On n'en cherche pas si long quand il faut gagner sa vie; voici un reste
de gaudes que vous allez manger; puis vous vous remettrez à égrener le
maïs. Toi, la grande, tu vas mener la vache aux champs; pendant qu'elle
broutera, tu ramasseras toute l'herbe que tu pourras arracher entre les
rochers, et tu l'apporteras ici pour son repas de midi.
Hélène mouilla ses mains avec un peu d'eau et lissa les bandeaux de sa
soeur sans défaire les nattes. Elle secoua les cheveux frisés de Raymond
pour en faire tomber la paille dont ils étaient remplis; puis elle
sortit avec la vieille.
Quand elle fut sur la _haute-pierre_, c'est ainsi qu'on appelle le
sommet de la montagne, elle chercha de quel côté était le soleil; puis
la vieille étant allée cueillir des cerises, Hélène tourna autour du
rocher en se plaçant de façon à avoir le soleil levant à sa gauche pour
être en face de sa maison qui était toujours à l'ombre à midi. Elle fut
bien étonnée d'apercevoir la forge à ses pieds, car elle ne s'en croyait
pas aussi proche.
Sa mère était sur le perron comme elle l'avait vue eu rêve; son père
conduisait le bateau avec des forgerons; mais tout ce monde ne lui
paraissait pas être plus grand que sa poupée. Elle cria de toutes ses
forces: «Maman! Papa! nous ne sommes pas perdus! venez nous chercher
tout de suite!» Mais sa voix se perdait dans l'air; elle se trouvait
trop élevée au-dessus de sa maison pour qu'on pût l'y entendre.
Alors elle acheva de cueillir de l'herbe pour le dîner de la vache,
ainsi que la vieille le lui avait recommandé. Elle en fit un gros
paquet, le mit sur sa tête quand elle vit revenir la vieille apportant
les cerises qu'elle avait cueillies.
En rentrant dans la vilaine maison, Hélène trouva les pauvres petits
tout tremblants; ils avaient eu peur en se voyant tout seuls pendant
aussi longtemps, et leurs yeux étaient gonflés à force d'avoir pleuré.
La vieille étant satisfaite de l'ouvrage qu'ils avaient fait, leur donna
des gaudes pour déjeuner avec quelques cerises.