A LA CHAMBRE D'ANGORA.--DÉCLARATIONS D'ISMAIL FAZIL
PACHA.--COMMENT LE MOUVEMENT NATIONAL A PRIS NAISSANCE.--
SON HISTORIQUE.--STAMBOUL ET ANGORA.--LES DÉBATS AU
PARLEMENT.--UNE DISCUSSION INTÉRESSANTE.--LA LOI SUPPRIMANT
L'ALCOOL.--LES RAVAGES DES BOISSONS EN ANATOLIE.--L'ARGUMENT
RELIGIEUX.--LA LOI EST APPROUVÉE.
On m'avait fortement conseillé d'aller suivre les débats de la Chambre
kémaliste ou Assemblée nationale (Megliss-i-Milli) qui devait voter ce
jour-là une loi contre l'usage des boissons spiritueuses en Anatolie.
Le Parlement siège, comme je l'ai dit plus haut, dans une jolie bâtisse
de construction récente. Dans ses couloirs je rencontrai Ismail Fazil
pacha, Mouheddine pacha et Hamdoullah Soubhy bey, tous coiffés du
kalpak de rigueur. Ayant presqu'une demi-heure jusqu'à l'ouverture des
débats, nous échangeâmes quelques mots.
Je questionnai Ismail Fazil pacha sur le soulèvement de l'Anatolie et
nous nous retirâmes dans la salle de lecture.
Ismail Fazil est le père du général Ali Fuad, commandant le corps
d'armée sur le front de Smyrne. C'est un homme frisant--on peut le
dire--les 65 ans, car il est d'une constitution, sans jeu de mots, et
d'une santé parfaite.
Il détient au sein du cabinet kémaliste le portefeuille des Travaux
publics.
Voici le résumé de ses déclarations:
_«Lorsque les Grecs débarquèrent à Smyrne. Mustapha Kémal pacha se
trouvait à Erzeroum comme Inspecteur général de l'armée. A cette
nouvelle, il vit que la Turquie désarmée allait être dépecée par ses
petits voisins et il décida de tenir à Erzeroum même un Congrès appelé
à délibérer sur la situation et sur ce qu'il y avait à faire. Tous les
commandants de l'armée de l'Ouest ainsi que les valis et religieux de
toutes ces provinces y furent convoqués. _ _«C'est à ce Congrès que
furent envoyés des délégués des provinces de l'Ouest qui demandèrent
tous la résistance, non contre l'Entente, mais contre les petits
Etats comme la Grèce et l'Arménie qui ne rêvaient qu'à anéantir la
Turquie et à placer le Conseil suprême devant le fait accompli. Smyrne
fut d'ailleurs un exemple frappant de cette prévision._
_«C'est ce Congrès d'Erzeroum qui fut le noyau de la défense nationale
à outrance. Mustapha Kémal reçut l'approbation générale et un vote
de confiance à l'unanimité et c'est lui qui prit l'initiative de la
tâche. Sivas déclara adhérer aussitôt au mouvement d'Erzeroum, puis
Trébizonde, Van, Diarbekir, Samsoun, etc., etc..._
_«Entre temps, du côté de Smyrne, les horreurs des Grecs à peine
débarqués et les massacres de. Musulmans d'Aïdine et Ménémen avaient
soulevé toute une masse de paysans qui avaient pris les armes pour
lutter désespérément contre l'envahisseur. Ceux-ci se groupèrent peu
à peu et leurs effectifs augmentèrent de jour en jour, opposant sans
répit la résistance aux Hellènes. _ _«Au bout de deux mois et grâce aux
milliers d'officiers arrivés de Constantinople, un noyau d'armée se
formait dans l'Anatolie de l'Est._
_«C'est à ce moment que je quittai Constantinople, appelé à Sivas où se
trouvait mon fils, le général Ali Fuad. Un deuxième Congrès, où était
représenté déjà la moitié de l'Empire, tint séance à Sivas, composé
d'environ soixante membres influents que chacune des provinces y
représentait._
_«Le mouvement nationaliste prit son élan à Sivas et continua à se
propager vers Smyrne._
_«A ce moment, le vali d'Angora, Mouheddine pacha, très anglophile et
sous l'influence directe du général Scotland, commandant à Eski-Chèir,
travaillait à gagner en faveur des Anglais les derviches de. Tchoroum,
très influents dans l'Anatolie._
_«Des missionnaires y furent envoyés mais leurs tentatives échouèrent._
_«La population prit soudain les armes et se dirigea, avec le
commandant du corps d'armée Ali Fuad, sur Angora pour mettre fin à ces
intrigues. Le général Scotland lui envoya alors un message lui disant
que s'il osait attaquer avec ses troupes rebelles les soldats de S. M.
Britannique, il en répondrait devant le Conseil suprême._
_«Ali Fuad répondit qu'il n'était plus général, mais citoyen et que ce
n'étaient pas des troupes qui barraient la route mais une population
venant de prendre les armes pour lui demander ce qu'il cherchait dans
le pays d'un autre._
_«Là-dessus, pour éviter une effusion de sang, Angora fut évacuée,
Mouheddine pacha s'enfuit à Constantinople et un gouvernement
nationaliste fut installé._
_«D'autre part, Koniah et toutes les autres provinces ainsi que les
volontaires combattant sur le front de Smyrne, adhérèrent au mouvement
nationaliste. Entre temps, Damad Ferid à Constantinople interceptait
toutes les communications de Mustapha Kémal avec le Souverain._
_«C'est la-dessus que le Congrès de Sivas envoya une sommation à la
Sublime-Porte d'avoir la communication directe avec le Sultan dans le
délai d'une demi-heure._
_«Tout le Congrès et Mustapha Kémal attendirent exactement une demi-heure
devant l'appareil télégraphique qui ne répondait pas. Ce délai passé,
toutes les communications furent interrompues._
_«A l'occupation de Constantinople (16 mars 1920), après sommation et
pour éviter une inutile effusion de sang, le général Scotland évacua
Eski-Chéir._
_«A présent toute l'Anatolie lutte pour sa libération des servitudes
étrangères, nous sommes tous confiants dans le succès de notre lutte
car nous ne sommes pas seuls. Trois formidables alliés nous tendent
la main: le Bolchevisme. l'Asie et l'Islam..._
_«J'espère et crois aussi que. l'Angleterre jusqu'à présent l'alliée
de l'Islam et qui a failli à sa ligne de conduite traditionnelle,
reviendra à elle afin de gagner les Turcs qui luttent pour leur
indépendance, plutôt que de compter sur un ramassis de petits Etats qui
ont tourné en sa faveur dès que la victoire a fait pencher la balance
de ce côté, rêvant ainsi d'avoir leur part au butin gagné par le sang
des autres.»_
On vint nous prévenir que la Chambre était réunie. A 2 h. 1/2 les 95
députés kémalistes prenaient place autour de l'hémicycle où trônait
tout en haut le vice-président de la Chambre, le grand Tchélébi. A ses
côtés je remarquai la volumineuse personnalité de Djelaleddine Arif
bey, ex-bâtonnier du barreau ottoman et second vice-président. Dans la
salle, on percevait un sourd bourdonnement de voix. Tout à coup, la
cloche du président retentit et le silence s'établit. J'ai pris note
sténographiquement d'une partie des débats les plus intéressants.
MAZHAR BEY (Aïdine).--Vous savez, chers camarades, que notre
budget-d'après l'exposé que nous retraçait l'autre jour le ministre
des finances, Ferid bey--est on ne peut plus satisfaisant. Néanmoins,
l'Etat doit s'imposer des sacrifices énormes pour faire face à nos
préparatifs militaires et solder nos achats en matériel de guerre. Il
en résulte un déficit inévitable de plusieurs millions de livres, et la
Chambre est chargée de le couvrir.
«Or, une plaie affreuse ronge le pays, plus que cela n'a lieu n'importe
où ailleurs, et paralyse toutes nos forces vives; c'est l'abus
de l'alcool. Par contre, il ne faut pas oublier que les boissons
spiritueuses rapportent au budget annuel de l'Etat la coquette somme
d'environ un million et demi de livres turques. Beaucoup de nos
paysans, à Aïdine, Smyrne et Magnésie en particulier, ne vivent que du
produit de leurs vendanges. Il faut tenir compte dans nos décisions de
tous ces éléments.
DJEVÀD BEY (Sivas).--Ces provinces ne sont plus entre nos
mains. (_Bruits._)
MAZHAR BEY.--Oui, mais elles nous reviendront un jour
«inchallah», de même que l'Alsace et la Lorraine sont revenues à la
France. (_Applaudissements redoublés._)
«Donc, continue l'orateur, ces provinces ne vivent que des produits
distillés du raisin et en premier lieu du «raki», Aujourd'hui, en
interdisant l'alcool dans le pays, vous enlevez leur gagne-pain à des
milliers de citoyens. Chers camarades, je vous préviens, statistique en
main, que la loi proposée à la Chambre serait une folie.
«Nous devons maintenir l'alcool, car il s'agit d'un bénéfice net
d'un million de livres par an, et qu'en agissant différemment nous
fournirions aux paysans de Chio et de Mytilène, un moyen de s'enrichir
à nos dépens.
CHUKKRY BEY (Trébizonde) le remplace.
«Je ne veux pas contredire mon prédécesseur, affirme le nouveau venu.
Mais je tiens à vous exposer, Messieurs, les ravages que cause la
boisson au sein de notre Patrie.
«Un mal interne ronge notre peuple. Aujourd'hui, notre paysan de Konia,
après avoir vendu son beurre et ses œufs au marché, remporte dans son
foyer des bidons de raki et s'enivre oubliant toutes les prescriptions
de l'Islam!
VELHI BEY (Konia).--Pas à Konia seulement, c'est partout
ainsi. (_Rires._)
ALI CHUKKRI BEY (Trébizonde).--Il y a de cela dix ans, à
Trébizonde, les personnes abusant de l'alcool pouvaient se compter sur
les doigts.
«A présent, hélas! les enfants de 7 à 8 ans pratiquent le culte de la
«dive bouteille» comme père et mère. Les maladies augmentent avec ces
abus, et la nation entière est exposée à un péril imminent; elle se
trouve au bord de l'abîme.
«On ne veut pas faire perdre au budget un million de livres, mais on
bride le pays. La Chambre assume une responsabilité écrasante. Tous
les députés doivent être d'accord pour entreprendre la lutte en vue
d'assainir la nation et d'élaborer cette loi...
FARIK BEY (Denizli)--... que le Gouvernement ne pourra à
aucun prix appliquer intégralement. (_Bruits dans la salle._)
ALI CHUKKRI (Trébizonde), répliquant vivement.--Un
gouvernement qui ne peut appliquer ses lois n'en est pas un...
(_Grand bruit, protestations; on empêche le député de continuer.--Le
président rappelle à l'ordre._)
«Je ne veux pas qu'on prête à mes paroles un sens qu'elles n'ont pas et
je me rétracte! (Le silence se fait.)
«Une loi supprimant l'alcool délivrerait l'Anatolie d'un mal affreux.
Nous devons imiter l'Amérique et la Russie. En Russie, la loi contre
l'alcool a été appliquée en recourant, le cas échéant, à la bastonnade!
Il faudra que nous sachions en faire autant. Pour nous autres Turcs, il
n'y a qu'un remède radical,la bastonnade! (_Bruits, protestations._)
MEHMED HODJA (Edremid). (_Il prend la parole à la tribune et d'une voix
de stentor entonne une harangue en faveur de la loi._)
«La principale cause de nos malheurs est que, nous autres Turcs, nous
n'observons plus les lois de l'Islam.
«Notre religion nous interdit l'alcool et nous nous permettons d'en
abuser. Tous les peuples musulmans savent trop combien nous négligeons
les lois divines. Il y a vingt ans, à Edremid, les Chrétiens n'avaient
que vingt maisons tout au plus. L'alcool et le jeu ont ruiné les Turcs
de l'endroit et aujourd'hui la moitié de la ville appartient aux
étrangers!
«Tant que les Turcs ne prendront pas les mesures nécessaires contre
l'ivresse et le jeu, ils seront foulés aux pieds de leurs plus vils
ennemis.»
Cette fois les contradicteurs se sont tus. L'argument divin est sans
réplique, dans la toujours religieuse Anatolie, et c'est au milieu d'un
silence complet que Djelaleddinc Arif bey note le compte rendu officiel
et lit le projet de loi suivant:
1º _L'importation de tous les spiritueux est strictement interdite sur
toute l'étendue du territoire ottoman._
2º _Tout débit d'alcool sera fermé. Les scellés seront apposés par
l'Etat sur tous les alambics, bidons et barils._
3º _L'alcool ne pourra se vendre dans le commerce que dénaturé et après
un contrôle de l'Etat_.
Les contrevenants seront condamnés à une amende de 100 à 500 livres et
à une peine corporelle variant entre 80 et 100 coups de bâton et à une
réclusion de 2 à 6 mois de prison.
Et, sans plus ample discussion, la loi est approuvée. Il y a des pays,
n'est-ce pas, où cela ne va pas si vite.