Il fait étouffant; le jour se glisse blafard entre les lames des
persiennes. J’ouvre ma fenêtre: une chaleur lourde m’arrive, comme si
j’avais ouvert la gueule d’un four. En face,--car nous logeons sur
l’extrême bord de la ville,--le rempart est rouge, d’un rouge sombre,
couleur d’incendie qui s’éteint. De la terrasse, l’horizon apparaît tout
proche, la mer métallique, la plaine triste, grise, effacée. Sur un ciel
bas, chargé de nuages sans forme et d’une transparence de veilleuse à
l’endroit où est caché le soleil, les créneaux des tours se détachent en
silhouette dure. C’est le Schilli, m’a dit Mahmoud, le vent du Sud venu
du désert. Vent mort, continu, enveloppant, sans rafale ni bruit de
feuillage. Sous sa longue et énervante caresse, les palmiers des cours
et les oliviers de la plaine se courbent et ne se balancent pas. Le long
des mâts consulaires, plus nombreux dans Sousse que les palmiers, les
cordes flottent détendues avec un claquement lent et mou. D’une terrasse
à l’autre, paresseusement, courent des lignes de poussière d’ocre.
Le hasard, pour ma bienvenue, me réservait cette surprise d’une journée
particulièrement africaine.
Il y aurait folie à sortir; mais une fois les fenêtres closes à l’air et
au sable dont il est chargé, la chaleur, pour peu que vous évitiez tout
mouvement, est, à l’intérieur, fort supportable.
Mes voisins m’ont rendu ma visite; on a repris la conversation de
l’autre jour, causé politique locale. Tout ce qui se dit, je l’avais
déjà lu plus ou moins, ou entendu en France. Mais dans ce cadre oriental
les moindres détails prennent une saveur nouvelle. Assimilons-nous au
milieu et tâchons d’être, avec ses naïves impressions, quelques heures
durant, un bourgeois de Sousse.
* * * * *
Décidément, il faudra faire son deuil de l’Orient héroïque! La Tunisie,
dans ces conversations dont la familiarité m’étonne, tant l’accoutumance
en bannit tout charlatanisme de couleur locale et ce romanesque
préalable que le plus sincère voyageur apporte toujours bouclé dans un
coin de sa valise, la Tunisie se révèle d’abord sous un aspect bonhomme,
agricole et provincial. C’est un pays tout petit, très-fertile, et, dans
l’endroit où je me trouve, sérieusement et immémorialement cultivé.
L’humanité, partout, reste identique à elle-même; et je serai tout
étonné demain de trouver, coiffés de turbans, ces paysans d’Afrique qui,
à travers les phrases, m’apparaissent avec la figure tannée et résignée
de nos paysans français.
D’ailleurs tous ces Arabes,--et non-seulement les petits propriétaires
installés sur la parcelle du sol qu’ils cultivent, mais ceux aussi qui,
à travers la plaine, et dans un cercle relativement restreint, mènent
l’existence pastorale,--sont timides et doux, accoutumés à se laisser
tondre.
Un Bey, dont on m’a conté l’histoire, disait:
«Il est bon que le paysan reste pauvre; quand il a trop d’argent, il
réfléchit et se révolte.»
A la suite d’un fort impôt, ce Bey envoya un espion dans les villages.
«Que font-ils là-bas?
--Ils pensent, ils ont l’air de calculer en se promenant dans les rues.
--C’est qu’on ne leur a pas assez pris, c’est qu’il leur reste de
l’argent; l’argent seul donne le souci.»
Nouvel impôt.
«Que font-ils?
--Quelques-uns chantent, d’autres ne chantent pas encore.»
Troisième impôt.
«Et maintenant?
--Maintenant tout le monde est gai, plus de mines préoccupées.
--Bon! les voilà tranquilles jusqu’à la prochaine récolte; c’est ainsi
qu’il faut gouverner.»
Admirable façon d’encourager l’agriculture! Vous en devinez les
résultats. Ils cultivent pourtant, ils cultivent encore malgré tout,
tant la propriété, même peu sûre, tient son homme. Leur travail, à vrai
dire, se réduit à peu de chose: deux labours à l’araire pour les
oliviers comme pour le blé, et les réparations indispensables aux
relèvements de terre surmontés d’une haie qui séparent les propriétés.
Mon voisin, qui a des idées générales, résume la question en ces termes:
«Le paysan tunisien aime trois choses plus qu’Allah: l’argent, l’eau et
la justice. L’argent, nos colons, nos soldats surtout en dépensent, ce
qui ne contribue pas peu à l’effectueux respect dont les Franzis sont
entourés. Le plus pressant et le plus sûr pour s’attacher à jamais les
indigènes serait de les désaltérer une fois pour toutes de leur soif dix
fois séculaire d’eau et de justice. L’eau reviendra quand il plaira à
nos ingénieurs. Pour la justice, c’est plus difficile. Les khalifas, qui
remplissent l’office de préfets du bey, ont de mauvaises et fâcheuses
habitudes qu’ils ne changeront pas de sitôt. La juridiction consulaire
des capitulations n’a plus de raison d’être dans un pays où notre
présence constitue une garantie suffisante. Quant aux bureaux arabes,
qui s’infiltrent sous le nom de bureaux de renseignements, ils sont
peut-être utiles aux frontières, mais on y garde trop la tradition
d’Algérie, on y est trop porté à traiter en loup de l’Atlas ces doux
moutons bêlants du Sahel tunisien. En attendant mieux, le rachat de la
dette nous permettrait, chose énorme, de lever et contrôler l’impôt. Le
fisc beylical, très compliqué et très oriental au fond, malgré
l’apparence d’organisation européenne dont le pare la commission
financière, augmente volontiers les tailles chaque fois qu’il peut, et
ses agents subalternes, complices des regrets des khalifas et des
rancunes italiennes, ne se gênent guère pour dire que, s’il faut payer
toujours davantage, c’est par notre faute et pour subvenir aux frais de
notre occupation.
Pourtant à en juger par des détails humbles, le jour se fait peu à peu.
Une vieille Arabe qui, deux fois la semaine, lave notre maison à grande
eau, n’a plus peur des Français et dit qu’ils ne sont pas méchants. Une
femme des tentes, venue l’autre jour pour le marché, racontait que les
Français ont beaucoup d’argent, qu’ils ne volent pas, et que, grâce à
eux, un homme qu’elle connaît et qui, au début de la campagne, n’avait
qu’un chameau pour tout bien, est maintenant riche, très riche.
Par exemple, nos amis particuliers, ce sont les Juifs. Quoique le
Tunisien, fort tolérant de sa nature, ne les ait jamais beaucoup
maltraités, ils ont considéré l’occupation française comme une
délivrance. Très actifs sous leur apparence de fumeurs d’opium et très
riches, ils sont presque tous nos protégés. Ils se disent Français
fièrement, et volontiers renieraient Abraham pour M. Grévy. Il y a deux
petits drapeaux tricolores sur l’enseigne de leurs boucheries, et leurs
gamins, en mangeant une tranche de pastèque, dans le chemin de l’école,
s’essayent à chanter la _Marseillaise_. Si nous avions ici un
instituteur, officiel ou non, tout ce monde parlerait français avant un
an. Notre arrivée semble avoir fortement relevé les Juifs aux yeux des
Arabes. Hier, on a invité un Juif dans une maison maure; on l’a appelé
«Sidi-Mouchi» et les femmes se sont montrées. C’est le bruit du jour.
Toute la ville ne parle que de cette réception et de Sidi-Mouchi. Chacun
s’en étonne, lui plus que les autres.
Les pauvres Arabes d’ailleurs auraient toute raison de respecter les
Juifs: à force d’emprunter pour payer l’impôt, ils leur doivent tout. Si
les Juifs continuent, d’ici à peu les champs seront dépeuplés et les
prisons pleines. Nous voici au mois de la récolte; toute la cavalerie
beylicale, vingt spahis s’il vous plaît, est en campagne pour faire
rentrer les créances et emprisonner les gens endettés...
Ceci nous ramène aux Arabes.
--«Êtes-vous allé au Ksar? Il faudra voir ça. C’est, tout près d’ici,
dans l’autre rue, une sorte de cloître fortifié. On y descend par un
escalier de vingt marches auquel succède un grand couloir sombre. Tout
cela très ancien et très noir, d’aspect byzantin. Au milieu du cloître
il y a un puits mystérieux recouvert par une grosse pierre, et,
au-dessus du puits, un gigantesque poivrier. Autour, sous les arcades
blanches, de petites logettes fermées d’une porte, mais inhabitées. Les
Arabes ont grand’peur du Ksar, et, bien qu’on y ait mis le tombeau d’un
santon, ils ne s’y hasardent pas la nuit. Les murs en sont barbouillés
de henné. Mahmoud, à qui on demande l’explication de ces barbouillages
cabalistiques, détourne la conversation; il finit pourtant par avouer
que c’est pour chasser _ceux de dessous terre_. Toutes les nuits des
_mounégas_, des religieuses blanches, y reviennent en procession; un
chien fantôme rôde autour. Vers le milieu du IVe siècle, cet
édifice,--où les savants retrouvent, paraît-il, une tradition du système
de fortification phénicien et carthaginois,--fut un couvent de
moines-soldats. Sa légende, l’atmosphère de terreur qui flotte autour de
ses vieux murs, doivent se rapporter au souvenir de quelque antique
massacre.
«Les Arabes sont très superstitieux: les mains peintes en rouge sur
leurs portes sont destinées à éloigner les diables. Le poisson, symbole
mystique du Christ pour les premiers chrétiens, jouit du même privilége
et figure sur tous les bras, en tatouage. Il y a des chevaux, des
chameaux qui portent malheur; on les reconnaît à certaine marque: un
creux sous le ventre est signe de mort; une touffe de poils disposée de
certaine façon sous le cou indique que le propriétaire de la bête sera
étranglé par le destin. Superstitieux plus que religieux, et même
relativement sceptiques,--disant volontiers avec un fin sourire: Allah
est grand, Mahomet un peu moins!--les années de sécheresse, ils font des
processions pour obtenir la pluie, et, si la pluie n’arrive pas, alors
ils célèbrent une sorte de messe du diable, lisant le Koran au rebours,
mettant le burnous à l’envers et tournant le dos à la Mecque...»
* * * * *
Je suis remonté sur mon toit. La nuit était venue, apportant un peu de
fraîcheur. De grands nuages noirs, très bas, barraient le ciel et
pendaient comme une draperie débordante d’étoiles. Un chat a miaulé
là-bas, derrière une maison mauresque dont j’aperçois distinctement dans
la nuit claire la terrasse couverte d’herbes folles et la cour à fines
arcades. C’est une maison frappée d’un sort; son seuil est mauvais et a
procuré malheur, faillite ou mort à tous ceux qui l’ont habitée. Alors
on a muré sa porte et on la laisse tomber en ruines. Il y a ainsi dans
Sousse beaucoup de ces maisons abandonnées.