Le lendemain, la kariol du contremaître Lengling emportait Sylvius
Hog et Hulda, assis côte à côte dans la petite caisse
peinturlurée. On le sait, il n'y avait pas de place pour Joël.
Aussi le brave garçon allait-il à pied, près du cheval, qui
secouait gaiement la tête.
Quatorze kilomètres entre Dal et Moel, ce n'était pas assez pour
embarrasser ce vigoureux marcheur.
La kariol suivait donc cette charmante vallée du Vestfjorddal, en
côtoyant la rive gauche du Maan -- vallée étroite et ombreuse,
arrosée de mille cascades rebondissantes, qui tombent de toutes
hauteurs. À chaque détour de ce chemin sinueux, on revoyait et on
perdait de vue la cime du Gousta, marquée de deux brillantes
taches de neige.
Le ciel était pur, le temps magnifique. De l'air pas trop vif, du
soleil pas trop chaud.
Remarque singulière, depuis que Sylvius Hog avait quitté la maison
de Dal, il semblait que sa figure se fût rassérénée. Sans doute,
il se «forçait» un peu, afin que ce voyage fût au moins une
distraction aux chagrins de Hulda et de Joël.
Deux heures et demie, il n'en fallut pas davantage pour atteindre
Moel, à l'extrémité du lac Tinn, où devait s'arrêter la kariol.
Elle n'aurait pu aller plus loin, à moins d'être une voiture
flottante. En ce point de la vallée commence, en effet, le chemin
des lacs. Là se trouve ce qu'on appelle un «vandskyde»,
c'est-à-dire un relais d'eau. Là, enfin, attendent ces fragiles
embarcations qui font le service du Tinn, dans sa longueur comme
dans sa largeur.
La kariol s'arrêta près de la petite église du hameau, au bas
d'une chute de plus de cinq cents pieds. Cette chute, visible sur
un cinquième de son parcours, se perd en quelque profonde crevasse
de la montagne, avant d'être absorbée par le lac.
Deux bateliers se trouvaient sur l'extrême pointe de la rive. Une
barque en écorce de bouleau, dont l'équilibre, absolument
instable, ne permet pas un mouvement d'un bord sur l'autre aux
voyageurs qu'elle transporte, était prête à démarrer.
Le lac apparaissait alors dans toute sa beauté matinale. Le
soleil, à son lever, avait bu les vapeurs de la nuit. On n'aurait
pu souhaiter une plus belle journée d'été.
-- Vous n'êtes pas trop fatigué, mon brave Joël? demanda le
professeur, dès qu'il fut descendu de la kariol.
-- Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitué à ces longues
courses à travers le Telemark?
-- C'est juste! Dites-moi, savez-vous quelle est la route la plus
directe pour aller de Moel à Christiania?
-- Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivés à l'extrémité
du lac, à Tinoset... Par exemple, je ne sais pas si nous y
trouverons une kariol, faute d'avoir envoyé des «forbuds» pour
prévenir de notre arrivée au relais, comme on fait d'habitude dans
le pays...
-- Soyez tranquille, mon garçon, répondit le professeur, j'ai
prévu le cas. Mon intention n'est point de vous obliger à faire la
route à pied de Dal à Christiania.
-- S'il le fallait... dit Joël.
-- Il ne le faudra pas. Revenons à notre itinéraire, et dites-moi
comment vous le comprenez.
-- Eh bien, une fois à Tinoset, monsieur Sylvius, nous
contournerons le lac Fol, en passant par Vik et Bolkesjö, de
manière à gagner Möse, et de là, Kongsberg, Hangsund et Drammen.
Si nous voyageons de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible
d'arriver demain, dans l'après-midi, à Christiania.
-- Très bien, Joël! Je vois que vous connaissez le pays, et voilà,
en vérité, un agréable itinéraire.
-- C'est le plus court.
-- Eh bien, Joël, je me moque du plus court, vous m'entendez!
répondit Sylvius Hog. J'en sais un autre qui n'allonge le voyage
que de quelques heures! Et celui-là, vous le connaissez, mon
garçon, bien que vous n'en parliez pas!
-- Et lequel?
-- C'est celui qui passe par Bamble!
-- Par Bamble?
-- Oui, Bamble! Faites donc l'ignorant! Bamble, où demeure le
fermier Helmboë et sa fille Siegfrid!
-- Monsieur Sylvius!...
-- C'est celui-là que nous prendrons, et, en contournant le lac
Fol par le sud au lieu de le contourner par le nord, est-ce que
nous n'atteindrons pas tout aussi bien Kongsberg?
-- Tout aussi bien, et même mieux! répondit Joël en souriant.
-- Merci pour mon frère, monsieur Sylvius! dit la jeune fille.
-- Et pour vous aussi, petite Hulda, car j'imagine que cela vous
fera plaisir de revoir en passant votre amie Siegfrid!
L'embarcation était prête. Tous trois y prirent place sur un
monceau de feuilles vertes, entassées à l'arrière. Les deux
bateliers, ramant et gouvernant à la fois, poussèrent au large.
À mesure qu'on s'éloigne de la rive, le lac Tinn commence à
s'arrondir depuis Haekenoës, petit gaard de deux ou trois maisons,
bâti sur ce promontoire rocheux que baigne l'étroit fiord dans
lequel se déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est
encore très encaissé; mais, peu à peu, l'arrière-plan des
montagnes recule, et l'on ne se rend compte de leur hauteur qu'au
moment où une embarcation passe à leur base, sans paraître plus
grosse qu'un oiseau aquatique.
De çà et de là émergent une douzaine d'îles ou d'îlots, arides ou
verdoyants, avec quelques huttes de pêcheurs. À la surface du lac
flottent des troncs d'arbres non équarris et des trains de poutres
débités par les scieries du voisinage.
Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog -- et il fallait
qu'il eût bien envie de plaisanter:
-- Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les yeux de la
Norvège, il faut convenir que la Norvège a plus d'une poutre dans
l'oeil, comme dit la Bible!
Vers quatre heures, l'embarcation arrivait à Tinoset, simple
hameau des moins confortables. Peu importait, d'ailleurs.
L'intention de Sylvius Hog n'était point de s'y arrêter, même une
heure. Ainsi qu'il l'avait dit à Joël, un véhicule l'attendait sur
la rive. En prévision de ce voyage, depuis longtemps décidé dans
son esprit, il avait écrit à M. Benett, de Christiania, de lui
assurer les moyens de voyager sans retards ni fatigues. C'est
pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à Tinoset,
son coffre bien garni de comestibles. Donc, transport garanti pour
tout le parcours, nourriture également assurée -- ce qui
dispensait de recourir aux oeufs à demi couvés, au lait caillé et
au brouet spartiate des gaards du Telemark.
Tinoset est situé presque à l'extrémité du lac Tinn. De là, par
une assez belle chute, le Maan se précipite dans la vallée
inférieure, où il retrouve son cours régulier. Les chevaux, venus
du relais, étaient déjà attelés, et la voiture prit aussitôt la
direction de Bamble.
À cette époque, c'était la seule manière de parcourir la Norvège
en général et le Telemark en particulier. Et peut-être les chemins
de fer feront-ils regretter aux touristes la kariol nationale et
les calèches de M. Benett!
Il va sans dire que Joël connaissait parfaitement cette portion du
bailliage qu'il avait si souvent traversée entre Dal et Bamble.
Il était huit heures du soir, lorsque Sylvius Hog, le frère et la
soeur arrivèrent dans cette petite localité.
On ne les y attendait pas; mais le fermier Helmboë ne leur en fit
pas moins le meilleur accueil. Siegfrid embrassa tendrement son
amie qu'elle trouva bien pâlie par tant de douleurs. Pendant
quelques instants, les deux jeunes filles restèrent seules à
échanger leurs peines.
-- Je t'en prie, chère Hulda, dit Siegfrid, ne te laisse pas
abattre par ton chagrin! Moi, je n'ai pas perdu confiance!
Pourquoi renoncer à tout espoir de revoir notre pauvre Ole! Nous
avons appris par les journaux qu'on s'occupait de retrouver le
_Viken! _Les recherches réussiront!... Tiens! je suis sûre que
monsieur Sylvius espère encore!... Hulda... ma chérie... je t'en
supplie... ne désespère pas!
Pour toute réponse, Hulda ne pouvait que pleurer, et Siegfrid la
pressait sur son coeur.
Ah! quelle joie eût régné dans la maison du fermier Helmboë, au
milieu de ces braves gens, simples et bons, si tout ce petit monde
avait eu le droit d'être heureux!
-- Ainsi, vous allez directement à Christiania? demanda le fermier
à Sylvius Hog.
-- Oui, monsieur Helmboë!
-- Pour assister au tirage de la loterie?
-- Sans doute.
-- À quoi bon, puisque le billet de Ole Kamp est maintenant entre
les mains de ce misérable Sandgoïst!
-- C'était la volonté de Ole, répondit le professeur, et il faut
respecter sa volonté.
-- On dit que l'usurier de Drammen n'a pu trouver acquéreur pour
ce billet qui lui coûte cher!
-- On le dit, en effet, monsieur Helmboë.
-- Bon! Il n'a que ce qu'il mérite, ce vilain homme, ce coquin,
monsieur Hog, oui!... ce coquin!... Et c'est bien fait!
-- Oui, en vérité, monsieur Helmboë, c'est bien fait!
Naturellement, il fallut souper à la ferme. Siegfrid ni son père
n'auraient laissé partir leurs amis avant qu'ils n'eussent accepté
cette invitation. Mais il importait de ne pas s'attarder, si l'on
voulait regagner pendant la nuit les quelques heures perdues par
le détour de Bamble. Aussi, à neuf heures, les chevaux avaient-ils
été amenés du relais par un des garçons du gaard, qui s'occupa de
les atteler.
-- À ma prochaine visite, cher monsieur Helmboë, dit Sylvius Hog
au fermier, je resterai six heures à table, si vous l'exigez!
Mais, aujourd'hui, je vous demanderai la permission de remplacer
le dessert par une bonne poignée de main que vous me donnerez, et
par un bon baiser que votre charmante Siegfrid donnera à ma petite
Hulda!
Cela fait, on partit. Sous cette latitude élevée, le crépuscule
devait se prolonger pendant quelques heures encore. Aussi,
l'horizon resta-t-il assez visible, après le coucher du soleil,
tant l'atmosphère était pure. C'est une belle route, assez
accidentée, celle qui va de Bamble à Kongsberg, en passant par
Hitterdal et le sud du lac Fol. Elle traverse ainsi toute la
portion méridionale du Telemark, en desservant les bourgs, hameaux
ou gaards des environs. Une heure après le départ, Sylvius Hog,
sans s'y arrêter, put apercevoir l'église d'Hitterdal, un vieil
édifice très curieux, coiffé de pinacles qui se hissent les uns
sur les autres, sans souci de la régularité des lignes. Le tout
est en bois, depuis les murs faits de poutres jointives et de
planches imbriquées, jusqu'à l'extrême pointe du dernier
clocheton. Cet amoncellement de poivrières est, paraît-il, un
monument vénérable et vénéré de l'architecture scandinave du
treizième siècle.
La nuit vint peu à peu, une de ces nuits qui sont encore
imprégnées des dernières lueurs du jour; mais, vers une heure du
matin, elle allait se fondre dans l'aube naissante.
Joël, assis sur le siège de devant, était absorbé dans ses
réflexions. Hulda restait pensive au fond de la voiture. Quelques
paroles furent alors échangées entre Sylvius Hog et le postillon,
auquel le professeur recommanda de presser ses chevaux. On
n'entendit plus ensuite que les grelots de l'attelage, le
claquement du fouet et le grincement des roues sur un sol raviné.
On marcha toute la nuit, sans relayer. Il ne fut pas nécessaire de
s'arrêter à Listhüs, inconfortable station, perdue au milieu d'un
cirque de montagnes sapineuses, que circonscrit un second
périmètre de montagnes arides et sauvages. On dépassa aussi
Tiness, petit gaard pittoresque, dont quelques maisons sont
juchées sur des pilotis de pierre. La calèche roulait assez
rapidement avec son bruit de ferraille, son cliquetis de boulons
desserrés et de ressorts distendus. Il n'y eut pas un reproche à
adresser au conducteur -- un bon vieux qui dormait à moitié en
secouant ses guides. Machinalement, il allongeait quelques coups
de fouet, pas méchants, mais de préférence au cheval de gauche.
Cela tenait à ce que, si le cheval de droite lui appartenait,
l'autre était la propriété de son voisin du gaard.
À cinq heures du matin, Sylvius Hog ouvrit les yeux, étendit les
bras, et put respirer avec délices la pénétrante senteur des
sapins qui parfumait l'atmosphère.
On était à Kongsberg. La voiture traversa le pont jeté sur le
Laagen, et vint s'arrêter au-delà, après avoir passé près de
l'église, non loin de la chute de Larbrö.
-- Mes amis, dit Sylvius Hog, si vous le voulez, nous ne ferons
que relayer ici. Il est encore trop tôt pour déjeuner. Mieux vaut
ne faire une halte sérieuse qu'à Drammen. Là, nous nous offrirons
un bon repas, afin d'économiser les comestibles de M. Benett!
Cela convenu, le professeur et Joël se contentèrent de prendre un
petit verre de brandevin à _l'Hôtel des Mines. _Un quart d'heure
après, les chevaux étant arrivés, on se remit en route.
Au sortir de la ville, la voiture dut remonter une rampe très
escarpée, hardiment taillée au flanc de la montagne. Un instant,
les hauts pylônes des mines d'argent de Kongsberg se découpèrent
en silhouette sur le ciel. Puis, tout cet horizon disparut
derrière un rideau d'immenses forêts de sapins, obscures et
fraîches comme des caves, dans lesquelles la chaleur du soleil ne
pénétrait pas plus que la lumière.
La ville de bois d'Hangsund fournit un nouvel attelage à la
calèche. On retrouva de longues routes, souvent fermées par
quelques barrières à pivot qu'il fallait faire ouvrir moyennant
cinq ou six shillings. Région fertile, où abondaient les arbres,
qui ressemblaient à des saules pleureurs avec leurs branches
pliant sous le poids des fruits. En se rapprochant de Drammen, la
vallée commença à redevenir monstrueuse.
À midi, la ville, assise sur l'un des bras du fiord de
Christiania, montra ses deux interminables rues, bordées de
maisons peintes, et son port, toujours très animé, où les trains
de bois ne laissent que peu de place aux navires qui viennent s'y
charger des produits du Nord.
La voiture s'arrêta devant _l'Hôtel de Scandinavie. _Le
propriétaire, un important personnage à barbe blanche, l'air
doctoral, parut sur le seuil de son établissement.
Avec cette finesse de perception qui distingue les aubergistes en
tous les pays du monde:
-- Je ne serais pas surpris, dit-il, que ces messieurs et cette
jeune dame voulussent déjeuner?
-- En effet, ne soyez pas surpris, répondit Sylvius Hog, et
faites-nous servir le plus tôt possible.
-- À l'instant! Le déjeuner fut bientôt prêt, et, en réalité, très
acceptable. Il y eut surtout un certain poisson du fiord, truffé
d'une herbe parfumée, dont le professeur mangea avec un évident
plaisir. À une heure et demie, la voiture, attelée de chevaux
frais, revenait devant _l'Hôtel de Scandinavie, _et elle repartit
en remontant au petit trot la grande rue de Drammen. Mais voilà
qu'en passant devant une maison basse, d'aspect peu attrayant, qui
contrastait avec la couleur gaie des maisons voisines, Joël ne put
retenir un mouvement de répulsion.
-- Sandgoïst! s'écria-t-il.
-- Ah! c'est là monsieur Sandgoïst? dit Sylvius Hog. En vérité, il
n'a point bonne figure!
C'était Sandgoïst. Il fumait près de sa porte. Reconnut-il Joël
sur le siège de devant, on ne sait, car la voiture fila rapidement
entre des piles de madriers et des monceaux de planches.
Au-delà d'une route bordée de sorbiers chargés de leurs fruits de
corail, l'attelage s'engagea à travers une épaisse forêt de pins,
qui côtoie la «Vallée du Paradis», magnifique dépression du sol,
avec ses lointains étagés jusqu'aux dernières limites de
l'horizon. Des centaines de monticules apparurent alors, la
plupart couronnés d'une villa ou d'un gaard. Puis, aux approches
du soir, lorsque la voiture commença à redescendre vers la mer en
côtoyant de larges prairies, des fermes montrèrent leurs maisons
d'un rouge vif qui tranchait crûment sur le rideau vert-noir des
arbres. Enfin, les voyageurs atteignirent le fiord même de
Christiania, encadré de pittoresques collines, avec ses
innombrables criques, ses petits ports en miniature, et leurs
«piers» de bois, où viennent accoster les embarcations de la baie
et les vapeurs-omnibus.
À neuf heures du soir -- il faisait encore grand jour sous cette
latitude -- l'antique calèche entrait dans la ville, non sans
tapage, en suivant les rues déjà désertes.
D'après l'ordre donné par Sylvius Hog, elle vint s'arrêter à
_l'Hôtel Victoria. _C'est là que descendirent Hulda et Joël. Des
chambres avaient été d'avance retenues pour eux. Après un bonsoir
affectueux, le professeur regagna sa vieille maison, où sa vieille
servante Kate et son vieux domestique Pink l'attendaient avec une
non moins vieille impatience.