Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

I

-- Quelle heure est-il? demanda dame Hansen, après avoir secoué

les cendres de sa pipe, dont les dernières bouffées se perdirent

entre les poutres coloriées du plafond.

-- Huit heures, ma mère, répondit Hulda.

-- Il n'est pas probable qu'il nous arrive des voyageurs pendant

la nuit; le temps est trop mauvais.

-- Je ne pense pas qu'il vienne personne. En tout cas, les

chambres sont prêtes, et j'entendrai bien si l'on appelle du

dehors.

-- Ton frère n'est pas revenu?

-- Pas encore.

-- N'a-t-il pas dit qu'il rentrerait aujourd'hui?

-- Non, ma mère. Joël est allé conduire un voyageur au lac Tinn,

et, comme il est parti très tard, je ne crois pas qu'il puisse,

avant demain, revenir à Dal.

-- Il couchera donc à Moel?

-- Oui, sans doute, à moins qu'il n'aille à Bamble faire visite au

fermier Helmboë...

-- Et à sa fille?

-- Oui, Siegfrid, ma meilleure amie, et que j'aime comme une

soeur! répondit en souriant la jeune fille.

-- Eh bien, ferme la porte, Hulda, et allons dormir...

-- Vous n'êtes pas souffrante, ma mère?

-- Non, mais demain je compte me lever de bonne heure. Il faut que

j'aille à Moel...

-- À quel propos?

-- Eh! ne faut-il pas s'occuper de renouveler nos provisions pour

la saison qui va venir?

-- Le messager de Christiania est donc arrivé à Moel avec sa

voiture de vins et de comestibles?

-- Oui, Hulda, cet après-midi, répondit dame Hansen. Lengling, le

contremaître de la scierie, l'a rencontré et m'a prévenue en

passant. De nos conserves en jambon et en saumon fumé, il ne reste

plus grand-chose, et je ne veux pas risquer d'être prise au

dépourvu. D'un jour à l'autre, surtout si le temps redevient

meilleur, les touristes peuvent commencer leurs excursions dans le

Telemark. Il faut que notre auberge soit en état de les recevoir

et qu'ils y trouvent tout ce dont ils peuvent avoir besoin pendant

leur séjour. Sais-tu bien, Hulda, que nous voici déjà au 15 avril?

-- Au 15 avril! murmura la jeune fille.

-- Donc, demain, reprit dame Hansen, je m'occuperai de tout cela.

En deux heures, j'aurai fait nos achats que le messager apportera

ici, et je reviendrai avec Joël dans sa kariol.

-- Ma mère, au cas où vous rencontreriez le courrier, n'oubliez

pas de demander s'il y a quelque lettre pour nous...

-- Et surtout pour toi! C'est bien possible, puisque la dernière

lettre de Ole a déjà un mois de date.

-- Oui! un mois!... un grand mois!

-- Ne te fais pas de peine, Hulda! Ce retard n'a rien qui puisse

nous étonner. D'ailleurs, si le courrier de Moel n'a rien apporté,

ce qui n'est pas venu par Christiania ne peut-il venir par Bergen?

-- Sans doute, ma mère, répondit Hulda; mais que voulez-vous? Si

j'ai le coeur gros, c'est qu'il y a loin d'ici aux pêcheries du

New Found Land! Toute une mer à traverser, et lorsque la saison

est mauvaise encore! Voilà près d'un an que mon pauvre Ole est

parti, et qui pourrait dire quand il viendra nous revoir à Dal?...

-- Et si nous y serons à son retour! murmura dame Hansen, mais si

bas, que sa fille ne put l'entendre.

Hulda alla fermer la porte de l'auberge, qui s'ouvrait sur le

chemin du Vestfjorddal. Elle ne prit même pas le soin de donner un

tour de clé à la serrure. En cet hospitalier pays de Norvège, ces

précautions ne sont pas nécessaires. Il convient, aussi, que tout

voyageur puisse entrer, de jour, comme de nuit, dans la maison des

gaards et des soeters, sans qu'il soit besoin de lui ouvrir.

Aucune visite de rôdeurs ou de malfaiteurs n'est à craindre, ni

dans les bailliages ni dans les hameaux les plus reculés de la

province. Aucune tentative criminelle contre les biens ou les

personnes n'a jamais troublé la sécurité de ses habitants.

La mère et la fille occupaient deux chambres du premier étage sur

le devant de l'auberge -- deux chambres fraîches et propres,

d'ameublement modeste, il est vrai, mais dont la tenue indiquait

les soins d'une bonne ménagère. Au-dessus, sous la couverture,

débordant comme un toit de chalet, se trouvait la chambre de Joël,

éclairée par une fenêtre, encadrée d'un découpage en sapin

amenuisé avec goût. De là, le regard, après avoir parcouru un

grandiose horizon de montagnes, pouvait descendre jusqu'au fond de

l'étroite vallée, où mugissait le Maan, moitié torrent, moitié

rivière. Un escalier de bois, à consoles trapues, à marches

miroitantes, montait de la grande salle du rez-de-chaussée aux

étages supérieurs. Rien de plus attrayant que l'aspect de cette

maison, où le voyageur trouvait un confort bien rare dans les

auberges de Norvège.

Hulda et sa mère habitaient donc le premier étage. C'est là que de

bonne heure elles se retiraient toutes deux, quand elles étaient

seules. Déjà dame Hansen, s'éclairant d'un chandelier de verre

multicolore, avait gravi les premières marches de l'escalier,

lorsqu'elle s'arrêta.

On frappait à la porte. Une voix se faisait entendre:

-- Eh! dame Hansen! dame Hansen! Dame Hansen redescendit.

-- Qui peut venir si tard? dit-elle.

-- Est-ce qu'il serait arrivé quelque accident à Joël? répondit

vivement Hulda. Aussitôt, elle revint vers la porte.

Il y avait là un jeune gars, un de ces gamins qui font le métier

de skydskarl, lequel consiste à s'accrocher à l'arrière des

kariols et à ramener le cheval au relais, quand l'étape est finie.

Celui-ci était venu à pied et se tenait debout sur le seuil.

-- Eh! que veux-tu à cette heure? dit Hulda.

-- D'abord vous souhaiter le bonsoir, répondit le jeune gars.

-- C'est tout?

-- Non! ce n'est pas tout, mais ne faut-il pas toujours commencer

par être poli?

-- Tu as raison! Enfin, qui t'envoie?

-- Je viens de la part de votre frère Joël.

-- Joël?... Et pourquoi? répliqua dame Hansen. Elle s'avança vers

la porte, de ce pas lent et mesuré qui caractérise la marche des

habitants de la Norvège. Qu'il y ait du vif-argent dans les veines

de leur sol, soit! mais dans les veines de leur corps, peu ou

point.

Cependant cette réponse avait évidemment causé quelque émotion à

la mère, car elle se hâta de dire:

-- Il n'est rien arrivé à mon fils?

-- Si!... Il est arrivé une lettre que le courrier de Christiania

avait apportée de Drammen...

-- Une lettre qui vient de Drammen? dit vivement dame Hansen en

baissant la voix.

-- Je ne sais pas, répondit le jeune gars. Tout ce que je sais,

c'est que Joël ne peut revenir avant demain et qu'il m'a envoyé

ici pour vous apporter cette lettre.

-- C'est donc pressé?

-- Il paraît.

-- Donne, dit dame Hansen, d'un ton qui dénotait une assez vive

inquiétude.

-- La voici, bien propre et pas chiffonnée. Seulement cette lettre

n'est pas pour vous. Dame Hansen sembla respirer plus à l'aise.

-- Et pour qui? demanda-t-elle.

-- Pour votre fille.

-- Pour moi! dit Hulda. C'est une lettre de Ole, j'en suis sûre,

une lettre qui sera venue par Christiania! Mon frère n'aura pas

voulu me la faire attendre!

Hulda avait pris la lettre, et, après s'être éclairée du

chandelier, qui avait été déposé sur la table, elle regardait

l'adresse.

-- Oui!... C'est de lui!... C'est bien de lui!... Puisse-t-il

m'annoncer que le _Viken _va revenir! Pendant ce temps, dame

Hansen disait au jeune gars:

-- Tu n'entres pas?

-- Une minute alors! Il faut que je retourne ce soir à la maison,

parce que je suis retenu demain matin pour une kariol.

-- Eh bien, je te charge de dire à Joël que je compte aller le

rejoindre. Qu'il m'attende donc.

-- Demain soir?

-- Non, dans la matinée. Qu'il ne quitte pas Moel sans m'avoir

vue. Nous reviendrons ensemble à Dal.

-- C'est convenu, dame Hansen.

-- Allons, une goutte de brandevin?

-- Avec plaisir! Le jeune gars s'était approché de la table, et

dame Hansen lui avait présenté un peu de cette réconfortante

eau-de-vie, toute-puissante contre les brumes du soir. Il n'en

laissa pas une goutte au fond de la petite tasse. Puis:

-- _God aften! _dit-il.

-- _God aften, _mon garçon!

C'est le bonsoir norvégien. Il fut simplement échangé. Pas même

une inclination de tête. Et le jeune gars partit, sans s'inquiéter

de la longue trotte qu'il avait à faire. Ses pas se furent bientôt

perdus sous les arbres du sentier qui côtoie la torrentueuse

rivière.

Cependant Hulda regardait toujours la lettre de Ole et ne se

hâtait pas de l'ouvrir. Qu'on y songe! Cette frêle enveloppe de

papier avait dû traverser tout l'Océan pour arriver jusqu'à elle,

toute cette grande mer où se perdent les rivières de la Norvège

occidentale. Elle en examinait les différents timbres. Mise à la

poste le 15 mars, cette lettre n'arrivait à Dal que le 15 avril.

Comment, il y avait un mois déjà que Ole l'avait écrite! Que

d'événements avaient pu se produire pendant ce mois, sur ces

parages du New Found Land -- nom que les Anglais donnent à l'île

de Terre-Neuve! N'était-ce pas encore la période de l'hiver,

l'époque dangereuse des équinoxes? Ces lieux de pêche ne sont-ils

pas les plus mauvais du monde, avec les formidables coups de vent

que le pôle leur envoie à travers les plaines du Nord-Amérique?

Métier pénible et périlleux, ce métier de pêcheur, qui était celui

de Ole! Et s'il le faisait, n'était-ce point pour lui en rapporter

les bénéfices, à elle, sa fiancée, qu'il devait épouser au retour!

Pauvre Ole! Que disait-il dans cette lettre? Sans doute, qu'il

aimait toujours Hulda, comme Hulda l'aimerait toujours, que leurs

pensées se confondaient, malgré la distance, et qu'il voudrait

être au jour de son arrivée à Dal!

Oui! il devait dire tout cela, Hulda en était sûre. Mais, peut-être

ajoutait-il que son retour était proche, que cette campagne

de pêche, qui entraîne les marins de Bergen si loin de leur terre

natale, allait prendre fin! Peut-être Ole lui apprenait-il que le

_Viken _achevait d'arrimer sa cargaison, qu'il se préparait à

appareiller, que les derniers jours d'avril ne s'écouleraient pas

sans que tous deux fussent réunis en cette heureuse maison du

Vestfjorddal? Peut-être l'assurait-il, enfin, que l'on pouvait

déjà fixer le jour où le pasteur viendrait de Moel pour les unir

dans la modeste chapelle de bois dont le clocher émergeait d'un

épais massif d'arbres, à quelques centaines de pas de l'auberge de

dame Hansen?

Pour le savoir, il suffisait simplement de briser le cachet de

l'enveloppe, d'en tirer la lettre de Ole, de la lire, même à

travers les larmes de douleur ou de joie que son contenu pourrait

amener dans les yeux de Hulda. Et, sans doute, plus d'une

impatiente fille du Midi, une fille de la Dalécarlie, du Danemark

ou de la Hollande, eût déjà su ce que la jeune Norvégienne ne

savait pas encore! Mais Hulda rêvait, et les rêves ne se terminent

que lorsqu'il plaît à Dieu de les finir. Et que de fois on les

regrette, tant la réalité est décevante!

-- Ma fille, dit alors dame Hansen, cette lettre que ton frère t'a

envoyée, c'est bien une lettre de Ole?

-- Oui! j'ai reconnu son écriture!

-- Eh bien, veux-tu donc remettre à demain pour la lire? Hulda

regarda une dernière fois l'enveloppe. Puis, après l'avoir

décachetée sans trop de hâte, elle en retira une lettre

soigneusement calligraphiée et lut ce qui suit:

«Saint-Pierre-Miquelon, 17 mars 1882.

«Chère Hulda,

«Tu apprendras avec plaisir que nos opérations de pêche ont

prospéré et qu'elles seront achevées dans quelques jours.

Oui! Nous touchons à la fin de la campagne! Après un an d'absence,

combien je serai heureux de revenir à Dal, et d'y retrouver la

seule famille qui me reste et qui est la tienne.

«Mes parts de bénéfice sont belles. Ce sera pour notre entrée en

ménage. Messieurs Help frères, Fils de l'Aîné, nos armateurs de

Bergen, sont avisés que le _Viken _sera probablement de retour du

15 au 20 mai. Tu peux donc t'attendre à me voir à cette époque,

c'est-à-dire, au plus, dans quelques semaines.

«Chère Hulda, je compte te trouver encore plus jolie qu'à mon

départ, et, comme ta mère, en bonne santé. En bonne santé aussi,

ce hardi et brave camarade, mon cousin Joël, ton frère, qui ne

demande pas mieux que de devenir le mien.

«Au reçu de la présente, fais bien toutes mes amitiés à dame

Hansen, que je vois d'ici, au fond de son fauteuil de bois, près

du vieux poêle, dans la grande salle. Répète-lui que je l'aime

deux fois, d'abord parce qu'elle est ta mère, et ensuite parce

qu'elle est ma tante.

«Surtout ne vous dérangez pas pour venir au-devant de moi à

Bergen. Il serait possible que le _Viken _fût signalé plus tôt que

je le marque. Quoi qu'il en soit, vingt-quatre heures après mon

débarquement, chère Hulda, tu peux compter que je serai à Dal.

Mais ne va pas être trop surprise si j'arrive en avance.

«Nous avons été rudement secoués par les gros temps pendant cet

hiver, le plus mauvais que nos marins aient jamais passé. Par

bonheur, la morue du grand banc a donné avec abondance. Le _Viken

_en rapporte près de cinq mille quintaux, livrables à Bergen, déjà

vendus par les soins de Messieurs Help frères, Fils de l'Aîné.

Enfin, ce qui doit intéresser la famille, c'est que nous avons

réussi, et les profits seront bons pour moi qui, maintenant, suis

à part entière.

«D'ailleurs, si ce n'est pas la fortune que je rapporte au logis,

j'ai comme une idée, ou plutôt j'ai comme un pressentiment qu'elle

doit m'attendre au retour! Oui! la fortune... sans compter le

bonheur! Comment?... Cela, c'est mon secret, chère Hulda, et tu me

pardonneras d'avoir un secret pour toi.

«C'est le seul! D'ailleurs, je te le dirai... Quand? Eh bien, dès

que le moment sera venu -- avant notre mariage, s'il était reculé

par quelque retard imprévu -- après, si je reviens à l'époque

dite, et si, dans la semaine qui suivra mon retour à Dal, tu es

devenue ma femme, comme je le désire tant!

«Je t'embrasse, chère Hulda. Je te charge d'embrasser pour moi

dame Hansen et mon cousin Joël. J'embrasse encore ton front,

auquel la couronne rayonnante des mariées du Telemark mettra comme

un nimbe de sainte. Une dernière fois, adieu, chère Hulda, adieu!

«Ton fiancé,

«Ole Kamp.»

Un billet de loterie (Le numéro 9672) · 第 3 / 20 题