RÉVÉREND DOCTEUR,

J'ai reçu votre lettre amicale, et votre excellent avis aux habitans des

États-Unis. J'ai lu cet avis avec plaisir, et j'espère qu'il aura le

succès qu'il mérite. Quoique de pareils écrits soient regardés avec

indifférence par beaucoup de gens, il suffit qu'ils fassent une forte

impression sur la centième partie des lecteurs, pour que l'effet en soit

très-considérable.

Permettez-moi de vous citer un petit exemple, qui, quoiqu'il me

concerne, ne sera peut-être pas sans intérêt pour vous. Lorsque j'étois

encore enfant, il me tomba sous la main un livre intitulé: _Essais sur

la Manière de faire le bien_, ouvrage qui, je crois, étoit de votre

père. Le premier possesseur en avoit fait si peu de cas, qu'il y en

avoit plusieurs feuillets déchirés. Mais le reste me frappa tellement,

que durant toute ma vie, il a influé sur ma conduite. C'est pour cela

que j'ai toujours fait beaucoup plus de cas du renom d'homme

bienfaisant, que de toute autre espèce de réputation; et si, comme vous

paroissez le croire, j'ai été un citoyen utile, le public en doit

l'avantage au livre dont je viens de parler.

Vous dites que vous êtes dans votre soixante-dix-huitième année. Je suis

dans ma soixante-dix-neuvième. Nous sommes l'un et l'autre devenus

vieux. Il y a plus de soixante ans que j'ai quitté Boston: mais je me

souviens très-bien de votre père et de votre grand-père. Je les ai

entendu prêcher, et je les ai vus chez eux.

La dernière fois que j'ai vu votre père, c'étoit en 1724, lorsque je lui

rendis visite après mon premier voyage en Pensylvanie. Il me reçut dans

sa bibliothèque; et quand je pris congé de lui, il m'indiqua un chemin

plus court que celui par où j'étois entré. C'étoit un passage étroit,

traversé par une poutre peu élevée. Il conversoit avec moi en

m'accompagnant, et je me tournois de temps en temps vers lui.

Tout-à-coup, il me dit: Baissez-vous! baissez-vous! mais je ne le

compris pas bien, et ma tête heurta contre la poutre.

Votre père étoit un homme qui ne laissoit jamais échapper l'occasion de

donner de bons conseils. Aussi, quand ma tête eut heurté contre la

porte, il me dit:--«Vous êtes jeune, et vous allez parcourir le monde.

Sachez vous baisser à propos, et vous éviterez beaucoup de mal».--Cet

avis resta au fond de mon coeur, et m'a été souvent utile. Je me le suis

rappelé, toutes les fois que j'ai vu l'orgueil humilié, et le malheur

des gens qui avoient voulu porter la tête trop haute.

Je désire beaucoup de revoir la ville où je suis né. J'ai quelquefois

espéré d'y finir mes jours.--Je la quittai, pour la première fois, en

1723. J'y suis retourné en 1733, 1743, 1753 et 1763.--En 1773, j'étois

en Angleterre. En 1775, je passai à la vue de mon pays, mais je ne pus

pas y aborder, parce qu'il étoit au pouvoir de l'ennemi. Je voulois y

aller en 1783: mais il ne me fut pas possible d'obtenir ma démission, et

de quitter le poste que j'occupe ici. Je crains même de n'avoir jamais

ce bonheur. Mes voeux les plus ardens sont cependant pour ma ville

natale: _esto perpetua!_ Elle possède maintenant une excellente

constitution. Puisse-t-elle la conserver à jamais!

Le puissant empire, au milieu duquel je réside, continue d'être l'ami

des États-Unis. Son amitié est pour eux de la plus grande importance, et

doit être cultivée avec soin. La Grande-Bretagne n'est pas encore

consolée d'avoir perdu le pouvoir qu'elle exerçoit sur nous; et elle se

flatte encore par fois de l'espérance de le recouvrer. Des évènemens

peuvent accroître cette espérance, et occasionner des tentatives

dangereuses. Une rupture entre la France et nous, enhardiroit

infailliblement les Anglais à nous attaquer; et cependant nous avons

parmi nos compatriotes, quelques animaux sauvages qui s'efforcent

d'affoiblir les liens qui nous attachent à la France.

Conservons notre réputation, en étant fidèles à nos engagemens; notre

crédit, en payant nos dettes; et nos amis, en montrant de la sensibilité

et de la reconnoissance. Nous ne savons pas si nous n'aurons pas bientôt

besoin de tout cela.

Agréez, révérend docteur, ma sincère estime.

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 1 Suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 30 / 41 题