en Papouasie et dans les îles voisines. C'était le paradisier «
grand-émeraude », l'un des plus rares. Il mesurait trois décimètres de
longueur. Sa tête était relativement petite, ses yeux placés près de
l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable
réunion de nuances, étant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles,
noisette aux ailes empourprées à leurs extrémités, jaune pâle à la tête
et sur le derrière du cou, couleur d'émeraude à la gorge, brun marron
au ventre et à la poitrine. Deux filets cornés et duveteux s'élevaient
au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes très
légères, d'une finesse admirable, et ils complétaient l'ensemble de ce
merveilleux oiseau que les indigènes ont poétiquement appelé 1'« oiseau
du soleil ».
Je souhaitais vivement de pouvoir ramener à Paris ce superbe spécimen
des paradisiers, afin d'en faire don au Jardin des Plantes, qui n'en
possède pas un seul vivant.
« C'est donc bien rare ? demanda le Canadien, du ton d'un chasseur qui
estime fort peu le gibier au point de vue de l'art.
-- Très rare, mon brave compagnon, et surtout très difficile à prendre
vivant. Et même morts, ces oiseaux sont encore l'objet d'un important
trafic. Aussi, les naturels ont-ils imaginé d'en fabriquer comme on
fabrique des perles ou des diamants.
-- Quoi ! s'écria Conseil, on fait de faux oiseaux de paradis ?
-- Oui, Conseil.
-- Et monsieur connaît-il le procédé des indigènes ?
-- Parfaitement. Les paradisiers, pendant la mousson d'est, perdent ces
magnifiques plumes qui entourent leur queue, et que les naturalistes
ont appelées plumes subalaires. Ce sont ces plumes que recueillent les
faux-monnayeurs en volatiles, et qu'ils adaptent adroitement à quelque
pauvre perruche préalablement mutilée. Puis ils teignent la suture, ils
vernissent l'oiseau, et ils expédient aux muséums et aux amateurs
d'Europe ces produits de leur singulière industrie.
-- Bon ! fit Ned Land, si ce n'est pas l'oiseau, ce sont toujours ses
plumes, et tant que l'objet n'est pas destiné à être mangé, je n'y vois
pas grand mal ! »
Mais si mes désirs étaient satisfaits par la possession de ce
paradisier, ceux du chasseur canadien ne l'étaient pas encore.
Heureusement, vers deux heures, Ned Land abattit un magnifique cochon
des bois, de ceux que les naturels appellent « bari-outang ». L'animal
venait à propos pour nous procurer de la vraie viande de quadrupède, et
il fut bien reçu. Ned Land se montra très glorieux de son coup de
fusil. Le cochon, touché par la balle électrique, était tombé raide
mort.
Le Canadien le dépouilla et le vida proprement, après en avoir retiré
une demi-douzaine de côtelettes destinées à fournir une grillade pour
le repas du soir. Puis, cette chasse fut reprise, qui devait encore
être marquée par les exploits de Ned et de Conseil.
En effet, les deux amis, battant les buissons, firent lever une troupe
de kangaroos, qui s'enfuirent en bondissant sur leurs pattes
élastiques. Mais ces animaux ne s'enfuirent pas si rapidement que la
capsule électrique ne put les arrêter dans leur course.
« Ah ! monsieur le professeur, s'écria Ned Land que la rage du chasseur
prenait à la tête, quel gibier excellent, cuit à l'étuvée surtout !
Quel approvisionnement pour le _Nautilus_ ! Deux ! trois ! cinq à terre
! Et quand je pense que nous dévorerons toute cette chair, et que ces
imbéciles du bord n'en auront pas miette ! »
Je crois que, dans l'excès de sa joie, le Canadien, s'il n'avait pas
tant parlé, aurait massacré toute la bande ! Mais il se contenta d'une
douzaine de ces intéressants marsupiaux, qui forment le premier ordre
des mammifères aplacentaires - nous dit Conseil.
Ces animaux étaient de petite taille. C'était une espèce de ces «
kangaroos-lapins », qui gîtent habituellement dans le creux des arbres,
et dont la vélocité est extrême ; mais s'ils sont de médiocre grosseur,
ils fournissent, du moins, la chair la plus estimée.
Nous étions très satisfaits des résultats de notre chasse. Le joyeux
Ned se proposait de revenir le lendemain à cette île enchantée, qu'il
voulait dépeupler de tous ses quadrupèdes comestibles. Mais il comptait
sans les événements.
A six heures du soir, nous avions regagné la plage. Notre canot était
échoué à sa place habituelle. Le _Nautilus_, semblable à un long
écueil, émergeait des flots à deux milles du rivage.
Ned Land, sans plus tarder, s'occupa de la grande affaire du dîner. Il
s'entendait admirablement à toute cette cuisine. Les côtelettes de «
bari-outang », grillées sur des charbons, répandirent bientôt une
délicieuse odeur qui parfuma l'atmosphère !...
Mais je m'aperçois que je marche sur les traces du Canadien. Me voici
en extase devant une grillade de porc frais ! Que l'on me pardonne,
comme j'ai pardonné à maître Land, et pour les mêmes motifs !
Enfin, le dîner fut excellent. Deux ramiers complétèrent ce menu
extraordinaire. La pâte de sagou, le pain de l'artocarpus, quelques
mangues, une demi-douzaine d'ananas, et la liqueur fermentée de
certaines noix de cocos, nous mirent en joie. Je crois même que les
idées de mes dignes compagnons n'avaient pas toute la netteté désirable.
« Si nous ne retournions pas ce soir au _Nautilus_ ? dit Conseil.
Si nous n'y retournions jamais ? » ajouta Ned Land.
En ce moment une pierre vint tomber à nos pieds, et coupa court à la
proposition du harponneur.
XXII
LA FOUDRE DU CAPITAINE NEMO
Nous avions regardé du côté de la forêt, sans nous lever, ma main
s'arrêtant dans son mouvement vers ma bouche, celle de Ned Land
achevant son office.
« Une pierre ne tombe pas du ciel, dit Conseil, ou bien elle mérite le
nom d'aérolithe. »
Une seconde pierre, soigneusement arrondie, qui enleva de la main de
Conseil une savoureuse cuisse de ramier, donna encore plus de poids à
son observation.
Levés tous les trois, le fusil à l'épaule, nous étions prêts à répondre
à toute attaque.
« Sont-ce des singes ? s'écria Ned Land.
-- A peu près, répondit Conseil, ce sont des sauvages.
-- Au canot ! » dis-je en me dirigeant vers la mer.
Il fallait, en effet, battre en retraite, car une vingtaine de
naturels, armés d'arcs et de frondes, apparaissaient sur la lisière
d'un taillis, qui masquait l'horizon de droite, à cent pas à peine.
Notre canot était échoué à dix toises de nous.
Les sauvages s'approchaient, sans courir, mais ils prodiguaient les
démonstrations les plus hostiles. Les pierres et les flèches pleuvaient.
Ned Land n'avait pas voulu abandonner ses provisions, et malgré
l'imminence du danger, son cochon d'un côté, ses kangaroos de l'autre,
il détalait avec une certaine rapidité.
En deux minutes, nous étions sur la grève. Charger le canot des
provisions et des armes, le pousser à la mer, armer les deux avirons,
ce fut l'affaire d'un instant. Nous n'avions pas gagné deux encablures,
que cent sauvages, hurlant et gesticulant, entrèrent dans l'eau jusqu'à
la ceinture. Je regardais si leur apparition attirerait sur la
plate-forme quelques hommes du _Nautilus_. Mais non. L'énorme engin,
couché au large, demeurait absolument désert.
Vingt minutes plus tard, nous montions à bord. Les panneaux étaient
ouverts. Après avoir amarré le canot, nous rentrâmes à l'intérieur du
_Nautilus_.
Je descendis au salon, d'où s'échappaient quelques accords. Le
capitaine Nemo était là, courbé sur son orgue et plongé dans une extase
musicale.
« Capitaine ! » lui dis-je.
Il ne m'entendit pas.
« Capitaine ! » repris-je en le touchant de la main.
Il frissonna, et se retournant :
« Ah ! c'est vous, monsieur le professeur ? me dit-il. Eh bien !
avez-vous fait bonne chasse, avez-vous herborisé avec succès ?
-- Oui, capitaine, répondis-je, mais nous avons malheureusement ramené
une troupe de bipèdes dont le voisinage me paraît inquiétant.
-- Quels bipèdes ?
-- Des sauvages.
-- Des sauvages ! répondit le capitaine Nemo d'un ton ironique. Et vous
vous étonnez, monsieur le professeur, qu'ayant mis le pied sur une des
terres de ce globe, vous y trouviez des sauvages ? Des sauvages, où n'y
en a-t-il pas ? Et d'ailleurs, sont-ils pires que les autres, ceux que
vous appelez des sauvages ?
-- Mais, capitaine...
-- Pour mon compte, monsieur, j'en ai rencontré partout.
-- Eh bien, répondis-je, si vous ne voulez pas en recevoir à bord du
_Nautilus_, vous ferez bien de prendre quelques précautions.
-- Tranquillisez-vous, monsieur le professeur, il n'y a pas là de quoi
se préoccuper.
-- Mais ces naturels sont nombreux.
-- Combien en avez-vous compté ?
-- Une centaine, au moins.
-- Monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo, dont les doigts
s'étaient replacés sur les touches de l'orgue, quand tous les indigènes
de la Papouasie seraient réunis sur cette plage, le _Nautilus_ n'aurait
rien à craindre de leurs attaques ! »
Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l'instrument,
et je remarquai qu'il n'en frappait que les touches noires, ce qui
donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise. Bientôt,
il eut oublié ma présence, et fut plongé dans une rêverie que je ne
cherchai plus à dissiper.
Je remontai sur la plate-forme. La nuit était déjà venue, car, sous
cette basse latitude, le soleil se couche rapidement et sans
crépuscule. Je n'aperçus plus que confusément l'Ile Gueboroar. Mais des
feux nombreux, allumés sur la plage, attestaient que les naturels ne
songeaient pas à la quitter.
Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantôt songeant ces
indigènes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable
confiance du capitaine me gagnait - tantôt les oubliant, pour admirer
les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait
vers la France, à la suite de ces étoiles zodiacales qui devaient
l'éclairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des
constellations du zénith. Je pensai alors que ce fidèle et complaisant
satellite reviendrait après-demain, à cette même place, pour soulever
ces ondes et arracher le _Nautilus_ à son lit de coraux. Vers minuit,
voyant que tout était tranquille sur les flots assombris aussi bien que
sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis
paisiblement.
La nuit s'écoula sans mésaventure. Les Papouas s'effrayaient, sans
doute, à la seule vue du monstre échoué dans la baie, car, les
panneaux, restés ouverts, leur eussent offert un accès facile à
l'intérieur du _Nautilus_.
A six heures du matin - 8 janvier je remontai sur la plate-forme. Les
ombres du matin se levaient. L'île montra bientôt, à travers les brumes
dissipées, ses plages d'abord, ses sommets ensuite.
Les indigènes étaient toujours là, plus nombreux que la veille - cinq
ou six cents peut-être. Quelques-uns, profitant de la marée basse,
s'étaient avancés sur les têtes de coraux, à moins de deux encablures
du _Nautilus_. Je les distinguai facilement. C'étaient bien de
véritables Papouas, à taille athlétique, hommes de belle race, au front
large et élevé, au nez gros mais non épaté, aux dents blanches. Leur
chevelure laineuse, teinte en rouge, tranchait sur un corps, noir et
luisant comme celui des Nubiens. Au lobe de leur oreille, coupé et
distendu, pendaient des chapelets en os. Ces sauvages étaient
généralement nus. Parmi eux, je remarquai quelques femmes, habillées,
des hanches au genou, d'une véritable crinoline d'herbes que soutenait
une ceinture végétale. Certains chefs avaient orné leur cou d'un
croissant et de colliers de verroteries rouges et blanches. Presque
tous, armés d'arcs, de flèches et de boucliers, portaient à leur épaule
une sorte de filet contenant ces pierres arrondies que leur fronde
lance avec adresse.
Un de ces chefs, assez rapproché du _Nautilus_, l'examinait avec
attention. Ce devait être un « mado » de haut rang, car il se drapait
dans une natte en feuilles de bananiers, dentelée sur ses bords et
relevée d'éclatantes couleurs.
J'aurais pu facilement abattre cet indigène, qui se trouvait à petite
portée ; mais je crus qu'il valait mieux attendre des démonstrations
véritablement hostiles. Entre Européens et sauvages, il convient que
les Européens ripostent et n'attaquent pas.
Pendant tout le temps de la marée basse, ces indigènes rôdèrent près du
_Nautilus_, mais ils ne se montrèrent pas bruyants. Je les entendais
répéter fréquemment le mot « assai », et à leurs gestes je compris
qu'ils m'invitaient à aller à terre, invitation que je crus devoir
décliner.
Donc, ce jour-là, le canot ne quitta pas le bord, au grand déplaisir de
maître Land qui ne put compléter ses provisions. Cet adroit Canadien
employa son temps à préparer les viandes et farines qu'il avait
rapportées de l'île Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnèrent la
terre vers onze heures du matin, dès que les têtes de corail
commencèrent à disparaître sous le flot de la marée montante. Mais je
vis leur nombre s'accroître considérablement sur la plage. Il était
probable qu'ils venaient des îles voisines ou de la Papouasie
proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperçu une seule pirogue
indigène.
N'ayant rien de mieux à faire, je songeai à draguer ces belles eaux
limpides, qui laissaient voir à profusion des coquilles, des zoophytes
et des plantes pélagiennes. C'était, d'ailleurs, la dernière journée
que le _Nautilus_ allait passer dans ces parages, si, toutefois, il
flottait à la pleine mer du lendemain, suivant la promesse du capitaine
Nemo.
J'appelai donc Conseil qui m'apporta une petite drague le gère, à peu
près semblable à celles qui servent à pêcher les huîtres.
« Et ces sauvages ? me demanda Conseil. N'en déplaise à monsieur, ils
ne me semblent pas très méchants !
-- Ce sont pourtant des anthropophages, mon garçon.
-- On peut être anthropophage et brave homme, répondit Conseil, comme
on peut être gourmand et honnête. L'un n'exclut pas l'autre.
-- Bon ! Conseil, je t'accorde que ce sont d'honnêtes anthropophages,
et qu'ils dévorent honnêtement leurs prisonniers. Cependant, comme je
ne tiens pas à être dévoré, même honnêtement, je me tiendrai sur mes
gardes, car le commandant du _Nautilus_ ne paraît prendre aucune
précaution. Et maintenant à l'ouvrage. »
Pendant deux heures, notre pêche fut activement conduite, mais sans
rapporter aucune rareté. La drague s'emplissait d'oreilles de Midas, de
harpes, de mélanies, et particulièrement des plus beaux marteaux que
j'eusse vu jusqu'à ce jour. Nous prîmes aussi quelques holoturies, des
huîtres perlières, et une douzaine de petites tortues qui furent
réservées pour l'office du bord.
Mais, au moment où je m'y attendais le moins, je mis la main sur une
merveille, je devrais dire sur une difformité naturelle, très rare à
rencontrer. Conseil venait de donner un coup de drague, et son appareil
remontait chargé de diverses coquilles assez ordinaires, quand, tout
d'un coup, il me vit plonger rapidement le bras dans le filet, en
retirer un coquillage, et pousser un cri de conchyliologue,
c'est-à-dire le cri le plus perçant que puisse produire un gosier
humain.
« Eh ! qu'a donc monsieur ? demanda Conseil, très surpris. Monsieur
a-t-il été mordu ?
-- Non, mon garçon, et cependant, j'eusse volontiers payé d'un doigt ma
découverte !
-- Quelle découverte ?
-- Cette coquille, dis-je en montrant l'objet de mon triomphe.
-- Mais c'est tout simplement une olive porphyre, genre olive, ordre
des pectinibranches, classe des gastéropodes, embranchement des
mollusques...
-- Oui, Conseil, mais au lieu d'être enroulée de droite à gauche, cette
olive tourne de gauche à droite !
-- Est-il possible ! s'écria Conseil.
-- Oui, mon garçon, c'est une coquille sénestre !
-- Une coquille sénestre ! répétait Conseil, le coeur palpitant.
-- Regarde sa spire !
-- Ah ! monsieur peut m'en croire, dit Conseil en prenant la précieuse
coquille d'une main tremblante, mais je n'ai jamais éprouvé une émotion
pareille ! »
Et il y avait de quoi être ému ! On sait, en effet, comme l'ont fait
observer les naturalistes, que la dextrosité est une loi de nature. Les
astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de
rotation, se meuvent de droite à gauche. L'homme se sert plus souvent
de sa main droite que de sa main gauche, et, conséquemment, ses
instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres,
etc., sont combinés de manière a être employés de droite à gauche. Or,
la nature a généralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses
coquilles. Elles sont toutes dextres, à de rares exceptions, et quand,
par hasard, leur spire est sénestre, les amateurs les payent au poids
de l'or.
Conseil et moi, nous étions donc plongés dans la contemplation de notre
trésor, et je me promettais bien d'en enrichir le Muséum, quand une
pierre, malencontreusement lancée par un indigène, vint briser le
précieux objet dans la main de Conseil.
Je poussai un cri de désespoir ! Conseil se jeta sur mon fusil, et visa
un sauvage qui balançait sa fronde à dix mètres de lui. Je voulus
l'arrêter, mais son coup partit et brisa le bracelet d'amulettes qui
pendait au bras de l'indigène.
« Conseil, m'écriai-je, Conseil !
-- Eh quoi ! Monsieur ne voit-il pas que ce cannibale a commencé
l'attaque ?
-- Une coquille ne vaut pas la vie d'un homme ! lui dis-je.
-- Ah ! le gueux ! s'écria Conseil, j'aurais mieux aimé qu'il m'eût
cassé l'épaule ! »
Conseil était sincère, mais je ne fus pas de son avis. Cependant, la
situation avait changé depuis quelques instants, et nous ne nous en
étions pas aperçus. Une vingtaine de pirogues entouraient alors le
Naulilus. Ces pirogues, creusées dans des troncs d'arbre, longues,
étroites, bien combinées pour la marche, s'équilibraient au moyen d'un
double balancier en bambous qui flottait à la surface de l'eau. Elles
étaient manoeuvrées par d'adroits pagayeurs à demi nus, et je ne les
vis pas s'avancer sans inquiétude.
C'était évident que ces Papouas avaient eu déjà des relations avec les
Européens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre
de fer allongé dans la baie, sans mâts, sans cheminée, que devaient-ils
en penser ? Rien de bon, car ils s'en étaient d'abord tenus à distance
respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu à peu
confiance, et cherchaient à se familiariser avec lui. Or, c'était
précisément cette familiarité qu'il fallait empêcher. Nos armes,
auxquelles la détonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet
médiocre sur ces indigènes, qui n'ont de respect que pour les engins
bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu
les hommes, bien que le danger soit dans l'éclair, non dans le bruit.
En ce moment, les pirogues s'approchèrent plus près du _Nautilus_, et
une nuée de flèches s'abattit sur lui.
« Diable ! il grêle ! dit Conseil, et peut-être une grêle empoisonnée !
-- Il faut prévenir le capitaine Nemo », dis-je en rentrant par le
panneau.
Je descendis au salon. Je n'y trouvai personne. Je me hasardai à
frapper à la porte qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine.
Un « entrez » me répondit. J'entrai, et je trouvai le capitaine Nemo
plongé dans un calcul où les x et autres signes algébriques ne
manquaient pas.
« Je vous dérange ? dis-je par politesse.
-- En effet, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine, mais je pense
que vous avez eu des raisons sérieuses de me voir ?
-- Très sérieuses. Les pirogues des naturels nous entourent, et, dans
quelques minutes, nous serons certainement assaillis par plusieurs
centaines de sauvages.
-- Ah ! fit tranquillement le capitaine Nemo, ils sont venus avec leurs
pirogues ?
-- Oui, monsieur.
-- Eh bien, monsieur, il suffit de fermer les panneaux.
-- Précisément, et je venais vous dire...
-- Rien n'est plus facile », dit le capitaine Nemo.
Et, pressant un bouton électrique, il transmit un ordre au poste de
l'équipage.
« Voilà qui est fait, monsieur, me dit-il, après quelques instants. Le
canot est en place, et les panneaux sont fermés. Vous ne craignez pas,
j'imagine, que ces messieurs défoncent des murailles que les boulets de
votre frégate n'ont pu entamer ?
-- Non, capitaine, mais il existe encore un danger.
-- Lequel, monsieur ?
-- C'est que demain, à pareille heure, il faudra rouvrir les panneaux
pour renouveler l'air du _Nautilus_...
-- Sans contredit, monsieur, puisque notre bâtiment respire à la
manière des cétacés.
-- Or, si à ce moment, les Papouas occupent la plate-forme, je ne vois
pas comment vous pourrez les empêcher d'entrer.
-- Alors, monsieur, vous supposez qu'ils monteront à bord ?
-- J'en suis certain.
-- Eh bien, monsieur, qu'ils montent. Je ne vois aucune raison pour les
en empêcher. Au fond, ce sont de pauvres diables, ces Papouas, et je ne
veux pas que ma visite à l'île Gueboroar coûte la vie à un seul de ces
malheureux ! »
Cela dit, j'allais me retirer ; mais le capitaine Nemo me retint et
m'invita à m'asseoir près de lui. Il me questionna avec intérêt sur nos
excursions à terre, sur nos chasses, et n'eut pas l'air de comprendre
ce besoin de viande qui passionnait le Canadien. Puis, la conversation
effleura divers sujets, et, sans être plus communicatif, le capitaine
Nemo se montra plus aimable.
Entre autres choses, nous en vînmes à parler de la situation du
_Nautilus_, précisément échoué dans ce détroit, où Dumont d'Urville fut
sur le point de se perdre. Puis à ce propos :
« Ce fut un de vos grands marins, me dit le capitaine, un de vos plus
intelligents navigateurs que ce d'Urville ! C'est votre capitaine Cook,
à vous autres, Français. Infortuné savant ! Avoir bravé les banquises
du pôle Sud, les coraux de l'Océanie, les cannibales du Pacifique, pour
périr misérablement dans un train de chemin de fer ! Si cet homme
énergique a pu réfléchir pendant les dernières secondes de son
existence, vous figurez-vous quelles ont dû être ses suprêmes pensées !
»
En parlant ainsi, le capitaine Nemo semblait ému, et je porte cette
émotion à son actif.
Puis, la carte à la main, nous revîmes les travaux du navigateur
français, ses voyages de circumnavigation, sa double tentative au pôle
Sud qui amena la découverte des terres Adélie et Louis-Philippe, enfin
ses levés hydrographiques des principales îles de l'Océanie.
« Ce que votre d'Urville a fait à la surface des mers, me dit le
capitaine Nemo, je l'ai fait à l'intérieur de l'Océan, et plus
facilement, plus complètement que lui. L'_Astrolabe_ et la _Zélée_,
incessamment ballottées par les ouragans, ne pouvaient valoir le
_Nautilus_, tranquille cabinet de travail, et véritablement sédentaire
au milieu des eaux !
-- Cependant, capitaine, dis-je, il y a un point de ressemblance entre
les corvettes de Dumont d'Urville et le _Nautilus_.
-- Lequel, monsieur ?
-- C'est que le _Nautilus_ s'est échoué comme elles !
-- Le _Nautilus_ ne s'est pas échoué, monsieur, me répondit froidement
le capitaine Nemo. Le Nautilus est fait pour reposer sur le lit des
mers, et les pénibles travaux, les manoeuvres qu'imposa à d'Urville le
renflouage de ses corvettes, je ne les entreprendrai pas. L'_Astrolabe_
et la _Zélée_ ont failli périr, mais mon Nautilus ne court aucun
danger. Demain, au jour dit, à l'heure dite, la marée le soulèvera
paisiblement, et il reprendra sa navigation à travers les mers.
-- Capitaine, dis-je, je ne doute pas....
-- Demain, ajouta le capitaine Nemo en se levant, demain, à deux heures
quarante minutes du soir, le _Nautilus_ flottera et quittera sans
avarie le détroit de Torrès. »
Ces paroles prononcées d'un ton très bref, le capitaine Nemo s'inclina
légèrement. C'était me donner congé, et je rentrai dans ma chambre.
Là, je trouvai Conseil, qui désirait connaître le résultat de mon
entrevue avec le capitaine.
« Mon garçon, répondis-je, lorsque j'ai eu l'air de croire que son
_Nautilus_ était menace par les naturels de la Papouasie, le capitaine
m'a répondu très ironiquement. Je n'ai donc qu'une chose à dire : Aie
confiance en lui, et va dormir en paix.
-- Monsieur n'a pas besoin de mes services ?
-- Non, mon ami. Que fait Ned Land ?
-- Que monsieur m'excuse, répondit Conseil, mais l'ami Ned confectionne
un pâté de kangaroo qui sera une merveille ! »
Je restai seul, je me couchai, mais je dormis assez mal. J'entendais le
bruit des sauvages qui piétinaient sur la plate-forme en poussant des
cris assourdissants. La nuit se passa ainsi, et sans que l'équipage
sortît de son inertie habituelle. Il ne s'inquiétait pas plus de la
présence de ces cannibales que les soldats d'un fort blindé ne se
préoccupent des fourmis qui courent sur son blindage.
A six heures du matin, je me levai... Les panneaux n'avaient pas été
ouverts. L'air ne fut donc pas renouvelé à l'intérieur, mais les
réservoirs, chargés à toute occurrence, fonctionnèrent à propos et
lancèrent quelques mètres cubes d'oxygène dans l'atmosphère appauvrie
du _Nautilus_.