Ole Kamp était parti depuis un an. Il l'avait dit dans sa lettre -
- une rude campagne, cette campagne d'hiver sur les parages de New
Found Land! On y gagne bien son argent, quand on en gagne. Il y a
là-bas des coups de vent d'équinoxe qui surprennent les bâtiments,
au large des îles, et détruisent en quelques heures toute une
flottille de pêche. Mais le poisson pullule sur ce haut fond de
Terre-Neuve, et les équipages, lorsqu'ils sont favorisés, trouvent
une large compensation aux fatigues comme aux dangers de ce trou à
tempêtes.
Du reste, les Norvégiens sont de bons marins. Ils ne boudent point
à la besogne. Au milieu des fiords du littoral, depuis
Christiansand jusqu'au cap Nord, entre les récifs du Finmark, à
travers les passes des Loffoden, les occasions ne leur manquent
pas de se familiariser avec les fureurs de l'Océan. Lorsqu'ils
traversent l'Atlantique Nord pour aller de conserve aux lointaines
pêcheries de Terre-Neuve, ils ont déjà fait preuve de courage.
Pendant leur enfance, ce qu'ils ont reçu de coups de queue
d'ouragan, sur la côte européenne, les a mis à même d'affronter
les coups de tête des mêmes tempêtes sur le New Found Land. Ils
attrapent la bourrasque à son début, voilà toute la différence.
Les Norvégiens ont de qui tenir, d'ailleurs. Leurs ancêtres
étaient d'intrépides gens de mer, à l'époque où les Hansen avaient
accaparé le commerce de l'Europe septentrionale. Peut-être
furent-ils un peu pirates dans les anciens temps; mais la piraterie
c'était alors la façon de procéder. Sans doute, le commerce s'est
bien moralisé depuis, bien qu'il soit permis de penser qu'il reste
encore quelque chose à faire.
Quoi qu'il en soit, les Norvégiens étaient d'audacieux
navigateurs, ils le sont aujourd'hui, ils le seront toujours. Ole
Kamp n'était pas homme à démentir les promesses de son origine.
Son apprentissage, son initiation à ces durs travaux, c'est à un
vieux maître au cabotage de Bergen qu'il les devait. Toute son
enfance s'était passée dans ce port, l'un des plus fréquentés du
royaume scandinave. Avant de prendre la grande mer, il avait été
un audacieux gamin des fiords, un dénicheur d'oiseaux aquatiques,
un pêcheur de ces innombrables poissons qui servent à fabriquer le
stock-fish. Puis, devenu mousse, il a commencé à naviguer sur la
Baltique, au large de la mer du Nord, et même jusqu'aux parages de
l'Océan polaire. Il fit ainsi plusieurs voyages à bord des grands
navires de pêche, et obtint le grade de maître, quand il eut plus
de vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-trois.
Entre ses campagnes, il ne manquait jamais de venir revoir la
famille qu'il aimait, la seule qui lui restât au monde.
Et alors, quand il se trouvait à Dal, quel compagnon digne de
Joël! Il le suivait dans ses courses, à travers les montagnes,
jusque sur les plus hauts plateaux du Telemark. Les fields après
les fiords, ça lui allait à ce jeune marin, et il ne restait
jamais en arrière, à moins que ce ne fût pour tenir compagnie à sa
cousine Hulda.
Une étroite amitié s'établit peu à peu entre Ole et Joël. Ce fut
par une conséquence tout indiquée que ce sentiment prit une autre
forme à l'égard de la jeune fille. Et comment Joël ne l'eût-il pas
encouragé? Où sa soeur aurait-elle trouvé dans toute la province
un meilleur garçon, une nature plus sympathique, un caractère plus
dévoué, un coeur plus chaud? Ole pour mari, le bonheur de Hulda
était assuré. Ce fut donc avec l'agrément de sa mère et de son
frère que la jeune fille se laissa aller sur la pente naturelle de
ses sentiments. De ce que ces gens du Nord sont peu démonstratifs,
il ne faudrait pas les taxer d'insensibilité. Non! C'est leur
manière, à eux, et peut-être en vaut-elle bien une autre!
Enfin, un jour, tous quatre étant dans la grande salle, Ole dit,
sans autre entrée en matière:
-- Il me vient une idée, Hulda!
-- Laquelle? répondit la jeune fille.
-- Il me semble que nous devrions nous marier!
-- Je le crois aussi.
-- Cela serait convenable, ajouta dame Hansen, comme si c'eût été
une affaire discutée depuis longtemps déjà.
-- En effet, et de cette façon, Ole, répliqua Joël, je deviendrais
tout naturellement ton beau-frère.
-- Oui, dit Ole, mais il est probable, mon Joël, que je ne t'en
aimerai que davantage...
-- Si c'est possible!
-- Tu le verras bien!
-- Ma foi, je ne demande pas mieux! répondit Joël, qui vint serrer
la main de Ole.
-- Ainsi, c'est entendu, Hulda? demanda dame Hansen.
-- Oui, ma mère, répondit la jeune fille.
-- Tu le penses bien, Hulda, reprit Ole. Il y a beau temps que je
t'aime sans le dire!
-- Moi aussi, Ole!
-- Comment cela m'est venu, je ne le sais guère.
-- Ni moi.
-- Sans doute, Hulda, c'est en te voyant chaque jour plus belle,
et bonne de plus en plus...
-- Tu vas un peu loin, mon cher Ole!
-- Mais non, et je peux bien te dire cela, sans te faire rougir,
puisque c'est vrai! Est-ce que vous ne vous étiez pas aperçue,
dame Hansen, que j'aimais Hulda?
-- Un peu.
-- Et toi, Joël?
-- Moi?... beaucoup!
-- Franchement, répondit Ole en souriant, vous auriez bien dû me
prévenir!
-- Mais tes voyages, Ole, demanda dame Hansen, est-ce qu'ils ne te
paraîtront pas trop pénibles, une fois que tu seras marié?
-- Si pénibles, répondit Ole, que je ne voyagerai plus, quand le
mariage sera fait!
-- Tu ne voyageras plus?...
-- Non, Hulda. Est-ce qu'il me serait possible de te quitter
pendant de longs mois?
-- Ainsi, tu vas pour la dernière fois aller en mer?
-- Oui, mais, avec un peu de chance, ce voyage me permettra de
rapporter quelques économies, puisque MM. Help frères m'ont
formellement promis de me donner part entière...
-- Ce sont de braves gens! dit Joël.
-- Tout ce qu'il y a de meilleur, répondit Ole, et bien connus,
bien appréciés de tous les marins de Bergen!
-- Mon cher Ole, dit alors Hulda, quand tu ne navigueras plus,
qu'est-ce que tu feras?
-- Eh bien, je deviendrai le compagnon de Joël. J'ai de bonnes
jambes, et si elles ne suffisent pas, je m'en fabriquerai en
m'entraînant peu à peu. D'ailleurs, j'ai pensé à une affaire qui
ne serait peut-être pas mauvaise. Pourquoi n'établirions-nous pas
un service de messageries entre Drammen, Kongsberg et les gaards
du Telemark? Les communications ne sont ni faciles ni régulières,
et il y aurait peut-être quelque argent à gagner. Enfin, j'ai des
idées, sans compter...
-- Quoi donc?
-- Rien! Nous verrons cela à mon retour. Mais je vous préviens que
je suis bien décidé à tout faire pour que Hulda soit la femme la
plus enviée du pays. Oui! J'y suis bien décidé.
-- Si tu savais, Ole, comme ce sera facile! répondit Hulda en lui
tendant la main. N'est-ce pas à moitié fait déjà, et existe-t-il
une aussi heureuse maison que notre maison de Dal?
Dame Hansen avait un instant détourné la tête.
-- Ainsi, reprit Ole en insistant d'un ton joyeux, l'affaire est
convenue?
-- Oui, répondit Joël.
-- Et il n'y aura plus à en reparler?
-- Jamais.
-- Tu n'auras pas de regret, Hulda?
-- Aucun, mon cher Ole.
-- Quant à fixer la date du mariage, je pense qu'il vaut mieux
attendre ton retour, ajouta Joël.
-- Soit, mais j'aurai bien du malheur, si avant un an je ne suis
pas revenu pour conduire Hulda à l'église de Moel, où notre ami,
le pasteur Andresen ne refusera pas de dire pour nous ses plus
belles prières!
Et voilà comment avait été décidé le mariage de Hulda Hansen et de
Ole Kamp.
Huit jours après, le jeune marin devait rejoindre son bord à
Bergen. Mais, avant de se quitter, les deux futurs avaient été
fiancés, suivant la touchante coutume des pays scandinaves.
Dans cette simple et honnête Norvège, l'habitude, le plus
généralement, est de se fiancer avant de s'épouser. Quelquefois,
même, le mariage n'est célébré que deux ou trois ans après. Cela
ne rappelle-t-il pas ce qui se passait entre chrétiens aux
premiers jours de l'Église? Mais il ne faudrait pas croire que les
fiançailles ne soient qu'un simple échange de paroles, dont la
valeur ne repose que sur la bonne foi des contractants. Non!
L'engagement est plus sérieux, et si cet acte n'est pas reconnu
par la loi, du moins l'est-il par l'usage, cette loi naturelle.
Il s'agissait donc, dans le cas de Hulda et de Ole Kamp,
d'organiser une cérémonie à laquelle présiderait le pasteur
Andresen. Il n'y a pas de ministre du culte à Dal, ni dans la
plupart des gaards environnants. En Norvège, d'ailleurs, on trouve
certaines localités qui s'appellent «villes de dimanche», où
s'élève le presbytère, le «proestegjelb». C'est là que se
rassemblent, pour l'office, les principales familles de la
paroisse. Elles y ont même un pied-à-terre dans lequel elles
viennent s'établir pendant vingt-quatre heures, le temps
d'accomplir leurs devoirs religieux. De là, on s'en retourne comme
d'un pèlerinage. Dal, il est vrai, possède une chapelle. Toutefois
le pasteur ne s'y rend que sur demande et pour des cérémonies qui
ne sont point d'ordre public, mais privé.
Après tout, Moel n'est pas loin. Rien qu'un demi-mille -- soit à
peu près dix kilomètres de France, depuis Dal jusqu'à l'extrémité
du lac Tinn. Quant au pasteur Andresen, c'est un homme obligeant
et un bon marcheur.
Le pasteur Andresen fut donc prié de venir aux fiançailles, en
cette double qualité de ministre et d'ami de la famille Hansen.
Elle le connaissait et il la connaissait de longue date. Il avait
vu grandir Hulda et Joël. Il les aimait comme il aimait ce «jeune
loup marin» de Ole Kamp. Rien ne pouvait lui faire plus de plaisir
qu'un tel mariage. Il y avait là de quoi mettre en fête toute la
vallée du Vestfjorddal.
Il s'ensuit que le pasteur Andresen prit son petit collet, son
rabat de crêpe, son livre d'office, et partit un beau matin, par
un temps assez pluvieux d'ailleurs. Il arriva en compagnie de
Joël, qui était allé à sa rencontre à mi-route. On laisse à penser
s'il fut bien reçu dans l'auberge de dame Hansen, et s'il eut la
belle chambre du rez-de-chaussée, avec des branches de genévrier
toutes fraîches, qui la parfumaient comme une chapelle.
Le lendemain, à la première heure, s'ouvrit la petite église de
Dal. Là, devant le pasteur et sur son livre d'office, en présence
de quelques amis et des voisins de l'auberge, Ole jura d'épouser
Hulda, et Hulda jura d'épouser Ole, au retour du dernier voyage
que le jeune marin allait entreprendre. Un an d'attente, c'est
long, mais cela passe tout de même, quand on est sûr l'un de
l'autre.
Maintenant, Ole ne pourrait plus, sans un motif grave, répudier
celle dont il avait fait sa fiancée. Hulda ne pourrait pas trahir
la foi qu'elle avait jurée à Ole. Et si Ole Kamp ne fût pas parti
quelques jours après les fiançailles, il aurait pu profiter des
droits qu'elles lui donnaient sans conteste: rendre visite à la
jeune fille quand il lui conviendrait, lui écrire lorsqu'il lui
plairait de le faire, l'accompagner à la promenade, bras dessus,
bras dessous, même en l'absence de la famille, obtenir la
préférence sur tous autres pour danser avec elle dans les fêtes et
cérémonies quelconques.
Mais Ole Kamp avait dû regagner Bergen. Huit jours après, le
_Viken _était parti pour les pêcheries de Terre-Neuve. Maintenant,
Hulda n'avait plus qu'à attendre les lettres que son fiancé avait
promis de lui adresser par tous les courriers d'Europe.
Elles ne manquèrent pas, ces lettres, toujours si impatiemment
attendues. Elles apportèrent un peu de bonheur à la maison
attristée depuis le départ. Le voyage s'accomplissait dans des
conditions favorables. La pêche était fructueuse, les profits
seraient grands. Et puis, à la fin de chaque lettre, Ole parlait
toujours d'un certain secret et de la fortune qu'il devait lui
assurer. Voilà un secret que Hulda aurait bien voulu connaître, et
aussi dame Hansen pour des raisons qu'il eût été difficile de
soupçonner.
C'est que dame Hansen était de plus en plus sombre, inquiète,
renfermée. Et une circonstance, dont elle ne parla point à ses
enfants, vint encore accroître ses soucis.
Trois jours après l'arrivée de la dernière lettre de Ole, le 19
avril, dame Hansen revenait seule de la scierie où elle était
allée commander un sac de copeaux au contremaître Lengling, et se
dirigeait vers la maison. Un peu avant d'arriver devant la porte,
elle fut accostée par un homme qui n'était pas du pays.
-- Vous êtes bien dame Hansen? demanda cet homme.
-- Oui, répondit-elle, mais je ne vous connais pas.
-- Oh! peu importe! reprit l'homme. Je suis arrivé ce matin de
Drammen et j'y retourne.
-- De Drammen? dit vivement dame Hansen.
-- Est-ce que vous ne connaissez pas un certain monsieur
Sandgoïst, qui y demeure?...
-- Monsieur Sandgoïst! répéta dame Hansen, dont la figure pâlit à
ce nom. Oui... je le connais!
-- Eh bien, quand monsieur Sandgoïst a su que je venais à Dal, il
m'a prié de vous donner le bonjour de sa part.
-- Et... rien de plus?...
-- Rien, si ce n'est de vous dire qu'il viendrait probablement
vous voir le mois prochain! -- Bonne santé et bonsoir, dame
Hansen!
V
Hulda, en effet, était très frappée de cette persistance de Ole à
toujours lui parler dans ses lettres de cette fortune qu'il
comptait trouver à son retour. Sur quoi le brave garçon fondait-il
cette espérance? Hulda ne pouvait le deviner, et il lui tardait de
le savoir. Qu'on excuse cette impatience si naturelle. Était-ce
donc une vaine curiosité de sa part? Point. Ce secret la regardait
bien un peu. Non qu'elle fût ambitieuse, l'honnête et simple
fille, ni que ses visées d'avenir se fussent jamais haussées à ce
qu'on appelle la richesse. L'affection de Ole lui suffisait, elle
devait lui suffire toujours. Si la fortune venait, on
l'accueillerait sans grande joie. Si elle ne venait pas, on s'en
passerait sans grand déplaisir.
C'est précisément ce que se disaient Hulda et Joël, le lendemain
du jour où la dernière lettre de Ole était arrivée à Dal. Là-dessus
ils pensaient de la même façon -- comme sur tout le reste,
d'ailleurs.
Et alors Joël d'ajouter:
-- Non! Cela n'est pas possible, petite soeur! Il faut que tu me
caches quelque chose!
-- Moi!... te cacher?...
-- Oui! Que Ole soit parti sans te dire au moins un peu de son
secret... ce n'est pas croyable!
-- T'en a-t-il dit un mot, Joël? répondit Hulda.
-- Non, soeur. Mais moi, je ne suis pas toi.
-- Si, tu es moi, frère.
-- Je ne suis pas le fiancé de Ole.
-- Presque, dit la jeune fille, et, si quelque malheur
l'atteignait, s'il ne revenait pas de ce voyage, tu serais frappé
comme moi, et tes larmes couleraient comme les miennes!
-- Ah! petite soeur, répondit Joël, je te défends bien d'avoir de
ces idées! Ole ne pas revenir de ce dernier voyage qu'il fait aux
grandes pêches! Est-ce que tu parles sérieusement, Hulda?
-- Non, sans doute, Joël. Et pourtant, je ne sais... Je ne peux me
défendre de certains pressentiments... de vilains rêves!...
-- Des rêves, chère Hulda, ne sont que des rêves!
-- Sans doute, mais d'où viennent-ils?
-- De nous-mêmes et non d'en haut. Tu crains, et ce sont tes
craintes qui hantent ton sommeil. D'ailleurs, il en est presque
toujours ainsi, quand on a vivement désiré une chose et que le
moment approche où les désirs vont se réaliser.
-- Je le sais, Joël.
-- Vraiment, je te croyais plus ferme, petite soeur! Oui! plus
énergique! Comment, tu viens de recevoir une lettre dans laquelle
Ole te dit que le _Viken _sera de retour avant un mois, et tu te
mets de pareils soucis dans la tête!...
-- Non... dans le coeur, mon Joël!
-- Et, au fait, reprit Joël, nous sommes déjà au 19 avril. Ole
doit revenir du 15 au 20 mai. Il n'est donc pas trop tôt de
commencer les préparatifs du mariage.
-- Y penses-tu, Joël?
-- Si j'y pense, Hulda! Je pense même que nous avons peut-être
déjà trop tardé! Songes-y donc! Un mariage qui va mettre en joie
non seulement Dal, mais les gaards voisins. J'entends que cela
soit très beau, et je vais m'occuper d'arranger les choses!
C'est que ce n'est pas une petite affaire, une cérémonie de ce
genre dans les campagnes de la Norvège en général et du Telemark
en particulier. Non! cela ne va pas sans quelque bruit.
Il s'ensuit donc que, le jour même, Joël eut à ce sujet un
entretien avec sa mère. C'était peu d'instants après que dame
Hansen avait été si vivement impressionnée par la rencontre de cet
homme qui venait de lui annoncer la prochaine visite de
M. Sandgoïst, de Drammen. Elle était allée s'asseoir dans le
fauteuil de la grande salle, et, là, tout absorbée, faisait
machinalement tourner son rouet.
Joëlle vit bien, sa mère était encore plus tourmentée que
d'habitude; mais comme elle répondait invariablement «qu'elle
n'avait rien», lorsqu'on l'interrogeait à cet égard, son fils ne
voulut lui parler que du mariage de Hulda.
-- Ma mère, dit-il, vous le savez, nous avons appris par la
dernière lettre de Ole qu'il sera vraisemblablement de retour au
Telemark dans quelques semaines.
-- C'est à souhaiter, répondit dame Hansen, et puisse-t-il
n'éprouver aucun retard!
-- Voyez-vous quelque inconvénient à ce que nous fixions au 25 mai
la date du mariage?
-- Aucun, si Hulda y consent.
-- Son consentement est tout donné déjà. Et maintenant, je vous
demanderai, ma mère, si votre intention n'est pas de faire bien
les choses à cette occasion.
-- Qu'entends-tu par «faire bien les choses»? répondit dame
Hansen, sans lever les yeux de son rouet.
-- J'entends, avec votre agrément, cela va de soi, ma mère, que la
cérémonie se rapporte avec notre situation dans le bailliage. Nous
devons y convier nos connaissances, et, si la maison ne peut
suffire à nos hôtes, il n'est pas un voisin qui ne s'empressera de
les héberger.
-- Quels seraient ces hôtes, Joël?
-- Mais je pense qu'il faudra inviter tous nos amis de Moel, de
Tiness, de Bamble, et je m'en charge. J'imagine aussi que la
présence de MM. Help frères, les armateurs de Bergen, ne pourra
que faire honneur à la famille, et, avec votre agrément, je le
répète, je leur offrirai de venir passer une journée à Dal. Ce
sont de braves gens qui aiment beaucoup Ole, et je suis sûr qu'ils
accepteront.
-- Est-il donc si nécessaire, répondit dame Hansen, de traiter ce
mariage avec tant d'importance?
-- Je le pense, ma mère, et cela me paraît bon, ne fût-ce que dans
l'intérêt de l'auberge de Dal, qui ne s'est pas dépréciée, que je
sache, depuis la mort de notre père?
-- Non... Joël... non!
-- N'est-ce pas notre devoir de la maintenir au moins dans l'état
où il l'a laissée? Donc, il me paraît utile de donner quelque
retentissement au mariage de ma soeur.
-- Soit, Joël.
-- D'autre part, n'est-il pas temps que Hulda commence ses
préparatifs, afin qu'aucun retard ne puisse venir d'elle? Que
répondez-vous, ma mère, à ma proposition?
-- Que Hulda et toi, vous fassiez ce qu'il faut!... répondit dame
Hansen.
Peut-être trouvera-t-on que Joël se pressait un peu, qu'il eût été
plus raisonnable d'attendre le retour de Ole, pour fixer la date
du mariage et surtout en commencer les préparatifs. Mais, comme il
le disait, ce qui serait fait ne serait plus à faire. Et puis,
cela distrairait Hulda de s'occuper des mille détails que comporte
une cérémonie de ce genre. Il importait de ne pas laisser à ses
pressentiments, que rien ne justifiait d'ailleurs, le temps de
prendre le dessus.
Et d'abord il fallait songer à la fille d'honneur. Mais qu'on ne
s'inquiète pas! Le choix était déjà fait. C'était une aimable
demoiselle de Bamble, l'intime amie de Hulda. Son père, le fermier
Helmboë, dirigeait un des gaards les plus importants de la
province. Ce brave homme n'était pas sans une certaine fortune.
Depuis longtemps déjà, il avait apprécié le caractère généreux de
Joël, et, il faut le dire, sa fille Siegfrid ne l'appréciait pas
moins à sa manière. Il était donc probable que, dans un temps
prochain, après que Siegfrid aurait servi de fille d'honneur à
Hulda, Hulda lui en servirait à son tour. Cela se fait en Norvège.
Le plus souvent, même, ces agréables fonctions sont réservées aux
femmes mariées. C'était donc un peu par dérogation, au profit de
Joël, que Siegfrid Helmboë devait assister en cette qualité Hulda
Hansen.
Grosse question, pour la fiancée comme pour la fille d'honneur,
cette toilette qu'elles mettront le jour de la cérémonie.
Siegfrid, jolie blonde de dix-huit ans, avait la ferme intention
d'y paraître tout à son avantage. Prévenue par un petit mot de son
amie Hulda -- Joël avait tenu à le lui remettre en main propre --
elle s'occupa, sans perdre un instant, de ce travail qui n'est pas
sans donner quelque souci.
Il s'agissait, en effet, d'un certain corsage dont la broderie, à
dessins réguliers, devait être combinée de manière à renfermer la
taille de Siegfrid comme dans un émail cloisonné. Puis, on parlait
aussi d'une jupe recouvrant une série de jupons, dont le nombre
serait en rapport avec la fortune de Siegfrid, mais sans rien lui
faire perdre des grâces de sa personne. Quant aux bijoux, quelle
affaire que de choisir la plaque centrale du collier à filigrane
d'argent mêlé de perles, les broches du corsage en argent doré ou
en cuivre, les pendeloques en forme de coeur avec disques mobiles,
les doubles boutons qui servent à agrafer le col de la chemise, la
ceinture de laine ou de soie rouge, d'où partent quatre rangées de
chaînettes, les bagues avec petits glands qui s'entrechoquent
harmonieusement, les boucles d'oreilles et les bracelets en argent
ajouré, enfin toute cette joaillerie campagnarde, dans laquelle, à
vrai dire, l'or n'est qu'en mince feuille, l'argent en étamage,
l'orfèvrerie en estampage, dont les perles sont du verre soufflé
et les diamants du cristal! Mais encore convenait-il que l'oeil
fût satisfait de l'ensemble. Et, s'il le fallait, Siegfrid
n'hésiterait pas à aller visiter les riches magasins de M. Benett,
de Christiania, pour y faire ses emplettes. Son père ne s'y
opposerait point. Loin de là! L'excellent homme laissait
volontiers faire sa fille. Siegfrid, d'ailleurs, était assez
raisonnable pour ne pas mettre à sec la bourse paternelle. Enfin,
ce qui importait par-dessus tout, c'était que, ce jour-là, Joël la
trouvât tout à son avantage.
Quant à Hulda, c'était non moins grave. Mais les modes sont
impitoyables et donnent bien du mal aux fiancées dans le choix de
leur toilette de mariage.
Hulda allait enfin abandonner les longues nattes enrubannées qui
s'échappaient de son bonnet de jeune fille, et la haute ceinture à
fermoir, retenant son tablier sur sa jupe écarlate. Elle ne
porterait plus les fichus de fiançailles que Ole lui avait donnés
en partant, ni le cordon auquel pendent ces petits sacs en cuir
brodé où sont renfermés la cuiller d'argent à manche court, le
couteau, la fourchette, l'étui à aiguilles -- autant d'objets dont
une femme doit faire un constant emploi dans le ménage.
Non! Au jour prochain des noces, la chevelure de Hulda flotterait
librement sur ses épaules, et elle était si abondante qu'il ne
serait pas nécessaire d'y mêler ces postiches de lin dont abusent
les jeunes Norvégiennes moins favorisées de la nature. En somme,
pour son vêtement comme pour ses bijoux, Hulda n'aurait qu'à
puiser dans le coffre de sa mère. En effet, ces éléments de
toilette se transmettent de mariage en mariage à toutes les
générations de la même famille. Ainsi voit-on réapparaître le
pourpoint brodé d'or, la ceinture de velours, la jupe de soie unie
ou bariolée, les bas de wadmel, la chaîne d'or du cou et la
couronne -- cette fameuse couronne scandinave, conservée dans le
mieux fermé des bahuts, magnifique cartonnage doré qui se relève
en bosses, tout constellé d'étoiles ou tout enguirlandé de
feuillage, enfin, l'équivalent de la couronne de fleurs d'oranger
en d'autres pays de l'Europe. Ce qui est certain, c'est que ce
nimbe rayonnant avec ses filigranes délicats, ses pendeloques
sonores, ses verroteries de couleur, devait encadrer d'une façon
charmante le joli visage de Hulda. La «fiancée couronnée», comme
on dit, ferait honneur à son époux. Lui, serait digne d'elle dans
son flambant costume de mariage -- jaquette courte à boutons
d'argent très rapprochés, chemise empesée à corolle droite, gilet
à liséré soutaché de soie, culotte étroite, rattachée au genou
avec des bouquets de floches laineuses, feutre mou, bottes
jaunâtres, et, à la ceinture, dans sa gaine de cuir, le couteau
scandinave, le «dolknif», dont est toujours muni le vrai
Norvégien.
Ainsi donc, de part et d'autre, il y aurait de quoi s'occuper
sérieusement. Ce ne serait pas trop de quelques semaines, si l'on
voulait que tout fût fini avant l'arrivée de Ole Kamp. Après tout,
si Ole était de retour un peu plus tôt qu'il ne l'avait dit, et si
Hulda n'était pas prête, Hulda ne s'en plaindrait pas, Ole non
plus.
C'est à ces diverses occupations que se passèrent les dernières
semaines d'avril et les premières de mai. De son côté, Joël était
allé faire lui-même ses invitations, profitant de ce que son
métier de guide lui laissait alors quelques loisirs.
On remarqua même qu'il devait avoir nombre d'amis à Bamble, car il
y alla souvent. S'il ne s'était pas rendu à Bergen, afin d'inviter
MM. Help frères, du moins leur avait-il écrit. Et, comme il le
pensait, ces honnêtes armateurs, avaient accepté, non sans
empressement, l'invitation d'assister au mariage de Ole Kamp, le
jeune maître du _Viken._
Cependant, le 15 mai était arrivé. D'un jour à l'autre, on pouvait
donc s'attendre à voir Ole descendre de sa kariol, ouvrir la
porte, s'écrier de sa voix joyeuse:
-- C'est moi!... Me voilà! Il ne fallait plus qu'un peu de
patience. D'ailleurs, tout était prêt. Siegfrid, de son côté,
n'avait besoin que d'un signe pour apparaître dans tous ses
atours.
Le 16, le 17, rien encore, et pas de nouvelle lettre que les
courriers eussent apportée de Terre-Neuve.
-- Il ne faut pas s'en étonner, petite soeur, répétait souvent
Joël. Un navire à voiles peut avoir des retards. La traversée est
longue de Saint-Pierre-Miquelon à Bergen. Ah! que n'est-ce un
bateau à vapeur, ce _Viken, _et que n'en suis-je la machine! Comme
je le pousserais contre vents et marée, quand je devrais éclater
en arrivant au port!
Il disait tout cela parce qu'il voyait bien l'inquiétude de Hulda
grandir de jour en jour.
Précisément, il y avait alors grand mauvais temps au Telemark. De
rudes vents balayaient les hauts fields, et ces vents, qui
soufflaient de l'ouest, venaient d'Amérique.
-- Ils devraient pourtant favoriser la marche du _Viken! _répétait
souvent la jeune fille.
-- Sans doute, répondait Joël, mais s'ils sont trop forts, ils
peuvent le gêner aussi et l'obliger à tenir tête à l'ouragan. On
ne fait pas ce qu'on veut sur mer!
-- Ainsi, tu n'es pas inquiet, Joël?
-- Non, Hulda, non! Cela est très fâcheux, mais rien de plus
naturel que ces retards! Non! Je ne suis pas inquiet, et il n'y a
vraiment pas lieu de l'être!
Le 19, il arriva à l'auberge un voyageur qui eut besoin d'un
guide. Il s'agissait de le conduire jusque sur la limite du
Hardanger en passant par les montagnes. Bien que très contrarié de
laisser Hulda à elle-même, son frère ne pouvait refuser ses
services. Ce serait une absence de quarante-huit heures au plus,
et Joël comptait bien trouver Ole à son retour. La vérité est que
le brave garçon commençait à être très tourmenté. Il partit donc
dans la matinée, le coeur gros, il faut bien le dire.
Le lendemain, précisément, vers une heure après midi, on frappait
à la porte de l'auberge.
-- Serait-ce Ole! s'écria Hulda. Elle alla ouvrir. Sur le seuil se
tenait un homme en manteau de voyage, juché sur le siège de sa kariol,
et dont le visage lui était inconnu.