CONCLUSION

Il est temps de conclure. Après avoir vu la Nouvelle Cythère en touriste

désenchanté, j’ai fait, un peu par procuration, il est temps de

l’avouer, le voyage des Gambier et des Tuamotu. J’ai tenté de décrire,

après beaucoup d’autres, ces terres lointaines et les mœurs de ces

peuples encore enfants. J’y ai peut-être mis de la passion par endroits.

L’impartialité est la vertu des neutres: je ne me flatte pas d’être

impartial. Il me suffit d’avoir été sincère, je n’ose dire véridique. Je

laisse à de plus présomptueux la prétention de pénétrer les ressorts

intellectuels et moraux d’une race si différente de la nôtre. Que je

l’aie étudié dans le passé ou dans le présent, le peuple tahitien m’a

inspiré, une fois ma curiosité satisfaite, un grand et profond intérêt;

j’ajouterai de l’estime et de l’affection. Est-ce parce que j’ai

retrouvé dans son goût pour les fêtes et pour les discours au moins deux

de nos travers athéniens? N’est-ce pas aussi parce que ces Français

d’hier ont pour la France un si vif amour?

Je quitte ce pays hospitalier en faisant pour son avenir des vœux

ardents. Je le souhaite couvert de routes et d’écoles, guéri de ces deux

plaies de l’alcoolisme et de la prostitution qui tuent ses enfants,

s’ouvrant au travail libre et spontané, retrouvant avec des institutions

communales le goût de la vie publique, et s’enrichissant, non selon la

formule égoïste et bourgeoise d’un Guizot, mais selon la donnée humaine

et philosophique où les intérêts privés et généraux se confondent avec

les lois morales.

Je ne m’imagine pas que demain Tahiti s’assimilera notre civilisation,

ses splendeurs et ses raffinements; je n’ambitionne même pas un résultat

qui s’achèterait au prix de la perte de sérieuses qualités natives. Je

ne suis pas plus épris, je le concède, de la culture excessive qui mène

à la névrose, que de l’état de nature où l’homme est semblable à la

bête. Ceci est l’œuvre du temps. J’ai trop le respect de l’âme et de

l’esprit pour vouloir qu’on entreprenne une expérience qui ne pourrait

être que funeste, car elle se tenterait en dehors des conditions

normales de l’évolution et de la liberté.

Je n’ai pas tout dit sur la Nouvelle Cythère. Quelque effort que j’aie

fait pour ne laisser dans l’ombre aucun trait intéressant, aucune

particularité digne de remarque, il reste plus d’un livre à écrire après

celui-ci. On n’en publiera point, je pense, de plus dégagé des

préoccupations de secte.

Quelques jours avant mon départ de France, Pierre Loti me faisait donner

par un ami commun ce conseil. «Aimez les Tahitiens!» L’accueil que nous

avons reçu, la très chère compagne de ma vie et moi, m’a rendu aisé ce

simple devoir. Aussi est-ce à ses fétii que Teraï Tua dédie

affectueusement ces quelques pages.

La nouvelle Cythère · 第 44 / 51 题