ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE INAUGURALE DE L'ÉMANCIPATION UNIVERSITÉ
POPULAIRE DU XVe ARRONDISSEMENT LE 21 NOVEMBRE 1899.
Citoyennes et citoyens,
L'association que nous inaugurons aujourd'hui est formée pour l'étude.
Ce sont des hommes qui se réunissent pour penser en commun. Vous voulez
acquérir des connaissances qui donneront à vos idées de l'exactitude et
de l'étendue et qui vous enrichiront ainsi d'une richesse intérieure et
véritable. Vous voulez apprendre pour comprendre et retenir, au rebours
de ces fils de riches qui n'étudient que pour passer des examens et qui,
l'épreuve finie, ont hâte de débarrasser leurs cerveaux de leur science,
comme d'un meuble encombrant. Votre désir est plus noble et plus
désintéressé. Et comme vous vous proposez de travailler à votre propre
développement, vous rechercherez ce qui est vraiment utile et ce qui est
vraiment beau.
Les connaissances utiles à la vie ne sont pas seulement celles des
métiers et des arts. S'il est nécessaire que chacun sache son métier, il
est utile à chacun d'interroger la nature qui nous a formés et la
société dans laquelle nous vivons. Quel que soit notre état parmi nos
semblables, nous sommes avant tout des hommes et nous avons grand
intérêt à connaître les conditions nécessaires de la vie humaine. Nous
dépendons de la terre et de la société, et c'est en recherchant les
causes de cette dépendance que nous pourrons imaginer les moyens de la
rendre plus facile et plus douce. C'est parce que les découvertes des
grandes lois physiques qui régissent les mondes ont été lentes,
tardives, longtemps renfermées dans un petit nombre d'intelligences,
qu'une morale barbare, fondée sur une fausse interprétation des
phénomènes de la nature, a pu s'imposer à la masse des hommes et les
soumettre à des pratiques imbéciles et cruelles.
Croyez-vous, par exemple, citoyens, que, si les savants avaient connu
plus tôt la vraie situation du globe terrestre tournant en compagnie de
quelques autres globes, ses frères, autour d'un soleil qui nage lui-même
dans l'espace infini, peuplé d'une multitude d'autres soleils, pères
ardents et lumineux d'une multitude de mondes,--pensez-vous que, si dans
les siècles anciens un grand nombre d'hommes avaient eu cette juste idée
de l'univers et y avaient suffisamment attaché leur pensée, c'eût été
possible de les effrayer en leur faisant croire qu'il y a sous terre un
enfer et des diables? C'est la science qui nous affranchit de ces vaines
terreurs, que certes vous avez rejetées loin de vous. Et ne voyez-vous
pas que de l'étude de la nature vous tirerez une foule de conséquences
morales qui rendront votre pensée plus assurée et plus tranquille?
La connaissance de l'être humain n'est pas moins profitable. En suivant
les transformations de l'homme depuis l'époque où il vivait nu, armé de
flèches de pierre, dans des cavernes, jusqu'à l'âge actuel des machines,
au règne de la vapeur et de l'électricité, vous embrasserez les grandes
phases de l'évolution de notre race.
La connaissance des progrès accomplis vous permettra de pressentir, de
solliciter les progrès futurs. Peut-être voudrez-vous vous tenir de
préférence dans des temps voisins du nôtre et rechercher dans un passé
récent l'origine de l'état actuel de la société. Là encore, là surtout
l'étude vous sera d'un grand profit. En recherchant comment s'est formée
et accrue la force capitaliste, vous jugerez mieux des moyens qu'il faut
employer pour la maîtriser, à l'exemple des grands inventeurs qui n'ont
asservi la nature qu'après l'avoir patiemment observée.
Vous étudierez les faits de bonne foi, sans parti pris ni système
préconçu. Les vrais savants--et j'en vois ici--vous diront que la
science veut garder son indépendance et sa liberté, et qu'elle ne se
soumet à aucune puissance étrangère. Est-ce à dire que vous poursuivrez
vos recherches sans direction ni but déterminé? Non. Vous entreprenez
une oeuvre idéale mais définie, immense mais précise.
Vous vous proposez de travailler mutuellement à développer votre être
intellectuel et moral, à vous rendre plus sûrs de vous-mêmes, et plus
conscients de vos forces, par une connaissance plus exacte des
nécessités de la vie sur la planète, et des conditions particulières où
chacun se trouve dans la société actuelle. Votre association est
constituée pour vous solliciter les uns les autres à penser et à
réfléchir à la place des privilégiés, qui ne s'en donnent plus la peine,
et pour vous assurer ainsi une part dans l'élaboration d'un ordre de
choses nouveau et meilleur, puisque, malgré les coups de force, c'est la
pensée qui conduit le monde, comme la boussole dans la tempête montre
encore la route aux navires.
Votre association recherchera ce qu'il y a de plus utile à connaître
dans la science. Elle vous découvrira ce qu'il y a de plus agréable à
considérer dans l'art. Ne vous refusez pas à mêler dans vos études
l'agréable à l'utile. D'ailleurs, comment les séparer, si l'on a un peu
de philosophie? Comment marquer le point où finit l'utile et où commence
l'agréable? Une chanson, est-ce que cela ne sert à rien? La
_Marseillaise_ et la _Carmagnole_ ont renversé les armées des rois et
des empereurs. Est-ce qu'un sourire est inutile? Est-ce donc si peu de
plaire et de charmer?
Vous entendez parfois des moralistes vous dire qu'il ne faut rien
accorder à l'agrément dans la vie. Ne les écoutez pas. Une longue
tradition religieuse, qui pèse encore sur nous, nous enseigne que la
privation, la souffrance et la douleur sont des biens désirables et
qu'il y a des mérites spéciaux attachés à la privation volontaire.
Quelle imposture! C'est en disant aux peuples qu'il faut souffrir en ce
monde pour être heureux dans l'autre qu'on a obtenu d'eux une pitoyable
résignation à toutes les oppressions et à toutes les iniquités.
N'écoutons pas les prêtres qui enseignent que la souffrance est
excellente. C'est la joie qui est bonne!
Nos instincts, nos organes, notre nature physique et morale, tout notre
être nous conseille de chercher le bonheur sur la terre. Il est
difficile de le rencontrer. Ne le fuyons point. Ne craignons pas la
joie; et lorsqu'une forme heureuse ou une pensée riante nous offre du
plaisir, ne la refusons pas. Votre association est de cet avis. Elle est
prête à vous offrir, avec des pensées utiles, des pensées agréables, qui
sont utiles aussi. Elle vous fera connaître les grands poètes: Racine,
Corneille, Molière, Victor Hugo, Shakespeare. Ainsi nourris, vos esprits
croîtront en force et en beauté.
Et il est temps, citoyens, qu'on sente votre force, et que votre
volonté, plus claire et plus belle, s'impose pour établir un peu de
raison et d'équité dans un monde qui n'obéit plus qu'aux suggestions de
l'égoïsme et de la peur. Nous avons vu ces derniers temps la société
bourgeoise et ses chefs incapables de nous assurer la justice, je ne dis
pas la justice idéale et future, mais seulement la vieille justice
boiteuse, survivante des âges rudes. Celle-là, qui les protégeait, les
insensés, dans leur folie, ils viennent de lui porter un coup mortel.
Nous les avons vus triompher dans le mensonge, aspirer à la plus brutale
des tyrannies, souffler dans les rues la guerre civile et la haine du
genre humain.
A vous, citoyens, à vous, travailleurs, de hausser vos esprits et vos
coeurs, et de vous rendre capables, par l'étude et la réflexion, de
préparer l'avènement de la justice sociale et de la paix universelle.
ALLOCUTION PRONONCÉE LE 4 MARS 1900 A LA FÊTE INAUGURALE DE L'UNIVERSITÉ
POPULAIRE «LE RÉVEIL» DES 1er ET 2e ARRONDISSEMENTS.
Citoyens,
En poursuivant sa marche lente, à travers les obstacles, vers la
conquête des pouvoirs publics et des forces sociales, le prolétariat a
compris la nécessité de mettre dès à présent la main sur la science et
de s'emparer des armes puissantes de la pensée.
Partout, à Paris et dans les provinces, se fondent et se multiplient ces
universités populaires, destinées à répandre parmi les travailleurs ces
richesses intellectuelles longtemps renfermées dans la classe
bourgeoise.
Votre association, le Réveil des 1er et 2e arrondissements, se jette
dans cette grande entreprise avec un élan généreux et une pleine
conscience de la réalité. Vous avez compris qu'on n'agit utilement qu'à
la clarté de la science. Et qu'est en effet la science? Mécanique,
physique, physiologie, biologie, qu'est-ce que tout cela, sinon la
connaissance de la nature et de l'homme, ou plus précisément la
connaissance des rapports de l'homme avec la nature et des conditions
mêmes de la vie? Vous sentez qu'il nous importe grandement de connaître
les conditions de la vie afin de nous soumettre à celles-là seules qui
sont nécessaires, et non point aux conditions arbitraires, souvent
humiliantes ou pénibles, que l'ignorance et l'erreur nous ont imposées.
Les dépendances naturelles qui résultent de la constitution de la
planète et des fonctions de nos organes sont assez étroites et
pressantes pour que nous prenions garde de ne pas subir encore des
dépendances arbitraires. Avertis par la science, nous nous soumettons à
la nature des choses, et cette soumission auguste est notre seule
soumission.
L'ignorance n'est si détestable que parce qu'elle nourrit les préjugés
qui nous empêchent d'accomplir nos vraies fonctions, en nous en imposant
de fausses qui sont pénibles et parfois malfaisantes et cruelles, à ce
point qu'on voit, sous l'empire de l'ignorance, les plus honnêtes gens
devenir criminels par devoir. L'histoire des religions nous en fournit
d'innombrables exemples: sacrifices humains, guerres religieuses,
persécutions, bûchers, voeux monastiques, exécrables pratiques issues
moins de la méchanceté des hommes que de leur insanité. Si l'on
réfléchit sur les misères qui, depuis l'âge des cavernes jusqu'à nos
jours encore barbares, ont accablé la malheureuse humanité, on en trouve
presque toujours la cause dans une fausse interprétation des phénomènes
de la nature et dans quelqu'une de ces doctrines théologiques qui
donnent de l'univers une explication atroce et stupide. Une mauvaise
physique produit une mauvaise morale, et c'est assez pour que, durant
des siècles, des générations humaines naissent et meurent dans un abîme
de souffrances et de désolation.
En leur longue enfance, les peuples ont été asservis aux fantômes de la
peur, qu'ils avaient eux-mêmes créés. Et nous, si nous touchons enfin le
bord des ténèbres théologiques, nous n'en sommes pas encore tout à fait
sortis. Ou pour mieux dire, dans la marche inégale et lente de la
famille humaine, quand déjà la tête de la caravane est entrée dans les
régions lumineuses de la science, le reste se traîne encore sous les
nuées épaisses de la superstition, dans des contrées obscures, pleines
de larves et de spectres.
Ah! que vous avez raison, citoyens, de prendre la tête de la caravane!
Que vous avez raison de vouloir la lumière, d'aller demander conseil à
la science. Sans doute, il vous reste peu d'heures, le soir, après le
dur travail du jour, bien peu d'heures pour l'interroger, cette science
qui répond lentement aux questions qu'on lui fait et qui livre l'un
après l'autre, sans hâte, ses secrets innombrables. Nous devons tous
nous résigner à n'obtenir d'elle que des parcelles de vérité. Mais il y
a à considérer dans la science la méthode et les résultats. Les
résultats, vous en prendrez ce que vous pourrez. La méthode, plus
précieuse encore que les résultats, puisqu'elle les a tous produits et
qu'elle en produira encore une infinité d'autres, la méthode, vous
saurez vous l'approprier, et elle vous procurera les moyens de conduire
sûrement votre esprit dans toutes les recherches qu'il vous sera utile
de faire.
Citoyens, le nom que vous avez donné à votre université montre assez que
vous sentez que l'heure est venue des pensées vigilantes. Vous l'avez
appelée «le Réveil», sans doute parce que vous sentez qu'il est temps de
chasser les fantômes de la nuit et de vous tenir alertes et debout,
prêts à défendre les droits de l'esprit contre les ennemis de la pensée
et la République, contre ces étranges libéraux, qui ne réclament de
liberté que contre la liberté.
Il m'était réservé d'annoncer votre noble effort et de vous féliciter de
votre entreprise.
Je l'ai fait avec joie et en aussi peu de mots que possible. J'aurais
considéré comme un grand tort envers vous de retarder, fût-ce d'un
instant, l'heure où vous entendrez la grande voix de Jaurès.
ALLOCUTION PRONONCÉE A LA FÊTE D'INAUGURATION DES NOUVEAUX LOCAUX DES
«SOIRÉES OUVRIÈRES» DE MONTREUIL-SOUS-BOIS
Citoyens,
Vous avez compris que l'ignorance était la plus étroite des servitudes
et vous avez voulu vous en affranchir. Sentant que l'homme ne peut rien
quand il ne sait rien et qu'il est enfermé dans sa stupidité comme dans
une prison obscure, vous avez cherché à percer le mur noir. Vous avez
tenté cela de vous-mêmes, sans aide, sans secours, seuls, et vous avez
réussi. Après un effort de quatre années, vous avez amené à vous assez
de camarades pour qu'il vous fût nécessaire d'élargir votre salle
d'étude en même temps que vous élargissiez vos intelligences. Votre
oeuvre vit et grandit. Vous l'avez désignée du nom le plus simple qui est
en même temps le plus aimable. Vous avez appelé vos réunions: _Soirées
d'études après le travail_.
Le nom est beau parce que la chose est belle. L'étude après le travail,
voilà ce qui révèle la force de volonté et montre ce que vous valez par
l'esprit et par le coeur. L'étude est facile en somme si l'on a tout le
loisir de s'y livrer, et c'est un vrai travail attrayant quand c'est
notre seul travail. Mais s'y mettre après la fatigue d'un dur labeur,
quand on a déjà porté le rude poids du jour, c'est là qu'est l'effort
superbe et le courage.
Vous avez fait cet effort, vous avez eu le courage, citoyens, et vous
avez conduit cette entreprise avec autant d'habileté que de vaillance.
La méthode que vous avez adoptée pour vous instruire est excellente.
Vous avez d'abord recherché, sans autre aide que des livres, la
situation que la planète que nous habitons occupe dans l'univers et jeté
un regard sur les mondes semés dans l'espace illimité. En déchirant la
voûte théologique du ciel, vous avez détruit du même coup d'antiques
superstitions. Après une année occupée à reconnaître la position réelle
de notre monde dans la multitude des mondes, vous avez employé une année
à étudier la constitution de la terre. Vous avez vu la vie sortir comme
la Vénus antique de la chaude écume des mers primitives. Elle se
manifestait alors par des organismes rudimentaires dont les
transformations successives ont abouti à la flore et à la faune
actuelles. Vous avez suivi anneau par anneau cette chaîne des êtres qui
va des mollusques, des poissons, aux mammifères supérieurs, à l'homme.
Là encore vous avez substitué à des conceptions théologiques fondées sur
des fables grossières une idée expérimentale des origines humaines. Vous
avez considéré les faibles commencements de l'homme et admiré par quels
efforts lents et continus notre espèce, si misérable à l'origine, a créé
la pensée, les arts, la beauté. Cette vue jetée sur un passé si profond
vous a fait mieux comprendre quels travaux ils nous reste à accomplir
pour sortir tout à fait de la barbarie première et instituer sur la
terre, après le règne animal, qui est celui de la guerre, le règne
humain, le règne de la justice et de la paix. Vous avez consacré une
troisième année à l'étude de l'anatomie. On m'a dit que vous vous étiez
intéressés très vivement à cette science des organes et de leurs
fonctions. Je n'en suis pas surpris, et j'en suis heureux, car
l'ignorance des conditions de la vie organique a produit, dans la suite
des âges, des préjugés barbares et des pratiques cruelles qui n'ont
point encore entièrement péri.
C'est seulement après ces trois années de recherches méthodiques et
suivies que vous avez accueilli des professionnels de l'étude et entendu
des conférences sur divers points de science et d'histoire. J'ai assisté
à une de ces causeries et j'ai été charmé autant de la façon dont Mlle
Baertschi vous exposait la prise de la Bastille que de la façon dont
vous l'écoutiez et des judicieuses observations que vous fîtes, selon
votre coutume, après l'exposé.
Il convient de vous féliciter, citoyens, de l'énergie avec laquelle vous
avez entrepris votre oeuvre civilisatrice et de l'esprit d'ordre avec
lequel vous l'avez poursuivie. Il faut approuver enfin le soin que vous
avez mis à vous prémunir contre les conclusions trop hâtives de vos
études et contre les applications forcées de vos premières expériences
scientifiques. Vous avez voulu demeurer dans ces régions sereines de la
pensée et de la réflexion. C'est la sagesse même. Mais si c'est offenser
la science que de la traîner de force dans le domaine agité de
l'existence sociale, c'est méconnaître son pouvoir souverain que de ne
lui pas demander des règles de vie et des principes d'action.
Considérez, citoyens, que nous vivons en des temps où les conditions
sociales sont encore déterminées dans leur ensemble par des croyances et
des préjugés qui ne sont pas seulement étrangers à la science, mais qui
lui sont contraires, qu'il importe de substituer à l'esprit théologique
l'esprit scientifique dans tous les domaines où notre activité s'exerce,
et que votre tâche, si généreusement commencée, serait vaine, si vous ne
conformiez pas tous vos actes privés ou publics à l'idée que vous vous
faites de la nature après l'avoir considérée avec bonne volonté. Prenez
garde qu'à l'heure où nous sommes, cette science que vous aimez, et qui
vous donne tant de force, est combattue par une innombrable armée
d'esprits rétrogrades que commandent des moines fanatiques. Prenez garde
que l'esprit théocratique donne en ce moment un assaut furieux à
l'esprit d'examen; qu'il est temps de veiller à la défense de toutes nos
libertés et de la République, qui seule nous les garantit, et que c'est
nous, comme dit la _Marseillaise_, qu'on médite de rendre à l'antique
esclavage.
C'est trahir la science que de ne pas en introduire, dès qu'on le peut,
les enseignements dans la vie sociale. La science nous apprend à
combattre le fanatisme sous toutes ses formes; elle nous apprend à
construire nous-mêmes notre idéal de justice sans en emprunter les
matériaux à des systèmes erronés ou à des traditions barbares; elle nous
invite enfin à défendre comme le plus cher des biens notre liberté
menacée. Vous l'avez trop noblement aimée, citoyens, pour méconnaître sa
voix.