_Loubressac. Jeudi 30 juillet._--Je suis à plus de cent vingt lieues de
Paris, dans un coin paisible et perdu de France où il n'y a ni poste, ni
télégraphe, et depuis deux jours j'attends, chaque matin, avec plus de
fièvre, l'arrivée du facteur. Longtemps à l'avance, incapable de
m'occuper à quoi que ce soit, je fais les cent pas dans la cour,
guettant la minute où sous la voûte il apparaîtra, coiffé de son képi
qui lui donne déjà l'air d'un soldat.
Mais le voici. Qu'apporte-t-il dans sa gibecière? La paix? La guerre?
Tout de suite et debout, j'arrache les bandes, et, dès que j'ouvre les
feuilles... les manchettes des journaux me proclament la gravité
nouvelle et accentuée des événements. La guerre austro-serbe est
commencée... Les chances de paix générale se restreignent,
s'éloignent... semblent vouloir s'écarter et battre en retraite...
Pressé de me repaître à tête reposée de cet ensemble de dépêches et
d'articles qui me promet une heure d'attachantes angoisses, je rentre et
je lis,... avec quelle attention ardente et soutenue! avec quel désir de
comprendre! quelle soif de savoir! avec quelle bonne volonté tour à tour
étonnée, indignée, calmée, irritée, pacifique et belliqueuse!... Ah!
jamais je n'ai lu, je crois, les journaux en mettant à cette lecture
plus de tremblante et sainte application... je les lis comme un
évangile, un texte sacré, je ne laisse rien, je n'oublie rien. Pas de
danger que _j'en saute_! Tout me trouve curieux, intéressé, avide... Le
plus petit trait, le moindre renseignement, la simple nouvelle de deux
lignes m'est une manne, amère et recherchée... Savoir,... savoir... Et
au passage précipité de ces phrases, de ces expressions, de ces mots
innombrables et typiques des grandes circonstances, j'imagine, je
construis, je mets en scène, je peins, je vois... ici, là, en haut, en
bas... sur les rives du Danube, de la Tamise et de la Seine, à Berlin et
à Krasnoïé, au quai d'Orsay, dans les chancelleries, dans les
administrations... les banques, les états-majors, les conseils des
ministres... partout, partout où, dans l'agitation comme dans le calme
et la glace des beaux moments suprêmes, il n'est pas question d'autre
chose que de cela: la guerre, la guerre, la guerre... c'est-à-dire dans
toute l'Europe...
Je suis soulevé, submergé, roulé par des vagues d'impressions qui tantôt
m'élèvent à des sommets et tantôt me précipitent à des abîmes, mais qui
toujours du moins _me portent_; je souffre de tant de souffrances que je
sens prochaines et universelles, et je frémis des gloires possibles qui
seraient la si juste récompense des luttes que nous n'aurions pas
entamées...
_Vendredi 31._--Je sens que tout se précipite à la façon d'un torrent,
et le manque de nouvelles ne me permet plus de différer mon retour. Je
prends donc dans la soirée le train qui me déposera demain matin à
Paris. La belle et douce nuit qu'il fait ce jour-là sur les paysages de
la vieille Dordogne! Quelle sérénité des champs! Quelle béatitude
mystérieuse! En descendant de voiture je caresse la tête brûlante de mon
cheval qui va être réquisitionné et que je ne reverrai plus. Dans la
petite gare mal éclairée on parle à mi-voix et les silences sont plus
éloquents que les propos. Mais aucune agitation... peu de monde... on
trouve très facilement de la place. Seulement il n'y a plus un sou de
monnaie à rendre.
En gare de Limoges, en pleine nuit, l'homme qui cogne avec son marteau
sur les roues du wagon dit en passant: «Jaurès a été assassiné.» On lui
demande aussitôt des détails. Il n'en a pas. Il ne sait que cela... Et
il ajoute avec tranquillité: «On dit que l'empereur d'Allemagne
aussi...» Jusqu'aux Aubrais le calme le plus suivi. Un calme toujours
étonnant, avec ce je ne sais quoi de grave et de spécial qui plane, qui
s'établit.
_Etampes._--Les premiers soldats en tenue de campagne. Une centaine qui
déchargent sur le quai des caisses de fusils et des boîtes de
cartouches. Ils sont vifs, simples et gais dans la fraîcheur du matin.
Un peu plus loin, vers Ablon, nous dépassons un train de cuirassiers qui
va comme nous sur Paris. Par les glaces ouvertes, les bras des cavaliers
nous font des signes de joie et d'amitié, et les visages de ces beaux
hommes aux larges épaules rayonnent de confiance et de force.
_Paris. Samedi matin 1er août._--Là on commence à s'apercevoir
sérieusement qu'il y a quelque chose de changé. A quoi? Aux visages, qui
disent tous avec les yeux: «Voilà. On y va, tout droit. Dans quelques
heures, dans quelques minutes... ça y sera.» Et puis, on est chez soi.
On retrouve l'appartement petit, qui sent la poussière et le journal,
tout rangé pour l'absence, pour les vacances de plusieurs mois, et dans
lequel ou ne s'attendait pas à rentrer, trois semaines après l'avoir
quitté, et surtout à rentrer, _pour cette raison-là_.
Aussitôt les courses nécessaires s'imposent, les soins et les
précautions qu'exige la vie. Vers 10 heures, je suis dans un des
principaux bureaux du _Crédit Lyonnais_, pour obtenir le changement d'un
billet de banque en monnaie. Il y a soixante personnes devant le guichet
du caissier, et les employés sont sur les dents. D'ailleurs, aujourd'hui
samedi, les bureaux ferment à midi.
A travers les parois de cristal de la pièce qui est son cabinet,
j'aperçois le directeur du bureau avec lequel j'échange du regard un
rapide signe amical. Il est lui aussi terriblement occupé... si j'en
juge par ce que je vois sans indiscrétion, les rideaux verts qui sont
derrière les vitres des parois n'étant pas tirés. Il est debout avec
deux personnes, et sa grande table-bureau est entièrement couverte, sur
plusieurs rangées, de liasses de billets de mille francs. Je reconnais
un des messieurs qui me tourne le dos. C'est une personnalité parisienne
très répandue qui retire séance tenante quatorze cent mille francs.
Les autobus sont complets, presque partout, les taxis et les fiacres
moins nombreux; on en trouve assez difficilement. L'allure générale,
voitures et piétons, est vive, plus directe. On sait où on va. On y va
vite.
_Rue du Croissant, 3 heures, ce même jour._--La salle de composition
d'un des journaux du soir. On s'apprête à tirer le numéro. Le directeur
est là, au milieu de son personnel, des rédacteurs allant, venant, des
ouvriers en bourgeron, en manches de chemise. Toutes les figures sont
anxieuses, frappées et ennoblies par l'émotion grandissante des
dernières minutes. C'est qu'on attend d'une seconde à l'autre la phrase
officielle, le mot rassurant, la lueur qui permettra d'entrevoir, loin
encore sans doute, oh bien loin... mais d'entrevoir à l'horizon, comme
après l'orage, la ligne mince et bleuâtre de la paix... Sur une table il
y a une grande feuille toute blanche avec la manchette, seule, composée,
et qui dit: «UNE DERNIÈRE LUEUR D'ESPOIR.»
A tout instant descendent, par le monte-charge qui relie l'imprimerie
aux salles de rédaction, de brèves notes crayonnées dans la fièvre...
qui se suivent, se démentent... donnant tour à tour la confiance et la
détruisant... notes hachées, parfois inachevées... «_On ne croit pas
savoir avant..._» et puis: «_Toute chance pas absolument perdue... Le
ministère ne dit rien._» Et enfin, un carré de papier, que le directeur,
devenu plus pâle et crispé, me tend tout à coup. Mais je l'ai déjà lu
dans ses yeux: Il porte: _Mobilisation générale ordonnée_. La nouvelle
est annoncée tout haut. On se regarde et nul n'en est heurté. Nul ne
bronche. Mais, est-ce bien sûr? En bon serviteur de la tranquillité
publique et soucieux de la haute dignité professionnelle, mon ami ne
veut pas imprimer la grande nouvelle sans une seconde confirmation. Sans
doute on assure qu'elle est déjà affichée à la caserne des pompiers, au
Palais de justice, et à l'Hôtel de Ville. Cela ne fait rien. On envoie
un cycliste. Il revient: «C'est vrai...» Alors des voix disent
simplement: «Changez la manchette.» On se penche sur les tables de
composition. Le journal se tire, continue de marcher au petit cliquetis
régulier des machines. Je vois les employés, assis, qui pianotent le
numéro, avec une tranquillité parfaite, comme étrangers à ce que
signifient les terribles paroles qui s'échappent de leurs doigts pour
voler dans toutes les directions de Paris et de la France. Et voici la
manchette nouvelle toute fraîche. _Mobilisation générale ordonnée_. Un
des jeunes rédacteurs propose avec justesse: «Si on mettait _officielle_
au lieu de ordonnée? Et cela impressionnerait moins l'opinion.» Et ainsi
fait-on. Oh! que ce perpétuel souci français de la mesure, de la nuance
délicate est touchant à observer dans ses manifestations les plus
simples! Mais un groupe de plusieurs jeunes gens s'est avancé... Un
petit sac à la main, enfilant encore la manche gauche de la veste,
sérieux et souriants à la fois, ce sont _les ouvriers_ qui partent. Ils
tendent la main au patron: «Au revoir, mon ami.--Au revoir.» Et les
voilà sortis, tout paisiblement, fendant déjà, rue du Croissant, la
foule grouillante des porteurs qui gronde et bouillonne, resserrée entre
les vieilles maisons, venant battre les murailles de l'ancien hôtel
Colbert.
Je la fends aussi, cette foule, et je gagne les boulevards où, au coin
de la rue Drouot, les passants nombreux regardent, en applaudissant,
effacer le titre de: restaurant _viennois_ inscrit en lettres d'or sur
les glaces d'une devanture. Je rencontre des amis, le lieutenant-colonel
Rousset, entre autres, qui ne craint pas de me dire sa confiance, toute
sa confiance dans notre armée, et dans la situation aussi, dans la façon
dont se présentent les choses fatales et grandioses prêtes à se
dérouler. A peine ai-je prononcé ces mots: notre mobilisation... qu'il
m'interrompt pour me déclarer avec un accent, impossible à rendre: «Un
chef-d'oeuvre, vous entendez! c'est un chef-d'oeuvre! Dites surtout que
l'on a fait tout ce qu'il fallait, tout ce qu'on devait faire, et cela
d'une manière admirable, incomparable.» Que ces paroles tombées de la
bouche d'un des plus valeureux combattants de 70, de l'éminent officier
d'état-major et du savant historien de la dernière guerre sont
précieuses à recueillir et à conserver dans notre mémoire au début même
de la lutte de géants qui s'engage!
Mais me voici place Vendôme et déjà commence la course émouvante des
autos filant vers les gares, emportant l'officier ou le simple soldat,
en tenue de campagne, bien sanglé, net, équipé de partout. Ils ont le
même visage tranquille et ferme, les muscles placés aux joues et aux
mâchoires de la même façon, la même teinte de marbre au front, et le
même regard, bien soutenu, aigu, profond, lointain, un peu dur, un
regard qui ne voit plus Paris ni nous-mêmes, qui interroge la frontière,
qui cherche les Vosges et se prépare à l'Alsace. Qu'ils soient seuls ou
accompagnés, pareille est leur assurance, et leur gravité; et quand il y
a près d'eux une femme: mère, épouse, fille ou soeur... le maintien de
celle qui reste est toujours à l'altitude de celui qui s'en va. Ainsi
ces couples muets de la Séparation observent presque, si l'on peut dire,
une héroïque froideur, une chaste et sublime réserve, et rien n'est plus
grand, plus rare, plus méritoire et plus tragique, à la secousse et au
bouleversement intérieur des adieux, que cette espèce d'holocauste de la
sensibilité, ce sacrifice des expansions si douces, des sanglots qui
soulagent, faits et consentis à la patrie, à cette patrie pour laquelle
on est prêt à donner tout son sang en gardant pour soi seul et cachées
toutes ses larmes... et ces larmes, conservées et rentrées, forment
l'eau sainte et baptismale où se lavent les âmes baignées de devoir, où
se trempe l'acier des irrésistibles volontés...
Par centaines, j'ai donc vu ces départs précipités, rapides comme des
apparitions, entraînants comme des appels... Ceux qui passaient dans les
autos avec cette promptitude vertigineuse avaient vraiment l'air non
seulement d'y aller pour leur compte, mais de faire signe, d'appeler...
de dire: «Qui m'aime me suive!», et le vent de leur course nous
ébranlait au passage en nous faisant vaciller de regrets...
C'est à ce moment, et comme je débouchais sur la place de la Concorde,
que j'aperçus Barrès à quelques pas, au coin de la rue Royale. Je pris
la main qu'il me tendait. Je m'écriai d'une voix étranglée: «Ah! mon
ami! que vous dire!»--«Il n'y a rien à dire, me répondit-il. Que
pourrions-nous dire? C'est l'heure. Voilà. J'ai confiance.» Et avec un
accent de simplicité charmante, jeune, et un gentil mouvement du menton
relevé comme s'il s'agissait d'un coup de tête qu'il fallait lui
pardonner, il me déclara: «Je m'engage.» Et c'est sur ce mot que me
quitta le _Président de la Ligue des Patriotes_ pour se perdre dans la
foule qui s'entr'ouvrait, cordiale et respectueuse devant lui, comme si
elle avait compris et deviné qu'il ne fallait pas le mettre en retard.
_Dimanche, midi, à Saint-Pierre de Chaillot._--Deux messes se disent
ensemble. Une au maître-autel, l'autre à la chapelle du Sacré-Coeur.
L'église est aux trois quarts vide. Mais ceux qui l'occupent sont venus
aujourd'hui, tirés, comme par la main, par la force intérieure et
magnifique de leur foi, de leur tristesse et de leur espérance. Oh! non!
Cette messe-là n'est pas pareille aux autres. Elle a beau être petite et
courte, c'est une _grand'messe_, une très grande. Ceux qui l'ont
entendue ne l'oublieront jamais. Tout ce qui me reste de vie, je
reverrai les visages baignés de pleurs qui là, dans l'ombre de ce
sanctuaire, avaient le droit, retenus dehors et au grand jour, de couler
enfin--pour un petit moment--de se répandre, de sortir à flots. Les
coeurs déchirés se fendaient, se laissaient aller, mais doucement, avec
une satisfaction pieuse et bénie. Des soldats en tenue, des officiers de
toutes armes buvaient à cette étape le divin coup de l'étrier qui
désaltère et qui rend immortel. Les femmes se prosternaient. Des genoux
d'hommes forts, serrés d'étoffes rouges, se joignaient et faisaient
craquer la paille des prie-Dieu. L'élévation fut plus longue, plus
nourrie de pensées, et pavée de ce silence, pendant lequel tout le monde
s'entendait vivre, prier, s'aimer et souffrir ensemble. Tout était
pardonné, tout était racheté... Et il semblait bien aussi que des
_promesses_ étaient faites par la Voix muette que nous écoutions.
Mes yeux obscurcis... non: pas obscurcis, dessillés par les larmes,
s'étaient posés sur le tabernacle. J'y lus, gravés dans l'or, ces mots
qui me traversèrent comme une lance: _Ego sum. Nolite timere_... Et il
n'y avait pas deux façons de traduire cet ordre de Dieu: «JE SUIS LA. NE
CRAIGNEZ RIEN. Je n'appartiens pas à cet Attila qui dispose à tout
hoquet de moi. Ce n'est pas lui, s'il m'en faut un, que je prendrai pour
mon fléau. Mes bras ne sont pas tendus pour diriger et pour bénir sa
déloyale épée. Ils sont ouverts, tout grands, pour la France qui est la
fille aînée et chérie de ma protection, la France de tous les temps.
J'ai près de moi en permanence Jeanne d'Arc et Turenne. «C'est moi
seule, dit votre Jeanne, qui suis sainte de la Lorraine!» Et Turenne
s'écrie: «Ressuscitez-moi, Seigneur, pour que je reprenne l'Alsace!»
Ainsi, tout dans les cieux parle en faveur de vous. Confiance. Vous qui
faites la guerre que vous ne vouliez pas, allez en paix dans la
bataille. J'aiderai.»