MON CHER FILS,

Je me suis amusé à recueillir quelques petites anecdotes concernant ma

famille. Vous pouvez vous rappeler que, quand vous étiez avec moi en

Angleterre, je fis des recherches parmi ceux de mes parens qui vivoient

encore, et j'entrepris même un voyage à ce sujet. J'aime à penser que

vous aurez, ainsi que moi, du plaisir à connoître les circonstances de

mon origine et de ma vie, circonstances qui, en grande partie, sont

encore ignorées de vous. Je vais donc les écrire: ce sera l'agréable

emploi d'une semaine de loisir non-interrompu, dont je me propose de

jouir pendant ma retraite actuelle à la campagne.

Il est aussi d'autres motifs qui m'engagent à écrire mes mémoires. Du

sein de la pauvreté et de l'obscurité, dans lesquelles je naquis et je

passai mes premières années, je me suis élevé à un état d'opulence et ai

acquis quelque célébrité dans le monde. Un bonheur constant a été mon

partage jusqu'à l'âge avancé où je suis parvenu; mes descendans seront

peut-être curieux de connoître les moyens qui, grace au secours de la

providence, m'ont toujours si bien réussi; et si par hasard ils se

trouvent dans les mêmes circonstances que moi, ils pourront retirer

quelqu'avantage de mes récits.

Je réfléchis souvent au bonheur dont j'ai joui, et je me dis quelquefois

que, si l'offre m'en étoit faite, je m'engagerois volontiers à parcourir

la même carrière, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je demanderois,

de plus, le privilège qu'ont les auteurs, de corriger, dans une seconde

édition, les erreurs de la première. Je voudrois aussi pouvoir changer

quelques incidens futiles, quelques petits évènemens pour d'autres plus

favorables: mais quand bien même cela me seroit refusé, je ne

consentirois pas moins à recommencer ma vie.

Toutefois, comme une répétition de la vie ne peut avoir lieu, ce qui,

suivant moi, y ressemble le plus, c'est de s'en rappeler toutes les

circonstances; et pour en rendre le souvenir plus durable, il faut les

écrire. En m'occupant ainsi, je satisferai cette inclination qu'ont

toujours les vieillards, à parler d'eux-mêmes et à conter ce qu'ils ont

fait; et je suivrai librement mon penchant sans fatiguer ceux qui, par

respect pour mon âge, se croiroient obligés de m'écouter. Ils pourront,

au moins, ne pas me lire, si cela ne les amuse pas. Enfin, il faut bien

que je l'avoue, puisque personne ne voudroit me croire si je le niois,

peut-être satisferai-je ma vanité.

Toutes les fois que j'ai entendu prononcer ou que j'ai lu cette phrase

préparatoire:--«_Je puis dire sans vanité_», j'ai vu qu'elle étoit

aussitôt suivie de quelque trait d'une vanité transcendante. En général,

quelque vanité qu'aient les hommes, ils la haïssent dans les autres.

Pour moi, je la respecte par-tout où je la rencontre, parce que je suis

persuadé qu'elle est utile et à l'individu qu'elle domine et à ceux qui

sont soumis à son influence. Il ne seroit donc pas tout-à-fait absurde

que dans beaucoup de circonstances, un homme comptât sa vanité parmi les

autres douceurs de la vie, et en rendît grace à la providence.

Mais laissez-moi reconnoître ici, en toute humilité, que c'est à cette

divine providence que je dois toute ma félicité. C'est sa main puissante

qui m'a fourni les moyens que j'ai employés et les a couronnés du

succès. Ma foi, à cet égard, me donne, non la certitude, mais

l'espérance que la bonté divine se signalera encore envers moi, soit en

étendant la durée de mon bonheur jusqu'à la fin de ma carrière, soit en

me donnant la force de supporter les funestes revers que je puis

éprouver comme tant d'autres. Ma fortune à venir n'est connue que de

celui qui tient dans ses mains notre destinée, et qui peut faire servir

nos afflictions mêmes à notre avantage.

Un de mes oncles, qui avoit désiré comme moi, de rassembler des

anecdotes de notre famille, me donna quelques notes dont j'ai tiré

plusieurs particularités, touchant nos ancêtres. C'est par-là que j'ai

su que pendant trois cens ans au moins, ils ont vécu dans le village

d'Eaton, en Northampton-Shire, sur un domaine d'environ trente acres.

Mon oncle n'avoit pu découvrir combien de temps ils y avoient été

établis avant ce terme. Probablement ils y étoient depuis l'époque où

chaque famille prit un surnom, et où la nôtre choisit celui de Franklin,

qui avoit été auparavant la dénomination d'un certain ordre de

personnes[4].

[4] On trouve dans l'ouvrage de Fortescue, écrit vers l'an 1412, et

intitulé: _De laudibus legum Angliæ_, une preuve que le mot

_Franklin_ désignoit un ordre ou un rang en Angleterre. Voici la

traduction du passage qui dit qu'on pouvoit aisément former de bons

jurys dans toutes les parties de ce royaume.

--«En outre, le pays est tellement rempli de propriétaires, qu'il

n'y a pas un village, quelque petit qu'il soit, où l'on ne trouve un

chevalier, un écuyer, ou un de ces chefs de famille, appelés

_Franklins_, qui tous ont de riches possessions. Il y a aussi

d'autres francs-tenanciers, et beaucoup de métayers, qui ont assez

de bien pour jouir du droit de composer un jury, dans la forme

ci-dessus mentionnée».

Le poëte Chaucer appelle aussi son campagnard un _Franklin_; et

ayant décrit la manière honorable dont il tenoit sa maison, il dit

à-peu-près:

Ce bon _Franklin_, l'honneur de son pays,

Simple en ses moeurs, simple dans sa parure,

Modestement portoit à sa ceinture,

Bourse de soie aussi blanche qu'un lys.

Preux chevalier, juge très-équitable,

Franc, généreux, compatissant, humain,

Tendant au pauvre une main secourable,

Par ses conseils éclairant l'incertain,

Il eut le don de plaire: il fut enfin,

Toujours aimé, comme toujours aimable.

Le petit domaine qui appartenoit à nos ancêtres, n'eût pas suffi pour

leur subsistance, sans le métier de forgeron qui se perpétua parmi eux

et fut constamment exercé par l'aîné de la famille, jusques au temps de

mon oncle; coutume que lui et mon père suivirent aussi à l'égard de

leurs fils.

Dans les recherches que je fis à Eaton, je ne trouvai aucun détail sur

la naissance, les mariages et la mort de nos parens, que depuis l'année

1555, parce que le registre de la paroisse ne remontoit pas plus haut.

J'appris, par ce registre, que j'étois le plus jeune fils du plus jeune

des Franklin, en remontant à cinq générations. Mon grand-père Thomas, né

en 1598, vécut à Eaton jusqu'à ce qu'il fût trop âgé pour continuer son

métier. Alors il se retira à Banbury, dans l'Oxford-Shire, où résidoit

son fils John, qui exerçoit le métier de teinturier, et chez qui mon

père étoit en apprentissage. Mon grand-père mourut là et y fut enterré.

Nous visitâmes sa tombe en 1758. Son fils aîné, Thomas, demeuroit à

Eaton, dans la maison paternelle, qu'il légua avec la terre qui en

dépendoit, à sa fille unique. Cette fille, de concert avec son mari, M.

Fisher de Wellingborough vendit depuis son héritage à M. Ested, qui en

est encore propriétaire.

Mon grand-père eut quatre fils qui lui survécurent; savoir: Thomas,

John, Benjamin et Josias. Je ne vous en dirai que ce que me fournira ma

mémoire; car je n'ai point ici mes papiers, dans lesquels vous trouverez

un plus long détail, s'ils ne se sont pas égarés en mon absence.

Thomas avoit appris, sous son père, le métier de forgeron. Mais

possédant beaucoup d'esprit naturel, il le perfectionna par l'étude, à

la sollicitation de M. Palmer, qui étoit alors le principal habitant de

la paroisse d'Eaton, et encouragea de même tous mes oncles à

s'instruire. Thomas se mit donc en état de remplir l'office de

procureur. Il devint bientôt un personnage essentiel pour les affaires

du village, et fut un des principaux moteurs de toutes les entreprises

publiques, tant pour ce qui avoit rapport au comté qu'à la ville de

Northampton. On nous en raconta plusieurs traits remarquables, lorsque

nous allâmes à Eaton. Il jouit de l'estime et de la protection

particulière de lord Halifax, et mourut le 6 janvier 1702, précisément

quatre ans avant ma naissance. Je me rappelle que le récit que nous

firent de sa vie et de son caractère, quelques personnes âgées, dans le

village, vous frappa extraordinairement par l'analogie que vous

trouvâtes entre ces détails et ce que vous connoissiez de moi.

--«S'il étoit mort quatre ans plus tard, dites-vous, on pourroit croire

à la transmigration des ames.»

John fut, à ce que je crois, élevé dans la profession de teinturier en

laine.

Benjamin fut mis en apprentissage à Londres, chez un teinturier en soie.

Il étoit industrieux. Je me souviens très-bien de lui; car lorsque

j'étois encore enfant, il vint joindre mon père à Boston et vécut

quelques années dans notre maison. Il fut toujours lié d'une tendre

amitié avec mon père, qui me le donna pour parrain. Il parvint à un âge

très-avancé. Il laissa deux volumes _in-quarto_ de poésies manuscrites,

consistant en petites pièces fugitives, adressées à ses amis. Il avoit

inventé une tachygraphie, qu'il m'enseigna; mais n'en ayant jamais fait

usage je l'ai oubliée. C'étoit un homme rempli de piété, et

très-soigneux d'aller entendre les meilleurs prédicateurs, dont il se

fesoit un plaisir de transcrire les sermons d'après sa méthode abrégée.

Il en avoit ainsi recueilli plusieurs volumes. Il aimoit aussi beaucoup

les matières politiques, peut-être même trop pour sa situation.

Je trouvai dernièrement à Londres une collection qu'il avoit faite, de

tous les principaux pamphlets relatifs aux affaires publiques, depuis

l'année 1641 jusqu'en 1717. Il en manque plusieurs volumes, comme on le

voit par la série des numéros: mais il en reste encore huit _in-folio_

et vingt-quatre _in-quarto_ et _in-octavo_. Ce recueil étoit tombé entre

les mains d'un bouquiniste qui, me connoissant pour m'avoir vendu

quelques livres, me l'apporta. Il paroît que mon oncle le laissa en

Angleterre, quand il partit pour l'Amérique, il y a environ cinquante

ans. J'y trouvai un grand nombre de notes marginales, écrites de sa

main. Son petit-fils, Samuel Franklin, vit maintenant à Boston.

Notre humble famille avoit embrassé de bonne heure la réformation: elle

y resta fidélement attachée durant le règne de Marie, et fut même en

danger d'être persécutée à cause de son zèle contre le papisme. Elle

avoit une Bible anglaise; et pour la cacher d'une manière plus sûre,

elle s'avisa de l'attacher toute ouverte, avec des cordons qui

traversoient les feuillets, en dedans du couvercle d'une chaise percée.

Quand mon grand-père vouloit la lire à ses enfans, il renversoit sur ses

genoux le couvercle de la chaise percée, et fesoit passer les feuillets

d'un cordon sous l'autre. Un des enfans fesoit sentinelle à la porte,

afin d'avertir s'il voyoit l'appariteur, c'est-à-dire, l'huissier de la

cour ecclésiastique. Dans ce cas, on remettoit le couvercle à sa place,

et la Bible demeuroit cachée comme auparavant. C'est mon oncle Benjamin

qui m'a raconté cette anecdote.

Toute la famille demeura attachée à l'église anglicane jusque vers la

fin du règne de Charles second. Alors quelques ministres qui avoient été

destitués comme non-conformistes, tinrent des conventicules en

Northampton-Shire. Benjamin et Josias se joignirent à eux et ne se

séparèrent plus de leur croyance. Le reste de la famille resta dans

l'église épiscopale.

Josias, mon père, s'étoit marié jeune. Vers l'an 1682, il conduisit à la

Nouvelle-Angleterre, sa femme et trois enfans. Il y avoit été engagé par

quelques personnes considérables, de sa connoissance, qui, voyant les

conventicules défendus par la loi et souvent inquiétés, s'étoient

déterminées à passer en Amérique, dans l'espoir de jouir du libre

exercice de leur religion.

Mon père eut encore de sa première femme, quatre enfans nés en Amérique.

Il eut ensuite, d'une seconde femme, dix autres enfans, ce qui fait en

tout, dix-sept. Je me souviens d'en avoir vu, assis à sa table, treize,

qui tous grandirent et se marièrent. J'étois le dernier des fils, et le

plus jeune de la famille, excepté deux filles. Je naquis à Boston, dans

la Nouvelle-Angleterre. Ma mère, cette seconde femme dont je viens de

parler, étoit Abiah Folger, fille d'un des premiers colons, nommé

_Pierre Folger_, que Cotton Mather, dans son histoire ecclésiastique de

la province, cite honorablement comme un pieux et savant anglais, autant

que je puis me rappeler ses expressions.

J'ai ouï dire que le père de ma mère avoit composé diverses petites

pièces: mais l'on n'en a imprimé qu'une, que j'ai vue il y a plusieurs

années. Elle porte la date de 1675, et est en vers familiers, suivant le

goût du temps et du pays où elle fut écrite. L'auteur s'adressant à ceux

qui gouvernoient alors, parle pour la liberté de conscience, et en

faveur des anabaptistes, des quakers et des autres sectaires qui avoient

été exposés à la persécution. C'est à cette persécution qu'il attribue

les guerres avec les sauvages, et les autres calamités qui affligeoient

le pays, les regardant comme un effet des jugemens de Dieu, en punition

d'une offense aussi odieuse; et il exhorte le gouvernement à abolir des

lois aussi contraires à la charité. Cette pièce est écrite avec une

liberté mâle et une agréable simplicité. Je m'en rappelle les six

derniers vers, quoique j'aie oublié l'arrangement des mots des deux

premiers, dont le sens est que les censures de l'auteur sont dictées par

la bienveillance, et que conséquemment il désire d'être connu. Je hais

de tout mon coeur, ajoute-t-il, la dissimulation:

Comme cette pièce est écrite

Dans une bonne intention,

Je dis qu'à Shelburne[5] j'habite,

Et je signe ici mon vrai nom[6].

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 1 Suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 10 / 41 题