IX

Sylvius Hog -- tel fut le nom qui, ce soir-là, fut inscrit sur le

livre des voyageurs, et précisément à la suite du nom de

Sandgoïst. Vif contraste, on en conviendra, entre les deux noms

comme entre les deux hommes qui les portaient. Entre eux, il n'y

avait aucun rapport ni au physique ni au moral. Générosité d'un

côté, avidité de l'autre. L'un, c'était la bonté du coeur,

l'autre, c'était la sécheresse de l'âme.

Sylvius Hog avait à peine soixante ans. Encore ne les paraissait-il

pas. Grand, droit, bien constitué, sain d'esprit et sain de

corps, il plaisait dès le premier abord avec sa belle et aimable

figure, sans barbe, bien encadrée sous des cheveux grisonnants et

un peu longs, avec ses yeux souriants comme ses lèvres, son front

large où les plus nobles pensées pouvaient circuler sans peine, sa

vaste poitrine dans laquelle le coeur pouvait battre à l'aise. À

tous ces avantages, il joignait un inépuisable fonds de bonne

humeur, une physionomie fine et déliée, une nature capable de

toutes les générosités comme de tous les dévouements.

Sylvius Hog, de Christiania -- cela disait tout. Et non seulement

il était connu, apprécié, aimé, honoré dans la capitale

norvégienne, mais aussi dans tout le pays -- le pays norvégien,

bien entendu. En effet, les sentiments que l'on professait à son

égard n'étaient plus les mêmes dans l'autre moitié du royaume

scandinave, c'est-à-dire, en Suède.

Cela veut être expliqué.

Sylvius Hog était professeur de législation à Christiania. En

d'autres États, être avocat, ingénieur, médecin, négociant, c'est

occuper les premiers rangs de l'échelle sociale. En Norvège, il

n'en va pas ainsi. Être professeur, c'est être au sommet.

Si, en Suède, il y a quatre classes, la noblesse, le clergé, la

bourgeoisie, le paysan, il n'y en a que trois en Norvège; la

noblesse manque. On n'y compte aucun représentant de

l'aristocratie, pas même celle des fonctionnaires. En ce pays

privilégié où il n'existe pas de privilèges, les fonctionnaires

sont les très humbles serviteurs du public. En somme, égalité

sociale parfaite, nulle distinction politique.

Donc, Sylvius Hog étant un des hommes les plus considérables de

son pays, on ne s'étonnera pas qu'il fût membre du Storthing. Dans

cette grande assemblée, autant par sa valeur que par la probité de

sa vie privée et publique, il exerçait une influence que

subissaient même ces paysans-députés, élus en grand nombre par les

campagnes.

Depuis la Constitution de 1814, c'est avec raison qu'on a pu dire:

la Norvège est une république avec le roi de Suède pour président.

Il va de soi que cette Norvège, très jalouse de ses prérogatives,

a su conserver son autonomie. Le Storthing n'a rien de commun avec

le parlement suédois. Aussi comprendra-t-on que l'un de ses

représentants les plus influents et les plus patriotes ne fût pas

bien vu au-delà de cette frontière idéale qui sépare la Suède de

la Norvège.

Ainsi était Sylvius Hog. D'un caractère très indépendant, ne

voulant rien être, il avait maintes fois refusé d'entrer au

ministère. Défenseur de tous les droits de la Norvège, il s'était

constamment et inébranlablement opposé aux empiétements de la

Suède.

Et telle est la séparation morale et politique des deux pays, que

le roi de Suède -- alors Oscar XV -- après s'être fait couronner à

Stockholm, a dû se faire couronner à Drontheim, l'ancienne

capitale de la Norvège. Telle est aussi la réserve quelque peu

défiante des Norvégiens, en affaires, que la Banque de Christiania

ne reçoit pas volontiers les billets de la Banque de Stockholm!

Telle est enfin la démarcation entre les deux peuples, que le

pavillon suédois ne flotte ni sur les édifices, ni sur les navires

norvégiens. À l'un, l'étamine bleue traversée d'une croix jaune, à

l'autre, la croix bleue sur le fond d'étamine rouge.

Or, Sylvius Hog était de coeur et d'âme pour la Norvège. Il en

défendait les intérêts en toute occasion. Aussi, vers 1854,

lorsque le Storthing agita la question de ne plus avoir ni vice-roi

à la tête du pays ni même de gouverneur, il fut l'un de ceux

qui se jetèrent le plus vivement dans la discussion et firent

triompher ce principe.

On conçoit donc que, s'il n'était pas très aimé dans l'est du

royaume, il le fût dans l'ouest, et même au fond des gaards les

plus reculés du pays. Son nom courait la montagneuse Norvège,

depuis les parages de Christiansand jusqu'aux extrêmes roches du

cap Nord. Digne de cette popularité de bon aloi, aucune calomnie

n'avait jamais pu atteindre ni le député ni le professeur de

Christiania. C'était, d'ailleurs, un vrai Norvégien, mais un

Norvégien à sang vif, n'ayant rien du flegme traditionnel de ses

compatriotes, plus résolu de pensées et d'actes que ne le comporte

le tempérament scandinave. Cela se sentait à ses mouvements

prompts, à l'ardeur de sa parole, à la vivacité de ses gestes. Né

en France, on n'eût pas hésité à le dire «un homme du Midi», si

l'on veut bien accepter cette comparaison, qui peut lui être

appliquée avec quelque exactitude.

La situation de fortune de Sylvius Hog ne l'élevait pas au-dessus

d'une assez belle aisance, bien qu'il n'eût point fait monnaie des

affaires publiques. Âme désintéressée, il ne songeait jamais à

lui, mais sans cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des

grandeurs. Être député lui suffisait. Il ne voulait rien de plus.

En ce moment, Sylvius Hog profitait d'un congé de trois mois pour

se remettre de ses fatigues, après une laborieuse année de travaux

législatifs. Il avait quitté Christiania depuis six semaines, avec

l'intention de parcourir toute la contrée qui s'étend jusqu'à

Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de Kongsberg

et de Drammen. Il voulait visiter ces provinces qu'il ne

connaissait pas encore. Un voyage d'étude et d'agrément.

Sylvius Hog avait déjà traversé une partie de cette région, et

c'était en revenant des bailliages du nord qu'il avait voulu voir

la célèbre chute, une des merveilles du Telemark. Après avoir

examiné, sur les lieux mêmes, le projet, alors à l'étude, du

chemin de fer de Drontheim à Christiania, il avait fait demander

un guide pour le conduire à Dal, et il comptait le trouver sur la

rive gauche du Maan. Mais, sans l'attendre, attiré par ces

admirables sites de la Maristien, il s'était aventuré sur la

dangereuse passe. Rare imprudence! Elle avait failli lui coûter la

vie. Et, il faut bien le dire, sans l'intervention de Joël et de

Hulda Hansen, le voyage eût fini avec le voyageur dans les

gouffres du Rjukanfos.

X

On est fort instruit en ces pays scandinaves, non seulement chez

les habitants des villes, mais aussi en pleine campagne. Cette

instruction va même au-delà de savoir lire, écrire, compter. Le

paysan apprend avec plaisir. Son intelligence est ouverte. Il

s'intéresse à la chose publique. Il prend une large part aux

affaires politiques et communales. Dans le Storthing, les gens de

cette condition sont toujours en majorité. Quelquefois, ils y

siègent avec le costume de leur province. On les cite, et c'est

justice, pour leur haute raison, leur bon sens pratique, leur

compréhension juste -- si elle est un peu lente -- et surtout leur

incorruptibilité.

Il ne faut donc pas s'étonner que le nom de Sylvius Hog fût connu

dans toute la Norvège et prononcé avec respect jusque dans cette

portion un peu sauvage du Telemark.

Aussi, dame Hansen, en recevant un hôte si universellement estimé,

crut-elle convenable de lui dire combien elle était honorée de

l'avoir pour quelques jours sous son toit.

-- Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame Hansen, répondit

Sylvius Hog, mais ce que je sais bien, c'est que cela me fait

plaisir. Oh! il y a longtemps que j'avais entendu mes élèves

parler de cette hospitalière auberge de Dal! C'est pourquoi, je

comptais venir m'y reposer pendant une semaine. Pourtant, que

saint Olaf m'abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une

patte!

Et l'excellent homme serra cordialement la main à son hôtesse.

-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que mon frère aille

chercher un médecin à Bamble?

-- Un médecin, ma petite Hulda! Mais vous voulez donc que je perde

l'usage de mes deux jambes!

-- Oh! monsieur Sylvius!

-- Un médecin! Pourquoi pas mon ami le docteur Boek, de

Christiania? Et tout cela pour une égratignure!...

-- Mais une égratignure, si elle est mal soignée, répondit Joël,

cela peut devenir grave!

-- Ah! çà, Joël, me direz-vous pourquoi vous voulez que cela

devienne grave?

-- Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me garde!

-- Eh bien! il vous gardera, et moi aussi, et toute la maison de

dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda veut bien consentir à

me donner ses soins...

-- Certainement, monsieur Sylvius!

-- Parfait, mes amis! Encore quatre ou cinq jours, il n'y paraîtra

plus! D'ailleurs, comment ne guérirait-on pas dans une si jolie

chambre? Où pourrait-on mieux se faire traiter que dans

l'excellente auberge de Dal? Et ce bon lit avec ses devises qui

valent bien les horribles formules de la Faculté! Et cette joyeuse

fenêtre qui s'ouvre sur la vallée du Maan! Et le murmure des eaux

qui se glisse jusqu'au fond de mon alcôve! Et la senteur des vieux

arbres dont toute la maison est embaumée! Et le bon air, l'air de

la montagne! Eh! ne voilà-t-il pas le meilleur des médecins! Quand

on a besoin de lui, on n'a qu'à ouvrir la fenêtre, il arrive, il

vous ragaillardit, et il ne vous met pas à la diète!

Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog, qu'avec lui,

semblait-il, un peu de bonheur venait d'entrer dans la maison. Du

moins, ce fut l'impression du frère et de la soeur, qui se

tenaient la main en l'écoutant, s'abandonnant tous deux à la même

émotion.

C'était dans la chambre du rez-de-chaussée qu'avait été tout

d'abord conduit le professeur. Maintenant, à demi couché dans un

grand fauteuil, sa jambe étendue sur un escabeau, il recevait les

soins de Hulda et de Joël. Un pansement à l'eau fraîche, il ne

voulut que ce remède. Et, en réalité, en fallait-il un autre?

-- Bien, mes amis, bien! disait-il. Il ne faut pas abuser des

drogues! Et maintenant, savez-vous bien que, sans votre

obligeance, j'aurais vu d'un peu trop près les merveilles du

Rjukanfos! Je roulais dans l'abîme comme un simple roc! J'ajoutais

une nouvelle légende à la légende de Maristien, et, moi, je

n'avais pas d'excuse! Ma fiancée ne m'attendait pas sur l'autre

bord, comme le malheureux Eystein!

-- Et quel chagrin c'eût été pour madame Hog! dit Hulda. Elle ne

se serait jamais consolée...

-- Madame Hog?... répliqua le professeur. Eh bien, madame Hog

n'aurait pas versé une larme!

-- Oh! monsieur Sylvius!...

-- Non, vous dis-je, par cette raison qu'il n'y a pas de madame

Hog! Et je ne puis pas même me figurer ce qu'eût été une madame

Hog: grasse ou maigre, petite ou grande...

-- Elle eût été aimable, intelligente et bonne, étant votre femme,

répondit Hulda.

-- Ah! vraiment, mademoiselle! Bon! Bon! Je vous crois! Je vous

crois!

-- Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents, vos amis,

monsieur Sylvius?... dit Joël.

-- Des parents, je n'en ai guère, mon garçon! Des amis, il paraît

que j'en ai un certain nombre, sans compter ceux que je viens de

me faire dans la maison de dame Hansen, et vous leur avez évité la

peine de me pleurer!

-- À propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez bien me garder

quelques jours ici?

-- Tant qu'il vous plaira, monsieur Sylvius, répondit Hulda. Cette

chambre vous appartient.

-- D'ailleurs, j'avais l'intention de m'arrêter à Dal, comme font

les touristes, de manière à pouvoir rayonner de là sur le

Telemark... Je ne rayonnerai pas, ou je rayonnerai plus tard,

voilà tout!

-- Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius, répondit Joël,

j'espère que vous serez sur pied.

-- Et moi aussi, je l'espère!

-- Et alors je m'offre à vous conduire partout où il vous plaira

d'aller dans le bailliage.

-- Nous verrons cela, Joël! Nous en reparlerons, quand je ne serai

plus à l'état d'écorché! J'ai encore un mois de congé devant moi,

et quand je devrais le passer tout entier dans l'auberge de dame

Hansen, je ne serais pas trop à plaindre! Ne faudra-t-il pas que

je visite la vallée du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je

fasse l'ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos, car

enfin, si j'ai failli y faire un plongeon, je ne l'ai guère vu...

et je tiens à le voir!

-- Vous y retournerez, monsieur Sylvius, répondit Hulda.

-- Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne madame Hansen,

si elle veut bien nous accompagner.

-- Eh! j'y pense, mes amis, il faudra que je prévienne, par un

petit mot, Kate, ma vieille bonne, et Fink, mon vieux domestique

de Christiania! Ils seraient très inquiets si je ne leur donnais

pas de mes nouvelles, et je serais grondé!... Et, maintenant, je

vais vous faire un aveu! Les fraises, le laitage, c'est très

agréable, très rafraîchissant; mais cela ne suffit pas, puisque je

ne veux pas entendre parler d'être mis à la diète!... Est-ce

bientôt l'heure de votre dîner?...

-- Oh! peu importe, monsieur Sylvius!...

-- Il importe beaucoup, au contraire! Croyez-vous donc que,

pendant mon séjour à Dal, je vais m'ennuyer tout seul à ma table

et dans ma chambre? Non! je veux manger avec vous et votre mère,

si dame Hansen n'y voit pas d'inconvénient!

Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit connaître le désir du

professeur, et bien qu'elle eût peut-être préféré se tenir à part,

suivant son habitude, ne put que s'incliner. Ce serait un honneur

pour elle et les siens d'avoir à sa table un député du Storthing.

-- Ainsi, c'est convenu, reprit Sylvius Hog, nous mangerons

ensemble dans la grande salle...

-- Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Je n'aurai qu'à vous y

pousser sur votre fauteuil, quand le dîner sera prêt...

-- Bon! Bon! monsieur Joël! Pourquoi pas en kariol? Non! Avec

l'aide d'un bras, j'arriverai. Je ne suis pas amputé, que je

sache!

-- Comme vous voudrez, monsieur Sylvius! répondit Hulda. Mais ne

faites pas inutilement d'imprudences, je vous prie... ou Joël aura

vite fait d'aller chercher le médecin!

-- Des menaces! Eh bien, oui, je serai prudent et docile! Et du

moment qu'on ne me met pas à la diète, je vais être le plus

obéissant des malades! -- Ah! çà! est-ce que vous n'avez pas faim,

mes amis?

-- Nous ne demandons qu'un quart d'heure, répondit Hulda, pour

vous servir une soupe aux groseilles, une truite du Maan, une

grouse que Joël a rapportée hier du Hardanger, et une bonne

bouteille de vin de France.

-- Merci, ma brave fille, merci! Hulda sortit afin de surveiller

le dîner et de préparer la table dans la grande salle, pendant que

Joël allait reconduire la kariol chez le contremaître Lengling.

Sylvius Hog resta seul. À quoi eût-il pu songer, si ce n'est à

cette honnête famille, dont maintenant il était à la fois l'hôte

et l'obligé. Que pourrait-il faire pour reconnaître les services,

les soins de Hulda et de Joël? Mais il n'eut pas le temps de

s'abandonner à de longues réflexions, car, dix minutes après, il

était assis à la place d'honneur de la grande table. Le dîner

était excellent. Il justifiait le renom de l'auberge, et le

professeur mangea de grand appétit.

Ensuite, la soirée se passa en causeries auxquelles Sylvius Hog

prit la plus grande part. À défaut de dame Hansen qui ne s'y mêla

guère, il fit parler le frère et la soeur. La vive sympathie qu'il

éprouvait déjà pour eux ne put que s'accroître. Une si touchante

amitié les unissait l'un à l'autre que le professeur en fut

plusieurs fois ému.

La nuit venue, il regagna sa chambre avec l'aide de Joël et de

Hulda, reçut et donna un aimable bonsoir à ses amis, et, à peine

couché dans le grand lit à devises, il dormit tout d'un somme.

Le lendemain, Sylvius Hog, réveillé dès l'aube, se reprit à

réfléchir avant qu'on eût frappé à sa porte.

«Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment je m'en

tirerai! On ne peut pourtant pas se faire sauver, soigner, guérir,

et en être quitte pour un simple remerciement! Je suis l'obligé de

Hulda et de Joël, ce n'est pas contestable! Mais voilà! Ce ne sont

pas de ces services qu'on puisse payer en argent! Fi donc!...

D'autre part, cette famille de braves gens me paraît heureuse, et

je ne pourrais rien ajouter à son bonheur! Enfin nous causerons,

et, tout en causant, peut-être...»

Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le professeur dut

encore garder sa jambe étendue sur l'escabeau, ils causèrent tous

trois. Par malheur, ce fut avec une certaine réserve de la part du

frère et de la soeur. Ni l'un ni l'autre ne voulurent rien dire de

leur mère, dont Sylvius Hog avait bien observé l'attitude froide

et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de discrétion, ils

hésitaient à faire connaître les inquiétudes que leur causait le

retard de Ole Kamp. Ne risquaient-ils pas d'altérer la bonne

humeur de leur hôte en lui contant leurs peines?

-- Cependant, disait Joël à sa soeur, peut-être avons-nous tort de

ne pas nous confier à monsieur Sylvius? C'est un homme de bon

conseil, et, par ses relations, il pourrait peut-être savoir si

l'on se préoccupe à la Marine de ce qu'est devenu le _Viken._

_-- _Tu as raison, Joël, répondait Hulda. Je pense que nous

ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu'il soit bien

guéri!

-- Oui, et cela ne peut tarder! reprenait Joël. La semaine finie,

Sylvius Hog n'avait plus besoin d'aide pour quitter sa chambre,

bien qu'il boitât encore un peu. Il venait alors s'asseoir sur un

des bancs, devant la maison, à l'ombre des arbres. De là, il

pouvait apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous les

rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des troncs en

dérive, grondait à ses pieds. On voyait aussi passer du monde sur

la route de Dal au Rjukanfos. Le plus souvent, c'étaient des

touristes, dont quelques-uns s'arrêtaient une heure ou deux à

l'auberge de dame Hansen pour déjeuner ou dîner. Il venait aussi

des étudiants de Christiania, le sac au dos, la petite cocarde

norvégienne à la casquette. Ceux-là reconnaissaient le professeur.

De là, des bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui

prouvaient combien Sylvius Hog était aimé de toute cette jeunesse.

-- Vous ici, monsieur Sylvius?

-- Moi, mes amis!

-- Vous que l'on croit au fond du Hardanger!

-- On a tort! C'est au fond du Rjukanfos que je devrais être!

-- Eh bien! nous dirons partout que vous êtes à Dal!

-- Oui, à Dal, avec une jambe... en écharpe!

-- Heureusement, vous avez trouvé bon gîte et bons soins dans

l'auberge de dame Hansen!

-- Imaginez-en une meilleure!

-- Il n'y en a guère!

-- Et de plus braves gens?

-- Il n'y en a pas! répétaient gaiement les touristes. Et, tous

buvaient à la santé de Hulda et de Joël si connus dans tout le

Telemark. Et alors le professeur narrait son aventure. Il

confessait son imprudence. Il racontait comment il avait été

sauvé. Il disait quelle reconnaissance était due à ses sauveurs.

-- Et si je reste ici jusqu'à ce que j'aie payé ma dette,

ajoutait-il, mon cours de législation est fermé pour longtemps,

mes amis, et vous pouvez prendre un congé sans limite!

-- Bon, monsieur Sylvius! reprenait toute cette joyeuse bande.

C'est la jolie Hulda qui vous retient à Dal!

-- Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je n'ai que

soixante ans, par saint Olaf!

-- À la santé de monsieur Sylvius!

-- Et à la vôtre, jeunes gens! Courez le pays, instruisez-vous,

amusez-vous! Il fait toujours beau quand on a votre âge! Mais

défiez-vous des passes de la Maristien! Joël et Hulda ne seraient

peut-être plus là pour sauver les imprudents qui s'y

hasarderaient.

Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir la vallée de

leur joyeux _God aften._

Cependant, une ou deux fois, Joël dut s'absenter pour servir de

guide à quelques touristes qui voulaient faire l'ascension du

Gousta. Sylvius Hog eût bien voulu les accompagner. Il prétendait

être guéri. En effet, l'écorchure de sa jambe commençait à se

cicatriser. Mais Hulda lui défendit positivement de s'exposer à

une fatigue encore trop forte pour lui, et, lorsque Hulda

ordonnait, il fallait obéir.

Une curieuse montagne, cependant, ce Gousta, dont le cône central,

vallonné de ravins pleins de neige, émerge d'une forêt de sapins

comme d'une collerette verdoyante qui s'épanouit à sa base. Et

quel rayon de vue à son sommet! Dans l'est, le bailliage du

Numedal; dans l'ouest, tout le Hardanger et ses glaciers

grandioses; puis, au pied de la montagne, la sinueuse vallée du

Vestfjorddal entre les lacs Mjös et Tinn, Dal et ses maisons en

miniature, véritable boîte de jeux d'enfants, et le cours du Maan,

lacet lumineux qui miroite à travers la verdure des plaines.

Pour faire cette ascension, Joël partait dès cinq heures du matin,

et il était rentré à six heures du soir. Sylvius Hog et Hulda

allaient au-devant de lui. Ils l'attendaient près de la hutte du

passeur. Dès que le bac avait débarqué les touristes et leur

guide, on échangeait de cordiales poignées de main, et c'était une

bonne soirée de plus que tous trois passaient ensemble. Le

professeur traînait bien encore un peu la jambe, mais il ne se

plaignait pas. Vraiment, on eût dit qu'il n'était pas pressé de

guérir, autant dire, de quitter l'hospitalière maison de dame

Hansen.

D'ailleurs, le temps s'écoulait assez vite. Sylvius Hog avait

écrit à Christiania qu'il resterait quelque temps à Dal. Le bruit

de son aventure au Rjukanfos s'était répandu dans tout le pays.

Les feuilles l'avaient racontée -- quelques-unes en la dramatisant

à leur manière. De là, quantité de lettres qui arrivaient à

l'auberge, sans compter les brochures et les journaux. Il fallait

lire tout cela. Il fallait répondre. Sylvius Hog lisait, il

répondait, et les noms de Joël et de Hulda, mêlés à cette

correspondance, couraient déjà à travers la Norvège.

Cependant, ce séjour chez dame Hansen ne pouvait se prolonger

indéfiniment, et Sylvius Hog n'était pas plus fixé qu'à son

arrivée sur la façon dont il lui serait possible d'acquitter sa

dette. Toutefois, il commençait à pressentir que cette famille

n'était pas aussi heureuse qu'il l'avait pu croire. L'impatience

avec laquelle le frère et la soeur attendaient chaque jour le

courrier de Christiania ou de Bergen, leur désappointement, leur

chagrin même, en voyant qu'il n'y avait jamais de lettres, tout

cela n'était que trop significatif.

C'est qu'on était déjà au 9 juin. Et aucune nouvelle du _Viken!

_Un retard de plus de deux semaines sur la date fixée pour son

retour! Pas une seule lettre de Ole! Rien qui pût adoucir les

tourments de Hulda! La pauvre fille se désespérait, et Sylvius Hog

lui trouvait les yeux bien rouges, lorsqu'elle venait à lui le

matin.

-- Qu'y a-t-il? se disait-il alors. Un malheur qu'on craint et

qu'on me cache! Est-ce un secret de famille dans lequel un

étranger ne peut intervenir? Mais suis-je donc encore un étranger

pour eux? Non! Ils devraient bien le penser! Enfin, quand

j'annoncerai mon départ, peut-être comprendra-t-on que c'est

un véritable ami qui va partir!

Et, ce jour-là, il dit:

-- Mes amis, le moment approche où, à mon grand regret, je vais

être obligé de vous quitter!

-- Déjà, monsieur Sylvius, déjà! s'écria Joël avec une vivacité

dont il ne fut pas maître.

-- Eh! le temps passe vite auprès de vous! Voilà dix-sept jours

que je suis à Dal!

-- Quoi!... dix-sept jours! dit Hulda.

-- Oui, chère enfant, et la fin de mon congé approche. Je n'ai pas

une semaine à perdre si je veux achever ce voyage par Drammen et

Kongsberg. Et cependant, si c'est bien à vous que le Storthing

doit de ne point avoir à me remplacer sur mon siège de député, le

Storthing, pas plus que moi, ne saurait comment reconnaître...

-- Oh! monsieur Sylvius!... répondit Hulda, qui, de sa petite

main, semblait vouloir lui fermer la bouche.

-- C'est convenu, Hulda! Il m'est défendu de parler de cela -- ici

du moins...

-- Ni ici ni ailleurs! dit la jeune fille.

-- Soit! Je ne suis pas mon maître et je dois obéir! Mais, Joël et

vous, ne viendrez-vous pas me voir à Christiania?

-- Vous voir, monsieur Sylvius?...

-- Oui! me voir... passer quelques jours dans ma maison... avec

dame Hansen, s'entend!

-- Et si nous quittons l'auberge, qui la gardera pendant notre

absence? répondit Joël.

-- Mais l'auberge n'a pas besoin de vous, j'imagine, lorsque la

saison des excursions est terminée. Aussi, je compte bien venir

vous chercher à la fin de l'automne...

-- Monsieur Sylvius, dit Hulda, ce sera bien difficile...

-- Ce sera très facile, au contraire, mes amis. Ne me répondez

pas: non! Je n'accepterais pas cette réponse! Et alors, quand je

vous tiendrai là-bas, dans la plus belle chambre de ma maison,

entre ma vieille Kate et mon vieux Fink, vous y serez comme mes

enfants, et il faudra bien que vous me disiez ce que je puis faire

pour vous!

-- Ce que vous pouvez faire, monsieur Sylvius? répondit Joël en

regardant sa soeur.

-- Frère!... dit Hulda, qui avait compris la pensée de Joël.

-- Parlez, mon garçon, parlez!

-- Eh bien, monsieur Sylvius, vous pourriez nous faire un très

grand honneur!

-- Lequel?

-- Ce serait, si cela ne vous dérangeait pas trop, d'assister au

mariage de ma soeur Hulda...

-- Son mariage! s'écria Sylvius Hog! Comment! ma petite Hulda se

marie?... Et on ne m'en avait rien dit encore!...

-- Oh! monsieur Sylvius!... répondit la jeune fille, dont les yeux

se remplirent de larmes.

-- Et quand doit se faire ce mariage?...

-- Quand il aura plu à Dieu de nous ramener Ole, son fiancé!

répondit Joël.

Un billet de loterie (Le numéro 9672) · 第 10 / 20 题