LA VIE AMOUREUSE DE BAUDELAIRE

_...Il s'imposait à nos admirations passionnées de remettre, autant que

possible, toutes choses au point, et de concilier ces contradictions

évidentes, pour fixer de façon précise la vie amoureuse de Baudelaire,

et ensuite conclure cet Évangile d'Amour dont il avait projeté d'être

l'Apôtre, aux débuts de sa carrière littéraire, vers 1846._

_Quelques correspondances amoureuses, publiées au hasard des

trouvailles; ses théories sur la Femme et sur l'Amour, éparpillées à

toutes les pages de son œuvre, reconstituées et groupées autour de

cet essai primitif_: Choix de maximes consolantes sur l'Amour, _afin

de préjuger ce livre qu'il comptait écrire_: Le Catéchisme de la Femme

mariée; _des souvenirs de ses contemporains, des échos glanés ça et

là, et des anecdotes; surtout de piquantes lettres inédites; enfin,

son_ Carnet Intime, _ont permis d'esquisser un Baudelaire amoureux dans

la seule intention--non de satisfaire de vaines curiosités, et ainsi

de profaner une mémoire bien sympathique,--mais d'expliquer l'œuvre

par l'homme, et de donner ainsi plus d'éclat et plus de couleurs aux

Fleurs qu'il cueillit en gerbes parfumées aux jardins de ses amours:

la vie amoureuse de Baudelaire s'est reflétée toute dans son œuvre.

Baudelaire n'aima ses maîtresses que pour l'éternel désir de mieux

contempler son âme dans leurs prunelles..._ lacs où son âme tremble et

s'y voit à l'envers..., _parce que c'est là le grand secret de la loi

de l'Amour de chercher à se retrouver et à se survivre en autrui, par

cette inconsciente peur de la Mort, divin témoignage de la Beauté de

vivre._

_...Une de ses premières amours (je passe l'inversion sentimentale,

et sensuelle peut-être, qui fit renvoyer Baudelaire de

Louis-le-Grand)--sans doute le premier, si l'on tient pour nulles,

et il le faut, les initiations érotiques des rues chaudes--un de ses

premiers amours, la maigre nudité d'une petite chanteuse des cours:

une blanche fille..._, aux cheveux roux, son jeune corps maladif plein

de taches de rousseur, deux beaux seins radieux comme des yeux...,

_qu'il rencontre en flânant. Poète chétif, il lui dédie la primeur

de ses vers, à cette pauvre gueuse de carrefour; il glorifie ses

haillons et ses sabots et nous perpétue le souvenir de sa beauté. Un

ami de Baudelaire, peintre d'un joli talent, de Roy, expose_ La Petite

Guitariste au Salon.--_Simplement, comme ils s'étaient rencontrés,

simplement, ils se quittèrent, ces deux vagabonds d'idéal. Baudelaire

conserva toujours le parfum de cette fleur de printemps. Quand il

parlera avec tant d'émotion de cette humble péripatéticienne des rues

de Londres qui par l'amour sauva de la faim et de la mort l'aventureux

Thomas de Quincey, il reverra dans un coin de son âme sensible cette

petite créature gracieuse de faiblesse et de sa gentille mendiante

rousse. Et, quand le mangeur d'opium et l'amant du haschisch rôderont

plus tard, les nuits pleines de lune, dans Oxford Street ou sur les

boulevards extérieurs du Mont-Parnasse, les regards tournés vers leurs

adolescences attristées, ils se diront_: «Ah! Si j'avais les ailes de

la tourterelle, c'est vers Elle que je m'envolerais pour chercher la

consolation.» _Toujours la douceur des premiers baisers laisse, pour

les heures de doute et de sécheresse, une source délicieusement fraîche

qui fait oublier la douleur et qui murmure, gaiement, de l'espérance._

_Baudelaire ensuite promena sa fantaisie curieuse par les quartiers

bohèmes, courut les guinguettes de Paris et de la banlieue, les bals et

les jardins publics; il y connut les Demoiselles et les Dames aux doux

regards, celles de la basse volée et celle de la haute; il fréquenta

les Danaë de la place Saint-Georges et effeuilla des roses à la statue

de Léda. Il tint même les boulevards, soupa à la Maison d'Or et chez

Bonvalet, après les haltes à l'Alhambra et au Vauxhall. Ils étaient

alors toute une bande d'excentriques qui effaraient les profanes par

leurs cheveux hirsutes, leurs allures féroces et leurs accoutrements

singuliers,--Baudelaire cependant, qui détestait la mauvaise tenue,

accusait déjà quelque noble beauté dans son entente de s'habiller; son

élégance faisait valoir son air très distingué.--Ils tenaient leurs

assises aux moulins de Montsouris et des barrières de Plaisance ils

descendaient en vainqueurs sur la capitale. Un grand gaillard à la peau

rousse, à la tignasse fauve, Privat d'Anglemont, paraît avoir été le

boute-en-train de la bande habituelle de Baudelaire; il invitait les

amis à lui offrir le vin d'Anjou sous la tonnelle d'un vide-bouteilles

du boulevard Mont-Parnasse; pour les remercier, il leur récitait ses

fameux sonnets rocaille, et les faisait bénéficier de ses relations

intimes dans les maisons closes qu'il honorait de son haut patronage_:

«Allez-y de ma part, leur disait-il, vous b*** à l'œil sur mon

ardoise.» _Les jours de grande liesse, quand il recevait des sommes,

son plaisir était de recueillir toutes les miséreuses prostituées,

toutes les filles abandonnées; il les attablait chez le rôtisseur

jusqu'à ce que ses escarcelles fussent vides; et l'on s'aimait à

la diable, sans plus de malice, alors que l'hypocrisie bourgeoise

accroissait l'attentat aux mœurs de_ 34 0/0. _Cette vie folle, dont

il se dégoûta vite, la curiosité assouvie, Baudelaire la mena quelques

années, jusqu'en 1842. Et c'est certainement dans ce dévergondage qu'il

faut chercher les raisons qui décidèrent sa famille à l'embarquer sur

un navire marchand en partance pour les Indes._

_Dans ces milieux, Baudelaire expérimenta la bêtise et la naïveté des

filles. Il importe de le noter aussitôt pour ne point prendre trop aux

sérieux telles et telles opinions de Baudelaire sur les Femmes. Ainsi

que beaucoup de gens de lettres et d'artistes, il inclina à juger

les femmes par les petits salons du monde entretenu; et les nuits

insensées des boudoirs vespasiens lui tissèrent un voile d'illusions

qu'il aura bien du mal à défaufiler plus tard, quand la maturité et la

réflexion, fortifiées par la misère et par la maladie, lui permettront

de mieux comprendre la Femme et de ne point conclure sur les femmes en

général ce qu'il convient de décider quant aux filles en particulier.

C'est le point le plus intéressant à retenir de cette période enfiévrée

où Baudelaire fit son apprentissage de la vie et de l'amour; et, si je

devais décrire universitairement la course amoureuse de Baudelaire,

je dirais que voici sa première manière d'aimer, instinctivement,

brutalement même, en débauche et en curiosité libertine; et que les

objets de cet amour juvénile vont leurrer ceux qui pensent trouver

là la personnalité amoureuse de Baudelaire, car il eut le courage de

reconnaître son erreur, sans toutefois la renoncer, ce qui était double

bravoure de sa part. Je veux dire que cette Jeanne Duval, dont à raison

on ne veut séparer le nom de celui de son poétique amant, ne fut point,

exclusivement, ainsi qu'on l'affirme trop gratuitement, la maîtresse

de Baudelaire; que même jamais il ne se donna à elle, s'il est vrai

qu'en amour la communion des chairs, sans l'intime communion des âmes,

ne soit qu'un mensonge pour endormir la douleur humaine. Jeanne Duval

ne régna sur les sens et sur l'imagination de Baudelaire que par

l'incantation de sa volupté pénétrante et le charme magique de son

étrangeté. Par la force de l'habitude, elle fut la maîtresse de sa vie;

pas un seul instant, en dépit que lui-même l'ait cru, elle n'occupa la

moindre place dans son cœur._ ELLE EST LA FLEUR DU MAL, OUI; L'AMOUR

DE BAUDELAIRE, ASSURÉMENT, NON.

_Il fit sa connaissance vers la vingtième année. Tarifée du trottoir,

figurante de café chantant, valetaille exotique, impossible de le

préciser. Baudelaire s'en éprit soudainement, au point de lui sacrifier

une juive de la rue Saint-Antoine, Sarah-Louchette, encore une gueuse,

pour laquelle il paraissait avoir quelque attachement.--Vingt ans, la

gorge déjà basse, les seins tombés, elle est chauve et porte perruque;

elle louche de son œil juif et cerné. Un soir d'hiver, la faim a

relevé ses jupons en plein air; elle a vendu son âme pour avoir des

souliers; elle a traîné les ruisseaux, et mordu le pain de l'hôpital.

Elle s'essouffle au plaisir. Pour elle, et d'elle, tant d'amants

sont défunts que, les nuits d'insomnie, ses yeux inquiets en voient

défiler les fantômes._--Cette bohème-là, c'est son tout, sa richesse,

sa perle, son bijou, sa reine, sa duchesse, celle qui l'a bercé dans

son giron vainqueur, et qui, dans ses deux mains, a réchauffé son

cœur.--_D'abord, Jeanne fut cruelle et coquette; en attendant de

baiser son noble corps, Baudelaire dut retourner à l'affreuse juive.

Près de celle qu'il n'aime plus, il songe à celle dont son désir se

prive; il se représente sa majesté native, son regard vigoureux et

tout de grâce, le casque parfumé de ses cheveux; il n'aspire qu'à la

ferveur de caresser ses pieds frais et ses tresses noires; surtout il

voudrait obscurcir la splendeur de ses froides prunelles, par quelque

larme, quelque soir. Sans doute, en prolongeant sa cour, la belle

ténébreuse avait résolu dé mieux s'attacher le jeune homme; elle y

réussit, en tous cas, puisque plus elle le fuyait, plus il l'aimait,

plus il chérissait cette froideur par où elle lui plus belle; puisque

dès lors leurs existences se confondirent si bien qu'au milieu des plus

angoissantes préoccupations Baudelaire ne cessa d'assurer la vie de sa

compagne d'amour, avant de penser à s'assurer la sienne._

_La fille de Saint-Domingue n'empruntait pourtant sa beauté qu'à

l'image poétique dont Baudelaire se plaisait à l'auréoler dans son

triste cœur. Les familiers du quai de Béthune, qui n'en étaient pas

amoureux, confessaient qu'elle n'avait ni talent, ni esprit, ni cœur,

aucune beauté, et aucun charme_ (physiquement, cette drôlesse ne vaut

même pas le ***, disait un intime), _rien enfin qui justifiât la

passion exclusive qui s'empara de Baudelaire à cette époque. Près de

la cheminée, elle demeurait blottie dans un fauteuil bas et y restait

silencieuse, cependant que les apprentis de lettres dissertaient des

théories et jonglaient aux paradoxes. Baudelaire improvisant lui

dictait tes vers qu'elle retenait, que peut-être elle recopiait.

Il s'amusait parfois, en marge des manuscrits, à dessiner avec une

allumette noircie ou une estompe, sa chevelure pelée, ses seins

déliquescents et ses larges hanches qui roulaient sur des cuisses

évasées, ses deux grands yeux noirs, insensibles, indifférents, deux

bijoux froids où rien ne se révèle ni de doux ni d'amer. La passion

des liqueurs fortes, la méchanceté sournoise des races de couleur,

des infidélités quotidiennes en des crises d'hystérie bestiale, autant

de raisons qui, loin de détourner Baudelaire d'une liaison fangeuse,

fortifièrent son penchant pour la Vénus noire. Elle est l'ornement de

ses nuits: il l'adore à l'égal de la voûte nocturne. Elle est le vase

de tristesse où il boit l'absinthe douloureuse, devant l'impuissance

de jamais atteindre les immensités bleues du Rêve. Ses yeux, illuminés

ainsi que des boutiques d'incendies qui ne s'éteignent jamais, le

brûlent jusqu'aux dernières moelles, d'une brûlure sans cesse avivée:

elle est savante pour le mal, et, femme impure et mégère libertine,

elle mettrait l'univers dans sa ruelle. Elle est la Reine des péchés.

Pour l'ouragan de cette volupté, pour l'élixir de sa bouche goulue,

insatiable..._ être le Styx pour l'embrasser neuf fois..., _pour les

deux grands yeux noirs de l'enfant des noirs minuits, il abandonne

tout, il sacrifie tout, famille, avenir, amis, lui-même il s'enlise

jouisseusement dans cette débauche, il s'y donne à pleines lèvres, pour

peut-être le sadisme de remâcher son dégoût immense de cette sublime

ignominie; même, il renoncerait à sa vocation d'écrire des proses

légères et ailées, et de ciseler si finement des vers si vigoureux,

si martelés; et, cependant, les admirateurs de Baudelaire ont voulu

voir en Jeanne Duval la Muse qui servait à pétrir le Génie du maître;

lui-même se l'avouait, elle était son inspiratrice._

_L'inspiration de la mulâtresse existe bien, en effet, mais ce n'est

qu'une inspiration indirecte, lointaine. Jeanne Duval lui était

le miroir extérieur où se profilaient, en plus de beauté et plus

de relief, tous les revenants de sa jeunesse. Il l'aimait de lui

faire ressouvenir des pays parfumés que le soleil caresse, et de

l'invraisemblable décor des tropiques brûlants, de Bénarès et du

Gange..._ les idoles à trompe qu'on salue, les trônes constellés de

joyaux lumineux, les palais ouvragés et féeriques, les costumes qui

sont une ivresse pour les yeux, les jongleurs savants que le serpent

caresse et les femmes qui se teignent les dents et les ongles, et

puis, et puis encore... _Tout l'attachement qu'il lui montra avec tant

de fidélité n'était que la traduction de la reconnaissance pour ce

quelle lui rendait vivante la vision de ces rivages heureux et des ces

îles singulières qu'il avait chéries jusqu'à la possession, jusqu'à

la défaillance. Par le seul fait de cette association d'idées, et par

l'intensité de son désir imaginatif et créateur qui lui ressuscitait

les contrées entrevues et lui éternisait ses jeunes impressions, il

accentua une accoutumance de laquelle il ne put jamais se déprendre..._

Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, quand je mords

tes tresses lourdes et noires, il me semble que je mange des souvenirs.

_L'embrassant, il s'embrassait lui-même, et sa jeunesse. Il voulait

respirer en elle tous les parfums de là-bas_--BENJOIN, ENCENS,

OLIBAN, MYRRHE--_qui avaient grisé ses narines, et qu'il retrouvait

endormis_--MUSC ET HAVANE--_dans sa chevelure moutonnante..._

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux,

y plonger tout mon visage... _Il l'aimait d'être si indolemment

paresseuse; il revoyait les palmiers d'où pleut sur ses yeux la

paresse; et son nonchaloir lui rappelait la langoureuse Asie et la

brûlante Afrique. Elle était l'oasis où rêver, à l'abri des grandes

sécheresse. Elle était la gourde où humer à longs traits le vin

des souvenirs. Et son sein chaleureux, c'était le frémissement de

l'éternelle chaleur des cieux en feu, sous l'ardeur monotone du soleil

d'Orient. Il l'aimait pour ses yeux faits de minéraux charmants, où

l'ange inviolé se mêle au sphinx antique. Pour le miroitement de sa

peau huileuse qui vacille comme les étoiles, il eût perdu l'humanité

et trahi ses dieux. Le martyre n'aurait point été au-dessus de ses

forces si, de ce prix, il eût dû payer les nuits de caresses et de

morsures, les baisers diaboliques, infinis et pâmés. Il aimait Jeanne

Duval, parce qu'elle lui était la représentation plastique des pays

délicieux où son âme était restée captive à jamais. Jeanne Duval,

c'était lui-même, en autrui, avec toutes les séductions de la femme,

par suggestion, et toutes les illusions de la poésie et du souvenir._

_Il aimait aussi dans Jeanne Duval une autre femme qu'il avait connue

dans la traversée. La dame créole aux charmes ignorés, qui marchait,

grande et svelte, comme une chasseresse sous les bois de palmiers,

avait soumis son enthousiasme curieux. Et il gardait d'elle un souvenir

durable; ses airs maniérés et nobles, son teint pâle et chaud, lui

inspirèrent ses premiers vers, et elle lui fut la source des mille

sonnets germèrent dans son cœur. Il eût voulu l'amener au vrai pays

de gloire, sur les bords de la Seine or de la vaste Loire; il jugeait

sa beauté digne d'orner les vieux manoirs de France.--Il aimait encore

dans Jeanne une fille du Malabar qu'il avait hésité à amener avec lui

en France. Elle a des yeux de velours plus noirs que sa chair; ses

pieds sont aussi fins que ses mains et sa large hanche est charitable

aux fatigues. Dès que le matin fait chanter les platanes, et tout le

jour, doucement, sur une natte, son corps vêtu de mousselines frêles,

jusqu'au soir d'écarlate, elle fredonne tout bas des airs inconnus,

et ses rêves flottants sont pleins de colibris. Comme il se félicite,

maintenant, de ne pas lui avoir imposé nos sales brouillards et

d'avoir laissé l'heureuse enfant aux pays chauds et bleus où Dieu

la fit naître; elle eût dû emprisonner ses flancs dans la brutalité

d'un corset et glaner son souper dans nos fanges.--Il aimait enfin

dans Jeanne Duval l'image de la belle Dorothée, une coquette des

tropiques qui moulait sa taille longue et sa gorge pointue dans une

robe collante de soie rose... le poids de son énorme chevelure presque

bleue, l'ombrelle rouge fardant sa peau ténébreuse, sa jambe luisante

et souple... et demandait aux officiers si les belles dames de Paris

étaient toutes plus belles qu'elle. Elle s'avançait, harmonieusement,

heureuse de vivre et souriant d'un blanc sourire, comme si elle

apercevait au loin dans l'espace un miroir reflétant sa démarche et sa

beauté. Et, souvent, Baudelaire s'évade de la liaison qui l'obsède; il

revoit la case sacrée où cette fille très parée évente ses reins en

écoutant pleurer les sanglots des bassins; il se caresse à sa peau

délicate frottée d'huile odorante. Des fleurs se pâment dans un coin...

Les images, les images toujours, la primitive, l'exclusive passion de

Baudelaire._

...IL A PLUS DE SOUVENIRS QUE S'IL AVAIT MILLE ANS. _Dans l'océan de

la chevelure de la Bien-Aimée, il retrouve tout l'hémisphère de sa vie

idéale, de cette existence monotone et langoureuse qu'il rêve toujours,

toujours, plus la réalité lui est mauvaise. Le Spleen. L'Idéal. Quand,

les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne, il respire l'odeur

de son sein chaleureux, son âme inquiète appareille pour les climats

enchanteurs, et il songe à la douceur d'aller là-bas vivre ensemble,

aimer, et mourir, au pays qui lui ressemble..._ Au bord de la mer,

une belle case, en bois, enveloppée de tous ces arbres bizarres et

luisants, dont j'ai oublié les noms... dans l'atmosphère, une odeur

enivrante, indéfinissable... dans la case, un puissant parfum de rose

et de musc... plus loin, derrière notre petit domaine, des bouts de

mâts balancés par la houle.... Autour de nous, au delà de la chambre

éclairée d'une lumière tamisée par les stores, décorée de nattes

fraîches, et de fleurs capiteuses, avec de rares sièges d'un rococo

portugais, d'un bois lourd et ténébreux, (où elle reposerait si calme,

si bien éventée, fumant le tabac légèrement opiacé)... Au delà de la

varangue, le tapage des oiseaux ivres de lumières, et le jacassement

des petites négresses ... et la nuit, pour servir d'accompagnement à

mes songes, le chant plaintif des arbres à musique, des mélancoliques

filaos... Oui, en vérité, c'est bien là le décor que je cherchais...

C'est là qu'il faudrait demeurer pour cultiver le rêve de ma vie. Et

y posséder sa chère vie... LÀ, TOUT N'EST QU'ORDRE ET BEAUTÉ, LUXE,

CALME ET VOLUPTÉ... _Et, sur ce thème favori, Baudelaire brode les

variations les plus vagabondes; il écrit_ L'Invitation au voyage,

_pour l'offrir à la femme aimée, à la sœur d'élection; il l'écrit

sur des vers qui s'eurythment en beauté et en harmonie, comme là-bas

dans le port les formes élancées des navires; il l'écrit en des proses

parfumées aussi douces que le revenez-y de Sumatra, et légères. Jamais

sa chaude fantaisie n'a de rêves plus tendrement mélancoliques, jamais

ses musiques (musiques de Weber, lointaines, et apaisantes, un sommeil

magnétique) ne se sont détachées en un murmure plus amoureux. Il trouve

même à cette jouissance, désir et regret, tant de délices infinies

qu'il aboutit à cette conclusion orientale_: Pourquoi contraindre les

corps à changer de place, puisque l'âme voyage si lestement?

_Alors il se crée un chez-soi où il met toute l'intimité de son âme.

Des meubles voluptueux, aux formes alanguies, et des meubles luisants,

polis par les ans, des étoffes lamées et de vieilles robes aux

discrets parfums d'autrefois, des marbres, des tableaux de maîtres;

sur les murs, nulle abomination artistique; en de précieuses reliures

de Lortic, les quelques rares livres de chevet sur le beau pupitre

en marqueterie. Des miroirs profonds. Tiédeur de la chambre, serre

chaude où l'esprit sommeille; une senteur infinitésimale du choix le

plus exquis. L'abondance des fraîcheurs de mousselines aux fenêtres

et les vitres de couleur pour, selon les mouvements de son caprice,

enchâsser les variations de ses songeries; pour ses yeux brûlés par

les fièvres de curiosité, la lumière, décolorée, en caresse, discrète.

Des divans profonds comme des tombeaux. Et d'étranges fleurs sur les

étagères. Une chambre vraiment spirituelle, où l'atmosphère se teinte

de rose et de bleu. Il s'illusionne aux apparences de quelques semaines

tranquilles; il croit définitivement avoir trouvé le charme du foyer.

Elle est si gracieuse, sa maîtresse, avec ses vêtements ondoyants et

nacrés; même quand elle marche, on croirait qu'elle danse: sa tête

d'enfant se balance avec la mollesse d'un jeune éléphant; son corps

se penche et s'allonge comme un fin vaisseau qui roule bord sur bord.

Au crépuscule, quand les douleurs s'aigrissent, et que la peur vient

aux sensitifs de la solitude et du soir, la soupe parfumée attend

Baudelaire, au coin du feu; et la bien-aimée, en kimono de satin jaune,

lui offre, amoureusement à cette heure, ses seins qui remplissent ses

bras ouverts. Un beau chat se promène, sous les lampes, et aussi le

parfum de sa fourrure blonde et brune; sa voix mystérieuse endort les

plus cruels maux et contient toutes les extases; ses prunelles pâles,

vivantes opales.--Ne pas connaître cette douceur, c'est n'avoir jamais

vécu. Et il veut cette douceur, il veut cette vie; de toutes ses forces

il s'accroche à ces mensonges_: Qu'importe la réalité placée hors de

moi, si elle m'a aidé à vivre, à sentit que je suis... et ce que je

suis...

_Mais les caprices de sa vie et de son amour, mais surtout les

caprices de son travail, par trop intermittent et peu productif--de

1842 à 1858, dit-il_, seize années de fainéantise--_entraînent les

désastres financiers, en dépit de son conseil judiciaire, qui date

de 1844; dès 1846, il simplifie sa toilette, c'est dire te dernier

sacrifice. Des dettes, une vingtaine de mille francs, y compris

des billets de complaisance, on a abusé de sa jeunesse et de ses

besoins d'argent, l'usure, acharnent les créanciers à sa porte. En

vain, s'enfuit-il à tous les coins de Paris, de la rue Pigalle à la

rue Mazarine, de la rue Laffitte à la rue de Seine, l'avenue de la

République, dans ses meubles, en meublé, à l'hôtel. Il faut partir.

Il faut s'en aller en province. On lui offre de diriger un journal

conservateur. L'accepte-t-il? En tous cas, en Janvier 1850, c'est

l'exil à Dijon. C'est l'intimité brisée, c'est la halte à l'hôtel.

Jeanne Duval pourtant a beaucoup d'économie et, bonne ménagère, 150

francs par mois lui suffiraient pour assurer la vie; 50 francs pour

sa toilette; 50 francs pour des meubles en location et un petit

appartement; 50 francs de côté pour acheter des meubles à Paris,

au retour, bientôt. Mais il faut des avances pour la plus simple

installation. Et il est dû à l'hôtel, beaucoup; 12 francs par jour. Et

la dame de l'hôtel commence d'être pressante. Peut-être des réflexions

et des observations à Jeanne Duval qui fait trop remarquer la maison,

maintenant qu'on ne paie plus. Jeanne Duval s'énerve de cette gêne

d'argent, de cette situation._ «J'ignore, _écrit Baudelaire_, si

l'envie de sortir de cet hôtel lui fera faire une chose que je regarde

comme inconvenante.» _Quelle chose? Quelle inconvenance? Il est

trop facile de le de le présumer; de vivre aux gages quotidiens, pas

toujours, des passants agréerait peut-être mieux à la mulâtresse

qui n'aime point Baudelaire; pourrait-elle comprendre du reste sa

sensualité sentimentale. Baudelaire s'essouffle; avec ses petites

rentes et son travail, il essaie en vain d'équilibrer son budget. La

grande gêne. Plus d'amour donc, de tranquillité du moins. L'ennui;

Baudelaire voit le sens pratique de la vie. Les querelles, chaque

jour. Les réconciliations, chaque nuit. Ainsi, jusqu'à la fin de 1852;

guéri de quelques-unes de ses illusions, les mauvaises, guéri de ses

ambitions politiques qui depuis 1848 ont accru sa misère, de là date

la nouvelle liaison, par correspondance, avec_ La Présidente. _Les

lendemains de volupté, car l'emprise charnelle, est bien profonde, sont

plus terribles que des cauchemars._

_Jeanne Duval est entrée dans son âme comme un coup de couteau. D'avoir

prêté son cœur à la cruelle, pour qu'elle y exerce ses dents et trompe

son ennui à ce jeu singulier, Baudelaire sent de la folie lui serrer

les tempes; sa pauvre tête fatiguée s'égare et chancelle. En vain, il

la supplie de l'aimer aujourd'hui, parce que demain ce sera la mort et

que la pierre opprimera sa poitrine heureuse, ses flancs assouplis, et

qu'alors, au tombeau, ses regrets seront infinis, éternels. Il jalouse

le sort des animaux qui se peuvent plonger dans un sommeil stupide;

il voudrait tant goûter les voluptés de l'anéantissement; en vain. Il

demande l'oubli aux fumées de l'ivresse; le laudanum, le haschisch,

il les essaie. La Révolte s'empare de lui; il voit rouge et du sang

lui gicle au front. Tuer Jeanne, il y songe; mais, si ses efforts le

délivraient de son empire, ses baisers ressusciteraient le cadavre de

son vampire..._ O fureurs des cœurs mûrs par l'amour ulcérés! O femmes

dangereuses! O séduisants climats!

_Il pense se tuer. Le glaive et le poison lui promettent la délivrance.

Il va chez Cousin lui demander son avis sur l'immortalité de l'âme.

Pour des publications posthumes, il porte des manuscrits à Banville.

Il passe toute une journée à Châtillon, sous la tonnelle d'une

guinguette, et s'y grise de vers avec son ami Louis Ménard; il lui

confesse qu'il a décidé de se suicider. Et, le soir, dans un cabaret

de la rue de Richelieu, devant sa maîtresse, il se perce la poitrine

d'un coup de couteau. À en croire Philippe Berthelot_, «Baudelaire ne

sentit rien. Il fut réveillé par un ronronnement. Il était chez le

commissaire de police qui lui disait: Vous avez commis une mauvaise

action; vous vous devez à votre patrie, à votre quartier, à votre rue,

à votre commissaire de police. On le porta dans sa famille; sa maman

lui copiait ses vers. Mais il ne put y durer: on ne buvait chez elle

que du bordeaux, et il n'aimait que le bourgogne.» _Si ces détails

sont de créance peut-être légendaire, la tentative de suicide n'est

pas douteuse, bien certainement. On a voulu lui donner pour raison la

gageure de mystifier sa mère et ses amis et d'amener son beau-père, le

général Aupick, à lui payer des dettes criardes... Baudelaire alors

a cessé toutes relations avec sa famille; il écrit à sa mère sur un

ton de déférence glaciale; et il a, dans une lettre mordante d'ironie,

sommé le général de n'avoir plus à se préoccuper de lui... Pourquoi

donc ne pas admettre plus vraisemblablement que de bonne foi il chercha

plutôt à s'évader de l'impossible liaison qui l'écœurait jusqu'au

vomissement, aux heures de bonne santé, quand sa Muse n'était pas

malade?_

_Car, n'est-ce pas, c'est fini d'espérer; il est épouvantablement collé

à cette carcasse, éternellement. Il entrevoit cette vie quotidiennement

crapuleuse, demain, après-demain, et toujours... C'est le mensonge

pour la vie, l'insupportable, l'implacable vie. Son dernier effort est

brisé; la sorcière aux flancs d'ébène lui a versé quelque philtre de

Thessalie; tout pantelant, comme un moribond, en vain il veut encore

se ressaisir au tombeau de son amour; il se sait irrésistiblement

vaincu. Il comprend l'inanité de son aspiration à l'Idéal et que son

Rêve ne peut plus appareiller pour ces contrées mystiques où ses désirs

partaient en caravanes. Il maudit la Maîtresse de son esprit et de ses

sens; il maudit la perfide qui l'a asservi si misérablement et lui a

mis aux pieds le boulet des forçats à perpétuité. Il a beau la traiter

d'ordure et lui jeter à la face tous les sarcasmes les plus blessants;

ses grands yeux fixes et froids gardent l'horreur et la cruauté de

l'insensible. Il ricane férocement sur ses jambes lubriques, en l'air,

et sur son ventre plein d'exhalaisons putrides, quand il l'assimile à

l'infection d'une charogne infâme. Comme il souhaite donc que les vers

rongent sa peau comme des remords et que la vermine bourdonnante la

mange de baisers empuantis!_

_Et pourtant qu'il l'aime, dans cette haine amoureuse! Il a voulu

oublier l'amertume de son cœur dans des passades érotiques; sur

d'autres bouches, il a voulu boire ce vin de Bohême qui l'enivrait.

L'oubli n'est plus possible et il n'est plus qu'une bouche pour

y boire, au bord des dents, le ciel liquide. Alors, des reprises

éperdues, de nouvelles étreintes où les corps craquent et l'esprit se

détraque. Elle est si belle, sa gorge triomphante qui s'avance et qui

pouse la moire; et il en ouvre les panneaux bombés et clairs, comme

d'une armoire, armoire à doux secrets, pleine de bonne choses, de vins,

de parfums, de liqueurs, qui font délirer les cerveaux et les cœurs.

Ses nobles jambes tourmentent les désirs obscurs, les agacent. Ses bras

sont des boas luisants pour serrer l'amant dans son cœur, pour l'y

imprimer. Son cou large et rond! Ses épaules grasses! Ses hanches sont

amoureuses de son dos et de ses seins. Et puis, elle sait la caresse

qui fait revivre les morts. Et le charme toujours étrange de sa tête

qui se pavane en triomphe! Toute l'Enfance et toute la Maturité! Et les

baisers gourmands, et les ivresses sensuelles! C'est que cette femme

est vraiment un sphinx. Il adore les senteurs fauves de ses lourds

cheveux et les parfums de fourrure de sa jeunesse. Tout d'elle lui est

un plaisir, la mollesse de son balancement, la cadence de son abandon,

la souplesse de son corps qui frissonne sus les caresses du linge;

jusqu'aux lenteurs et aux brusqueries de ses mouvements, son allure

orientale et sa grâce enfantine de singe. Et toujours encore le désir

d'incarner son Premier Rêve, son Grand Rêve, de partir pour la Terre

Promise, seulement promise, aux pauvres rêveurs_; quand tu vas balayant

l'air de ta jupe large, tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend

le large, chargé de toile, et va, roulant suivant un rythme doux, et

paresseux, et lent. _Mais le beau navire s'est ancré dans l'ignominie

de la vase et de la boue des végétations chanceuses l'immobilisent dans

l'impuissance de partir quelque jour. Cette fois, enfin, c'est bien la

vie qui meurt, toute la Beauté de la vie et des illusions édéniques._

Où sont les parfums enivrants des fleurs disparues? Où sont les

couleurs féeriques des anciens soleils couchants?

_Une désespérance, comme le monde n'en avait jamais entendu et dont

l'écho pleurera par delà les siècles les plus lointains, l'envahit

corps et âme. Il marche ainsi qu'un fantôme; les excès du haschisch,

les traîtrises du laudanum, aussi quelque maladie d'amour qui puise et

qui épuise ont métamorphosé le dandy qui donnait le ton aux élégances,

Byron, Brummel, Shéridan. Il n'est plus que l'ombre d'Hamlet, le

regard indécis, les cheveux au vent. Sa bouche se détracte en un

rictus d'ironie et ses yeux éteints ne reflètent plus que des doutes

et des scepticismes. Regrets, Spasmes, Peines, Angoisses, Colères,

Névroses, tout le démoniaque cortège danse la sarabande dans son sein

meurtri. Cuisinier funèbre, il s'amuse à faire bouillir son cœur,

pour le manger. Il court au Sabbat du Plaisir, pour de l'oubli,

quelques minutes. Bastringues, Bouis-Bouis et Caboulots. Le chant des

violons et la flamme des bougies ne peuvent chasser son cauchemar. Il

court aux tripots, lui, le buveur de quintessences, lui, le buveur

d'ambroisie, non par distraction, non par plaisir, mais pour envier la

funèbre gaieté des vieilles courtisanes maquillées, aux lèvres sans

couleur, aux mâchoires édentées, qui minaudent autour des tapis verts

ou trafiquent leurs masques de beauté. Il fréquente les bayadères

sans nez, les femmes galantes, les gouges, dans les bouges. La ronde

des femmes damnées (vierges, démons, monstres, martyres aux mornes

douleurs, aux soifs inassouvies; ces chercheuses d'infini, mystiques

ou voluptueuses, ses pauvres sœurs) tourne, tourne en folie dans son

imagination hyperesthésiée. Il chante les terribles plaisirs et les

affreuses douceurs de la Débauche et de la Mort, les deux bonnes filles

qui l'hospitalisent sous les charmilles des tombeaux et des lupanars.

Dans l'Île aux myrtes verts où la Prêtresse de l'Amour entrebâillait sa

robe aux brises passagères et adorait Cythère par les secrètes chaleurs

de son corps embrasé, il ne trouve plus qu'un gibet à trois branches,

où pend son image; et des oiseaux sauvages plantent leur bec impur dans

tous les coins sanglants de sa pourriture..._ Ah! Seigneur, donnez-moi

la force et le courage de contempler mon cœur et mon corps sans dégoût.

_Puis, il se passionne pour les gravures de Réthel qui symbolisent son

désespoir et ses ricanements. Il voit s'ébranler la danse macabre de

tous ces cadavres vernissés, les Antinoüs flétris, les baladins du

troisième sexe, les dandys à face glabre. Comme il a dépouillé son

cœur et sa fierté près de sa maîtresse orientale, il prend un plaisir

maudit à dépouiller l'humanité de ses oripeaux élégants et parfumés;

l'ivresse des sens s'est dissipée, et son goût le plus cher, c'est

partout d'imaginer un grand squelette qui chante l'hymne de la faute

originelle. Et une indicible angoisse me griffe à la peau et au cœur,

ces matins blancs d'automne triste, à regarder ces gravures allemandes

où les doigts énervés de Baudelaire ont laissé leur empreinte, de les

avoir si souvent feuilletées pour remâcher sa douleur, pour repaître

sa fièvre. Toutes ces choses du tombeau, tous ces troupeaux mortels

d'immortels, ces armatures humaines qui crient la vanité des vanités

et toutes les vanités, respirent le plus pénétrant désespoir, ainsi

que les fleurs du Sorcier, sur les hauteurs du Brocken._ Des ailes

de corbeau effleurent le silence. L'Amour est assis sur le crâne de

l'humanité et de sa bouche cruelle il éparpille en l'air sa cervelle,

son sang et sa chair.

_Enfin, le désespoir suprême et l'invocation satanique_: «O Satan,

prends pitié de ma misère... Toi qui mets dans les yeux et dans le

cœur des filles le culte de la plaie et l'amour des guenilles.»

_Enfin, la Prière à la Mort qui console et qui fait vivre, la Mort,

le but de la vie, le seul espoir, la Mort, cet élixir qui nous enivre

et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir.--Arrêtez, vous qui

passez par la route, et dites-moi donc s'il est une douleur si grande,

dites-moi donc s'il est un amour plus agité et plus tordu. Et voyez

comme il a souffert dans tous les cycles de cet Enfer à y promener

sa tristesse et son écœurement, après avoir perdu le Paradis où

s'exhalaient des parfums frais comme des chairs d'enfant. Oui, toute

l'œuvre rimée de Baudelaire s'explique par l'incantation magique

de la Mulâtresse, si vous acceptez de ne croire qu'aux façades; que

j'aimerais pourtant mieux que vous ne considériez en ces Enthousiasmes

et ces Adorations, ces Prières et ces Extases, ces Tortures et ces

Morsures, ces Lamentations et ces Désolations, que le dédoublement

de cette dualité indédoublable qui mêlait en l'âme de Baudelaire les

principes de vie et les principes de mort. Lui seul, il est la source,

lui seul, il est le but; et tous ces espoirs d'un instant, toutes ces

désespérances d'une minute, c'étaient les désespérances et les espoirs

d'une nature vibrante, sensible à l'excès, et maladive, d'un Poète. Et

que si cette liaison noire ne l'eût point enlisé dans l'ornière des

désillusions et des dégoûts, tout de même il se serait pris au piège

de l'Idéal. Comme l'imagination crée le monde, elle le gouverne. Ce

fut l'imagination qui emporta Baudelaire des plus grands enthousiasmes

aux plus profondes déceptions. Vraiment, il se souvenait d'une vie

antérieure vécue dans les voluptés calmes; vraiment il rêvait le soir

des célestes vendanges. Jeanne Duval, toute sa jeunesse de 1841 à 1852,

une jeunesse cahotée, capricieuse, oui; mais par subjectivité; elle

fut l'incarnation de son âme, le Rêve des lendemains et le souvenir du

Passé. Il sait maintenant, au bout de sa douleur, que ce goût de Mort

qu'il a sur les lèvres et dans son cœur, c'est le goût de la Vie.

Désormais son cœur, meurtri comme une pêche, est mûr, comme son corps,

pour le savant amour._

_Enfin, ce restera au livre de charité la plus belle œuvre de

Baudelaire d'avoir, après l'illusion tombée, conservé la maîtresse

de ses débuts. Voici, en effet, que ses vices sournois, la boisson,

l'alcool, d'autres, beaucoup d'autres, l'ont presque paralysée.

Baudelaire la garde avec lui; jusqu'à sa dernière heure, dans les

moments où il se reprend à quelque espoir, il ne rêve plus, cependant

son amour est ailleurs, qu'un jour de retrouver l'amitié de sa mère et

la petite maisonnette, là-bas, sur la côte de Honfleur, pour bercer

sa grande tristesse, sur la plainte des vagues--et aussi de retrouver

Jeanne, de lui faire un intérieur charmant, de la distraire, de la

guérir, pour quelquefois repartir aux îles parfumées que le soleil

caresse._ MA MÈRE, JEANNE, LEUR AVENIR, _obsession qui torture son

esprit. Sur une couverture de Revue, ces deux mots griffonnés en

chemin_: JEANNE, MA MÈRE. _Sur son_ Carnet intime: «Le salut est dans

la bonne minute. Le salut, c'est l'argent, la gloire, la sécurité, la

levée du C. J., la vie de Jeanne». _Plus loin et souvent_: «MA MÈRE,

JEANNE ET MOI». _Ce n'est plus maintenant de la sensualité, ni de la

passion, c'est du devoir, c'est du sacrifice._ «Ma chère fille, lui

écrit-il, il ne faut pas m'en vouloir si j'ai brusquement quitté

Paris sans avoir été te chercher pour te divertir un peu... je te

jure que je vais revenir dans quelques jours... Je ne veux pas que tu

restes privée d'argent, même un jour... Je vais revenir bientôt et

si, comme je le crois, je suis doué de quelque argent, je tâcherai

de t'amuser... Ne sors pas sans être accompagnée, par ces chemins

glissants...» _Elle est aux Batignolles; une vieille domestique la

soigne et écrit pour elle; Jeanne Prosper, non plus Jeanne Duval, ne

peut déjà plus écrire, la main est morte, en 1859. Baudelaire se prive

de tout; il pousse même le renoncement jusqu'à l'impossible; et avec

quelle délicatesse il prie son généreux tuteur et ami, le brave M.

Ancelle, d'avancer des sommes à Jeanne_: «Surtout, je vous supplie de

ne pas lui faire la moindre plaisanterie ou la moindre allusion sur ses

misères antécédentes... Je crois que cette malheureuse Jeanne devient

aveugle...» _Elle est à l'hospice Dubois, au faubourg Saint-Denis;

ses 34 printemps sont 34 hivers; une pauvre infirme; Baudelaire paie

sa pension, irrégulièrement; on menace de mettre la paralytique à la

porte; Baudelaire va jusqu'aux derniers sacrifices, il vend ses objets

les plus chers, ses plus précieux souvenirs; mais, pour satisfaire

ses goûts de boissonnerie, cette_ terrible femme _fait écrire qu'elle

n'a rien reçu, afin de se procurer ainsi de l'argent; elle ne reste

que deux mois à l'hospice, parce que vicieuse, insupportable... Elle

est à l'hôtel. Elle est, en 1860, dans un appartement que Baudelaire

vient de lui installer; il doit l'y rejoindre, rue Beautreillis. Elle

meurt, après Baudelaire; quand et comment, impossible de le savoir.

Baudelaire, ses livres de compte en font foi, assure sa vie jusqu'au

dernier instant. Il l'a connue vers 1842; certainement, quand il écrit

à la Présidente, rencontrée à l'hôtel Pimodan de 1845 à 1848, à son

heure d'épanouissement parfait, en Janvier 1852, il a cessé totalement

de l'aimer. Depuis 1852 qu'à sa mort, il la garde, il la sauve de la

misère. C'est simple, c'est sublime. C'est Baudelaire._

_... Je te donne ces vers afin que si mon nom,--aborde

heureusement aux époques lointaines--et fait rêver un soir

les cervelles humaines,--Vaisseau favorisé par un grand

aquilon._

_Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,--fatigue

le lecteur ainsi qu'un tympanon,--et par un fraternel

et mystique chaînon,--reste comme pendue à mes rimes

hautaines._

_Être maudit à qui, de t'abîme profond--jusqu'au plus haut

du ciel, rien, hors moi, ne répond!--O toi qui, comme une

ombre à la trace éphémère._

_Foules d'un pied léger et d'un regard serein--les stupides

mortels qui t'ont jugée amère,--statue aux yeux de jais,

grand ange au front d'airain._

_Pour Jeanne Duval, 20 Avril 1857, Revue Française: 9 pièces, Synthèse

de ses deux liaisons, tout le Baudelaire amoureux._

_...Et, maintenant, son arrêt est d'errer à travers les mers, sans

relâche, sans repos, sur le navire à la voile rouge de sang, au mât

noir; à moins qu'il ne rencontre une femme qui l'aime et qui lui

soit fidèle jusqu'à la mort. Tous les sept ans, il jette l'ancre

pour chercher la femme fidèle; tous les sept ans, il ne trouve que

les faux serments. L'enfer lui-même ne veut plus de lui; et il se

sauve le premier en faisant le signe de croix.--Enfin, voici, sur

la côte norvégienne, une fille pleine de dévouement qui dispense

l'aumône de ses trésors de fidélité au capitaine maudit; enfin,

voici Senta dont l'amour pur délivre le Hollandais volant; et deux

formes aériennes s'élèvent au-dessus des flots et s'éternisent dans

l'immortelle transfiguration de l'Amoureuse Rédemption... Ainsi

que le Vaisseau-fantôme, sur l'océan du monde, Baudelaire, sur

l'océan d'amour, doit errer toute sa vie, sans même la consolation

du Hollandais volant d'espérer quelque jour la pureté d'un amour

qui rachète ses fautes; il se le dit lui-même et il l'écrit

douloureusement._ «Il n'y a point de pardon pour les péchés de

jeunesse; leur punition terrible dure toute la vie.» _Le démon des

concupiscences brûle ses poumons et les emplit d'un désir éternellement

coupable. Et les ténèbres ne lui seront plus jamais les bonnes

verseuses de fraîcheur. Pourtant, un jour, il croit aborder aux rivages

de paix et de tendresse; il essaie du moins tous ses efforts pour y

prendre terre; la vue seule de ce calme, de ce reposoir d'amour lui

est un apaisement et une promesse. Enfin, voici une femme qu'il veut

aimer avec toute l'humilité des dévotions, une femme que son amour va

auréoler d'un pureté infinie, dont les rayons l'illumineront de clarté

et de joie, une femme dans les yeux de laquelle il va réfléchir la

meilleure partie de lui-même, la portion divine et immortelle de son

âme. C'est toute une Renaissance, c'est tout un Baptême parfumé. Et

peut-être la Rédemption, pour ce pauvre cœur tendre, fatigué par le

malheur, mais toujours prêt au rajeunissement._

_Mme Savatier, pour plus de coquetterie Mme Sabatier, goûta les délices

d'une renommée qui laisse encore aujourd'hui à ses amis lointains

le souvenir de la beauté la plus splendide et de l'esprit le plus

subtil. Parmi les salons cotés du Bas-Empire, il n'en fut point de

plus séduisants, ni de mieux fréquentés que les siens, à l'hôtel de

l'avenue Frochot. Les complaisances qu'elle avait pour le fameux

Mosselmann--homme d'argent et roublard, celui-là même qui disait à un

architecte religieux_: «Combien coûtera décidément votre église...

toute finie, HOSTIE EN GUEULE»--_lui permettaient les réceptions

luxueuses, dans un décor admirable où se pressaient à l'envi la

foule élégante de tous les gens à la mode: des artistes, peintres et

sculpteurs, beaucoup d'hommes de lettres, des compositeurs de musique;

même, en ce milieu qui n'affichait aucune teinte politique, ne voulant

se distinguer que par de la Beauté et par de l'Esprit, ces messieurs

de l'armée et du gouvernement prenaient plaisir à oublier leurs

préoccupations parmi les femmes les plus charmantes et les talents

les plus spirituels... Mme Sabatier avait tout de suite été célèbre

par le marbre de Clésinger, au Salon de 1848_: La Femme piquée par un

serpent, _pour qui elle posa, le modelé de son corps merveilleux fut

un vif succès de curiosité; on admira l'œuvre, et la légende accrut

l'admiration du modèle. Les journaux popularisèrent cette prise de

possession de la gloire; et tous les artistes rêvèrent de cette femme

dont l'eurythmie ressuscitait l'antique statuaire des Idéaux jours

d'Athènes, la puissance et le nombre de Phidias et de Praxitèle.

La fortune de Mosselmann exhaussa cette gloire en plus de relief

éclatant. Puis des portraits et des bustes consacrèrent désormais à

chaque Salon l'aventure prodigieuse de cette apothéose triomphale: le

portrait de Ricard_, La Femme au chien,--_un buste de Clésinger qui

figura au Luxembourg pendant de nombreuses années et fut enfin remis

à Mme Sabatier, au mépris des conventions légales,--et toute la série

des tableaux, des esquisses de Meissonier, un de ses adorateurs les

plus fervents (il peignit pour elle le fameux_ Polichinelle, _et j'ai

revu avec une admirative émotion tous les portraits qu'il fit de son

originale élève; car Mme Sabatier maniait agréablement le pinceau et

elle fut à Rome étudier les classiques avec Meissonier). Sans doute

l'étonnante beauté de Mme Sabatier impressionna profondément le sens

artistique de Baudelaire et c'est incontestablement à elle qu'il

songeait lorsqu'il chantait ce sein qui inspire au poète un amour

éternel et muet ainsi que la matière..._ Je suis belle comme un rêve

de pierre... _Le renom de son esprit et les traits de bonté qu'on lui

attribuait contribuèrent également à tourner la pensée de Baudelaire

vers cette femme qui semblait défier toutes les conditions de la

vie et emprunter aux contingences matérielles, sources habituelles

des déceptions, tous les enchantements de l'Artifice et de l'Idéal.

Dans ses larges yeux aux clartés éternelles, il retrouva le génie

de l'enfance, ce génie pour lequel aucun aspect de la vie n'est_

ÉMOUSSÉ. _La_ DAMNATION _de la forme qui l'obsédait et le possédait

lui ouvrit un paradis nouveau où il put enivrer sa sensibilité--comme

il l'avait enivrée au souvenir perpétuel en J. Duval des délicieux

pays d'ailleurs, là où l'on n'est pas--et calmer la solide faiblesse

de son énervement maladif... Il avait rencontré Mme Sabatier à l'hôtel

Pimodan, chez le voluptueux artiste Fernand Boissard, où des décamérons

de poètes, d'artistes et de belles femmes se réunissaient pour causer

art, littérature et amour, comme au siècle de Boccace..._ Elle avait

jeté sur un fauteuil son mantelet de dentelle noire et la plus

délicieuse petite capote verte qu'ait jamais chiffonnée Lucy Hocquet

ou madame Baudrand, secouait ses beaux cheveux d'un brun fauve, tout

humides encore, car elle venait de l'école de natation, et de toute

sa personne drapée de mousseline s'exhalait, comme d'une naïade, le

frais parfum du bain. De l'œil et du sourire, elle encourageait le

tournoi de paroles et y jetait, de temps en temps, son mot tantôt

railleur tantôt approbatif... Cependant que Maryx, un modèle superbe,

la _Mignon_ de Scheffer, _La Gloire distribuant des couronnes_ de Paul

Delaroche, vêtue d'une robe blanche, bizarrement constellée de pois

rouges semblables à des gouttelettes de sang, écoutait vaguement les

paradoxes de Baudelaire, sans laisser paraître la moindre surprise sur

son masque du plus pur type oriental, et faisait passer les bagues de

sa main gauche aux doigts de sa main droite, des mains aussi parfaites

que son corps...

_Le_ 9 _Décembre_ 1852,--_le Coup d'État l'a détourné à jamais de

ses velléités politiques; il songe à du journalisme littéraire;

il fonderait volontiers un journal, il en a élaboré le plan et le

programme; d'immenses désirs de labeur: préparation des traductions

d'E. Poe, dont cette année même il donne la biographie à la Revue de

Paris; la solitude, le travail, l'affection--Baudelaire adresse à Mme

Sabatier une lettre dont il déguise l'écriture: c'est une déclaration

anonyme dans les termes les plus corrects et les plus doux. Il lui

avoue que son image le jette dans des états de rêverie inspiratrice et

il lui envoie des vers écrits pour elle, en la suppliant humblement de

ne les montrer à personne ..._ Les sentiments profonds ont une pudeur

qui ne veut pas être violée. L'absence de signature n'est-elle pas un

symptôme de cette invincible pudeur?... _Il magnifie la beauté de sa

tête, de son geste et de son air, beau comme un beau paysage, et la

saine santé de ses bras et de ses épaules éblouit son chagrin. Ses

robes follement colorées sont pour lui l'emblème d'un ballet de fleurs

et de son esprit bariolé. Elle est trop gaie et le rire joue en son

visage. Alors, dans l'humiliation que lui cause cette insolente gaieté,

il veut ramper la nuit pour châtier la chair joyeuse de celle qu'il

hait autant qu'il l'aime, blesser ses flancs d'une large blessure et

lui infuser son venin à travers ses lèvres nouvelles._

_...Cette déclaration piquante par l'anonymat et par la violence du ton

ironique et cravachant n'était point pour déplaire à cette curieuse

de sensations singulières. D'autant que Baudelaire, pour ne point

effaroucher ses dernières pudeurs, lui expliquait ensuite qu'en lui,

brute assoupie, s'était réveillé un Ange, au souvenir sain et rose et

charmant de sa chère Déesse; il lui disait sa souffrance et son rêve de

ne pouvoir atteindre le ciel qui s'ouvre et s'enfonce avec l'attirance

du gouffre. Les stupides orgies, la débauche, la flamme des bougies,

elle avait tout éteint par la splendeur de son âme qui rayonne une Aube

blanche et vermeille, l'Aube spirituelle..._ After a night of pleasure

and desolation, all my soul belongs to you. Celui qui a fait ces vers

l'a bien vivement aimée, sans jamais le lui dire, et conserve pour

elle la plus tendre sympathie... _Ainsi donc, Baudelaire, pénitent de

ses erreurs de jeunesse, en demande le pardon à celle en qui il veut

s'imaginer les tendresses maternelles d'une vierge divine. Son amour

blanc et mystique lui compose des litanies; et, dans les jardins du

roi, à Versailles, il lui dit sa salutation_: Ange plein de gaieté.

Ange plein de bonté. Ange plein de santé. Ange plein de beauté. Ange

plein de bonheur, de joies et de lumières.--David mourant aurait

demandé la santé aux émanations de ton corps enchanté; mais de toi je

n'implore, ange, que tes prières.--Ange plein de bonheur, de joies

et de lumières. _Et il lui confesse ses nuits, ses ennuis, sa honte,

ses remords, ses larmes de fiels, les fièvres et les rides de son âme,

humblement, pieusement. Puis, il se prend à rire sur le comique de

cette correspondance anonyme et sur toute cette enfantine rimaillerie_:

Qu'y faire? je suis égoïste comme les enfants et les malades.

_À cette époque, il fréquentait déjà chez elle, et il était le familier

des dîners artistiques et littéraires du dimanche où il se rencontrait

avec G. Flaubert, les Goncourt, Meissonier, M. du Camp, Reyer, Feydeau,

et surtout Th. Gautier qui avait surnommé Mme Sabatier La Présidente;

et toute cette élite d'art ne l'appelait qu'ainsi, rendant hommage à

sa bonne Royauté, dispensatrice des sourires, et des oublis, et des

espérances._

_Une nuit, Baudelaire la reconduisit, au sortir de quelque fête. Nuit

de pleine lune, Paris dormait, des ombres de chats les accompagnaient

lentement, sur son bras s'appuyait le bras poli de l'aimable et douce

femme; dans l'immensité du silence et dans le ruissellement des

lumières laiteuses, l'intimité rapproche les cœurs comme pour une

communion; et la très gaie cette nuit-là se plaignit mélancoliquement_:

Rien ici-bas n'est certain et c'est un dur métier que d'être belle

femme. Bâtir sur les cœurs est une chose sotte. Tout craque, amour,

beauté, jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte, pour les rendre

à l'Eternité... _Cette confidence d'une pauvre âme lassée, peut-être

déçue, et qui cherchait une âme-sœur, pour y baigner son amertume

et y reprendre courage; cette mise à nu d'un cœur dévasté et désolé,

qui semblait vibrer comme un sonore instrument et éclater comme une

fanfare joyeuse, attachèrent à jamais la fidélité de Baudelaire pour

le nouvel objet de son amour; quand il eut compris que cette femme lui

était une compagne de souffrance, par là se rapprochant de sa misère,

il l'aima avec toute la dévotion passionnée des amants du Christ qui

adorent la Bonté et l'Infini, et qui aussi baisent les sept plaies et

les sept douleurs.--Et il continue cependant à garder l'anonyme dans

sa correspondance qu'il précipite, des années durant, jusqu'en 1857.

Sans doute, sa pensée est toute vers elle, et il ne travaille qu'avec

son image devant les yeux, peut-être imprimée dans son âme; et, fermant

les yeux aux réalités angoissantes--il vit toujours avec J. Duval et

cherche de vaines consolations dans les étreintes charnelles, d'où

son cœur absent n'emporte que de la rancœur et de là tristesse,--il

la voit toute en lui, et son effort lui est doux, par l'espoir de

lui plaire; ce sont les années laborieuses des abondantes moissons,

traduction des_ Histoires Extraordinaires, _articles d'esthétique, la

préparation définitive des_ Fleurs du Mal.

7 _Février_ 1854.--Je ne crois pas, Madame, que les femmes en général

connaissent toute l'étendue de leur pouvoir, soit pour le bien, soit

pour le mal. Sans doute, il ne serait pas prudent de les en instruire

toutes également. Mais avec vous on ne risque rien; votre âme est

trop riche en bonté pour donner place à la fatuité et à la cruauté.

D'ailleurs, vous avez été, sans aucun doute, tellement abreuvée,

saturée de flatteries, qu'une seule chose peut vous flatter désormais,

c'est d'apprendre que vous faites le bien, même sans le savoir, même

en dormant, simplement en vivant... _Et il éclaire ses pas sur la

route du Beau à ces charmants yeux qui brillent de la clarté mystique

des cierges; ces yeux, pleins de lumière, il s'en fait l'esclave et

tout son être obéit à ce vivant flambeau qui marche devant lui; ces

yeux, ces divins frères, qui sont ses frères, secouent dans ses yeux

leurs feux diamantés et chantent le réveil de son âme..._ N'est-il

pas vrai que vous pensez comme moi--que la plus délicieuse beauté,

la plus excellente et la plus adorable créature--vous-même, par

exemple, ne peut pas désirer de meilleur compliment que l'expression

de la gratitude pour le bien qu'elle a fait?... _Toujours l'absence

de signature et l'écriture déguisée; est tout près de se démasquer

pourtant et regrette de ne pouvoir se corriger de ce fâcheux pli de la

lâcheté de l'anonyme._ Supposez, si vous voulez, que quelquefois sous

la pression d'un opiniâtre chagrin, je ne puisse trouver de soulagement

que dans le plaisir de faire des vers pour vous, et qu'ensuite je sois

obligé d'accorder le désir innocent de vous les montrer avec la peur

horrible de vous déplaire. Voilà qui explique la lâcheté!

16 _Février_ 1854.--_Le regard de la très belle, de la très bonne, de

la très chère a soudain refleuri sa pauvre âme solitaire et son cœur

flétri..._ Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges. Rien

ne vaut la douceur de son autorité. Sa chair spirituelle a le parfum

des Anges. Et son œil nous revêt d'un habit de clarté. _Mme Sabatier,

c'est son Ange gardien, c'est sa muse, c'est sa madone. Et, sans

jamais se lasser, dans la nuit et dans la solitude, dans la rue et

dans la multitude, il adore son fantôme qui danse dans l'air comme un

flambeau. Ses moindres mots sont composés de tous les miels et sur ses

lèvres régénérées éclosent sans cesse des fleurs d'un parfum céleste

et des musiques verbales, et des rythmes très doux. Toute son âme, il

la transfuse par inspiration dans ces sonnets qui restent les plus

beaux de son œuvre, et nous donnent surtout l'intimité de cette nature

sensible, de toutes les sensibilités les plus diverses. Cependant il

dit à celle qu'il aime sa passion qui s'accroît discrètement de tout

l'éloignement et de tout le mystère dont il l'entoure..._ J'ignore

ce que les femmes pensent des adorations dont elles sont quelquefois

l'objet... _À la très belle, à la très bonne, à la très chère, salut et

immortalité._

8 _Mai_ 1854.--Elle se répand dans sa vie--comme un air imprégné

de sel--Et dans son âme inassouvie--Verse le goût de l'éternel.

_Les délicatesses les plus subtiles au point qu'elles paraîtront

invraisemblables à ceux qui ne voient en Baudelaire par raccourci de

vision, ou par l'obscurité de leurs propres âmes, qu'un cynique et

qu'un blasé, remuant la fange à plaisir, et bestial en ses amours,--les

délicatesses les plus délicatement subtiles piquent çà et là des

coins de sentimentalité d'une fraîcheur délicieuse. Quelque jour,

ne va-t-il pas jusqu'à lui avouer comme il a été heureux de trouver

en Mosselmann un homme aimable, un homme qui pût plaire à sa Muse.

Et il lui souligne l'inconséquence de son respect, parce qu'il est

humain que l'homme bien épris haïsse l'amant heureux, le possesseur

et conclut à quelque parcelle divine dans son amour._ Vous êtes pour

moi non seulement la plus attrayante des femmes, de toutes les femmes,

mais encore la plus chère et la plus précieuse des superstitions...

_Puis il essaie de lui expliquer ses ardeurs presque religieuses qui se

traduisent par des silences extatiques et par des hymnes très pieuses

à l'idole immortelle. Comme une obsession, il reparle toujours de sa

même déplorable habitude, l'anonyme, et cette fois il lui donne les

raisons les plus exquises de fine psychologie, aux dernières limites

du précieux..._ J'ai si peur de vous, que je vous ai toujours caché

mon nom, pensant qu'une adoration anonyme--ridicule évidemment pour

toutes les brutes matérielles mondaines que nous pourrions consulter

à ce sujet--était après tout à peu près innocente, ne pouvait rien

troubler, rien déranger et était infiniment supérieure, en moralité, à

une poursuite niaise, vaniteuse, à une attaque directe contre une femme

qui a ses affections placées--et peut-être ses devoirs... _Évidemment,

il la contemplait avec les yeux de l'amour et s'obstinait à la vouloir

une créature de toute pureté, alors qu'après tout, en dépit d'une

conduite rigoureusement vertueuse, elle était à l'écart de la société

bourgeoise, par l'irrégularité de sa position. Ah! qu'il faut savoir

gré à Baudelaire de ce tact merveilleux qu'il déploie à ne la point

blesser dans ses plus profondes susceptibilités. Et, ce trait seul

fût-il connu d'amoureuse charité, comme vite devrait se disperser la

légende malsaine qui encadre sa vie et déforme son caractère!..._

Combien je serais heureux si je pouvais être certain que ces hautes

conceptions de l'amour ont quelque chance d'être bien accueillies

dans un coin secret de votre adorable pensée!... _Et elle ne m'étonne

plus, cette prédilection constante de Baudelaire pour les années de

la Régence et du XVIIIe siècle, quand, favoritisme à part, tant de

grâce et tant de raffinement dans la courtoisie présidaient aux

rapports amoureux... Ne pas oublier que vers ces années, Baudelaire est

très préoccupé des conteurs voluptueux et des dissertations amoureuses

de Choderlos de Laclos et il prépare des notes sur_ Les Liaisons

dangereuses _et des notes sur Stendhal..._ Sachet toujours frais qui

parfume... Grain de musc qui gis invisible... Au fond de mon éternité.

_Enfin, après cinq années d'une correspondance anonyme, qui sans

doute ne l'était plus, Mme Sabatier ayant certainement percé les

transparences de cet amour mystérieux, Baudelaire comprit que

l'enfantillage devait prendre fin, et que sinon l'aventure tournerait

au ridicule. Du reste, un jour la petite sœur de Mme Sabatier ayant

rencontré Baudelaire partit d'un grand éclat de rire et lui dit_:

«Êtes-vous toujours amoureux de ma sœur et lui écrivez-vous toujours de

superbes lettres?»--_L'apparition des_ Fleurs du Mal _fut l'occasion

de son aveu et il joignit à un exemplaire de choix, en reliure qu'il

avait voulue spirituelle, la dernière lettre qu'il signa et qu'il

écrivit sans contrefaire son écriture (18 Août 1857). Tout d'abord il

lui exprimait sa colère de ce que la pièce qu'il avait dédiée à sa

chère idole_, À CELLE QUI EST TROP GAIE, _fût incriminée par le juge

d'instruction (Sainte-Beuve la déclare la meilleure du volume). Ainsi

que celle qu'il lui avait composée dernièrement, au printemps de 57, et

où il chantait l'exquise harmonie de son beau corps_: En elle, tout est

dictame. Son haleine fait la musique. Comme sa voix fait le parfum...

_Et il lui donne la caricature de ses juges, abominablement laids, des

monstres, des misérables..._ leur âme doit ressembler à leur visage...

_et il lui demande timidement si elle ne voudrait pas par des relations

faire arriver un mot sensé à ces grosses cervelles..._ Flaubert avait

pour lui l'Impératrice. Il me manque une femme... _Puis, laissant de

côté toutes ces timidités, une fois encore, il lui analyse la passion

amoureuse qui le brûle depuis si longtemps..._ Les polissons sont

AMOUREUX, mais les poètes sont IDOLÂTRES...

_L'hommage flatteur d'une cour si patiente et si délicate, la

reconnaissance pour les nombreux sonnets et pièces qui glorifiaient

son Esprit et sa Beauté, le rapprochement de deux souffrances et de

deux malentendus, deux âmes singulières se cherchant à travers les

corps et désireuses de communier, l'écœurement de voir condamner par

l'hypocrisie_ ce réalisme grossier et offensant pour la pudeur qui

conduit à l'excitation des sens par l'obscénité des passages et des

expressions immorales, _de la curiosité... en tout cas, quelque raison

que ce fût, Mme Sabatier consola l'amertume de Baudelaire et lui fit

la belle offrande de sa jeune maturité; il goûta sa chair spirituelle,

au parfum des Anges; ce fut la métamorphose mystique de tous les sens

fondus en un; il connut l'enchantement des objets noirs et roses qui

composent son corps charmant... Il eût dû, le pauvre malade, ainsi que

le Hollandais volant, s'engloutir alors dans le Léthé avec sa douce

amie; et les premières caresses auraient dû être dernières... Car,

la plus humiliante des déceptions, le lendemain même, cet amour qui

semblait appareiller pour d'éternels bonheurs, cet amour s'évapora

tristement et l'illusion disparut devant la réalité.--Je n'ai plus de

courage, devant ce néant et cette désolation... vraiment les fautes de

jeunesse sont-elles si terribles qu'il faille les payer si cher et si

durement?... de continuer à enguirlander maladroitement cette liaison

et cet amour; et je vous laisse devant cette lettre de Baudelaire

pentelante, en larmes et en désespoir, songer douloureusement comme

son âme était tendre et susceptiblement pure, et comme nous aurons

raison, toujours, quand nous aussi nous tordrons nos désespérances

sur les corps des biens-aimées, séduisantes et trompeuses--parce que

la vie n'est que séduction et que trahisons, et que les mots les plus

eucharistiques sentent l'aigreur des ferments--de toujours demander à

Baudelaire frère de souffrance, frère d'élection, de calmer nos nerfs

tressautants et les agacements de nos chairs, par ce divin remède de

l'harmonie du Verbe et de l'Eurythmie berceuse du nombre... Et voici

sa douleur, et voici sa pauvre âme, tout à vif, qui pleure, et qui

déplore..._

31 _Août_ 1857.--J'ai détruit ce torrent d'enfantillages amassé sur ma

table...

_Comment cette aventure qui promettait à Baudelaire tout ce qu'il

pouvait rêver, esprit, cœur, et beauté, ne fut-elle que l'aventure,

probablement, de quelques semaines? D'avoir, cinq années, épuisé

toutes ses forces affectives dans une correspondance amoureuse, se

trouva-t-il, à l'heure des abandons, dépourvu et désenchanté! La

Vénus Noire, de par son emprise au fond de la chair, défendit-elle à

sa délicatesse de souiller le plus Beau et le plus Pur de ses Rêves?

L'arrière-saison, tout l'automne des fleurs tristes, et des lourdes

mélancolies, la voulut-il encore plus amèrement délicieuse, par le

sacrifice de sa plus chère passion? Des scrupules, des contingences,

des obstacles?_

_En tout cas, Mme Sabatier resta la fidèle amie de Baudelaire, sa

confidente. Il continua jusqu'à son départ pour Bruxelles, au printemps

de 1864, à fréquenter les dîners du dimanche.--Il fut peu goûté des

Goncourt qui le trouvaient trop maniéré; y entrait-il quelque jalousie?

Les Goncourt du reste jugeaient singulièrement la bonne hôtesse_, une

grosse nature, avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait

la définir, cette belle femme, un peu canaille: une vivandière de

faunes.--_Feydeau se déclara résolument hostile à l'invasion de

Baudelaire dans un groupe où il prétendait donner le ton._ Baudelaire

avait su se glisser dans notre petite phalange littéraire; nous

assommait par son insupportable vanité, sa manie de poser... ayant le

cerveau détraqué, il avait naturellement horreur du bon sens, mais il

se croyait de tous points un homme supérieur... le pauvre diable...

le chétif, l'outrecuidant, le pauvre Baudelaire fut aplati. _Et

autres pitreries écœurantes, par dépit et par basse envie. Flaubert

du moins, qui ne sortait de sa vie sauvage, enfermée, condensée, que

pour venir aux dîners de la Présidente, disait Mme Sabatier_ une

excellente, surtout une saine créature; _et vous savez comme il aimait

Baudelaire... Barbey d'Aurevilly, qui adorait son Baudelaire, la_ chère

Horreur de sa vie, _était le plus élégant camarade de la Présidente,

et il avait autant de plaisir à dîner avec eux que chez la bonne Mme

Causinet, la rôtissière la rue du Bac. Baudelaire, entre ses amis de

lettres et sa maîtresse idéale, connut des instants d'oubli, dans de la

paix et du bonheur. Et si Mme Sabatier n'avait point été, par retour de

fortune, surtout par changement de caractère, par caprice, contrainte

de se refaire un autre milieu_ (la Présidente s'est consolée du Mac à

Roull (?) qui lui fait définitivement une pension de 600 fr. par an;

je crois qu'elle va trouver un autre Môsieu. Elle n'a pas été forte

dans toutes ces histoires, la pauvre fille!)..., _si Baudelaire eût eu

plus d'énergie et plus de courage pour réchauffer son cœur, s'il eût

réussi à s'affranchir du passé, il eût trouvé en Mme Sabatier tout le

dévouement de Maria Clemm pour Edgar Poe; il se fût retrempé dans un

nouveau baptême, de force et de pureté._

_Mais il retourna, de par les destins, à sa Jeanne Duval; il retourna

à son vomissement, pour expier son pêché, par orgueil, d'avoir pensé

s'endormir dans les étoiles, et vivre son Rêve; il fut cruellement

rattaché à son boulet, éternellement.--Et l'Aube spirituelle né dura

que l'instant d'une aurore; le parfum des anges, il n'en goûta la

douceur que le temps de le connaître, pour le regretter. Ses lèvres

parcheminées par la fièvre, Mme Sabatier les rafraîchit, comme une

sœur pitoyable et, d'une main légère et maternelle, elle dissipa les

cauchemars et essuya le front de son ami baigné de sueur. Et elle lui

porta la consolation de sa beauté, quand il se mourait quotidiennement,

à la maison de santé, cependant qu'à ses oreilles les thèmes favoris

du Tannhäuser, en ses yeux l'enchantement d'un Goya, autour de lui ces

tendresses féminines qu'il avait trouvées enfin, au lit de mort.--Dans

le petit cottage de Neuilly, des fleurs, et des arbustes, coquetterie

de l'intérieur parfumé et joli, jolie, elle aussi, la tendre amie,

est morte, voici douze ans, peut-être en son dernier souvenir, cette

amoureuse amitié qui mit dans sa vie la douceur et la délicatesse,--la

fleur bleue du sentiment dont mourait Marguerite Gautier. Et

maintenant, peut-être, sur des rivages plus heureux, se disent-ils leur

grand amour, enfantin, puéril, parce que l'Amour, parce que la Beauté,

simple, sublime._

...Quoiqu'il fût une imagination dépravée, et peut-être à cause de cela

même, l'amour chez Baudelaire était moins une affaire des sens que du

raisonnement; c'était surtout l'admiration et l'appétit du Beau. Il

aimait un corps humain comme une harmonie matérielle, comme une belle

architecture, plus le mouvement; et ce matérialisme absolu n'était pas

loin de l'idéalisme le plus pur. _Lui reprocher d'avoir trop aimé les

gaupes, et pour ce d'être si jeune descendu au Royaume des taupes,

c'est un contre sens trop grossier, si par là on accepte qu'il traînait

son pauvre corps chez les filles de jubilation, pour de la débauche et

pour de l'orgie, simplement. Son imagination était assez riche, assez

chaude, pour qu'il prît plus de plaisir à_ morare in spirituale coïtu

_qu'à expérimenter des sensations que sa jeunesse avait épuisées,

par curiosité, par trop de sève surchauffée. En dépit des manuels

érotiques et des gravures licencieuses, et non plastiques, qui plutôt

pousseraient les délicats vers quelque conversion spirituelle, en

dégoût et par haut-le-cœur, la seule source amoureuse, où les désirs

s'exaspèrent et se satisfont eux-mêmes, il l'avait découverte,

heureusement, non dans l'impureté et les infirmités du sexe, mais

dans cette entité, presque métaphysique, parce que si peu réelle,

qu'il s'était construite en son esprit, aussi en son cœur: la Femme._

BAUDELAIRE FAISAIT L'AMOUR DANS SA CERVELLE.

_Plus que des femmes, Baudelaire était amoureux du monde féminin, de

l'atmosphère de la femme, de tout cet appareil ondoyant, scintillant,

parfumé, où l'âme sensible se baigne mollement: la tiédeur du sein,

l'odeur des mains, la câlinerie berceuse des genoux, la douceur des

cheveux et leur vie mystérieuse, et jusqu'aux vêtements souples et

flottants._ Dulce balneum suavibus unguentatum odoribus. _Baudelaire,

un inverti, sentimentalement (je ne veux point rappeler ces épithètes

fouailleuses, toutes fois qu'il parle ou qu'il écrit des balandins

du troisième sexe; et j'imagine volontiers toutes ces femmes qu'il

rencontra--des lionnes du Faubourg Saint-Honoré_, Agathe, Marguerite,

Mathilde, Fanny Keller, l'œil voilé, le Mensonge; _des lorettes du

quartier Saint-Georges et de la rue Neuve-Bréda_, Louise de Gréans,

Blanche, Gabrielle, Anna; _des grisettes de Montmartre, la butte et le

faubourg_, Henriette, Clémence, Rachel, Judith, Blond-Blond l'amie de

Louise;--_des créatures d'exception: une belle ligne, légères comme des

parfums, et évocatrices du Passé Amoureux, la Grèce, Rome et Byzance,

des exotiques aux charmes bizarres et inconnus, ou de plaisantes

pâles voyoutes aux yeux rêveurs et bêtes, des bouches gourmandes ou

des vierges de Primitifs, des lèvres fraîches, des visages, exquis,

qui parlent. Et je veux croire qu'il montait chez elles pour le seul

plaisir des yeux, pour l'amusement de sa fantaisie et de son caprice

vagabond, pour la grâce des formes et l'élégance des souplesses, pour

toute cette spiritualité que dégage, par superposition d'images et

par persuasion suggestive, l'atmosphère de la Femme. Et voici que

s'expliqueraient ces fantastiques notes de fleuristes qui grèvent le

budget de Baudelaire, cependant qu'il n'allait point dans le Monde et

fréquentait très peu d'amis; il oubliera de déjeuner, de dîner, mais

des fleurs, des fleurs, aussi des cadeaux discrets et délicats, des

bibelots d'art et des boîtes de parfums, ses habituelles dépenses. Pour

toujours boire à grands flots le parfum, le son, la couleur._

_On reprochait, devant Baudelaire, les trop exclusives passions que les

cardinaux nourrissent pour les bambins de chœurs joufflus; fièrement

il répliqua; «Voudriez-vous, Monsieur, que les cardinaux de la Sainte

Église Romaine fassent l'amour comme tout le monde?...» Voudriez-vous

que l'auteur des_ Fleurs du Mal _fît l'amour comme tout le monde? Avant

d'y communier, selon l'humaine nature, par chair et en frisson sensuel,

il y communiait en religion, en beauté, et en curiosité; du mysticisme,

de l'art, quelque psychologie caractérisent nettement la mécanique

amoureuse de Baudelaire. Le paradoxe, spirituel et clownesque, de

Jean de Mitty, selon la tradition des intimes de Baudelaire, et

qu'il garde pieusement, que Baudelaire serait mort vierge, voilà la

plus élégante définition du sens amoureux de Baudelaire. Baudelaire

rencontra beaucoup de femmes, plus encore, si vous y tenez; admettons

même qu'il fut un coureur; il n'est rien moins certain qu'il les ait

connues, selon l'expression biblique; et les gratifications qu'il leur

attribuait, notées soigneusement, en regard du nom et l'adresse, sur

le_ Carnet intime: _ce sont les indemnités à la porte d'un musée où

les yeux s'impressionnent de formes et de couleurs, prétextes à des

embarquements pour ailleurs, à des rêves infinis, et finis, hélas!

Ce sont les indemnités à la porte d'un théâtre où quelque féerie,

quelque ballet aérien, les musiques, les lumières, donnent aux exilés

l'illusion édénique des paradis perdus._ BAUDELAIRE, UN AMOREUX, UN

PASSIONNÉ, MÊME L'AMOUREUX, LE PASSIONNÉ, J'IRAI JUSQU'AU DÉTRAQUÉ,

À L'INVERTI SENTIMENTAL: CERTAINEMENT. _Un cynique, un érotomane, un

débauché polisson, à qui il ne manquait plus, pour couronner sa vie,

que de mourir comme Constantin Guys, un matin blafard, à la sortie

d'une Maison hospitalière; non, je vous en prie._

_Et que s'il me faut, pour aujourd'hui, malgré les plus contradictoires

apparences, prendre ces conclusions, les vraiment définitives, sans

apporter à leur appui les preuves matérielles que demain je vous

donnerai, par l'œuvre de Baudelaire, celle connue, celle inconnue

surtout, je vous rappellerai qu'une nuit, à son berceau, la Lune

descendit moelleusement son escalier de nuages et s'étendit sur lui

avec la tendresse souple d'une mère; ses prunelles en restèrent vertes

et ses joues extraordinairement pâles. Ses yeux, en la contemplant,

s'agrandirent bizarrement et elle le serra si tendrement à la gorge

qu'il en garda pour toujours l'envie de pleurer. Cependant la Lune

remplissait toute la chambre comme un poison lumineux; et toute cette

lumière pensait et disait_: «Tu subiras éternellement l'influence de

mon baiser. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les

nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte, l'eau informe

et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; les maîtresses que tu ne

connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer;

les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les

femmes, d'une voix rauque et douce.»

_Et c'est pour cela, enfin, qu'il est maintenant couché aux pieds de

sa pensée, irradiant de toute sa personne le reflet de la redoutable

Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de

tous les lunatiques... Et maintenant, pour l'éternité, là-bas, dans la

paix du cimetière de Montparnasse, ce lui sera une infinie consolation

d'entendre les voix timides des amants chuchoter à leurs très aimées

l'eurythmie caressante de vers finement ciselés, en Amour..._ Tu

contiens dans ton œil le couchant et l'aurore. Tu répands des parfums

comme un soir orageux.

De l'amour · 第 7 / 37 题