Estelle était une charmante petite fille, mais elle ne pouvait supporter
la moindre contrariété; si quelque chose n'allait pas à sa guise, elle
se mettait dans un coin, ne parlait plus, ne répondait à personne, et
enfin boudait pendant des journées entières.
Quand elle jouait avec sa soeur et leurs petites amies, il fallait que
tout allât à sa fantaisie; autrement elle boudait et gâtait tout le
plaisir des autres. Comme Estelle était fort aimable quand elle le
voulait bien, on l'aimait malgré son vilain défaut; mais pourtant,
si elle exigeait des choses qui déplaisaient trop à ses compagnes,
celles-ci la laissaient bouder à son aise. Mme Savigny, la mère
d'Estelle, avait tout employé pour corriger sa fille; mais caresses et
punitions, tout avait été inutile.
Un jour, le parrain de la soeur d'Estelle apporta un charmant petit
nécessaire à sa filleule, qu'il aimait beaucoup. Estelle l'admira et
pria sa mère de lui en acheter un semblable. Mme Savigny lui répondit
qu'elle n'avait pas d'argent pour faire cette dépense, et qu'il valait
bien mieux employer ses économies à acheter des chapeaux frais à ses
deux filles, pour remplacer les leurs qui étaient fanés. L'enfant
insista; mais sa mère, après lui avoir répété qu'elle ne ferait pas une
chose déraisonnable, alla vaquer à ses occupations, et laissa Estelle
tout en larmes. Sa soeur, la voyant si désolée, lui dit:
«Ne t'afflige pas, ma bonne Estelle; ce nécessaire sera à nous deux;
nous nous en servirons chacune à notre tour.
--Non: j'en veux un tout à moi!
--Mais ce sera absolument la même chose: tu l'auras un jour et moi
l'autre.
--Ce n'est pas comme s'il était à moi toute seule.
--Pourtant, ma soeur, si c'était à toi qu'on l'eût donné, tu me l'eusses
bien prêté, je pense?
--S'il était bien à moi, j'en disposerais à ma guise, et je le garderais
pour moi toute seule quand il me plairait de te le refuser.
--C'est bien mal ce que tu me dis là, Estelle!
--Si tu voulais me le donner, toi à qui il n'a pas l'air de faire grand
plaisir?
--C'est impossible, puisque c'est mon parrain qui me l'a donné! Tu sais
bien que ne pas conserver ce qu'on vous donne, c'est manquer à l'amitié:
mon parrain serait fâché, et il aurait raison.
--Si tu avais un bon coeur, tu ne trouverais pas toutes ces raisons de
me refuser ce que je te demande.
--Mais, Estelle, tu n'es pas raisonnable du tout!»
Estelle, impatientée de ce que sa soeur ne voulait pas lui donner son
nécessaire, le lui arracha des mains et le jeta au loin. Heureusement
que l'autre petite fille était fort agile: elle rattrapa la jolie petite
boîte avant qu'elle fût tombée à terre, où bien certainement elle se
serait brisée. Alors Estelle quitta la chambre en disant:
«Tu t'en repentiras!»
[Illustration: La soeur d'Estelle prit sa leçon de piano.]
Ceci se passait le matin, pendant la récréation des petites filles. Peu
de temps après, le maître de piano arriva, et la soeur d'Estelle prit
sa leçon. Quand elle l'eut terminée, elle appela sa soeur pour venir
prendre la sienne à son tour; mais Estelle ne répondit pas. Sa bonne
la chercha dans toute la maison et ne put la trouver. Comme M. Savigny
venait de monter en voiture pour aller faire une petite course à la
campagne, on supposa qu'il avait emmené sa fille pour la consoler un
peu, car il la gâtait beaucoup; et Mme Savigny l'excusa auprès du maître
de piano.
Le père rentra juste au moment où l'on se mettait à table, et sa
première parole, en entrant dans la salle à manger, fut pour demander
Estelle.
«Mais, papa, vous l'avez bien emmenée avec vous?
--Non, vraiment! je ne l'ai pas vue depuis le déjeuner.»
La mère survint et fut très-effrayée de ne pas voir Estelle avec son
père. On ne pensa plus au dîner qui était servi. Chacun courut de son
côté, serviteurs et maîtres; et l'on recommença à chercher dans la
maison avec le plus grand soin. M. Savigny alla chez tous ses parents,
chez tous ses amis, chez toutes ses connaissances: personne n'avait vu
Estelle, personne n'en avait entendu parler!
M. et Mme Savigny étaient au désespoir. La soeur d'Estelle ne se
pardonnait pas de lui avoir refusé son nécessaire, ne doutant pas que
son refus eût été la cause du départ de sa soeur.
«Maudit nécessaire! s'écria-t-elle en pleurant, je voudrais ne t'avoir
jamais vu! C'est une bien malheureuse idée qu'a eue là mon parrain, de
m'apporter ce joli bijou qui m'a privée de ma soeur chérie!»
Pendant tout ce temps-là, Estelle était derrière le lit de sa mère,
cachée par les rideaux qu'on ne fermait jamais. Elle s'était mise
là pour bouder plus à son aise, et personne ne s'avisa de l'y aller
chercher. Elle entendit bien qu'on l'appelait pour prendre sa leçon de
piano; mais comme elle était de mauvaise humeur, elle ne répondit pas
et laissa partir le maître. Plus tard, quand elle vit l'agitation que
causait son absence, elle ne dit rien non plus, voulant punir sa mère et
sa soeur de lui avoir refusé un nécessaire.
Quand M. Savigny revint à l'heure du dîner, Estelle, qui n'avait pas
fait son petit goûter comme à l'ordinaire et qui avait grand'faim, fut
tentée d'aller se mettre à table avec les autres: mais la mauvaise honte
la retint. Elle ne savait comment paraître dans la salle à manger, ni
comment s'excuser de s'être fait chercher si longtemps. Elle préféra
supporter la faim qui lui tiraillait l'estomac, et la soif qui
desséchait son gosier. Alors elle commença à réfléchir sur son vilain
défaut; elle comprit qu'elle était devenue insupportable à tout le
monde, et que, si elle continuait à bouder à propos de tout, personne ne
voudrait plus vivre avec elle. Cette idée d'être délaissée par tout le
monde la fit pleurer. Il était nuit: affaiblie par la faim, elle glissa
à terre et s'endormit.
Elle fut réveillée par la voix de sa mère, qui criait dans le délire de
sa fièvre:
«Estelle! ma fille! mon enfant chérie! où es-tu? Reviens, ma fille! Je
veux te voir! Si tu ne reviens pas, je mourrai!»
Comme Estelle aimait beaucoup sa mère, elle eut un grand chagrin de la
voir dans un semblable état, et son premier mouvement fut de courir
l'embrasser. Ce baiser réveilla Mme Savigny en sursaut; elle crut rêver
en voyant sa fille devant elle; et, la saisissant avec vivacité, elle
poussa des cris comme si elle fût devenue folle. Estelle eut peur; et
comme sa mère la serrait au point de lui faire mal, elle cria aussi; M.
Savigny et sa fille accoururent, suivis des domestiques; chacun fut bien
heureux de revoir Estelle qu'on avait crue perdue. Le premier moment
de joie passé, on s'occupa de Mme Savigny dont l'état était alarmant.
Estelle, au désespoir d'être cause des grandes souffrances de sa mère,
se mit à genoux dans un coin de la chambre, demandant pardon à Dieu, la
tête baissée et tout en larmes.
Enfin cette crise se calma. Quand Mme Savigny fut revenue à elle, sa
première pensée fut pour Estelle qui était déjà auprès de son lit; et
elles ne se lassaient point de s'embrasser l'une et l'autre.
«O maman! dit Estelle en l'embrassant encore, que tout soit oublié, je
vous en prie! Vous pouvez être certaine que je ne bouderai plus jamais;
je vous le promets! j'ai bien eu trop de chagrin de vous voir si
inquiète et si malade! Cela m'a fait comprendre combien j'étais coupable
de ne pas vouloir me corriger.»
La soeur d'Estelle l'emmena dans la chambre qui leur était commune, et
lui présentant son nécessaire, elle lui dit:
«Prends-le, ma chère Estelle, prends-le puisqu'il te fait tant de
plaisir! Mon parrain en dira ce qu'il voudra; mais je ne veux plus que
tu aies un si grand chagrin.
--Non, ma soeur! garde ton nécessaire. Tu avais raison de dire que tu
manquerais à ton parrain en me donnant le cadeau qu'il t'a fait. J'ai
pensé à bien des choses, va! pendant que j'étais cachée derrière les
rideaux de maman qui souffrait tant à cause de moi! et je vous trouve
tous bien bons de m'aimer encore. Chaque fois que je verrai cette jolie
petite boîte, je songerai à ce qui est arrivé hier, et cela me fera
passer l'envie de bouder si elle me reprenait encore.»