Citoyens,
Nous sommes ici pour la défense de la justice, nous sommes ici pour
réclamer la réparation éclatante des iniquités commises. Nous sommes ici
pour nous opposer à ce qu'on en commette de nouvelles, plus monstrueuses
que les premières.
Quelle force opposons-nous à nos adversaires? Quels moyens
employons-nous pour obtenir satisfaction? La force de la pensée, la
puissance de la raison.
La pensée, un souffle, mais un souffle qui renverse tout. La raison qui,
combattue et méprisée, finit toujours par prévaloir, parce qu'on ne peut
vivre sans elle.
Nous aurons raison, parce que nous avons raison.
Après qu'un conseil de guerre a condamné un innocent et qu'un deuxième
conseil de guerre a acquitté un coupable, condamnant ainsi l'innocent
pour la deuxième fois, il ne faut pas qu'un troisième conseil de guerre
confirme deux sentences iniques par une troisième plus inique encore, et
frappe un homme coupable d'aimer la vérité d'un amour héroïque, coupable
de s'être donné tout entier à une juste cause.
Avoir tout sacrifié à la paix de la conscience éveillée, c'est là le
crime du colonel Picquart. Il lui assure l'estime de la France et du
monde. La lumière vient. Picquart triomphera dans la lumière.
Mais si nous sommes certains du succès définitif de l'oeuvre que nous
accomplissons ici, nous redoutons avec trop de raison les effets de cet
esprit d'imprudence qui entraîne nos adversaires aux abîmes. Nous
redoutons une dernière iniquité, ou une suprême erreur. Nous la
redoutons, non pour le colonel Picquart qui grandit dans l'épreuve, mais
pour ses juges, pour la patrie, pour l'humanité tout entière. Nous
pouvons tout craindre: on nous en a donné le droit. Cette semaine
encore, ne nous est-il pas venu, du côté des accusateurs de Picquart, un
exemple frappant d'aberration? N'avons-nous pas entendu un général
Mercier traiter d'arguties byzantines les clameurs de la pensée
française, indignée contre l'injustice et le mensonge?
De toutes parts, à cet ancien ministre renié par ses collègues, on crie:
«Vous êtes véhémentement soupçonné d'avoir livré l'innocent et de
l'avoir fait condamner sans défense, par une fraude indigne, d'avoir
enfin commis le crime de forfaiture.» Et cet homme, que trouve-t-il à
répondre? Que ce sont là des arguties byzantines! Il ne se justifie
point, il ne s'excuse point, il ne s'indigne point, il ne se tait point
et, craignant également de nier et d'avouer, il essaye de nous faire
peur et il nous menace de périls imaginaires qui, s'ils étaient réels,
seraient son propre ouvrage et l'ouvrage de ses pareils.
Citoyens,
A un tel trouble mental, dont nous pourrions citer bien d'autres
exemples, opposons la raison, l'inébranlable raison. Disons aux ennemis
de la vérité, qui sont aussi les ennemis de l'armée et de la patrie,
disons-leur: Ne soutenez plus cet édifice croulant de mensonges, qui va
tomber sur vous. Les poursuites dirigées contre Picquart sont tellement
monstrueuses, que l'acquittement même ne serait pas une réparation
suffisante. Cessez, sortez de l'absurde et du faux. Entendez, comprenez.
Avertis par les premiers éclairs qui déchirent les nuées, reculez devant
l'orage qui vient.
Et vous, citoyens réunis ici pour la défense du droit, ne faites
entendre que le langage de la justice et de la raison. Mais faites-le
entendre avec un bruit de tonnerre.