La vie à Papeete.--Comment on y mange.--Colons, fonctionnaires, marins
et soldats.--L’amiral Marcq de Saint-Hilaire.--Bals et soirées.--Effet
de lune.--Inquiétudes patriotiques.--Le tour du Bois.--Le Sémaphore.
On prend plaisir à lire la chronique de la vie à Paris, et, quand
l’occasion s’en présente, on se distrait à la peinture des mœurs de
province. La petite ville avec ses intrigues et ses scandales nous a
valu d’admirables chapitres de Balzac et de Flaubert. La vie coloniale
attend encore son historiographe et son roman d’analyse. Elle est
pourtant curieuse à bien des titres l’existence que mènent nos marins,
nos officiers et nos fonctionnaires dans ces îles ou sur ces coins de
terre plus ou moins perdus où flotte le drapeau national! Les conditions
de la vie y sont si différentes, les conventions sociales si atténuées,
les préjugés si contraires, qu’à grand’peine on retrouve dans ces
groupes épars les traits essentiels à la race, sauf peut-être la
galanterie et la générosité.
On ne parle jamais des colonies sans évoquer quelques images un peu
usées: «végétation luxuriante des tropiques, climat de feu,
magnificences de la flore équatoriale» et autres formules descriptives
destinées à échauffer l’imagination en même temps qu’à donner une idée
relative de l’élévation de la température. La réalité est faite d’une
autre prose mêlée de chiffres, hélas! Servir son pays au loin coûte
cher, et qui peut dire de combien d’épreuves morales ou physiques est
semée la vie coloniale!
Les hasards de mes pérégrinations m’ont conduit à l’autre bout du monde,
dans cette Océanie vantée, la terre d’élection des amours faciles où les
Français sont chéris pour eux-mêmes et qui nous apparaît dans les livres
comme un paradis terrestre.
Trop de soleil, trop de bleu. Que ne donnerait-on pas pour un ciel gris!
On est vite las de tant de splendeur et l’on s’ennuie mortellement de
cette belle nature. Et puis, à Tahiti comme en beaucoup de pays, les
hommes gâtent la terre.
Je ne parle pas des Tahitiens qui valent mieux que nous, mais ils sont
là quelques centaines de Français qui font très mauvais ménage et
passent leur temps à se décrier les uns les autres. Le marchand pratique
une usure qui le venge de l’impôt trop lourd dont vit le fonctionnaire,
et celui-ci meurt de misère...
Quel chapitre à écrire sous ce titre: La vie à Papeete!
Papeete, le chef-lieu, est un joli village dont les cases s’étendent sur
la plage au fond d’une belle rade aux eaux calmes et transparentes,
peuplées de poissons rouges, bleus, jaunes ou verts. Cette mer bleue
fait avec l’horizon bleu un fond uni sur lequel se découpent avec leur
mâture et leur artillerie les vaisseaux de guerre, vus de profil ou de
face, les uns blancs comme la maison des champs moins les contrevents
verts, les autres noirs et sinistres, tous menaçants mais coquets
toujours.
Sur la plage, les cases dispersées au milieu des jardins au bord des
quais plantés d’arbres, les édifices, le gouvernement, le palais du roi,
l’hôtel du directeur de l’intérieur, l’église catholique, les temples
protestants, constructions plus ou moins décoratives. Au second et au
troisième plan, les collines et les montagnes couvertes de brousse, plus
inaccessibles que le roc aride et nu. Tout cela reçoit la lumière crue
du soleil aveuglant sous ce ciel trop pur, ou prend des teintes adoucies
et fondues dans les crépuscules féeriques et trop courts de ces lieux
enchantés.
Voilà le cadre. Voyons les personnages. Le marin, l’officier de
vaisseau, ne fait que passer. Il contemple, il aime, il jouit,
indifférent à tout le reste, se sature du monoï dont les belles
Tahitiennes se parfument ou s’empestent les cheveux, et trouve Tahiti
charmant entre le Sénégal et le Tonkin.
L’officier d’artillerie et d’infanterie de marine coudoie davantage les
colons, surtout s’il est marié. Quant au fonctionnaire, il est aux
prises avec toutes les coteries et les mécontente toutes, sans y mettre
la moindre malice.
Ici les disputes personnelles prennent aisément le caractère de guerres
de religion. A Tahiti subsistent, en effet, des querelles
ecclésiastiques, avivées par des ambitions politiques et des
compétitions d’intérêt. Les missionnaires y sont autant des hommes
publics que les ministres ou les apôtres d’un culte ou de l’autre. La
population française est tout entière catholique; la population
tahitienne est tout entière protestante.
Les uns et les autres veulent à tout prix s’entreconvertir, et ce sont
des rivalités aiguës, de sourdes intrigues dont l’administration, prise
entre deux feux, paie les frais. Il y a des jours où l’on se croirait
retourné au seizième siècle, au temps des guerres de religion, de
Montluc et du baron des Adrets, bien qu’au fond la religion soit pour
les meneurs plus un prétexte qu’autre chose. La colonisation n’en va pas
mieux.
Nous sommes dans une minuscule cité de province ou dans la capitale
exiguë de quelque principauté italienne. Quinze cents Français vivent
ici, ramassés, agglomérés, se heurtant et se froissant à toute heure de
la journée, sans avoir la ressource d’aucune distraction intellectuelle,
et d’ailleurs peu portés aux plaisirs de l’esprit.
Imaginez ce que peuvent être les relations sociales dans un monde
d’anciens matelots devenus commerçants et d’ex-sous-officiers devenus
fonctionnaires. On a affaire, au fond, à de braves gens, à de très bons
Français, dont le cœur bat au nom de Patrie, pour qui l’étranger n’est
pas seulement le passant, le touriste, mais l’ennemi; on se persuade
tous les jours qu’ils sont meilleurs qu’ils ne disent et qu’à tout
prendre ils se calomnient les uns les autres; on rêve de les réconcilier
sans songer que l’oisiveté, mère de tous les vices, a bien pu engendrer
la diffamation à outrance.
La vie n’est point réglée comme à Paris. Par vingt-huit ou trente degrés
centigrades de chaleur, on travaille plus volontiers le matin. Les
magasins et les bureaux s’ouvrent à sept heures et se ferment à dix pour
se rouvrir à une heure et se clore définitivement à cinq. L’activité n’y
est pas considérable. Il fait si chaud! D’ailleurs, en dehors des jours
d’arrivée ou de départ des courriers, il se fait peu d’affaires, et il
faut, pour surexciter les marchands et les acheteurs, l’annonce de
quelque fête officielle. Dans la rue, on prend le pas colonial, lent et
mesuré, en vue d’éviter le plus possible la transpiration. Dans les
maisons, on s’accoutume aux poses paresseuses des indigènes; des
vêtements de drap, on passe aux vestons de coutil; quelques-uns
finissent par prendre le pareu. On a vu des colons adopter le costume
chinois, d’autres s’habiller en mauresques.
La vie est chère à Papeete plus qu’en aucun lieu du monde, peut-être. La
raison en est qu’à l’entrée les marchandises paient des droits élevés,
qui s’ajoutent au coût du transport. Une barrique de vin qui vient de
France s’achète un bon prix quand elle a acquitté le montant du fret et
reçu l’estampille de la douane. Le fromage de gruyère et les pommes se
vendent au poids de l’or. Chaque mois, à l’arrivée du courrier de
San-Francisco, on se précipite sur ces précieuses denrées et le stock en
est vite épuisé. Et les pommes de terre! Que de bassesses et de
sacrifices pour en avoir une caisse! L’Européen a beau faire, il a
toutes les peines du monde à s’habituer aux aliments indigènes. On lui
démontre en vain que la patate douce, avec son goût sucré, vaut la pomme
de terre, que le huru ou mayoré est supérieur à la même pomme de terre,
que le taro vaut la polenta, la plus délicieuse purée de châtaignes. Il
ne s’accommode pas des vertus que l’on prête à ces produits de Tahiti.
On trouve des volailles et des œufs à Papeete, mais à quel prix! Les
œufs les plus petits s’y paient cinq sous la pièce. Grâce aux Chinois on
peut avoir un chou pour cinquante centimes. Parlons des Chinois. Sans
deux cents Chinois dont les négociants français n’ont pu obtenir
l’expulsion, on ne mangerait ni salade ni légumes frais à Tahiti.
L’esprit de concurrence a bien inspiré l’idée que l’usage de ces denrées
pouvait donner la lèpre, mais comment résister à l’attrait d’une
nourriture où il n’entre aucun ingrédient chimique? On se fatigue si
vite des conserves! Avec cela il y a des anomalies inexplicables. On
cultive la canne à sucre à Tahiti, et le sucre s’y vend deux francs le
kilogramme. Et les vêtements, le linge!... Et les loyers!...
Plus d’un fonctionnaire a laissé des dettes, faute de pouvoir joindre
les deux bouts. Il lui fallait avoir cheval et voiture, assister
périodiquement aux réceptions du Gouverneur, acheter à sa femme des
robes de soirée ou de bal, se vêtir et vêtir ses enfants convenablement,
et se nourrir. En dépit des privations, son budget se trouvait en
déficit, et, quand une décision du Ministre l’a envoyé dans une autre
colonie, il a dû déléguer une partie de ses appointements aux
fournisseurs dont les notes étaient restées en souffrance.
J’en ai vu que la misère avait déprimés d’une façon singulière. Ils
avaient pris leur parti de la situation diminuée qui leur était faite,
dépensant le cinquième de leur solde au cercle, se montrant dans toutes
les fêtes, et mangeant en secret le pain de l’indigence, vivant de la
ration, eux et leur famille. Que de misère navrante sous le frac galonné
de tel ou tel à qui l’État alloue cinq cents francs par mois, sauf
déduction de la retenue pour la retraite!...
Quant aux négociants, anciens marins de l’État ou du commerce, anciens
soldats ou sous-officiers de l’armée de mer, si quelques-uns ont une vie
dispendieuse, les consommateurs font les frais de leur luxe. Les
Anglais, les Américains, les Allemands donnent l’exemple. Ils affrètent
des navires, travaillent chacun de leur côté à accaparer
l’approvisionnement public. Autant qu’ils le peuvent, les Français font
tourner à leur profit les mesures administratives suggérées par les
besoins de la Colonie. Je parlerai plus tard des débitants!...
Voilà donc la société de Papeete, colons, fonctionnaires, officiers,
marins et soldats, négociants, ayant des mœurs et des habitudes si
diverses qu’il n’en peut résulter que des conflits latents et
souterrains; divisés entre eux jusqu’à se déchirer par parole et par
écrit, le colon ennemi du commerçant, le Commissaire de la marine
envieux du Directeur de l’intérieur, le marin dédaigneux du soldat, se
décriant les uns les autres à plaisir et à mort.
En temps ordinaire, la vie à Papeete est fort triste. On y digère sur
des cancans et sur des articles de journaux qui ne valent pas la salive
ou l’encre qu’ils ont coûtées. On y joue quelque argent aux cartes ou
autrement, dans les cercles ou dans les cases des Chinois; on y prend
l’absinthe et le vermouth comme dans la première ville de garnison
venue; le jeudi, la fanfare locale fait résonner ses cuivres et c’est
tout.
Mais depuis plus d’un an, l’amiral Marcq de Saint-Hilaire, commandant la
division navale du Pacifique, a choisi la rade de Papeete pour point
d’attache et de ralliement, lui donnant ainsi la préférence sur les
capitales si intéressantes des Républiques sud-américaines, Valparaiso,
etc... Le commerce de Tahiti s’est ressenti de cette aubaine et la
physionomie du chef-lieu s’est sensiblement modifiée. Trois fois par
semaine, la musique de l’amiral joue à terre. Le dimanche de deux à
quatre heures, les Tahitiens et les Tahitiennes sont admis à visiter le
_Duquesne_, croiseur de premier rang qui porte le pavillon de l’amiral,
et que commande le capitaine de vaisseau Fournier, l’habile négociateur
de Tien-Tsin. Pendant cette visite, la musique joue les airs de danse
les plus entraînants. Le coup d’œil est fort joli des canots remplis de
femmes et de jeunes filles aux peignoirs voyants. Ils glissent doucement
sur la mer, paisible et unie comme un lac.
L’amiral est venu jadis dans la Nouvelle Cythère, il y a bien longtemps
de cela, comme aspirant de marine. Il aime beaucoup le pays et ses
habitants et ne laisse jamais échapper l’occasion de leur témoigner une
sympathie plus désintéressée peut-être que celle que ses officiers
montrent aux habitantes. Toujours est-il que les Tahitiens rendent à
l’_atimarara_ affection pour affection.
On danse beaucoup à Papeete, chez le Gouverneur, chez le Directeur de
l’intérieur, chez le Président du Conseil général, et à bord des
vaisseaux de guerre comme le _Duquesne_.
Le bal que j’ai vu à bord du _Duquesne_ a été des plus brillants et des
plus originaux. Sur l’avant du croiseur, une tente abritait une salle de
dix-huit mètres de long, décorée de pavillons de toutes les couleurs, et
éclairée de lustres fabriqués avec des pistolets et des fusils hors
d’usage. Des scaphandres bardés de fer-blanc jouaient à s’y méprendre
des chevaliers aux brillantes armures. Un peu partout des ancres et des
panoplies où le sabre d’abordage avec sa garde massive tenait la plus
grande place. Cela se détachait sur un fond de verdure habilement
disposé. Les canons d’acier au repos étaient enguirlandés comme des
mirlitons. Dans un espace réservé se tenait le chœur, l’himéné de Taunoa
donné à l’amiral par Pomaré. Jeunes filles et jeunes garçons, ceux-ci la
chemise flottante et immaculée, celles-là en long peignoir blanc, des
couronnes de fleurs dans les cheveux, chantaient dans l’intervalle des
danses des hymnes de circonstance. Accommodée au rythme bizarre de
l’himéné, exécutée par ces voix aiguës ou rauques, la _Marseillaise_
était devenue une tyrolienne quelconque.
Le public était très mélangé. Il faut ici beaucoup d’indulgence et
l’amiral n’en manque point. De jolies Tahitiennes avaient été invitées,
beaucoup de demi-blanches. Quelques-unes étaient venues pieds nus et ne
paraissaient point trop honteuses dans leurs peignoirs de satin, de soie
ou de velours couverts de broderie. Très galamment, l’amiral leur
offrait le bras pour les conduire au buffet, et ne leur épargnait pas
les compliments dans la langue tahitienne qu’il parle comme un enfant du
pays. Quelques-unes avaient apporté ou amené leurs bébés, de gentils
visages bruns aux yeux vifs, aux lèvres bien dessinées, des amours de
Boucher avec une autre teinte. Après le souper, on vit, selon la
coutume, les Tahitiens et leurs femmes emporter les restes dans leurs
mouchoirs. Tous les chefs de district assistaient au bal dont le moindre
attrait ne fut pas un feu d’artifice tiré en mer, à une heure du matin.
Dans l’intervalle des danses, _la flirtation_. Le _Duquesne_ avait
accosté et relié son pont au quai par une passerelle. De la dunette on
jouissait d’un triple spectacle. A terre, la population aux vêtements
multicolores se tenait bruyante, dans les avenues illuminées qui
conduisaient au croiseur. On eût dit quelque chose comme une fête
foraine en France avec le charme très-particulier du lieu en plus. Sur
le pont, les plus belles toilettes de Papeete se mariaient aux uniformes
militaires ou civils et la musique faisait rage. Du côté de la mer,
c’étaient l’étendue et le calme. Sous la clarté pâle de la lune, l’Océan
dormait: un peu d’écume aux récifs avec un bruit lointain et sourd, et,
tout au large, le profil assombri de Moorea.
Un bal organisé par la population en l’honneur de l’amiral Marcq de
Saint-Hilaire a offert une physionomie un peu différente. Les
commissaires ont procédé «à l’instar de Paris,» et se sont appliqués à
éliminer toute couleur locale. Ils ont improvisé une salle immense,
l’ont décorée, meublée, éclairée à peu près comme peut l’être à Paris la
salle des fêtes de l’Hôtel de Ville quand le conseil municipal y donne
des fêtes. Sans les Tahitiennes ou demi-blanches de distinction, sans
Marau, remise de ses aventures maternelles, on se serait cru tout aussi
bien à Rouen ou à Bordeaux qu’à Papeete. L’intérêt de la fête était
d’ailleurs moins dans son éclat que dans la pensée qui l’avait inspirée
et que résumaient ces mots, tracés sur un transparent au-dessus d’un arc
de triomphe: «_Honneur et Patrie. A l’amiral Marcq de Saint-Hilaire et
aux États-Majors de la Division navale du Pacifique, la population
française de Tahiti._» Cela se passait dans des circonstances sur
lesquelles il est bon d’insister. Depuis un mois et plus on vivait sur
des bruits de guerre entre la France et l’Allemagne. Un vapeur qui prend
quelquefois le courrier n’était pas arrivé à la date fixée... Où en
était-on? Que se passait-il là-bas? Le journal _l’Océanie française_
publiait des articles émus et solennels et une inquiétude patriotique
régnait dans les âmes.
Il faut que l’on sache que Tahiti est à cinq mille lieues de France et
que l’on n’y reçoit des nouvelles du monde civilisé ou prétendu tel
qu’une fois par mois. On ne s’imagine pas ce que peut être, pour un
Parisien accoutumé à recevoir des lettres à toute heure de la journée,
cette pénurie de correspondance. J’ai dans l’idée que Napoléon est mort
de silence à Sainte-Hélène bien plus que d’un squirrhe à l’estomac. Au
point de vue de la vie intellectuelle et morale avec ses palpitations et
ses fièvres, ses épreuves et ses jouissances, Tahiti est un tombeau. On
y soupçonne la vapeur; on n’y connaît pas l’électricité. C’est par
navires à voiles que se fait le courrier! En 1888!...
Les nouvelles les plus récentes sont celles qu’apportent les journaux de
la Nouvelle-Zélande, vieux de trois semaines quand on les dépouille à
Papeete, et dont les dépêches portent à ce point l’estampille anglaise
que presque toutes elles pourraient se traduire librement par un
sinistre: «Finis Galliæ!»
Il n’est pas de bruit malveillant, de rumeur malheureuse pour la France
et son gouvernement qui ne prenne, en passant par cette voie, la
tournure d’un fait accompli et sur lequel il n’y a plus à revenir. On
espère que cette situation changera, l’isthme de Panama une fois percé
et vraiment il ne sera pas trop tôt. Il faut se hâter de rapprocher de
la Mère-Patrie cette colonie qui est l’escale indiquée entre la vieille
Europe et la jeune Australie.
Tout blasé qu’il soit de manifestations officielles, l’amiral Marcq de
Saint-Hilaire a laissé paraître une certaine émotion quand, répondant au
toast du maire de Papeete, au souper qui suivit le bal, il a fait
allusion à l’heure où la Patrie demanderait à ses enfants de verser de
nouveau leur sang pour la défendre.
La vie à Papeete a repris son allure ordinaire. Le soir, les magasins et
les bureaux fermés, les voitures de style américain et les chevaux de
performance tahitienne, les véhicules aussi médiocres que les attelages
se croisent dans l’avenue de la Fautaua plantée jadis par M. de la
Roncière. Le comte de la Roncière, élève à l’École de Saumur, avait été
condamné à dix ans de travaux forcés pour avoir violenté une jeune fille
dans des circonstances particulièrement odieuses. Son crime ayant passé
pour un péché de jeunesse, il ne fit pas sa peine jusqu’au bout. Sa
famille le fit voyager, et l’empereur le nomma Commissaire, c’est-à-dire
gouverneur à Tahiti. Là, il tenta un coup d’État qui devait faire de lui
le premier ministre de la reine Pomaré IV. Les magistrats français
voulurent résister. Il les emprisonna ou les déporta. Cela se passait en
1870. On connut la vérité à Paris plus tôt que ne le pensait La Roncière
qui fut destitué avant d’avoir réalisé ses projets aussi bizarres
qu’ambitieux.
Avec ses arbres immenses, ses épais fourrés et ses clairières, l’avenue
de la Fautaua c’est le Bois pour le Tout-Papeete. Non loin de ses
ombrages court une eau limpide où les tritons de la flotte se baignent
avec les naïades de la Nouvelle Cythère. Mythologie à part, l’endroit
est charmant et porte à la rêverie. L’avenue débouche sur la mer et l’on
quitte la demi-obscurité de cette magnifique voûte de verdure pour
l’éblouissement des admirables couchers de soleil qui incendient le
ciel.
La grande distraction est d’observer le sémaphore, une distraction
émouvante où l’imprévu a la plus grande part et qui devient presque un
jeu de hasard. Ces boules blanches groupées autour d’un mât planté au
premier plan des collines vertes, c’est toute la vie de Papeete: les
navires qui entrent apportant le pain quotidien, la farine de
San-Francisco, et les nouvelles de France, les lettres déjà vieilles des
êtres chers que l’on reverra s’il plaît à Dieu, et quand!...