--... Les théâtres ne rouvrent pas encore, j’ai quinze ou vingt jours
devant moi, je viens d’apprendre que la Goulette est à trente-six heures
du fort Saint-Jean, et je m’en vais en Tunisie.
--Bonne idée, au mois d’août!
--Le mois du Ramadan...
--Oui! avec quarante-deux degrés à l’ombre.
Là-dessus, Marius, qui connaît les États barbaresques pour y avoir placé
d’innombrables pelotes de fil au tambour, m’emmena chez un chapelier et
me fit acheter un casque blanc en moelle de sureau.
--Maintenant, tu peux marcher. Coiffé comme cela, on se fiche du soleil
et l’on est respecté des Arabes.
En attendant, ce casque m’a fort rendu service dans une suprême partie
de pêche organisée pour solenniser mes adieux par le brave Rabastoul, un
vieil ami à Marius et à moi qui, bien plus loin que Montredon, sur
l’aride côte marseillaise, possède un cabanon croulant et délicieusement
solitaire.
Une après-midi presque africain déjà, tant à cause de l’enragé soleil
que des étonnantes histoires turques dont nous régale Rabastoul.
--«... Oui, disait-il, vous vous plairez là-bas, très certainement, chez
ces braves Turcs de Tunisie! De tout temps nous avons eu en Provence
comme qui dirait un faible pour les Turcs.»
Rabastoul se tut, préoccupé qu’il était de donner le suprême tour de
main à la bouillabaisse; et, pendant un moment,--sous l’abri de roseaux
secs où s’entortille une courge en fleurs, dans cette calanque perdue
dont le sable est si blanc et l’eau si claire qu’on y voit circuler la
dorade, et les oursins avec les langoustes se promener au fond--un
silence régna, troublé seulement par les pétarades des pommes de pins
s’enflammant, le murmure de la marmite et le glou-glou des rochers creux
qui s’emplissent et se dégorgent au lent va-et-vient de la mer.
Puis, quand la bouillabaisse fut à point, et tandis que, dans un nuage
de safran, sur la coquille de grande nacre qui sert de plat chez nos
pêcheurs, les tranches molles et bien taillées s’imbibaient d’un jus
couleur d’or, Rabastoul, s’étant servi avec discrétion les deux moitiés
d’une rascasse, recommença, sans perdre un coup de dents ni une lampée
de vin, à nous exposer ses idées:
* * * * *
--«... Les Turcs? de braves gens, en Alger surtout. On fut longtemps
amis avec eux, puis, un beau jour, on s’est brouillé. Toujours des
histoires de femmes!»
* * * * *
Et comme je contestais son point de vue historique, lui faisant
remarquer qu’après tout les femmes avaient été pour peu de chose dans le
coup d’éventail de 1830, dans la déclaration de guerre, le bombardement
d’Alger et la prise de la Smala:
* * * * *
--«Il s’agit bien, s’écria Rabastoul, de votre Abd-el-Kader et de
Louis-Philippe? C’est de nous autres que je parle, de nous autres les
Provençaux; et nous avions, de Mounègue jusqu’à Marseille, rompu la
paille avec les Turcs pour notre compte, des années et des années avant
que votre Louis-Philippe et Abd-el-Kader fussent nés.»
* * * * *
Il y avait, près de l’endroit où nous déjeunions, un puits recouvert
d’une tourelle, au bord des flots, presque en pleine grève, d’une eau
bonne à boire cependant, et supérieure, tant le seau la remontait
glacée, pour y mettre le vin fraîchir.
* * * * *
--«Vous voyez ce puits? continua Rabastoul, c’est un vieux puits. Des
tuiles manquent à son toit que le mistral a épointé, et les pierres en
sont rongées par l’air marin et le clair de lune.
Dans les anciens, très anciens temps, ce puits était l’unique puits d’un
village qui existait alors et qui n’existe plus sur le coqueluchon du
Cap.
De sorte que chaque soir, à la bonne du jour, quand le soleil couchant
fait souffler la brise du large, les femmes et les filles descendaient
remplir leur cruche au puits et causer autour de choses ou d’autres.
Mais voilà: les Turcs, qui sont des malins, connaissaient cette
habitude; et tous les mois, tous les deux mois, selon les besoins, ils
envoyaient une tartane avec des pirates qui, arrivant sans mener bruit,
se tenaient cachés tant qu’il fallait, tranquilles leur mât abattu,
là-bas derrière cette îlette, et ensuite l’heure venue, se précipitaient
vers le puits, poignard aux dents et en poussant des cris sauvages,
crevaient les cruches à grands coups de pied, et emportaient femmes et
filles par delà le golfe du Lion dans des capitales barbaresques.
Ceux du village, un peu froissés les premières fois, ne se fâchaient
plus maintenant; vous allez comprendre pour quoi.
D’abord, chacun savait que là-bas les Provençales n’étaient pas à
plaindre. Bien traitées, bien nourries, parfumées à l’essence de rose,
et habillées de colliers en or, souvent on les nommait sultanes. Tout
cela, comme on peut penser, flattait l’amour-propre des familles. Sans
compter que, de temps en temps, quand une occasion se présentait, elles
écrivaient de belles lettres avec de l’argent turc dedans pour consoler
parents ou maris en leur permettant de vivre bourgeois. Ils s’achetaient
alors des olivettes et des vignes. Une fille enlevée, assez jolie,
c’était quasiment la fortune...
Et d’autres avantages encore!
Par exemple, si une jeunesse un peu trop coureuse avait, comme une
cavale débridée, laissé tomber un fer en route, et que son galant
refusât de le ramasser:
--C’est bien, Tistet, j’irai au puits.
--Va au puits, Myette...
Et elle allait au puits, pécaïre! et les Turcs étaient bien contents.
De même pour les demoiselles sans dot, les veuves qui ne renoncent pas,
et les ménagères mal en ménage.
A cette bienheureuse époque on ne connaissait par ici ni femmes séparées
ni vieilles filles. Le monde vivait dans le contentement et la concorde.
Pas besoin d’huissiers, de juges de paix ou de notaires! Ces honnêtes
brigands de Turcs étaient chargés d’arranger tout.
Bientôt le puits devint célèbre. Toujours quelque femme, quelque
fillette rôdait autour, s’attardant, espérant les Turcs. Même à la fin,
pour simplifier, les Turcs avaient la politesse d’annoncer leurs coups
huit jours à l’avance en hissant à la cime d’un pin le terrible drapeau
vert et rouge surmonté d’une tranche de pastèque, qui est le croissant
comme chacun sait.
Ce fut alors une vraie foire. Voulez-vous des filles? en voilà des
filles! Il en venait d’un peu partout, la cruche au bras, sous prétexte
de chercher de l’eau. Il en venait de la plaine et de la montagne:
d’Arles avec le ruban flottant qui fait si bien contre les joues brunes;
de Nice avec le petit chapeau plat pareil à un champignon blanc; et des
Avignonnaises coiffées de la catalane, et des Marseillaises qui toujours
rient, le front encadré de frisons noirs dessous le bonnet en coquille.
Ils n’avaient plus assez de barques, les Turcs! Les Turcs ne savaient
plus où donner de la tête.
En ce monde, tout s’use, hélas! les fils les plus longs ont un bout, et
il arriva un moment où l’affaire se gâta. Entre nous, il y eut de la
faute des Turcs.
Jamais on ne leur avait rien dit, bien loin de là: tous amis, tous
frères. Chacun se faisait un plaisir d’offrir la tournée de muscat quand
ils passaient devant une bastide.
Que voulez-vous? Les gredins abusèrent!
Un jour--ils n’étaient pas venus depuis longtemps--un jour, sur le bleu
de la mer, on distingua des voiles blanches:
Les Turcs! ce doit être les Turcs!...
Grand remue-ménage là-haut. Les plus pressées sautent sur la cruche et
dégringolent du côté du puits.
C’étaient bien les Turcs, en effet. Seulement, pour cette fois-là, les
Turcs ne venaient pas chercher des femmes. Au contraire! Il y avait chez
eux un trop-plein, et l’idée leur était poussée de nous rapporter en une
fois toutes les vieilles, celles qu’ils avaient enlevées vingt ans,
trente ans auparavant. Vous voyez d’ici le cadeau!
Ah! mes amis de Dieu, ce fut une belle bataille. Mon saint homme d’oncle
n’avait que cent ans alors qu’il me la raconta. Sitôt qu’on sut de quoi
il retournait, avec des fusils et des haches tout le village descendit.
On en tua des Turcs et des Turcs! Le puits fut comblé de corps sans
têtes; et il y avait sur le sable tant de têtes coupées et de turbans
que la plage, disent les anciens, ressemblait à un champ de citrouilles.
Les Turcs durent se rembarquer, ramenant au pays d’où ils étaient venus
leur chargement de vieilles femmes. Et même à partir de ce moment, plus
jamais on n’a revu de Turcs!
Comme souvenir de l’événement, le puits garde encore aujourd’hui le nom
de _Puits des Sarrazines_.
* * * * *
--Parce que, conclut Marius en soulignant d’un verre de vin la fin
du récit et de la bouillabaisse, parce que, du temps des
arrière-grands-pères, les Turcs, quand ils allaient sur mer,
s’appelaient plutôt Sarrazins.