AVERTISSEMENT

«France-Orient» est une tribune libre, un tribunal d'enquêtes, si l'on

veut, mais sans juges, ni accusés, à plus forte raison, où sont admis

et écoutés tous les plaidoyers sincères, courtois et loyaux.

En accueillant, au moment de la Conférence de Londres, ce Carnet de

route d'un Correspondant de guerre turc, en présentant au public

français averti cette charmante plaidoirie, cette séduisante

description du pays, de l'âme, de la foi kémalistes, vus par des yeux

francs de jeunesse et de patriotisme fervent, le Comité France-Orient,

entend prouver à ses amis ottomans--qui le sont restés malgré toutes

les vicissitudes, les inimitiés passagères et les emprises cruelles

pour tous, d'un seul ennemi déloyal et irréconciliable--que la France

est toujours la véritable Terre indépendante et libre du Droit et de la

Justice.

Alaeddine Haïdar bey élevé à Genève, dans la blancheur des cimes et

la pureté des lacs suisses, en reflète la clarté dans le décor plus

sévère, mais non moins agreste des Alpes Politiques. On dirait, à le

suivre agréablement au fond de cette mystérieuse Anatolie, que nous

nous imaginions plus rude, un peu sauvage, pour tout dire--si loin de

Paris évidemment--on dirait que le ranz des vaches prolonge là-bas

les sons grêles et rauques, tour à tour, des cornes et sonnailles du

Lauberhorn, dans le silence attentif du soir...

Notre Correspondant, aux souvenirs de Coppet, y découvre jusqu'à

l'esprit, non moins aventureux, de Mme de Staël, dans le cœur des

nouvelles _Désenchantées_ que «leur ardeur poétique et guerrière, toute

la fougue de l'amazone kémaliste, l'éminente poétesse et romancière

turque Halidé Edib Hanoum, a conduites à Angora, pour la lutte de

l'Indépendance et de la Liberté».

L'image vénérée du grand défenseur de l'Islam, notre Loti, auquel

Alaeddine--j'allais écrire Aladin tant sa lampe est vraiment

merveilleuse--a dédié ces feuilles éparses au vent de l'Ilkaz, plane

aussi dans cette atmosphère lumineuse «qui rappelle les beautés

d'Ispahan et les charmes d'Aziyadé». Ceci n'est pas pour nous déplaire

et la flatterie de cette dédicace touche au plus délicat asile de l'âme

française qui déplorait la «mort de notre chère France en Orient».

Et nous voici déjà un peu loin du Mont Blanc quand tout à coup surgit

Guillaume Tell. C'est Mustapha Kémal, l'hôte au kalpak noir, campé à

Angora, comme sous la tente, où il concentre toute sa force de travail

dans les veillées prolongées de ses nuits de stratège qui ont émacié

son corps et roidi sa volonté froide. C'est le «prédestiné coranique»

qui d'un seul mot, terrible et fort, irrésistible, propagé, dans

un trait de poudre, jusqu'à l'Afghanistan, jusqu'à la Perse, dans

l'Azerbaïdjan, à Bokhara, en Arabie, a précipité sur ses pas toute une

foule hétéroclite de peuplades indisciplinées, depuis les Tartares et

les Kirghis du Turkestan jusqu'à des nègres et des chinois enfuis de

la Russie bolchéviste--les hordes de Djenghiz khan--vers la guerre

sainte, vers l'indépendance sacrée.

Car c'est cela que fait ressortir notre Correspondant de presse,

cette vérité contre laquelle des erreurs plus ou moins volontaires ne

sauraient prévaloir.

C'est l'indignation et l'exaspération d'un peuple, c'est le réveil de

la conscience turque qui ont mis l'Anatolie à feu et à sang.

Celui qu'on nous a si faussement représenté comme un chef de

bandits, le conducteur infatué de ce troupeau de chèvres d'Angora

dont les bonds capricieux troublent les vallées profondes et les

puits de pétrole de la Mésopotamie, est, en réalité, nous dit Haldar

bey, un conducteur d'hommes et plus encore, un apôtre, l'apôtre de

la Résurrection islamique. Tout autour de lui respire son souffle.

De toutes parts, les volontaires sont accourus, les «tchétés», les

francs-tireurs, escarmoucheurs de guérillas et de raids nocturnes, dont

l'organisation secrète met en déroute et tient en haleine l'Europe

entière déconcertée. Du fond des Indes, le Monde musulman a, de

même, tressailli à sa voix contre l'ennemi qui suppute les chances

de démembrement du vaste empire d'Osman en faveur de ses clients

byzantins. Le pays kémaliste, c'est la Turquie tout entière et c'est

tout l'Islam, ne l'oublions pas.

Certes, des éléments disparates y foisonnent et les soviets n'en sont

pas, apparamment, le moindre facteur, instrument d'occasion, d'ailleurs

redouté, dont le maître se sert «comme des serpents auxquels on

s'accroche quand on se noie» selon le mot imagé d'un vieux turc de la

Corne d'Or. Mais l'Islam est essentiellement réfractaire, de par les

hadith mêmes du Coran, au Bolchevisme. Le Prophète n'a-t-il pas dit:

«Si vous êtes des séditieux, Dieu vous châtiera» et le proverbe turc

n'ajoute-t-il pas: «Je suis Seigneur, lu et Seigneur, qui est-ce qui

étrillera l'âne?»

C'est, en deux mots, tout le respect de l'autorité et de la propriété

si chères aux sectateurs de Mahomet.

Le danger rouge et vert n'est qu'un trompe-l'œil en Turquie. Les

soviets de Russie ne l'ignorent point. L'article premier du traité de

Bakou stipulait en effet nettement: «La Russie des Soviets s'engage à

cesser toute propagande communiste sur tout le territoire turc pendant

la durée du présent engagement». Voudraient-ils continuer qu'ils

ne le pourraient pas, ajoute fort judicieusement notre confrère M.

Georges Labourel, en commentant cette situation dans l'Echo de Paris

du 12 Janvier dernier, car c'est Zinovieff lui même qui déclare que

le communisme chez les musulmans n'est qu'une «idée enfantine». Le

Turc est avec Moscou par opportunisme, parce que Moscou peut l'aider

dans sa lutte, propter necessitatem. Et cette nécessité répond encore

à une loi profonde de l'Islam; c'est la méthode d'islamisation si

fortement mise en lumière par les célèbres commentateurs du Coran. Le

dogme fondamental, en législation musulmane, de la Contrainte, domine

les moslems, des Résignés en Dieu, qui ne prennent les armes que pour

défendre le Croissant, ne se soumettant à la force qu'aussi longtemps

qu'ils ne peuvent s'y dérober. Si le musulman continue à obéir à une

loi non islamisée, dès qu'il est en état de repousser la contrainte, il

devient passible du feu éternel. Il ne peut, en conséquence, refuser

d'obéir à une loi islamisée. C'est pour n'avoir pas su deviner cette

nécessité ou pour avoir voulu pratiquer cette méthode d'islamisation

par la force que les Allemands ont fait dévier l'organisme ottoman

et précipité ce pays à l'abîme. C'est pour la méconnaître que la

Grande-Bretagne, afin d'enrayer, s'il se pouvait, la colère islamique

redressée contre son hostilité, dépêche en vain ses missi dominici

protestants vers les Arabes que Mustapha Kemal peut rallier d'un signe,

du signe de détresse et d'excommunication aussi, c'est pour l'oublier

enfin que nos troupes de Cilicie s'exposaient aux pires attaques.

La Conférence de Londres rectifie les positions, mais tirons en cet

enseignement grave, si profitable à nos intérêts français, c'est

qu'en islamisant notre progrès en Turquie, en acceptant de traiter

avec égards l'adversaire d'hier--d'ailleurs contraint et forcé

et loyal autant que courageux--en reconnaissant la valeur de son

droit à la vie et à l'indépendance promise aux peuples selon leurs

aspirations ethniques, et non selon les nôtres, nous aurons travaillé

à la «Résurrection de la France en Orient». C'est ce que nous disait

récemment, en suggérant cet autre titre au prochain livre de Loti,

une Auguste Princesse Musulmane, dont les yeux de foi et de lumière,

l'âme mystique et pure de l'Orient voilée sous la modestie royale,

ont illuminé de son ardent patriotisme et guidé la marche à l'étoile,

l'enchantement joyeux à travers les horreurs de la guerre d'Alaeddine

Haïdar et le nôtre par surcroît, avec nos espérances d'un rapprochement

d'amitiés séculaires-sur le chemin d'Angora chez Mustapha Kêmal. C'est

l'intérêt principal de ces lignes un peu rétrospectives mais qui

jettent, pour nous Français surtout, une projection profitable vers

l'avenir de la France en Orient.

À Angora auprès de Mustafa Kemal · 第 6 / 23 题