IV

L’été passa sans trop de privations pour les Kerhélo. Les deux femmes

avaient du travail, et le peu qu’elles gagnaient suffisait à la vie de

tous les jours. Yves était moins bien partagé. On ne bâtit pas beaucoup

dans les villages, et surtout on ne paye guère les petits aides qu’on

appelle _mousses_, aussi bien chez le menuisier, le couvreur ou le maçon

que dans les barques de pêche. Le brave enfant s’ingéniait pourtant de

cent façons pour apporter quelques sous. Dès la première aube du jour,

il allait pêcher aux crevettes, chercher des palourdes, ramasser du

goémon; il faisait des commissions, portait du pain aux habitations de

baigneurs éparses sur la côte, gardait les chevaux des voitures en

excursion, servait de guide aux voyageurs. Infatigable, agile, adroit,

honnête et poli, toujours de belle humeur, il était parfois bien payé

par des touristes généreux, mais ces bonnes aubaines étaient rares. Avec

l’hiver, elles disparurent complètement. Il en fut de même pour les

journées de Corentine qui se brûla très gravement en maniant son fer à

repasser, et faillit perdre la main droite, la brûlure, mal soignée,

s’étant envenimée. Au mois de janvier, tout allait de mal en pis pour la

pauvre famille, elle était sans pain, sans feu, elle allait être sans

asile, car le loyer n’était pas payé. Yves avait cherché vainement du

travail dans tous les environs, partout il avait rencontré la même

réponse:

«L’ouvrage ne donne pas, nous n’avons pas seulement de quoi occuper nos

ouvriers.»

Il revenait alors au logis, le cœur gros, la tête basse, prétendait

n’avoir pas faim pour ne pas diminuer la petite pile de galettes de blé

noir ou la chétive portion de bouillie de sa mère et courait à la grève

où les moules, les bigorneaux, les patèles lui fournissaient un repas à

peu près suffisant.

Plus d’une fois, il se serait couché sans souper, si son ami Alain, à

force d’insister, ne lui eût fait partager son croûton de pain noir.

Un soir, la veuve Kerhélo rentra en se plaignant d’un violent mal de

tête et d’un point de côté. Depuis trois jours, malgré un gros rhume,

elle faisait la lessive dans une maison du voisinage et son malaise

augmentait de plus en plus.

Dans la nuit, un frisson terrible vint la saisir, le délire la prit; les

yeux égarés, les lèvres tremblantes, les joues empourprées, elle

appelait son mari, lui parlait, se croyait revenue dans leur ancienne

demeure,--ses enfants épouvantés ne savaient que faire. Dès que le jour

parut, Yves courut chez les sœurs de charité qui soignent les malades à

Fouesnant, car il n’y a pas de médecin dans le bourg. Mais aucun secours

humain ne pouvait sauver la pauvre femme; une congestion pulmonaire

l’emporta en quelques heures. Un peu avant de mourir, elle avait repris

connaissance. D’une voix entrecoupée, elle fit ses adieux à ses enfants,

leur recommanda de rester honnêtes et pieux, de ne jamais mentir ni

tromper, ni voler, et mourut en les bénissant.

Yves et Corentine étaient maintenant seuls dans le vaste monde, sans

parents, car Stenic Kerhélo et sa femme n’avaient pas de proches dans le

pays, sans un sou vaillant, et même sans un métier sérieux. Ils

vendirent tout ce qui restait encore dans la maison pour en payer le

loyer et aussi pour faire à leur mère des funérailles décentes. Où

aller? ils n’en savaient rien... Une vieille demoiselle, habitant le

bourg, eut pitié de leur abandon et les recueillit. Elle n’était pas

riche la bonne Mlle Martineau, mais elle avait un grand cœur, et du très

peu qu’elle possédait, savait encore tirer parti pour faire la charité.

Après quarante ans de travail, comme institutrice, elle avait amassé une

petite aisance suffisante à ses habitudes modestes et vivait dans une

jolie maisonnette, cultivant son jardin, s’occupant de bonnes œuvres, de

travaux manuels et même encore un peu d’instruction. Elle aimait

beaucoup Corentine et Yves qui lui rendaient de petits services, et elle

avait plus d’une fois aidé la malheureuse famille depuis ses infortunes.

--Venez chez moi, mes pauvres enfants, avait-elle dit, quand le frère et

la sœur, après avoir vu partir les derniers assistants de la lugubre

cérémonie, étaient restés agenouillés sur la tombe de leur mère, secoués

par les sanglots. J’ai un petit lit pour Corentine et Yves couchera dans

le grenier, sur les bottes de paille. Demain, nous verrons ce que l’on

pourra faire pour vous; ce soir, il faut vous reposer, vous nourrir,

reprendre des forces pour la bataille de la vie. Vous la commencez

seulement, mes enfants; ayez confiance en votre Père des cieux, il

n’abandonne pas les orphelins. Viens aussi, toi Alain, ajouta la bonne

demoiselle en voyant le jeune garçon, qui, les joues baignées de pleurs,

se tenait appuyé à la grande croix de bois. Viens souper avec ton

camarade; c’est quand on est dans le chagrin qu’on sent la douceur

d’avoir de bons amis...

Les beaux yeux de Corentine se tournèrent vers Mlle Martineau avec une

expression si éloquente qu’elle suppléait à tout autre discours et les

trois enfants, quittant le cimetière, suivirent en silence leur dévouée

protectrice.

V

--Voulez-vous que je vous donne un coup de main, patron?

--Ma foi, oui! mon gars, ce n’est pas de refus, mon mousse vient

d’attraper une entorse, en sautant du quai sur le bateau, et voilà la

mer qui a fini de monter; si tout notre bibelot n’est pas arrimé avant

la marée descendante, c’est un jour de perdu, et de l’argent dépensé à

Concarneau.

[Illustration: --Voulez-vous que je vous donne un coup de main?]

Des deux interlocuteurs, l’un était un homme d’une quarantaine d’années

dont la figure hâlée respirait la franchise et la bonté, non sans

mélange d’une certaine rudesse; l’autre, un joli garçon de quatorze à

quinze ans, robuste, bien bâti, à l’air avenant. Sous les boucles

épaisses de sa chevelure brune scintillaient deux grands yeux noirs

pleins de feu et d’intelligence; la bouche, d’un dessin ferme, le menton

large et carré, annonçaient la résolution poussée jusqu’à l’entêtement.

L’enfant était vêtu proprement, mais pauvrement, ses pieds nus étaient

poudrés de sable de mer, et sa main droite balançait un béret de gros

drap bleu qu’il avait ôté pour saluer le patron de chasse-marée.

Celui-ci avait jugé tout de suite que notre ami Yves Kerhélo (on l’a

reconnu) n’était pas d’une pâte ordinaire, aussi la connaissance

fut-elle bientôt faite entre eux et il le mit sur-le-champ à l’ouvrage.

Le jeune gars maniait si adroitement les caisses de bois blanc pleines

de boîtes de conserves, il était si vif pour les prendre, si attentif à

les tendre au bon moment à l’homme chargé de les empiler à fond de cale

que la besogne marcha rondement.

[Illustration: L’enfant maniait adroitement les caisses.]

--Tu vas déjeuner avec nous, dit le capitaine Jaouen, enchanté de son

nouveau serviteur, tu vas goûter la soupe au poisson qu’on cuisine à

bord de la _Belle-Yvonne_[8], et, si elle te va et que tu sois libre, je

t’emmène à Nantes. Comment t’appelles-tu?

[8] Il est d’usage en Bretagne, dans les fermes, que les serviteurs,

avant de se louer, viennent _goûter la soupe_, c’est-à-dire prendre

un repas.

--Yves Kerhélo, capitaine, et je serai bien content d’aller avec vous.

--D’où es-tu?

--De Fouesnant.

--Qui sont tes parents?

--Ils sont morts... Je n’ai plus que ma sœur Corentine, elle demeure à

Fouesnant avec Mlle Martineau qui va lui montrer à devenir maîtresse

d’école...

--Bon, bon! Et toi, que comptes-tu faire?

--Travailler pour gagner ma vie honnêtement!

--C’est bien dit, mon gars, et je te crois. Écoute, mon mousse ne sera

pas remis d’ici à quelques semaines, tu peux prendre sa place. Je vais à

Nantes porter une cargaison de sardines à l’huile. Quand nous serons

là-bas, je ne te laisserai pas dans l’embarras, je trouverai bien un

coin pour toi dans un bateau ou un autre. Ça te va-t-il?

--Oh! oui, capitaine, merci! Seulement...

--Seulement quoi?

--Si vous ne partez pas tout de suite, je voudrais bien aller dire adieu

à Corentine et à Mlle Martineau qui a été si bonne pour nous depuis la

mort de ma mère,... et aussi à Alain Le Pennec, mon camarade.

--C’est trop juste; combien de temps te faut-il?

--Deux bonnes heures pour aller, autant pour revenir, une heure pour

rester, cela fait cinq heures; je courrai tout le temps.

--Mais tu as travaillé toute la journée, tu es las?

--Oh! ça ne fait rien, je courrai tout de même pour ne pas manquer le

départ de la _Belle-Yvonne_.

Un large sourire éclaira la figure du marin.

--Tu es un courageux petit gars, dit-il, et un bon cœur aussi. Va voir

ta sœur et sois ici à minuit. Nous ne partirons qu’au _jusant_[9] du

matin, à trois heures.

[9] Jusant, la marée descendante.

Yves Kerhélo · 第 10 / 34 题