Depuis mon arrivée à Sousse, chaque jour, du haut de la terrasse
barbouillée de chaux qui, dans le pays, sert de toit et de promenoir, je
regardais d’un œil d’envie là-bas, vers le Sud, à plusieurs lieues, une
longue ligne de palmiers droits entre le ciel et la mer, sur une langue
de terre si basse qu’ils semblaient par moments, à l’heure où le soleil
poudroie, avoir leurs racines dans l’eau bleue.
On m’avait dit: «C’est une oasis.» Et cette idée d’oasis hantait mes
rêves. Je ne pouvais décemment quitter la terre d’Afrique avant d’avoir
visité au moins une oasis.
Nous partons un matin, l’aumônier toujours prêt, le consul et moi,
trottant en carrossa le long d’une superbe route à la mode barbaresque,
c’est-à-dire large, capricieuse, se ramifiant comme un fleuve, tracée
qu’elle est un peu au hasard par le pied des chameaux, des ânes et des
hommes, à travers la forêt d’oliviers centenaires qui, cent kilomètres
durant, jusqu’au delà de Medhia, borde d’un ourlet vert la côte du Sahel
tunisien. Puis nous quittons les oliviers, nous traversons un «oued», où
rôtissent des joncs desséchés au bord d’un restant d’eau croupissante,
et des terrains sablonneux, inondés l’hiver, mais couverts maintenant
d’herbes salines. En face, la plaine qui flambe et la ligne violette des
montagnes; à gauche, des dunes stériles qui cachent la vue de la mer; à
droite, les oliviers profonds et noirs dont, malgré casques et parasols,
on commence à regretter l’ombre.
Heureusement, voici l’oasis!
Mon enthousiasme à l’aspect des premiers dattiers fait sourire l’abbé
qui, en sa qualité de militaire, a, du côté de Gabès ou de Gafsa, connu
des oasis véritables. Celle-ci, n’ayant guère que deux lieues de tour,
est une oasis pour rire, un à peu près, un diminutif d’oasis.
Je voudrais descendre: pas encore! Au loin, entre les troncs
enchevêtrés, la mer luit par mille trous bleus. La carrossa tourne
l’oasis, enfonçant dans le sable jusqu’au moyeu des roues, et nous
dépose en pleine plage. Bain délicieux, mais sommaire; car le roi des
astres, autour de nos dos nus et sans défense, éclabousse les flots
d’innombrables rayons aigus et vibrants comme des flèches. Patience!
l’abri n’est pas loin, et, tandis qu’on se rhabille en hâte, notre jeune
cocher maltais a déjà transporté les provisions sous les arbres.
Le système des murs en terre et des haies règne ici comme partout.
Il nous faut donc, l’abbé retroussant sa soutane, emporter l’oasis
d’assaut par une brèche où les cactus manquent. Et maintenant, cherchons
un endroit propice au déjeuner.
Nous ne sommes pas seuls: à quelques pas, dans un autre jardinet entouré
aussi de sa haie, des bourgeois maures, venus de la ville sur leurs
bourriquots à nez blanc tatoué d’une fleur, fument silencieusement, un
bouquet de jasmin derrière l’oreille. Les bourriquots, laissés au
soleil, cherchent leur vie parmi des choses épineuses; les bourgeois,
avec leurs turbans neufs, leurs chechias de fête et leurs dalmatiques
brodées, font dans l’ombre un groupe oriental, de couleur brillante et
reposée. Plus loin, un Arabe laboure en courant, penché sur son araire
primitif que traînent deux bœufs maigres.
La question de l’eau m’inquiète un peu; en route, le soleil dardait au
point de liquéfier l’antique vernis de la voiture, et le champagne
ecclésiastique du brave abbé a dû tiédir. Je sais bien, ayant lu ce
renseignement dans les livres, que qui dit oasis dit puits: le dattier,
pour fructifier, ayant besoin de vivre les pieds dans l’eau et la tête
dans la flamme. Ceux-ci, j’en suis certain, ont bien la tête dans la
flamme, mais c’est l’eau que je voudrais voir.
Un gamin paraît, tout noir, à moitié nu, portant à deux bras, sans doute
en signe d’amitié, une amphore plus haute que lui; une de ces amphores à
fond pointu dont la forme ultra-classique étonne d’abord ceux qui n’ont
pas éprouvé combien la disposition en est commode et appropriée pour la
planter droit dans le sable tant qu’elle est pleine, ou pour la faire
basculer et pencher, en équilibre sur son gros ventre, alors qu’elle
commence à se vider.
Nous suivons l’enfant. Un vieux, probablement le père, qui par timidité
regardait de loin, vient cette fois à notre rencontre. Il a le sayon
brun des pauvres, court, sans manches, ceint d’une corde, qui laisse les
bras et les jambes cuire et se durcir au soleil. Avec un bon sourire
édenté dans sa barbe grise, il nous montre son petit clos: la cabane en
pisé où il serre ses outils, ses légumes; tout autour, verdissant à
l’ombre protectrice des grands dattiers, les grenadiers, les figuiers
d’Europe, les vignes, les melons, les tomates; et, dans un coin, le
puits sans margelle, cratère ouvert au ras du sol d’où monte, à travers
l’air torride, une éruption de fraîcheur.
Nos victuailles déballées, le vieux puise pour nous de l’eau glacée;
l’enfant apporte une pastèque, des figues, des raisins dans un plat de
bois. Et l’on est bien ainsi, assis en rond sur le sable fin, au pied de
ces admirables arbres: les uns minces, le tronc gris régulièrement
guilloché par les losanges des feuilles coupées, s’élançant droit de
terre au milieu d’un bouquet de jeunes palmes; les autres, trapus,
noirs, rugueux, s’enveloppant jusqu’à mi-corps d’un feutrage de
radicelles mortes; mais tous entremêlant à la broderie transparente de
leur feuillage de longs et lourds régimes pareils à des grappes d’olives
d’or.
Ah! sans vous, abbé Trihidèz, quelle complète après-midi, quel déjeuner
charmant et quelle sieste incomparable! Mais l’abbé s’accuse, l’abbé est
coupable, l’abbé a oublié le café dans la précipitation du départ. Un
déjeuner non suivi de café? en Afrique? C’est impossible! Plutôt que de
s’y résigner, on renoncera à la sieste, on bravera l’insolation. Au
loin, sur la hauteur, le village de Saalin reluit comme une lessive
étendue. En voiture! C’était écrit: on prendra le café à Saalin.
* * * * *
Pur village arabe, Saalin! Traçant l’unique rue assez large, deux
longues murailles blanches qui ressembleraient à la clôture d’un
cimetière sans les petites portes basses, en fer à cheval, par où, de
loin en loin, une femme se glisse, voilée de la tête aux pieds, mais
laissant apercevoir, lorsqu’elle tire le loquet, un bras d’ambre.
Une de ces portes est le café.
Quelques habitués sont là: nous les saluons, ils nous saluent.
Le jour ne vient que par la porte. Entrant tout d’une pièce, il éblouit
d’abord plus qu’il n’éclaire; pourtant l’œil s’habitue assez vite à
l’obscurité fraîche du réduit. Le sol troué, bosselé, rugueux, est en
terre battue. Les murs, d’un crépi grossier, mais soigneusement blanchi
au lait de chaux, font paraître plus noir le plafond en branches
d’oliviers mêlées de torchis que, par goût des contrastes pittoresques
ou par paresse, on laisse brunir et se culotter.
Dès notre arrivée, un grand sec à barbe blanche s’est mis à gratter des
boîtes, à remuer de petites casseroles, à taquiner le charbon et les
cendres d’un fourneau d’alchimiste qui luit tout au fond, dans un angle.
Assis sur la maigre estrade commune, dont une natte usée, des fragments
de tapis, recouvrent mal les planches vermoulues, nous offrons, non sans
échanger des compliments, des salamalecs la main sur le cœur, une
tournée générale à l’assistance. Ces messieurs ne refusent point.
Seulement il faut à notre tour accepter d’une pastèque qu’on est allé
chercher en grande hâte au jardin. De la pastèque sur le café! Mais, à
vrai dire, leur pastèque est parfaite; et sa pulpe où les dents se
glacent, sa pulpe rouge, fondante, incrustée de graines noires, ne
paraît pas autrement indigeste qu’un sorbet.
Tout à coup, un grand brouhaha. Très poliment, mon voisin de face me
fait signe d’avoir à m’écarter un peu. J’obéis et je m’aperçois que le
poteau contre lequel je m’appuyais,--un de ces poteaux qui calent le
plafond,--est garni à son pied de carcans et d’entraves. Il y a foule au
dehors. Dans le cadre obscurci de la porte se dessine la silhouette d’un
fort gaillard lié de cordes. On le pousse, il s’assied à la place que
j’abandonne et, tranquillement, se laisse ferrer par le cou.
Un de nos récents amis, un chamelier, messager entre Kairouan et Sousse,
et qui, à fréquenter les soldats français, a retenu quelques mots d’un
vague sabir, explique avec abondance que l’homme ainsi enchaîné est un
voleur, et que, vu la pauvreté du village, le café y sert de prison.
O mœurs férocement patriarcales!
Je demande, par signes bien entendu, s’il est convenable que j’offre une
tasse au prisonnier. Tout le monde hoche la tête, le prisonnier
s’incline et sourit: il paraît que c’est convenable. De nouveau, le
cafetier fourgonne; de nouveau, les charbons s’allument dans l’ombre, et
les dés de marc noir, sucré de cassonade, vont circulant de main en
main. Mais le soleil tombe vite en cette saison; notre Maltais, peureux,
attelle, déclarant qu’il ne veut pas voyager la nuit. Allons, du café
encore une fois; et à la santé du voleur! ce sera la dernière tournée.
* * * * *
Je ne reconnais plus les endroits que nous avons traversés ce matin.
Sous les rayons de l’ardent soleil, la réalité des choses semble s’être
évaporée. Tout flotte et palpite; la terre, le ciel, tout se confond
dans une atmosphère éblouissante. Autour de nous, des étendues d’un azur
extraordinairement tendre et comme imprégné de blancheur, où les arbres
se doublent, où les koubas se mirent. Est-ce de l’eau? Les paysans
rient: c’est du sel. En regardant bien, à la place de ce qui paraissait
de l’eau, nous distinguons, au ras du sol, le sel qui luit et l’air qui
danse.
Sousse, à l’horizon, se dresse immense, suspendue entre terre et ciel
ainsi qu’une cité de rêve. Mais à mesure qu’on approche, le relief des
terrains, les détails des toits et des tours, puis, dominant le tout, la
kasbah, massive et fortement piétée, prennent consistance et se
dessinent. Au bas, la mer d’un bleu si réel, après ces flottantes
féeries, qu’il nous paraît féroce et dur... Nous arrivons! Cependant le
soleil darde encore, et l’heure de la sieste fait planer son silence
au-dessus de Sousse endormie. Rangées en lignes le long des fils du
télégraphe, des hirondelles nous regardent passer; d’autres, plus
actives ou plus affamées, mais craignant la grande chaleur, volent avec
de petits cris, sans s’écarter, sans en sortir, dans l’ombre étroite qui
cerne d’un trait net les remparts.