L'ENFANT GÂTÉ.

Le petit Charles était un enfant très-gâté par sa belle-mère, qui ne

souffrait pas qu'on le contrariât en rien, et sa bonne faisait tout ce

qu'il voulait. M. Nizerolles, son père, avait beau dire qu'en l'élevant

ainsi l'on en ferait un enfant insupportable, on ne l'écoutait pas et

l'on continuait à faire toutes les volontés de Charles.

Quand il jouait dans la chambre où sa bonne et sa belle-mère

travaillaient, Charles disait en pleurant:

«Maman, Solange me regarde!

--Mon enfant, c'est qu'elle a du plaisir à te voir.

--Je ne veux pas qu'elle me regarde, moi!

--Solange! je vous défends de regarder cet enfant, puisque cela

l'ennuie.»

Alors la bonne continuait à travailler sans lever les yeux.

Charles criait de nouveau:

«Maman! Solange ne me regarde pas!

--Mon ami, je lui ai défendu de te regarder, puisque cela te faisait de

la peine.

--Je veux qu'elle me regarde maintenant, moi!

--Solange, pourquoi ne regardez-vous pas M. Charles? vous ne savez rien

faire à propos.»

Et cela durait une heure ainsi.

Un jour, Charles voulait que son grand cheval de carton se dérangeât

pour le laisser passer. Sa belle-mère s'étant levée pour ôter le joujou

du chemin de son fils, celui-ci lui défendit d'y toucher.

«Il a des jambes, criait-il, il peut bien marcher tout seul!

--Tu ne sais ce que tu dis, mon enfant.»

Et Mme Nizerolles mit le cheval dans un coin de la chambre. Charles se

mit dans une grande colère et cria si haut que son père l'entendit. Il

vint, et, prenant l'enfant par le bras, il le conduisit dans un cabinet

noir.

Charles cria tant qu'il eut de force pendant plus d'une demi-heure,

après quoi il s'apaisa. Alors sa belle-mère s'empressa d'aller lui

ouvrir; mais aussitôt qu'il la vit, l'enfant recommença à crier.

--«Mon petit chéri, je croyais que tu étais raisonnable, et je venais te

tirer de prison; tu ne criais plus!

--Ne faut-il pas que je me repose, répondit Charles; croyez-vous que

je vais crier comme ça des heures entières sans me reposer, pour avoir

ensuite mal à la gorge!»

Charles avait la mauvaise habitude de mettre la main dans les plats

qu'on servait à table, ce qui impatientait son père au dernier point;

mais M. Nizerolles était si faible qu'il ne savait pas contrarier sa

femme ni son fils. Un jour, on servit un macaroni tout bouillant;

Charles s'empressa d'allonger le bras pour en prendre.

«Fais attention, mon ami, dit sa belle-mère; tu vas te brûler!»

Charles n'en fit qu'à sa tête, comme à l'ordinaire, et il prit une

pleine main de macaroni; mais il se brûla si fort qu'on entendit ses

cris dans toute la maison. La peau de la main fut détachée et il y eut

grand mal. Pendant plus d'un mois, il porta la main en écharpe, et il ne

fut plus tenté de mettre la main au plat.

M. et Mme Nizerolles passaient tout l'été à la campagne. Au bas de leur

jardin se trouvait une prairie traversée par une petite rivière. Chaque

jour on défendait à Charles d'aller seul au bord de l'eau. Un matin que

tout le monde était occupé, Charles se sauve du côté du pré et se met à

cueillir des fleurs sur le bord de la rivière; voulant avoir un bel iris

jaune qui était un peu éloigné de la rive, il se penche et tombe dans

l'eau.

Charles ne manquait ni d'esprit ni de courage; voyant que personne

n'était à portée de le secourir, il se cramponna à une branche de saule

pleureur qui pendait dans l'eau et se mit à crier le plus haut qu'il

put. Ce fut son père qui l'entendit le premier et vint le retirer de la

rivière. Cette petite aventure lui fit passer l'envie d'aller tout seul

au bord de l'eau.

La tante de Charles ayant amené ses deux fils pour passer la journée

avec lui, il fut assez aimable jusqu'au dîner, se trouvant fort heureux

d'avoir des camarades, parce que son mauvais caractère avait éloigné

de lui tous les enfants qui le connaissaient. Mais quand il fallut se

mettre à table, Charles, qui venait de se disputer avec l'aîné de ses

cousins, ne voulut pas qu'il dînât avec lui; tout ce qu'on put dire pour

faire passer ce caprice fut inutile. Le cousin, bon petit garçon et fort

bien élevé, demanda lui-même à manger à la petite table. Quand le soir

fut venu, Charles, qui s'était remis à jouer avec ses cousins, leur

demanda quand ils reviendraient le voir, en disant qu'il fallait que ce

fût bientôt, parce qu'il s'amusait beaucoup avec eux.

«Mon ami, dit la tante, je n'amènerai plus tes cousins ici, parce que

je craindrais qu'en les laissant avec toi ils ne prissent tous tes

caprices; et je ne veux pas que mes enfants soient insupportables à tout

le monde.»

Charles, tout confus, alla pleurer auprès de sa belle-mère, qui dit que

la tante était trop sévère pour cet enfant.

«Non, dit M. Nizerolles, ma soeur n'est pas trop sévère; elle a raison

de bien élever ses fils.»

Si le dîner n'était pas servi quand Charles avait faim, sa bonne le

menait à la cuisine, et la cuisinière découvrait toutes les casseroles

pour qu'il choisît ce qu'il voulait manger; et, s'il désirait du rôti,

on coupait une aile de la volaille qui était encore à la broche.

Les couvreurs vinrent raccommoder le toit de la grange, Charles, voyant

un jeune ouvrier monter à l'échelle et marcher sur le toit, dit qu'il en

ferait bien autant. Son père et sa mère étaient allés à la ville, et la

bonne, effrayée de ce nouveau caprice, essaya de l'en détourner; mais

elle ne put y réussir. Ne sachant pas résister à la volonté de l'enfant

gâté, et, d'un autre côté, craignant qu'il ne lui arrivât quelque

accident, elle pria le jeune ouvrier de le faire monter avec lui, en lui

recommandant de le bien tenir. Quand il fut au bord du toit, Charles dit

qu'il voulait y marcher tout seul; et comme l'ouvrier ne voulait pas

le laisser en liberté, le mutin se débattit si bien, qu'il tomba,

entraînant le pauvre garçon dans sa chute. L'ouvrier se démit l'épaule

et l'on fut obligé de le mettre au lit.

Grand désespoir à la maison!

Quand M. et Mme Nizerolles rentrèrent pour dîner, et qu'ils apprirent le

malheur qui était arrivé, ils furent très-alarmés. Il fallut raconter

les détails de l'accident, et la bonne fut bien grondée. Pendant les

six semaines que l'ouvrier passa au lit, Charles témoigna beaucoup de

repentir de ce qu'il avait fait. On le trouva souvent à genoux près

du lit du malade, et la bonne Mme Nizerolles pensa que cette leçon le

corrigerait.

[Illustration: On le trouva souvent à genoux près du lit du malade.]

Charles avait huit ans quand sa belle-mère lui donna une petite soeur.

Il en fut d'abord enchanté; mais bientôt, voyant qu'on s'occupait

beaucoup de cette petite, il prétendit qu'on n'aimait qu'elle; que

toutes les complaisances et les petits mots d'amitié étaient pour

mademoiselle, et il voulut qu'on la mît en nourrice. Mme Nizerolles

supporta patiemment ce nouveau caprice et pleurait quand elle était

seule, se repentant d'avoir si mal élevé le fils de son mari. Elle

n'osait plus témoigner la moindre tendresse à sa petite fille en

présence de Charles, et s'en dédommageait quand elle était seule avec

l'enfant.

Un jour qu'elle berçait sa fille sur ses genoux, en lui disant tous les

jolis mots que les mères adressent à leurs petits enfants pour témoigner

leur tendresse, Charles entra et se mit dans une telle colère qu'il s'en

roulait par terre.

«Qu'on renvoie cette petite, criait-il, je n'entends pas qu'elle reste

ici! J'y étais avant elle! qu'elle sorte de la maison!»

M. Nizerolles, attiré par le bruit, sortit de son cabinet, et prenant le

petit furieux dans ses bras, il lui dit:

«Ta soeur ne quittera pas la maison, mauvais garnement, mais ce

sera toi. Puisque nous ne savons pas t'élever, je vais te mettre en

meilleures mains; car ici tu deviendrais un mauvais sujet.»

On attela la voiture, et, malgré les prières de Mme Nizerolles et les

larmes de la bonne, le père de Charles le conduisit au lycée de la ville

voisine où ils arrivèrent le soir très-tard.

[Illustration: Le père de Charles le conduisit au lycée.]

«Monsieur, dit M. Nizerolles au proviseur, je vous amène l'enfant le

plus mal élevé que vous ayez jamais eu sous votre direction. Comme au

fond il n'est ni sot ni méchant, j'espère que vous en ferez un garçon

supportable; et, pour y parvenir, je vous autorise à user de toute la

rigueur que vous jugerez convenable. Et toi, Charles, rappelle-toi que

tu ne me reverras que quand M. le proviseur m'assurera que tu mérites

l'affection que nous avions pour toi.»

Charles, qui n'avait pu croire qu'on voulût l'éloigner réellement de la

maison, fut si atterré qu'il laissa partir son père sans dire un seul

mot. C'était l'heure du coucher; il alla au dortoir des petits et passa

la nuit à pleurer. Le lendemain au matin, quand on lui donna un bol de

lait comme aux autres, il dit qu'il ne mangeait pas de lait sans sucre.

«On ne donne pas de sucre ici, monsieur.

--Eh bien! je ne prendrai pas votre lait.»

Et il jeta le bol et le pain au milieu de la cour. Dans la salle d'étude

il fut assez tranquille, regardant tous ses nouveaux camarades les uns

après les autres. A la récréation, quelques écoliers vinrent proposer à

Charles de jouer avec eux.

«Laissez-moi tranquille! je n'ai pas besoin de vous pour m'amuser.

--Tiens! ce monsieur bourru!» dirent les enfants.

Et ils s'attroupèrent autour de lui.

«Vous en irez-vous! leur cria Charles, je ne veux pas qu'on me regarde.

--Est-il drôle, celui-là!» dirent les écoliers en riant aux larmes.

Charles, trépignant de colère, ramassa du sable et le leur jeta aux

yeux.

«Il est enragé! dit le plus grand. Apportez-moi un fouet de toupie, je

vais lui lier les mains derrière le dos.»

Et, le saisissant promptement, il lia les bras de Charles à un petit

arbre qui était auprès de lui. Alors les écoliers allèrent trouver le

maître d'étude, qui, tout en lisant dans un coin de la cour, observait

cette scène.

«Vous avez très-bien fait, mes amis, dit-il, de traiter ce garçon-là

comme on traite un animal nuisible.»

Le tambour battit et l'on délia Charles pour entrer en classe. Il n'y

avait pas un quart d'heure qu'il y était, quand il dit tout haut:

«Je m'ennuie! qu'on me reconduise chez mon père.

--Monsieur Charles, on ne parle pas en classe, dit le professeur.

--Et si je veux parler, moi, qui donc m'en empêchera?

--Moi, monsieur!

--Je voudrais bien voir ça!»

Le professeur appela un domestique qui était dans le corridor, et lui

dit d'emmener Charles, qui fut mis dans un cabinet où il cria tout à son

aise jusqu'au dîner.

A table, il refusa de manger de la soupe, en disant qu'elle avait

mauvaise mine. On lui ôta son assiette.

«Qu'on m'en fasse d'autre tout de suite!

--On ne parle pas au réfectoire,» dit le proviseur, qui assistait au

dîner des élèves.

Quand on lui servit du bouilli, il dit qu'il n'en mangeait pas, et que

le bouillon n'était bon que pour les domestiques. Il en fut de même pour

les haricots.

«Que vais-je donc manger?

--Vous mangerez votre pain sec, puisque rien ne vous plaît.

--Puisque c'est comme cela, je me laisserai mourir de faim.

--Vous êtes libre de le faire, mon enfant, si cela vous plaît.»

En effet, Charles ne mangea pas de la journée, et, pendant la

récréation, il resta dans un coin de la cour, pleurant en silence, car

l'estomac lui faisait grand mal.

Le lendemain au matin, il but son lait sans demander du sucre, et il

mangea un peu de salade au dîner, puis il se promena dans la cour.

Quand Charles vit bien qu'on ne lui céderait jamais, il commença à

devenir un peu plus raisonnable; il se mit à travailler, lui qui n'avait

presque jamais rien fait. Le travail l'intéressa beaucoup plus qu'il ne

l'avait cru; alors il parla moins souvent à l'étude et en classe, et

fut plus rarement puni. Il finit par trouver le dîner et le souper fort

bons, car, ne boudant plus, il s'amusait avec ses nouveaux camarades et

gagnait de l'appétit en courant et sautant comme eux. Sa santé était

languissante avant qu'il entrât au collége, parce que chez lui il

mangeait trop souvent à des heures irrégulières; mais la vie du collége

la raffermit, et il devint rose et frais comme les autres écoliers.

Au bout de six mois, le proviseur écrivit à M. Nizerolles qu'il pouvait

venir voir son fils qui était devenu un charmant enfant et l'écolier le

plus attentif de sa classe.

Ce fut un grand bonheur pour Charles d'embrasser son père et d'avoir des

nouvelles de tout le monde, il en pleura de joie, et parla beaucoup de

sa belle-mère et de sa petite soeur.

«Mon ami, dit le proviseur, si vous désirez les voir, je vous donnerai

un congé de trois jours.

--Oh! merci, monsieur! je serai bien content d'aller un peu à la maison,

car il me semble qu'il y a plus d'un an que je l'ai quittée.»

M. Nizerolles emmena donc son fils, et sa femme fut très-contente de le

revoir. Quand ils se furent bien embrassés, Charles, suivi de sa bonne

à qui il faisait mille amitiés, alla voir les autres domestiques qui le

reçurent assez froidement, car ils n'avaient pas oublié la façon dont il

les traitait autrefois; mais quand ces gens le virent si bon garçon, ils

témoignèrent une grande joie de son retour.

Le lendemain, Charles prit sa bonne à part et il lui dit:

«Solange, maman n'aime donc pas ma petite soeur?

--Oh! si, monsieur, elle l'aime beaucoup, au contraire.

--Mais elle ne lui dit rien et ne l'embrasse jamais!

--C'est qu'elle craint de vous faire de la peine; mais quand vous étiez

au collège, elle passait sa journée à la caresser.

--Et pourquoi ne la caresse-t-elle pas devant moi?

--Vous avez donc oublié, monsieur Charles, que vous pleuriez quand

madame embrassait sa fille, et que vous ne vouliez pas la souffrir à la

maison?»

Charles, honteux de sa conduite passée, à laquelle il n'avait jamais

réfléchi, courut à la chambre de sa belle-mère.

«Ah! petite mère, cria-t-il, que vous devez me détester! Comme j'étais

méchant autrefois! Laissez-moi embrasser ma petite soeur, je vous en

prie; caressez-la, chérissez-la, maman, et ne craignez pas que je pense

ni ne dise aucune de ces vilaines choses qui ont forcé papa à me mettre

au collège.»

Et en parlant ainsi il avait pris sa petite soeur dans ses bras et

faisait mille enfantillages pour la faire rire. «Maman, je vous aiderai

à bien aimer ma soeur; il faut même l'aimer plus que moi, car elle en a

besoin; elle est si petite!»

Charles s'informa du garçon couvreur qui s'était autrefois démis

l'épaule, et voulut lui faire un petit cadeau sur ses économies. Sa

tante vint dîner, amenant ses deux fils pour jouer avec Charles. Elle

dit qu'ils iraient au lycée avec lui puisqu'on y élevait si bien les

enfants, et qu'elle était charmée que ses fils apprissent qu'on peut

toujours se corriger quand on a bonne envie.

Contes et historiettes à l'usage des jeunes enfants Qui commencent à savoir lire · 第 120 / 127 题