscroft la remit au théâtre avec

des changements; mais qu'au lieu d'en diminuer l'horreur, il saisit

toutes les occasions de l'augmenter: quand, par exemple, Tamora massacre

son enfant, le More dit: «Elle m'a surpassé dans l'art d'assassiner;

elle a tué son propre enfant, donnez-le-moi... que je le dévore.»

_Titus Andronicus_, tel que nous l'imprimons aujourd'hui, n'a déjà que

trop de traits de cette force, et plusieurs fois, nous l'avouerons, un

frémissement involontaire nous en a fait interrompre la révision.

Hâtons-nous de dire que presque tous les commentateurs ont mis en doute

que cette pièce fût de Shakspeare, et quelques-uns en ont donné des

raisons assez concluantes. Le style a une tout autre couleur que celle

de ses autres tragédies; il y a dans les vers une prétention à

l'élégance, des abréviations vulgaires, et un vice de construction

grammaticale, qui ne ressemblent en rien à la manière de Shakspeare.

Qu'on lise, dit Malone, quelques lignes d'_Appius et Virginia_, de

_Tancrède et Sigismonde_, de _la bataille d'Alcazar_, de _Jéronimo_, de

_Sélim_, de _Locrine_, etc., et en général de toutes les pièces mises

sur la scène avant Shakspeare, on reconnaîtra que _Titus Andronicus_

porte le même cachet.

Ceux qui admettent _Titus Andronicus_ au nombre des véritables ouvrages

de Shakspeare sont obligés de considérer celui-ci comme la première

production de sa jeunesse; mais _Titus Andronicus_ n'est point un coup

d'essai; on y reconnaît une habitude, un système calculé de composition.

Cependant le troisième acte entièrement tragique, le caractère original,

quoique toujours horrible, d'Aaron le More, quelques pensées, quelques

descriptions, semblent appartenir à l'auteur du _Roi Lear_.

La fable qui fait le fond de _Titus Andronicus_ est tout entière de

l'invention du poëte ou de quelqu'un de ces compilateurs du treizième

siècle, qui confondaient les lieux, les noms et les époques dans leurs

prétendues nouvelles historiques.

On trouve aussi dans le recueil de Percy[1], une ballade que

quelques-uns ont cru plus ancienne que la pièce, ce qui n'est pas facile

à décider: nous la plaçons en note.

[Note 1: _Relics of anc. poets_, v. I, p. 222.]

Titus Andronicus(#25707) · 第 2 / 35 题