Ces 1,281 heures multipliées par le nombre de
100,000 qui est celui des familles, donnent 128,100,000
Ces cent vingt-huit millions et cent mille
heures, passées à Paris, à la clarté de la
bougie ou de la chandelle, font, à
demi-livre par heure 64,050,000 liv. pes.
Soixante-quatre millions cinquante mille
livres pesant, estimées l'une dans l'autre
à trente sols la livre, font la somme de
quatre-vingt-seize millions soixante-quinze
mille livres tournois 96,075,000 liv. tour.
Somme immense, que la ville de Paris pourroit épargner tous les ans, en
se servant de la lumière du soleil, au lieu de bougie et de chandelle.
Si l'on prétend que le peuple, étant opiniâtrement attaché à ses
vieilles coutumes, il seroit difficile de l'engager à se lever avant
midi, et que conséquemment ma découverte ne peut être que fort peu
utile, je répondrai: _nil desperandum_. Je crois que tous ceux qui ont
le sens commun, et qui apprendront par cet écrit, qu'il fait jour dès
que le soleil se lève, essaieront de se lever avec lui. Pour y obliger
les autres, voici les règlemens que je proposerai.
1º. Qu'on mette un impôt de vingt-quatre livres tournois par chaque
fenêtre, où il y a des volets, qui font que les rayons du soleil
n'éclairent pas les appartemens.
2º. Que pour empêcher de brûler de la bougie et de la chandelle, la
police emploie le salutaire moyen, qui, l'hiver dernier, nous a rendus
plus économes, dans la consommation du bois; c'est-à-dire, qu'on mette
des sentinelles, à la porte des épiciers, et qu'il ne soit permis à
personne d'acheter plus d'une livre de bougie ou de chandelle par
semaine.
3º. Qu'on ordonne aux gardes de la ville d'arrêter toutes les voitures
qui passeront dans les rues après soleil couché, excepté celles des
médecins, des chirurgiens et des sage-femmes.
4º. Que chaque jour, au lever du soleil, on fasse sonner toutes les
cloches des églises; et si cela ne suffit pas, qu'on tire le canon dans
toutes les rues, afin d'éveiller efficacement les paresseux, et de les
forcer à ouvrir les yeux, pour voir leur véritable intérêt.
La difficulté du succès de ces règlemens ne se fera sentir que dans les
deux ou trois premiers jours. Après quoi la réforme sera aussi
naturelle, aussi aisée, que l'est l'irrégularité actuelle; car il n'y a
que le premier pas qui coûte. Obligez un homme à se lever à quatre
heures du matin, et il est plus que probable qu'il se couchera
volontiers à huit heures du soir. Or, quand il aura dormi huit heures,
il se lèvera volontiers à quatre heures du matin.
Mais la somme de quatre-vingt-seize millions soixante-quinze mille
livres tournois, n'est pas tout ce qu'on peut épargner par mon projet
économique. Vous devez observer que je n'ai fait mon calcul que pour la
moitié de l'année; et l'on peut épargner beaucoup durant l'autre moitié,
encore que les jours soient beaucoup plus courts. En outre, l'immense
quantité de bougie et de suif qu'on ne consumera pas pendant l'été,
rendra la bougie et la chandelle moins chères l'hiver suivant; et le
prix en diminuera progressivement aussi long-temps qu'on maintiendra la
réforme que je propose.
Quelque grand que soit l'avantage de la découverte que je communique si
loyalement au public, je ne demande ni place, ni pension, ni privilége
exclusif, ni aucune autre espèce de récompense. Je ne veux que la seule
gloire de l'avoir faite. Malgré cela, je sais bien qu'il se trouvera de
petits esprits envieux, qui voudront, comme de coutume, me la disputer,
et qui diront que mon invention étoit connue des anciens. Peut-être même
citeront-ils, pour le prouver, des passages de quelques vieux livres.
Je ne soutiendrai point, contre ces critiques, que les anciens ne
savoient pas que le soleil devoit se lever à certaines heures.
Probablement des almanachs, comme ceux que nous avons aujourd'hui, le
leur prédisoient. Mais il ne s'ensuit pas que les anciens sussent qu'il
fesoit jour aussitôt que le soleil se levoit.
C'est là ce que j'appelle ma découverte. Si les anciens connoissoient
cette vérité, elle doit avoir été oubliée depuis long-temps; car elle
est ignorée des modernes, ou du moins des Parisiens; et pour le prouver,
je n'ai besoin de faire usage que d'un argument bien simple.
Les Parisiens sont un peuple aussi bien instruit, aussi judicieux, aussi
prudent qu'aucun autre qui existe sur la terre. Tous les Parisiens
professent, comme moi, l'amour de l'économie; et d'après les nombreux et
pesants impôts qu'exigent les besoins de l'état, ils ont certainement
bien raison d'être économes. Je dis donc qu'il est impossible que dans
de pareilles circonstances, un peuple aussi sensé se fût servi si
long-temps de l'enfumante, mal-saine et horriblement coûteuse lumière de
la chandelle, s'il avoit réellement su qu'il pouvoit avoir pour rien
autant de la pure lumière du soleil.