couches profondes et résister à leur pression.
-- Vraiment ? dit Ned qui me regardait en clignant de l'oeil.
-- Vraiment, et quelques chiffres vous le prouveront sans peine.
-- Oh ! les chiffres ! répliqua Ned. On fait ce qu'on veut avec les
chiffres !
-- En affaires, Ned, mais non en mathématiques. Écoutez-moi. Admettons
que la pression d'une atmosphère soit représentée par la pression d'une
colonne d'eau haute de trente-deux pieds. En réalité, la colonne d'eau
serait d'une moindre hauteur, puisqu'il s'agit de l'eau de mer dont la
densité est supérieure à celle de l'eau douce. Eh bien, quand vous
plongez, Ned, autant de fois trente-deux pieds d'eau au-dessus de vous,
autant de fois votre corps supporte une pression égale à celle de
l'atmosphère, c'est-à-dire de kilogrammes par chaque centimètre carré
de sa surface. Il suit de là qu'à trois cent vingt pieds cette pression
est de dix atmosphères, de cent atmosphères à trois mille deux cents
pieds, et de mille atmosphères à trente-deux mille pieds, soit deux
lieues et demie environ. Ce qui équivaut à dire que si vous pouviez
atteindre cette profondeur dans l'Océan, chaque centimètre carré de la
surface de votre corps subirait une pression de mille kilogrammes. Or,
mon brave Ned, savez-vous ce que vous avez de centimètres carrés en
surface ?
-- Je ne m'en doute pas, monsieur Aronnax.
-- Environ dix-sept mille.
-- Tant que cela ?
-- Et comme en réalité la pression atmosphérique est un peu supérieure
au poids d'un kilogramme par centimètre carré, vos dix-sept mille
centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept
mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.
-- Sans que je m'en aperçoive ?
-- Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'êtes pas écrasé par
une telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre
corps avec une pression égale. De là un équilibre parfait entre la
poussée intérieure et la poussée extérieure, qui se neutralisent, ce
qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est
autre chose.
-- Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que
l'eau m'entoure et ne me pénètre pas.
-- Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la
surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq
cent soixante-huit kilogrammes ; à trois cent vingt pieds, dix fois
cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt
kilogrammes ; à trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression,
soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes ; à
trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit
dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes ;
c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des
plateaux d'une machine hydraulique !
-- Diable ! fit Ned.
-- Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs
centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de
pareilles profondeurs, eux dont la surface est représentée par des
millions de centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes
qu'il faut estimer la poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle
doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de
leur organisme pour résister à de telles pressions !
-- Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de
tôle de huit pouces, comme les frégates cuirassées.
-- Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire
une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la coque
d'un navire.
-- Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces
chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.
-- Eh bien, vous ai-je convaincu ?
-- Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est
que si de tels animaux existent au fond des mers, il faut
nécessairement qu'ils soient aussi forts que vous le dites.
-- Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous
l'accident arrivé au _Scotia_ ?
-- C'est peut-être..., dit Ned hésitant.
-- Allez donc !
-- Parce que... ça n'est pas vrai ! » répondit le Canadien, en
reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago.
Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du
_Scotia_ n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu
le boucher, et je ne pense pas que l'existence du trou puisse se
démontrer plus catégoriquement. Or, ce trou ne s'était pas fait tout
seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par des roches sous-marines
ou des engins sous-marins, il était nécessairement dû à l'outil
perforant d'un animal.
Or, suivant moi, et toutes les raisons précédemment déduites, cet
animal appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des
mammifères, au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des
cétacés. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine,
cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant à
l'espèce dans laquelle il convenait de le ranger, c'était une question
à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il fallait disséquer ce
monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le prendre le
harponner -- ce qui était l'affaire de Ned Land -- pour le harponner le
voir ce qui était l'affaire de l'équipage -- et pour le voir le
rencontrer -- ce qui était l'affaire du hasard.
V
À L'AVENTURE !
Le voyage de l'_Abraham-Lincoln_, pendant quelque temps, ne fut marqué
par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en
relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance
on devait avoir en lui.
Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des
baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune
connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_,
sachant que Ned Land était embarqué à bord de l'_Abraham-Lincoln_,
demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le
commandant Farragut, désireux de voir Ned Land à l'oeuvre, l'autorisa à
se rendre à bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre
Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup
double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre après
une poursuite de quelques minutes !
Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
parierai pas pour le monstre.
La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité
prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de
Magellan, à la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut
ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manoeuvra de manière à
doubler le cap Horn.
L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il
probable que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré ?
Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer, «
qu'il était trop gros pour cela ! »
Le 6 juillet, vers trois heures du soir, I'Abraham Lincoln, à quinze
milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu à
l'extrémité du continent américain, auquel des marins hollandais
imposèrent le nom de leur villa natale, le cap Horn. La route fut
donnée vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hélice de la frégate
battit enfin les eaux du Pacifique.
« Ouvre l'oeil ! ouvre l'oeil ! » répétaient les matelots de l 'Abraham
Lincoln.
Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu
éblouis, il est vrai, par la perspective de deux mille dollars, ne
restèrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la
surface de l'Océan, et les nyctalopes, dont la faculté de voir dans
l'obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient
beau jeu pour gagner la prime.
Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas
le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas,
quelques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne
quittais plus le pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du
gaillard d'avant, tantôt appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais
d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à
perte de vue ! Et que de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major,
de l'équipage, lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos
noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait en un
instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.
Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du
cétacé. Je regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir
aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un
ton calme :
« Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux,
monsieur verrait bien davantage ! »
Mais, vaine émotion ! L'_Abraham-Lincoln_ modifiait sa route, courait
sur l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui
disparaissait bientôt au milieu d'un concert d'imprécations !
Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans
les meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe,
car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe ; mais
la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un
vaste périmètre.
Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité ; il affectait
même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps
de bordée -- du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant
sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services.
Mais, huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans
sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifférence.
« Bah ! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y eût-il
quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que
nous ne courons pas à l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bête
introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre,
mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en
rapporter au tempérament de votre narwal, il n'aime point à moisir
longtemps dans les mêmes parages ! Il est doué d'une prodigieuse
facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le
professeur, la nature ne fait rien à contre sens, et elle ne donnerait
pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement,
s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle
est déjà loin ! »
A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en
aveugles. Mais le moyen de procéder autrement ? Aussi, nos chances
étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore du
succès, et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et
contre sa prochaine apparition.
Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de
longitude, et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur le
cent dixième méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une
direction plus décidée vers l'ouest, et s'engagea dans les mers
centrales du Pacifique.
Le commandant Farragut pensait, avec raison, qu'il valait mieux
fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des continents ou des îles
dont l'animal avait toujours paru éviter l'approche, « sans doute parce
qu'il n'y avait pas assez d'eau pour lui ! » disait le maître
d'équipage. La frégate passa donc au large des Pomotou, des Marquises,
des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par 132° de longitude, et se
dirigea vers les mers de Chine.
Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre ! Et,
pour tout dire, on ne vivait plus à bord. Les coeurs palpitaient
effroyablement, et se préparaient pour l'avenir d'incurables
anévrismes. L'équipage entier subissait une surexcitation nerveuse,
dont je ne saurais donner l'idée. On ne mangeait pas, on ne dormait
plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appréciation, une illusion
d'optique de quelque matelot perché sur les barres, causaient
d'intolérables douleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, nous
maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas amener
une réaction prochaine.
Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois
mois, trois mois dont chaque jour durait un siècle !
l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du
Pacifique, courant aux baleines signalées, faisant de brusques écarts
de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrêtant soudain,
forçant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de déniveler
sa machine, et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon
à la côte américaine. Et rien ! rien que l'immensité des flots déserts
! Rien qui ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin,
ni à une épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût
de surnaturel !
La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits,
et ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit
à bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept
dixièmes de fureur. On était « tout bête » de s'être laissé prendre à
une chimère, mais encore plus furieux ! Les montagnes d'arguments
entassés depuis un an s'écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus
qu'à se rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il
avait si sottement sacrifié.
Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta
dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent
fatalement ses plus ardents détracteurs. La réaction monta des fonds du
navire, du poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major, et
certainement, sans un entêtement très particulier du commandant
Farragut, la frégate eût définitivement remis le cap au sud.
Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
longtemps. L'_Abraham-Lincoln_ n'avait rien à se reprocher, ayant tout
fait pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine
américaine ne montra plus de patience et plus de zèle ; son insuccès ne
saurait lui être imputé ; il ne restait plus qu'à revenir.
Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant
tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et le
service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à bord,
mais après une raisonnable période d'obstination, le commandant
Farragut comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si
dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de
barre donnerait trois tours de roue, et l'_Abraham-Lincoln_ ferait
route vers les mers européennes.
Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour
résultat de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé
avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier coup
d'oeil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes
fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C'était un suprême défi
porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se
dispenser de répondre à cette sommation « à comparaître ! »
Deux jours se passèrent. L'_Abraham-Lincoln_ se tenait sous petite
vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler
l'apathie de l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages.
D'énormes quartiers de lard furent mis à la traîne pour la plus grande
satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations rayonnèrent
dans toutes les directions autour de l'_Abraham-Lincoln_, pendant qu'il
mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer inexploré. Mais
le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce mystère
sous-marin.
Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur. Après
le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait donner
la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions
septentrionales du Pacifique.
La frégate se trouvait alors par 31°15' de latitude nord et par 136°42'
de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de deux
cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer huit
heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans son
premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la
frégate.
En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord.
Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage, juché
dans les haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et
s'obscurcissait peu à peu. Les officiers, armes de leur lorgnette de
nuit, fouillaient l'obscurité croissante. Parfois le sombre Océan
étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux
nuages. Puis, toute trace lumineuse s'évanouissait dans les ténèbres.
En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant
soit peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être,
et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un
sentiment de curiosité.
« Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher
deux mille dollars.
-- Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai
jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre.
-- Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans
laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu,
que d'émotions inutiles ! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en
France...
-- Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le
Muséum de monsieur ! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur !
Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des
Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale !
-- Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
moquera de nous !
-- Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se
moquera de monsieur. Et, faut-il le dire... ?
-- Il faut le dire, Conseil.
-- Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite !
-- Vraiment !
-- Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne s'expose
pas... »
Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général,
une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et
Ned Land s'écriait :
« Ohé ! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous ! »
VI
À TOUTE VAPEUR
A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur,
commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs
qui quittèrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent
leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne
courait plus que sur son erre.
L'obscurité était profonde alors, et quelques bons que fussent les yeux
du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu
voir. Mon coeur battait à se rompre.
Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet
qu'il indiquait de la main.
A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la
mer semblait être illuminée par dessus. Ce n'était point un simple
phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le
monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait
cet éclat très intense, mais inexplicable, que mentionnaient les
rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait
être produite par un agent d'une grande puissance éclairante. La partie
lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très allongé, au centre
duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable éclat
s'éteignait par dégradations successives.
« Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria
l'un des officiers.
-- Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de
nature essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez ! il se
déplace ! il se meut en avant, en arrière ! il s'élance sur nous ! »
Un cri général s'éleva de la frégate.
« Silence ! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute !
Machine en arrière ! »
Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur
machine. La vapeur fut immédiatement renversée et l'_Abraham-Lincoln_,
abattant sur bâbord, décrivit un demi-cercle.
« La barre droite ! Machine en avant ! » cria le commandant Farragut.
Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer
lumineux.
Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se
rapprocha avec une vitesse double de la sienne.
Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte nous
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit
le tour de la frégate qui filait alors quatorze noeuds, et l'enveloppa
de ses nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il
s'éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente
comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive
d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon, où il
alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers
l'_Abraham-Lincoln_ avec une effrayante rapidité, s'arrêta brusquement
à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit non pas en s'abîmant sous
les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation mais
soudainement et comme si la source de ce brillant effluve se fût
subitement tarie ! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit
qu'il l'eût tourné, soit qu'il eût glissé sous sa coque. A chaque
instant une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.
Cependant, je m'étonnais des manoeuvres de la frégate. Elle fuyait et
n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et
j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire
si impassible, était empreinte d'un indéfinissable étonnement.
« Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable
j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au
milieu de cette obscurité. D'ailleurs, comment attaquer l'inconnu,
comment s'en défendre ? Attendons le jour et les rôles changeront.
-- Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal ?
-- Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un
narwal électrique.
-- Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une
gymnote ou une torpille !
-- En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une
puissance foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui
soit jamais sorti de la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je
me tiendrai sur mes gardes. »
Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à
dormir. L'_Abraham-Lincoln_, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré
sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal,
imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait
décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte.
Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
plus juste, il « s'éteignit » comme un gros ver luisant. Avait-il fui ?
Il fallait le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins sept
minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre,
semblable à celui que produit une colonne d'eau, chassée avec une
extrême violence.
Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la
dunette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres.
« Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des
baleines ?
-- Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue
m'ait rapporté deux mille dollars.
-- En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit
n'est-il pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents
?
-- Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient
là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le
harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.