Ainsi donc, notre salut dépendait uniquement du caprice des mystérieux

timoniers qui dirigeaient cet appareil, et, s'ils plongeaient, nous

étions perdus ! Ce cas excepté, je ne doutais pas de la possibilité

d'entrer en relations avec eux. Et, en effet, s'ils ne faisaient pas

eux-mêmes leur air, il fallait nécessairement qu'ils revinssent de

temps en temps à la surface de l'Océan pour renouveler leur provision

de molécules respirables. Donc, nécessité d'une ouverture qui mettait

l'intérieur du bateau en communication avec l'atmosphère.

Quant à l'espoir d'être sauvé par le commandant Farragut, il fallait y

renoncer complètement. Nous étions entraînés vers l'ouest, et j'estimai

que notre vitesse, relativement modérée, atteignait douze milles à

l'heure. L'hélice battait les flots avec une régularité mathématique,

émergeant quelquefois et faisant jaillir l'eau phosphorescente à une

grande hauteur.

Vers quatre heures du matin, la rapidité de l'appareil s'accrut. Nous

résistions difficilement à ce vertigineux entraînement, lorsque les

lames nous battaient de plein fouet. Heureusement, Ned rencontra sous

sa main un large organeau fixé à la partie supérieure du dos de tôle,

et nous parvînmes à nous y accrocher solidement.

Enfin cette longue nuit s'écoula. Mon souvenir incomplet ne permet pas

d'en retracer toutes les impressions. Un seul détail me revient à

l'esprit. Pendant certaines accalmies de la mer et du vent, je crus

entendre plusieurs fois des sons vagues, une sorte d'harmonie fugitive

produite par des accords lointains. Quel était donc le mystère de cette

navigation sous-marine dont le monde entier cherchait vainement

l'explication ? Quels êtres vivaient dans cet étrange bateau ? Quel

agent mécanique lui permettait de se déplacer avec une si prodigieuse

vitesse ?

Le jour parut. Les brumes du matin nous enveloppaient, mais elles ne

tardèrent pas à se déchirer. J'allais procéder à un examen attentif de

la coque qui formait à sa partie supérieure une sorte de plate-forme

horizontale, quand je la sentis s'enfoncer peu à peu.

« Eh ! mille diables ! s'écria Ned Land, frappant du pied la tôle

sonore, ouvrez donc, navigateurs peu hospitaliers ! »

Mais il était difficile de se faire entendre au milieu des battements

assourdissants de l'hélice. Heureusement, le mouvement d'immersion

s'arrêta.

Soudain, un bruit de ferrures violemment poussées se produisit à

l'intérieur du bateau. Une plaque se souleva, un homme parut, jeta un

cri bizarre et disparut

aussitôt.

Quelques instants après, huit solides gaillards, le visage voilé,

apparaissaient silencieusement, et nous entraînaient dans leur

formidable machine.

VIII

_MOBILIS IN MOBILE_

Cet enlèvement, si brutalement exécuté, s'était accompli avec la

rapidité de l'éclair. Mes compagnons et moi, nous n'avions pas eu le

temps de nous reconnaître. Je ne sais ce qu'ils éprouvèrent en se

sentant introduits dans cette prison flottante ; mais, pour mon compte,

un rapide frisson me glaça l'épiderme. A qui avions-nous affaire ? Sans

doute à quelques pirates d'une nouvelle espèce qui exploitaient la mer

à leur façon.

A peine l'étroit panneau fut-il refermé sur moi, qu'une obscurité

profonde m'enveloppa. Mes yeux, imprégnés de la lumière extérieure, ne

purent rien percevoir. Je sentis mes pieds nus se cramponner aux

échelons d'une échelle de fer. Ned Land et Conseil, vigoureusement

saisis, me suivaient. Au bas de l'échelle, une porte s'ouvrit et se

referma immédiatement sur nous avec un retentissement sonore.

Nous étions seuls. Où ? Je ne pouvais le dire, à peine l'imaginer. Tout

était noir, mais d'un noir si absolu, qu'après quelques minutes, mes

yeux n'avaient encore pu saisir une de ces lueurs indéterminées qui

flottent dans les plus profondes nuits.

Cependant, Ned Land, furieux de ces façons de procéder, donnait un

libre cours à son indignation.

« Mille diables ! s'écriait-il, voilà des gens qui en remonteraient aux

Calédoniens pour l'hospitalité ! Il ne leur manque plus que d'être

anthropophages ! Je n'en serais pas surpris, mais je déclare que l'on

ne me mangera pas sans que je proteste !

-- Calmez-vous, ami Ned, calmez-vous, répondit tranquillement Conseil.

Ne vous emportez pas avant l'heure. Nous ne sommes pas encore dans la

rôtissoire !

-- Dans la rôtissoire, non, riposta le Canadien, mais dans le four, à

coup sûr ! Il y fait assez noir. Heureusement, mon _bowie-kniff_ ne m'a

pas quitté, et j'y vois toujours assez clair pour m'en servir. Le

premier de ces bandits qui met la main sur moi...

-- Ne vous irritez pas, Ned, dis-je alors au harponneur, et ne nous

compromettez point par d'inutiles violences. Qui sait si on ne nous

écoute pas ! Tâchons plutôt de savoir où nous sommes ! »

Je marchai en tâtonnant. Après cinq pas, je rencontrai une muraille de

fer, faite de tôles boulonnées. Puis, me retournant, je heurtai une

table de bois, près de laquelle étaient rangés plusieurs escabeaux. Le

plancher de cette prison se dissimulait sous une épaisse natte de

phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne révélaient

aucune trace de porte ni de fenêtre. Conseil, faisant un tour en sens

inverse, me rejoignit, et nous revînmes au milieu de cette cabine, qui

devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant à sa

hauteur, Ned Land, malgré sa grande taille, ne put la mesurer.

Une demi-heure s'était déjà écoulée sans que la situation se fût

modifiée, quand, d'une extrême obscurité, nos yeux passèrent subitement

à la plus violente lumière. Notre prison s'éclaira soudain,

c'est-à-dire qu'elle s'emplit d'une matière lumineuse tellement vive

que je ne pus d'abord en supporter l'éclat. A sa blancheur, à son

intensité, je reconnus cet éclairage électrique, qui produisait autour

du bateau sous-marin comme un magnifique phénomène de phosphorescence.

Après avoir involontairement fermé les yeux, je les rouvris, et je vis

que l'agent lumineux s'échappait d'un demi-globe dépoli qui

s'arrondissait à la partie supérieure de la cabine.

« Enfin ! on y voit clair ! s'écria Ned Land, qui, son couteau à la

main, se tenait sur la défensive.

-- Oui, répondis-je, risquant l'antithèse, mais la situation n'en est

pas moins obscure.

-- Que monsieur prenne patience », dit l'impassible Conseil.

Le soudain éclairage de la cabine m'avait permis d'en examiner les

moindres détails. Elle ne contenait que la table et les cinq escabeaux.

La porte invisible devait être hermétiquement fermée. Aucun bruit

n'arrivait à notre oreille. Tout semblait mort à l'intérieur de ce

bateau. Marchait-il, se maintenait-il à la surface de l'Océan,

s'enfonçait-il dans ses profondeurs ? Je ne pouvais le deviner.

Cependant, le globe lumineux ne s'était pas allumé sans raison,

j'espérais donc que les hommes de l'équipage ne tarderaient pas à se

montrer. Quand on veut oublier les gens, on n'éclaire pas les

oubliettes.

Je ne me trompais pas. Un bruit de verrou se fit entendre, la porte

s'ouvrit, deux hommes parurent.

L'un était de petite taille, vigoureusement musclé, large d'épaules,

robuste de membres, la tête forte, la chevelure abondante et noire, la

moustache épaisse, le regard vif et pénétrant, et toute sa personne

empreinte de cette vivacité méridionale qui caractérise en France les

populations provençales. Diderot a très justement prétendu que le geste

de l'homme est métaphorique, et ce petit homme en était certainement la

preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait

prodiguer les prosopopées, les métonymies et les hypallages. Ce que,

d'ailleurs, je ne fus jamais à même de vérifier, car il employa

toujours devant moi un idiome singulier et absolument incompréhensible.

Le second inconnu mérite une description plus détaillée. Un disciple de

Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie à livre ouvert. Je

reconnus sans hésiter ses qualités dominantes - la confiance en lui,

car sa tête se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses

épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le

calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité

du sang ; - l'énergie, que démontrait la rapide contraction de ses

muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration

dénotait une grande expansion vitale.

J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme

semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de

l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage,

suivant l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable

franchise.

Je me sentis « involontairement » rassuré en sa présence, et j'augurai

bien de notre entrevue.

Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, je n'aurais pu le

préciser. Sa taille était haute, son front large, son nez droit, sa

bouche nettement dessinée, ses dents magnifiques, ses mains fines,

allongées, éminemment « psychiques » pour employer un mot de la

chirognomonie, c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et

passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable type que

j'eusse jamais rencontré. Détail particulier, ses yeux, un peu écartés

l'un de l'autre, pouvaient embrasser simultanément près d'un quart de

l'horizon. Cette faculté je l'ai vérifié plus tard se doublait d'une

puissance de vision encore supérieure à celle de Ned Land. Lorsque cet

inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se fronçait, ses

larges paupières se rapprochaient de manière à circonscrire la pupille

des yeux et à rétrécir ainsi l'étendue du champ visuel, et il regardait

! Quel regard ! comme il grossissait les objets rapetissés par

l'éloignement ! comme il vous pénétrait jusqu'à l'âme ! comme il

perçait ces nappes liquides, si opaques à nos yeux, et comme il lisait

au plus profond des mers !...

Les deux inconnus, coiffés de bérets faits d'une fourrure de loutre

marine, et chaussés de bottes de mer en peau de phoque, portaient des

vêtements d'un tissu particulier, qui dégageaient la taille et

laissaient une grande liberté de mouvements.

Le plus grand des deux évidemment le chef du bord - nous examina avec

une extrême attention, sans prononcer une parole. Puis, se retournant

vers son compagnon, il s'entretint avec lui dans une langue que je ne

pus reconnaître. C'était un idiome sonore, harmonieux, flexible, dont

les voyelles semblaient soumises à une accentuation très variée.

L'autre répondit par un hochement de tête, et ajouta deux ou trois mots

parfaitement incompréhensibles. Puis du regard il parut m'interroger

directement.

Je répondis, en bon français, que je n'entendais point son langage ;

mais il ne sembla pas me comprendre, et la situation devint assez

embarrassante.

« Que monsieur raconte toujours notre histoire, me dit Conseil. Ces

messieurs en saisiront peut-être quelques mots ! »

Je recommençai le récit de nos aventures, articulant nettement toutes

mes syllabes, et sans omettre un seul détail. Je déclinai nos noms et

qualités ; puis, je présentai dans les formes le professeur Aronnax,

son domestique Conseil, et maître Ned Land, le harponneur.

L'homme aux yeux doux et calmes m'écouta tranquillement, poliment même,

et avec une attention remarquable. Mais rien dans sa physionomie

n'indiqua qu'il eût compris mon histoire. Quand j'eus fini, il ne

prononça pas un seul mot.

Restait encore la ressource de parler anglais. Peut-être se ferait-on

entendre dans cette langue qui est à peu près universelle. Je la

connaissais, ainsi que la langue allemande, d'une manière suffisante

pour la lire couramment, mais non pour la parler correctement. Or, ici,

il fallait surtout se faire comprendre.

« Allons, à votre tour, dis-je au harponneur. A vous, maître Land,

tirez de votre sac le meilleur anglais qu'ait jamais parlé un

Anglo-Saxon, et tâchez d'être plus heureux que moi. »

Ned ne se fit pas prier et recommença mon récit que je compris à peu

près. Le fond fut le même, mais la forme différa. Le Canadien, emporté

par son caractère, y mit beaucoup d'animation. Il se plaignit

violemment d'être emprisonné au mépris du droit des gens, demanda en

vertu de quelle loi on le retenait ainsi, invoqua l'_habeas corpus_,

menaça de poursuivre ceux qui le séquestraient indûment, se démena,

gesticula, cria, et finalement, il fit comprendre par un geste

expressif que nous mourions de faim.

Ce qui était parfaitement vrai, mais nous l'avions à peu près oublié.

A sa grande stupéfaction, le harponneur ne parut pas avoir été plus

intelligible que moi. Nos visiteurs ne sourcillèrent pas. Il était

évident qu'ils ne comprenaient ni la langue d'Arago ni celle de Faraday.

Fort embarrassé, après avoir épuisé vainement nos ressources

philologiques, je ne savais plus quel parti prendre, quand Conseil me

dit :

« Si monsieur m'y autorise, je raconterai la chose en allemand.

-- Comment ! tu sais l'allemand ? m'écriai-je.

-- Comme un Flamand, n'en déplaise à monsieur.

-- Cela me plaît, au contraire. Va, mon garçon. »

Et Conseil, de sa voix tranquille, raconta pour la troisième fois les

diverses péripéties de notre histoire. Mais, malgré les élégantes

tournures et la belle accentuation du narrateur, la langue allemande

n'eut aucun succès.

Enfin, poussé à bout, je rassemblai tout ce qui me restait de mes

premières études, et j'entrepris de narrer nos aventures en latin.

Cicéron se fût bouché les oreilles et m'eût renvoyé à la cuisine, mais

cependant, je parvins à m'en tirer. Même résultat négatif.

Cette dernière tentative définitivement avortée, les deux inconnus

échangèrent quelques mots dans leur incompréhensible langage, et se

retirèrent, sans même nous avoir adresse un de ces gestes rassurants

qui ont cours dans tous les pays du monde. La porte se referma.

« C'est une infamie ! s'écria Ned Land, qui éclata pour la vingtième

fois. Comment ! on leur parle français, anglais, allemand, latin, à ces

coquins-là, et il n'en est pas un qui ait la civilité de répondre !

Calmez-vous, Ned, dis-je au bouillant harponneur, la colère ne mènerait

à rien.

-- Mais savez-vous, monsieur le professeur, reprit notre irascible

compagnon, que l'on mourrait parfaitement de faim dans cette cage de

fer ?

-- Bah ! fit Conseil, avec de la philosophie, on peut encore tenir

longtemps !

-- Mes amis, dis-je, il ne faut pas se désespérer. Nous nous sommes

trouvés dans de plus mauvaises passes. Faites-moi donc le plaisir

d'attendre pour vous former une opinion sur le commandant et l'équipage

de ce bateau.

-- Mon opinion est toute faite, riposta Ned Land. Ce sont des coquins...

-- Bon ! et de quel pays ?

-- Du pays des coquins !

-- Mon brave Ned, ce pays-là n'est pas encore suffisamment indiqué sur

la mappemonde, et j'avoue que la nationalité de ces deux inconnus est

difficile à déterminer ! Ni Anglais, ni Français, ni Allemands, voilà

tout ce que l'on peut affirmer. Cependant, je serais tenté d'admettre

que ce commandant et son second sont nés sous de basses latitudes. Il y

a du méridional en eux. Mais sont-ils espagnols, turcs, arabes ou

indiens, c'est ce que leur type physique ne me permet pas de décider.

Quant à leur langage, il est absolument incompréhensible.

Voilà le désagrément de ne pas savoir toutes les langues, répondit

Conseil, ou le désavantage de ne pas avoir une langue unique !

-- Ce qui ne servirait à rien ! répondit Ned Land. Ne voyez-vous pas

que ces gens-là ont un langage à eux, un langage inventé pour

désespérer les braves gens qui demandent à dîner ! Mais, dans tous les

pays de la terre ouvrir la bouche, remuer les mâchoires, happer des

dents et des lèvres, est-ce que cela ne se comprend pas de reste ?

Est-ce que cela ne veut pas dire à Québec comme aux Pomotou, à Paris

comme aux antipodes : J'ai faim ! donnez-moi à manger !...

-- Oh ! fit Conseil, il y a des natures si inintelligentes !... »

Comme il disait ces mots, la porte s'ouvrit. Un stewart entra. Il nous

apportait des vêtements, vestes et culottes de mer, faites d'une étoffe

dont je ne reconnus pas la nature. Je me hâtai de les revêtir, et mes

compagnons m'imitèrent.

Pendant ce temps, le stewart muet, sourd peut-être avait disposé la

table et placé trois couverts.

« Voilà quelque chose de sérieux, dit Conseil, et cela s'annonce bien.

-- Bah ! répondit le rancunier harponneur, que diable voulez-vous qu'on

mange ici ? du foie de tortue, du filet de requin, du beefsteak de

chien de mer !

-- Nous verrons bien ! » dit Conseil.

Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symétriquement

posés sur la nappe, et nous prîmes place à table. Décidément, nous

avions affaire à des gens civilisés, et sans la lumière électrique qui

nous inondait, je me serais cru dans la salle à manger de l'hôtel

Adelphi, à Liverpool, ou du Grand-Hôtel, à Paris. Je dois dire

toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau était

fraîche et limpide, mais c'était de l'eau - ce qui ne fut pas du goût

de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers

poissons délicatement apprêtés ; mais, sur certains plats, excellents

d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais même su dire à quel

règne, végétal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de

table, il était élégant et d'un goût parfait. Chaque ustensile,

cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entourée

d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-similé_ exact :

_Mobile dans l'élément mobile !_ Cette devise s'appliquait justement à

cet appareil sous-marin, à la condition de traduire la préposition _in_

par _dans_ et non par sur. La lettre N formait sans doute l'initiale du

nom de l'énigmatique personnage qui commandait au fond des mers !

Ned et Conseil ne faisaient pas tant de réflexions. Ils dévoraient, et

je ne tardai pas à les imiter. J'étais, d'ailleurs, rassuré sur notre

sort, et il me paraissait évident que nos hôtes ne voulaient pas nous

laisser mourir d'inanition.

Cependant, tout finit ici-bas, tout passe, même la faim de gens qui

n'ont pas mangé depuis quinze heures. Notre appétit satisfait, le

besoin de sommeil se fit impérieusement sentir. Réaction bien

naturelle, après l'interminable nuit pendant laquelle nous avions lutté

contre la mort.

« Ma foi, je dormirais bien, dit Conseil.

-- Et moi, je dors ! » répondit Ned Land.

Mes deux compagnons s'étendirent sur le tapis de la cabine, et furent

bientôt plongés dans un profond sommeil.

Pour mon compte, je cédai moins facilement à ce violent besoin de

dormir. Trop de pensées s'accumulaient dans mon esprit, trop de

questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes

paupières entr'ouvertes ! Où étions-nous ? Quelle étrange puissance

nous emportait ? Je sentais - ou plutôt je croyais sentir - l'appareil

s'enfoncer vers les couches les plus reculées de la mer. De violents

cauchemars m'obsédaient. J'entrevoyais dans ces mystérieux asiles tout

un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait être le

congénère, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon

cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et

je tombai bientôt dans un morne sommeil.

IX

LES COLÈRES DE NED LAND

Quelle fut la durée de ce sommeil, je l'ignore ; mais il dut être long,

car il nous reposa complètement de nos fatigues. Je me réveillai le

premier. Mes compagnons n'avaient pas encore bougé, et demeuraient

étendus dans leur coin comme des masses inertes.

A peine relevé de cette couche passablement dure, je sentis mon cerveau

dégagé, mon esprit net. Je recommençai alors un examen attentif de

notre cellule.

Rien n'était changé à ses dispositions intérieures. La prison était

restée prison, et les prisonniers, prisonniers. Cependant le stewart,

profitant de notre sommeil, avait desservi la table. Rien n'indiquait

donc une modification prochaine dans cette situation, et je me demandai

sérieusement si nous étions destinés à vivre indéfiniment dans cette

cage.

Cette perspective me sembla d'autant plus pénible que, si mon cerveau

était libre de ses obsessions de la veille, je me sentais la poitrine

singulièrement oppressée. Ma respiration se faisait difficilement.

L'air lourd ne suffisait plus au jeu de mes poumons. Bien que la

cellule fût vaste, il était évident que nous avions consommé en grande

partie l'oxygène qu'elle contenait. En effet, chaque homme dépense en

une heure, l'oxygène renfermé dans cent litres d'air et cet air, chargé

alors d'une quantité presque égale d'acide carbonique, devient

irrespirable.

Il était donc urgent de renouveler l'atmosphère de notre prison, et,

sans doute aussi, L'atmosphère du bateau sous-marin.

Là se posait une question à mon esprit. Comment procédait le commandant

de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens

chimiques, en dégageant par la chaleur l'oxygène contenu dans du

chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse

caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conservé quelques relations

avec les continents, afin de se procurer les matières nécessaires à

cette opération. Se bornait-il seulement à emmagasiner l'air sous de

hautes pressions dans des réservoirs, puis à le répandre suivant les

besoins de son équipage ? Peut-être. Ou, procédé plus commode, plus

économique, et par conséquent plus probable, se contentait-il de

revenir respirer à la surface des eaux, comme un cétacé, et de

renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphère ? Quoi

qu'il en soit, et quelle que fût la méthode, il me paraissait prudent

de l'employer sans retard.

En effet, j'étais déjà réduit à multiplier mes inspirations pour

extraire de cette cellule le peu d'oxygène qu'elle renfermait, quand,

soudain, je fus rafraîchi par un courant d'air pur et tout parfumé

d'émanations salines. C'était bien la brise de mer, vivifiante et

chargée d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se

saturèrent de fraîches molécules. En même temps, je sentis un

balancement, un roulis de médiocre amplitude, mais parfaitement

déterminable. Le bateau, le monstre de tôle venait évidemment de

remonter à la surface de l'Océan pour y respirer à la façon des

baleines. Le mode de ventilation du navire était donc parfaitement

reconnu.

Lorsque j'eus absorbé cet air pur à pleine poitrine, je cherchai le

conduit, l'« aérifère », si l'on veut, qui laissait arriver jusqu'à

nous ce bienfaisant effluve, et je ne tardai pas à le trouver.

Au-dessus de la porte s'ouvrait un trou d'aérage laissant passer une

fraîche colonne d'air, qui renouvelait ainsi l'atmosphère appauvrie de

la cellule.

J'en étais là de mes observations, quand Ned et Conseil s'éveillèrent

presque en même temps, sous l'influence de cette aération revivifiante.

Ils se frottèrent les yeux, se détirèrent les bras et furent sur pied

en un instant.

« Monsieur a bien dormi ? me demanda Conseil avec sa politesse

quotidienne.

-- Fort bien, mon brave garçon, répondis-je. Et, vous, maître Ned Land ?

-- Profondément, monsieur le professeur. Mais, je ne sais si je me

trompe, il me semble que je respire comme une brise de mer ? »

Un marin ne pouvait s'y méprendre, et je racontai au Canadien ce qui

s'était passé pendant son sommeil.

« Bon ! dit-il, cela explique parfaitement ces mugissements que nous

entendions, lorsque le prétendu narwal se trouvait en vue de

l'_Abraham-Lincoln_.

-- Parfaitement, maître Land, c'était sa respiration !

-- Seulement, monsieur Aronnax, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il

est, à moins que ce ne soit l'heure du dîner ?

-- L'heure du dîner, mon digne harponneur ? Dites, au moins, l'heure du

déjeuner, car nous sommes certainement au lendemain d'hier.

-- Ce qui démontre, répondit Conseil, que nous avons pris vingt-quatre

heures de sommeil.

-- C'est mon avis, répondis-je.

-- Je ne vous contredis point, répliqua Ned Land. Mais dîner ou

déjeuner, le stewart sera le bienvenu, qu'il apporte l'un ou l'autre.

-- L'un et l'autre, dit Conseil

-- Juste, répondit le Canadien, nous avons droit à deux repas, et pour

mon compte, je ferai honneur à tous les deux.

-- Eh bien ! Ned, attendons, répondis-je. Il est évident que ces

inconnus n'ont pas l'intention de nous laisser mourir de faim, car,

dans ce cas, le dîner d'hier soir n'aurait aucun sens.

-- A moins qu'on ne nous engraisse ! riposta Ned.

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 4 / 36 段