Vous nous faites souvent part de nouvelles découvertes. Permettez que je
me serve de la voie de votre journal, pour en communiquer au public une
que j'ai faite moi-même, et qui, je crois, peut être d'une grande
utilité.
Je me trouvai, il y a peu de jours, dans une maison où il y avoit
nombreuse compagnie, et où la nouvelle lampe de MM. Quinquet et Lange
fut présentée et beaucoup admirée à cause de son éclat. La société
demanda, en même-temps, si la quantité d'huile que cette lampe
consumoit, n'étoit pas proportionnée à sa lumière, auquel cas il n'y
auroit aucune économie à s'en servir. Aucun de ceux qui étoient présens
ne put nous satisfaire sur ce point; mais tous convinrent qu'il méritoit
d'être connu, et qu'il étoit à désirer qu'on pût rendre moins cher le
moyen d'éclairer les appartemens, puisque tous les autres objets de
dépense d'une maison étoient considérablement augmentés.
Je fus extrêmement flatté de voir ce désir général d'économie; car
l'économie me plaît singulièrement.
Je me retirai et me mis au lit à trois ou quatre heures après minuit, la
tête encore remplie du sujet, dont on venoit de s'entretenir. Un bruit
accidentel me réveilla vers les six heures du matin. Je fus surpris de
voir ma chambre très-éclairée. Je crus d'abord qu'on y avoit transporté
un grand nombre de lampes de Quinquet. Mais après m'être frotté les
yeux, je m'apperçus que la lumière venoit à travers les fenêtres. Je me
levai, je regardai dehors pour découvrir quelle pouvoit en être la
cause; et je vis que le soleil s'élevoit précisément au-dessus de
l'horizon, d'où ses rayons pénétroient dans ma chambre, parce que mes
domestiques avoient eu la négligence de ne pas fermer les volets.
Je regardai ma montre, qui va très-bien, et je vis qu'il n'étoit que six
heures. Pensant encore qu'il étoit un peu extraordinaire que le soleil
parût de si bonne heure, je pris mon almanach, où je trouvai que c'étoit
l'heure marquée, ce jour là, pour le lever du soleil. Je tournai
quelques feuillets, et je vis qu'il devoit se lever chaque jour encore
plus matin jusqu'à la fin de juin; et que dans aucun temps de l'année il
ne se levoit pas plus tard que huit heures.
Vos lecteurs qui, comme moi, lisent rarement la partie astronomique de
l'almanach, et n'ont jamais apperçu avant midi, aucun signe du lever du
soleil, seront aussi étonnés que je l'ai été moi-même, quand ils
apprendront qu'il se lève de si bonne heure, et sur-tout quand je les
assurerai qu'il éclaire aussitôt qu'il se lève. J'en suis convaincu,
j'en suis certain. Personne ne peut être plus sûr d'aucun autre fait. Je
l'ai vu de mes propres yeux; et après avoir renouvelé l'observation
trois jours de suite, j'ai chaque fois trouvé précisément le même
résultat.
Cependant il arrive que quand je parle de cette découverte à
quelques-uns de mes amis, je m'apperçois aisément à leur air, que
quoiqu'ils ne me le disent pas expressément, ils ont de la peine à y
ajouter foi. L'un d'entr'eux, qui, certes, est un très-savant physicien,
m'a assuré que je dois sûrement m'être trompé quant à la lumière qui a
pénétré dans ma chambre; parce qu'il est, dit-il, bien connu que comme
il ne pouvoit pas y avoir de lumière dehors à cette heure-là, il ne
pouvoit pas en entrer dans l'appartement; et que puisque mes fenêtres
étoient accidentellement ouvertes, elles devoient, au lieu de laisser
entrer la lumière, faire sortir l'obscurité. Il a employé plusieurs
argumens ingénieux, pour me prouver combien je pouvois à cet égard
m'être fait illusion. J'avoue qu'il m'a un peu embarrassé: mais il ne
m'a point satisfait; et les observations que j'ai faites, et dont je
vous ai rendu compte plus haut, m'ont confirmé dans ma première opinion.
Cet évènement m'a fait faire plusieurs réflexions sérieuses et
importantes. J'ai considéré que si je ne m'étois pas éveillé de si bon
matin, j'aurois dormi six heures de plus, à la clarté du soleil, et
qu'en revanche j'aurois la nuit suivante, passé six heures de plus à la
clarté des bougies; et comme la dernière est beaucoup plus coûteuse que
l'autre, mon goût pour l'économie m'a induit à faire usage de tout le
peu d'arithmétique que je sais, pour faire les calculs dont je vais vous
faire part. Je vous observerai, pourtant, auparavant, que l'utilité est,
suivant moi, le principal mérite des inventions, et qu'une découverte,
dont on ne peut pas faire usage ou n'est pas bonne à quelque chose, ne
vaut rien.
J'établis pour base de mon calcul la supposition qu'il y a à Paris cent
mille familles, et que ces familles consument chaque soir une demi-livre
de bougie ou de chandelle par heure. Je pense que c'est une estimation
raisonnable; car quoique je croie que quelques familles en consument
moins, je sais que beaucoup d'autres en consument bien plus. Alors, si
nous prenons six heures par jour pour terme modéré du temps qui s'écoule
entre le lever du soleil et le nôtre, puisqu'il se lève durant six mois,
depuis six heures jusqu'à huit heures avant midi, et qu'alors nous
brûlions de la chandelle chaque jour pendant sept heures de suite, voici
le compte qui en résultera.
Dans les six mois, qui s'écoulent depuis le 20 mars jusqu'au 20
septembre, il y a: