À MADAME MARIE

Madame,

Est-il bien possible que je ne dois plus vous revoir? Là est pour moi

la question importante, car j'en suis arrivé à ce point que votre

absence est déjà pour mon cœur une énorme privation.

Quand j'ai appris que vous renonciez à poser, et qu'involontairement

j'en serais la cause, j'ai ressenti une tristesse étrange.

J'ai voulu vous écrire, quoique pourtant je sois peu partisan des

écritures; on s'en repend presque toujours. Mais je ne risque rien,

puisque mon parti est pris de me donner à vous, pour toujours.

Savez-vous que notre longue conversation de jeudi a été fort

singulière? C'est cette même conversation qui m'a laissé dans un état

nouveau et qui est l'occasion de cette lettre.

Un homme qui dit: _Je vous aime_, et qui prie, et une femme qui répond:

_Vous aimer? Moi! jamais! Un seul a mon amour, malheur à celui qui

viendrait après lui; il n'obtiendrait que mon indifférence et mon

mépris._ Et ce même homme, pour avoir le plaisir de regarder plus

longtemps dans vos yeux, vous laisse lui parler d'un autre, ne parler

que de lui, ne vous enflammer que pour lui, et en pensant à lui. Il est

résulté pour moi de tous ces aveux un fait bien singulier, c'est que,

pour moi, vous n'êtes plus simplement une femme que l'on désire, mais

une femme que l'on aime pour sa franchise, pour sa passion, pour sa

verdeur, pour sa jeunesse et pour sa folie.

J'ai beaucoup perdu à ces explications, puisque vous avez été si

décisive que j'ai dû me soumettre de suite. Mais vous, Madame, vous

y avez beaucoup gagné: vous m'avez inspiré du respect et une estime

profonde. Soyez toujours ainsi, et gardez-la bien, cette passion qui

vous rend si belle, et si heureuse.

Revenez, je vous en supplie, et je me ferai doux et modeste dans mes

désirs. Je méritais d'être méprisé de vous, quand je vous ai répondu

que je me contenterais de miettes. Je mentais. Oh! si vous saviez comme

vous étiez belle, ce soir-là! Je n'ose pas vous faire de compliments.

Cela est si banal,--mais vos yeux, votre bouche, toute votre personne,

vivante et animée, passe, maintenant, devant mes yeux fermés,--et je

sens bien que c'est définitif.

Revenez, je vous le demande à genoux; je ne vous dis pas que vous me

trouverez sans amour; mais cependant vous ne pourrez empêcher mon

esprit d'errer autour de vos bras, de vos si belles mains, de vos yeux

où toute votre vie réside, de toute voire adorable personne charnelle;

non, je sais que vous ne le pourrez pas; mais soyez tranquille, vous

êtes pour moi un objet de culte, et il m'est impossible de vous

souiller; je vous verrai toujours aussi radieuse qu'avant. Toute votre

personne est si bonne, si belle, et si douce à respirer! Vous êtes pour

moi la vie et le mouvement, non pas précisément autant à cause de la

rapidité de vos gestes et du côté violent de votre nature qu'à cause

de vos yeux qui ne peuvent inspirer au poète qu'un amour immortel.

Comment vous exprimer à quel point je les aime, vos yeux, et combien

j'apprécie votre beauté? Elle contient deux grâces contradictoires,

et qui, chez vous, ne se contredisent pas, c'est la grâce de l'enfant

celle de la femme. Oh! croyez-moi, je vous le dis du fond du cœur:

vous êtes une adorable créature, et je vous aime bien profondément.

C'est un sentiment vertueux qui me lie à jamais à vous. En dépit de

votre volonté, vous serez désormais mon talisman et ma force. Je vous

aime, Marie, c'est indéniable; mais l'amour que je ressens pour vous,

c'est celui du chrétien pour son Dieu; aussi ne donnez jamais un nom

terrestre, et si souvent honteux, à ce culte incorporel et mystérieux,

à cette suave et chaste, attraction qui unit mon âme à la vôtre, en

dépit de voire volonté. Ce serait un sacrilège.--J'étais mort, vous

m'avez fait renaître. Oh! vous ne savez pas tout ce que je vous dois!

J'ai puisé dans votre regard d'ange des joies ignorées; vos m'ont

initié au bonheur de l'âme, dans tout ce qu'il a de plus parfait, de

plus délicat. Désormais, vous êtes mon unique reine, ma passion et ma

beauté; vous êtes la partie de moi-même qu'une essence spirituelle a

formée.

Par vous, Marie, je serai fort et grand. Comme Pétrarque,

j'immortaliserai ma Laure. Soyez mon Ange gardien, ma Muse et ma

Madone, et conduisez-moi dans la route du Beau.

Veuillez me répondre un seul mot, je vous en supplie, un seul. Il y a

dans la vie de chacun des journées douteuses et décisives un témoignage

d'amitié, un regard, un griffonnage quelconque vous pousse vers la

sottise au vers la folie! Je vous jure que j'en suis là. Un mot de vous

sera la chose bénie qu'on regarde et qu'on apprend par cœur. Si vous

saviez è quel point vous êtes aimée! Tenez, je me mets à vos pieds; un

mot, dites un moi... Non, vous ne le direz pas!

Heureux, mille fois heureux, celui que vous avez choisi entre tous,

vous, si pleine de sagesse et de beauté, vous, si désirable, talent,

esprit et cœur! Quelle femme pourrait vous remplacer jamais? Je n'ose

solliciter une visite, vous me la refuseriez. Je préfère attendre.

J'attendrai des années, et, quand vous vous verrez obstinément aimée,

avec respect, avec un désintéressement absolu, vous vous souviendrez

alors que vous avez commencé par me maltraiter, et vous avouerez que

c'était une mauvaise action.

Enfin, je ne suis pas libre de refuser les coups qu'il plaît à l'idole

de m'envoyer. Il vous a plu de me mettre à la porte, il me plaît de

vous adorer. C'est un point vidé.

15, Cité d'Orléans.

De l'amour · 第 25 / 37 题