M. Bergeret sourit à cette parole d'espoir et à ces yeux d'aurore.

--Oui, dit-il, ce serait beau d'établir la société nouvelle, où chacun

recevrait le prix de son travail.

--N'est-ce pas que cela sera?... Mais quand? demanda Pauline avec

candeur.

Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse:

--Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n'est pas sans raison

que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l'avenir comme le don

le plus funeste que puisse recevoir un homme. S'il nous était possible

de voir ce qui viendra, nous n'aurions plus qu'à mourir, et peut-être

tomberions-nous foudroyés de douleur ou d'épouvante. L'avenir, il y faut

travailler comme les tisseurs de haute lice travaillent à leurs

tapisseries, sans le voir.

Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square de

la rue de Sèvres, ils rencontrèrent un mendigot solidement implanté sur

le trottoir.

--Je n'ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix sous

à me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous serions

sur la place de la Concorde, qu'elle me barrerait la place. Le bras

allongé d'un misérable est une barrière que je ne saurais franchir.

C'est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne à ce truand. C'est

pardonnable. Il ne faut pas s'exagérer le mal qu'on fait.

--Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans ta

république. Car tu ne penses pas qu'il vive des fruits de son travail?

--Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu'il consentira à

disparaître. Il est déjà très diminué. La paresse, le goût du repos le

dispose à l'évanouissement final, il rentrera dans le néant avec

facilité.

--Je crois au contraire qu'il est très content de vivre.

--Il est vrai qu'il a des joies. Il lui est délicieux sans doute

d'avaler le vitriol de l'assommoir. Il disparaîtra avec le dernier

mastroquet. Il n'y aura plus de marchands de vin, dans ma république. Il

n'y aura plus d'acheteurs ni de vendeurs. Il n'y aura plus de riches ni

de pauvres. Et chacun jouira du fruit de son travail.

--Nous serons tous heureux, mon père.

--Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des âmes, périrait en même

temps que périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le

mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse avec le

bonheur et la joie l'empire de la terre, comme les nuits y succéderont

aux jours. Le mal est nécessaire. Il a comme le bien sa source profonde

dans la nature, et l'un ne saurait être tari sans l'autre. Nous ne

sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La souffrance est

soeur de la joie, et leurs haleines jumelles, en passant sur nos cordes,

les font résonner harmonieusement. Le souffle seul du bonheur rendrait

un son monotone et fastidieux, et pareil au silence. Mais aux maux

inévitables, à ces maux à la fois vulgaires et augustes qui résultent de

la condition humaine ne s'ajouteront plus les maux artificiels qui

résultent de notre condition sociale. Les hommes ne seront plus déformés

par un travail inique dont ils meurent plutôt qu'ils n'en vivent.

L'esclave sortira de l'ergastule, et l'usine ne dévorera plus que les

corps par millions.

«Cette délivrance, je l'attends de la machine elle-même. La machine qui

a broyé tant d'hommes viendra en aide doucement, généreusement, à la

tendre chair humaine. La machine, d'abord cruelle et dure, deviendra

bonne, favorable, amie. Comment changera-t-elle d'âme? Écoute.

L'étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite étoile

subtile qui se révéla, dans le siècle dernier, au physicien émerveillé,

accomplira ce prodige. L'Inconnue qui s'est laissée vaincre sans se

laisser connaître, la force mystérieuse et captive, l'insaisissable

saisi par nos mains, la foudre docile, mise en bouteilles et dévidée sur

les innombrables fils qui couvrent la terre de leur réseau,

l'électricité portera sa force, son aide, partout où il faudra, dans les

maisons, dans les chambres, au foyer où le père et la mère et les

enfants ne seront plus séparés. Ce n'est point un rêve. La machine

farouche, qui broie dans l'usine les chairs et les âmes, deviendra

domestique, intime et familière. Mais ce n'est rien, non, ce n'est rien

que les poulies, les engrenages, les bielles, les manivelles, les

glissières, les volants s'humanisent, si les hommes gardent un coeur de

fer.

«Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore. Un

jour viendra où le patron, s'élevant en beauté morale, deviendra un

ouvrier parmi les ouvriers affranchis, où il n'y aura plus de salaire,

mais échange de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse

qu'elle remplace et qu'elle imite, fera sa nuit du 4 Août. Elle

abandonnera des gains disputés et des privilèges menacés. Elle sera

généreuse quand elle sentira qu'il est temps de l'être. Et que dit

aujourd'hui le patron? Qu'il est l'âme et la pensée, et que sans lui son

armée d'ouvriers serait comme un corps privé d'intelligence. Eh bien!

s'il est la pensée, qu'il se contente de cet honneur et de cette joie.

Faut-il, parce qu'on est pensée et esprit, qu'on se gorge de richesses?

Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une statue de

bronze, il était l'âme de l'oeuvre. Le prix qu'il en recevait du prince

ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu'on hissait par une

poulie à une poutre de l'atelier. Chaque compagnon dénouait la corde à

son tour et prenait dans le panier selon ses besoins. N'est-ce point

assez de produire par l'intelligence, et cet avantage dispense-t-il le

maître ouvrier de partager le gain avec ses humbles collaborateurs? Mais

dans ma république il n'y aura plus de gains ni de salaires et tout sera

à tous.

--Papa, c'est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité.

--Les biens les plus précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à tous

les hommes, et le furent toujours. L'air et la lumière appartiennent en

commun à tout ce qui respire et voit la clarté du jour. Après les

travaux séculaires de l'égoïsme et de l'avarice, en dépit des efforts

violents des individus pour saisir et garder des trésors, les biens

individuels dont jouissent les plus riches d'entre nous sont encore peu

de chose en comparaison de ceux qui appartiennent indistinctement à tous

les hommes. Et dans notre société même, ne vois-tu pas que les biens les

plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves, forêts autrefois

royales, bibliothèques, musées appartiennent à tous? Aucun riche ne

possède plus que moi ce vieux chêne de Fontainebleau ou ce tableau du

Louvre. Et ils sont plus à moi qu'au riche, si je sais mieux en jouir.

La propriété collective, qu'on redoute comme un monstre lointain, nous

entoure déjà sous mille formes familières. Elle effraye quand on

l'annonce, et l'on use déjà des avantages qu'elle procure.

«Les positivistes qui s'assemblent dans la maison d'Auguste Comte,

autour du vénéré M. Pierre Laffitte, ne sont point pressés de devenir

socialistes. Mais l'un d'eux a fait cette remarque judicieuse que la

propriété est de source sociale. Et rien n'est plus vrai, puisque toute

propriété acquise par un effort individuel n'a pu naître et subsister

que par le concours de la communauté toute entière. Et puisque la

propriété privée est de source sociale, ce n'est point en méconnaître

l'origine ni en corrompre l'essence que de l'étendre à la communauté et

la commettre à l'État dont elle dépend nécessairement. Et qu'est-ce que

l'État?...

Mlle Bergeret s'empressa de répondre à cette question:

--L'État, mon père, c'est un monsieur piteux et malgracieux assis

derrière un guichet. Tu comprends qu'on n'a pas envie de se dépouiller

pour lui.

--Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours

incliné à comprendre, et j'y ai perdu des énergies précieuses. Je

découvre sur le tard que c'est une grande force que de ne pas

comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon avait

été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre volumes dans

une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur malgracieux et piteux qui

est assis derrière un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que

tu ne confierais pas à l'agence Tricoche. Il administre une partie de

tes biens, et non la moins vaste, ni la moins précieuse. Tu lui vois un

visage morose. Mais quand il sera tout il ne sera plus rien. Ou plutôt,

il ne sera plus que nous. Anéanti par son universalité, il cessera de

paraître tracassier. On n'est plus méchant, ma fille, quand on n'est

plus personne. Ce qu'il a de déplaisant à l'heure qu'il est, c'est qu'il

rogne sur la propriété individuelle, qu'il va grattant et limant,

mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres. Cela le rend

insupportable. Il est avide. Il a des besoins. Dans ma république, il

sera sans désirs, comme les dieux. Il aura tout et il n'aura rien. Nous

ne le sentirons pas, puisqu'il sera conforme à nous, indistinct de nous.

Il sera comme s'il n'était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les

particuliers à l'État, la vie à une abstraction, c'est au contraire

l'abstraction que je subordonne à la réalité, l'État que je supprime en

l'identifiant à toute l'activité sociale.

«Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais

d'en avoir caressé l'idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et Auguste

Comte lui-même, qui se flattait de ne construire que sur les données de

la science positive, a placé Campanella dans le calendrier des grands

hommes.

«Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes d'action

qui se sont mis à l'oeuvre pour les réaliser. Notre pensée crée l'avenir.

Les hommes d'État travaillent sur les plans que nous laissons après

notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma fille, je ne

bâtis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m'appartient nullement et qui

est, en ce moment même, le songe de mille et mille âmes, est véritable

et prophétique. Toute société dont les organes ne correspondent plus aux

fonctions pour lesquelles ils ont été créés, et dont les membres ne sont

point nourris en raison du travail utile qu'ils produisent, meurt. Des

troubles profonds, des désordres intimes précèdent sa fin et

l'annoncent.

«La société féodale était fortement constituée. Quand le clergé cessa

d'y représenter le savoir et la noblesse d'y défendre par l'épée le

laboureur et l'artisan, quand ces ordres ne furent plus que des membres

gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution imprévue et

nécessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans la société

actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que tous les

membres sont nourris en raison du travail utile qu'ils produisent? Qui

soutiendrait que la richesse est justement répartie? Qui peut croire

enfin à la durée de l'iniquité?

--Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde?

--Par la parole, mon enfant. Rien n'est plus puissant que la parole.

L'enchaînement des fortes raisons et des hautes pensées est un lien

qu'on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les

violents et fait tomber les forts. C'est l'arme invincible. Sans cela le

monde appartiendrait aux brutes armées. Qui donc les tient en respect?

Seule, sans armes et nue, la pensée.

Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l'ordre

social comme dans l'ordre naturel sont lents et presque insensibles. Un

géologue d'un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces traces

effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes traînés dans

les vallées, cette flore des froides contrées et ces animaux velus

succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces apparences de

cataclysmes sont, en réalité, l'effet d'actions multiples et prolongées,

et que ces grands changements, produits avec la lenteur clémente des

forces naturelles, ne furent pas même soupçonnés par les innombrables

générations des êtres animés qui y assistèrent. Les transformations

sociales s'opèrent, de même, insensiblement et sans cesse. L'homme

timide redoute, comme un cataclysme futur, un changement commencé avant

sa naissance, qui s'opère sous ses yeux, sans qu'il le voie, et qui ne

deviendra sensible que dans un siècle.»

Opinions sociales · 第 10 / 64 题